Mesures de défense.--L'impératrice au sénat.--Ouvertures des
alliés.--Artifices de Metternich.--Le maréchal Soult--Beau
mouvement.--Comment il échoue.
Tels étaient les affligeants résultats de la bataille de Leipzig, dont
les conséquences ne pouvaient jamais être pour les ennemis, s'ils
l'avaient perdue, ce qu'elles devinrent pour nous.
J'ai déjà dit qu'avant de la livrer, l'empereur avait eu des
pressentiments de ce qui pouvait arriver. Il avait même prévu que, s'il
la gagnait, il ne lui resterait pas des moyens suffisants pour donner à
son succès des suites capables de faire conclure la paix. C'est pourquoi
il voulut faire déployer à la France de nouvelles forces, proportionnées
à la masse énorme d'ennemis que l'adversité avait réunis contre nous.
Dans ce but, il envoya ordre à l'impératrice régente de convoquer
extraordinairement le sénat, et d'aller y faire elle-même l'exposition
des malheurs dont la France était menacée par toutes les défections de
ses alliés. Elle parla à cette assemblée d'un ton digne et élevé, qui
donnait à sa jeunesse un lustre encore plus grand que l'éclat de son
rang et de sa naissance; elle partageait vivement les malheurs d'un pays
qu'elle avait adopté franchement; elle croyait que chaque Français en
particulier était intéressé à ne point compter des sacrifices qui
devaient empêcher la ruine de l'édifice national.
Elle fut attentivement écoutée et pénétra tout le monde du plus vif
intérêt pour elle; elle sortit de la salle du sénat au milieu du plus
respectueux enthousiasme de toute cette assemblée. M. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, dont le zèle était infatigable comme le talent,
développa les motifs de la démarche du gouvernement, qui demandait
encore une levée d'hommes. Les dangers pressants ne permettaient aucune
réflexion; elle fut approuvée, parce que l'on consulta moins
l'impossibilité de l'effectuer, que la nécessité impérieuse où l'on
était de ne rien refuser de tout ce qui pouvait préserver le territoire
d'une invasion contre laquelle il se trouvait presque sans défense; il
n'était d'ailleurs plus question de faire des conquêtes, mais d'empêcher
d'être conquis à son tour.
Cette démarche de l'impératrice régente au sénat eut lieu avant
l'arrivée de l'armée à Mayence, et par conséquent avant qu'elle eût
éprouvé les pertes qui l'avaient rendue nécessaire, de sorte que la
première réflexion que fit faire cette levée d'hommes, c'est qu'elle ne
suffirait pas, et qu'infailliblement il en faudrait une seconde avant
peu pour mettre l'armée au point où on avait voulu la porter avant de
tenter le sort des armes à Leipzig. Cette idée navrait tous les coeurs,
la confiance s'éclipsa, on n'apercevait plus de consolation dans
l'avenir, et les esprits se livrèrent à toutes sortes de conjectures sur
des changements que l'on prévoyait devoir arriver par l'impuissance où
l'on était tombé de les empêcher.
Il n'y a nul doute que le voeu national ne demandait que la paix; telle
qu'elle eût été, elle eût comblé tous les désirs, mais il n'était encore
dans la pensée de personne de sacrifier celui dont l'amour et la
reconnaissance nationale n'étaient pas complètement détachés.
Des incidents qui survinrent firent successivement changer ces
dispositions: je vais en rendre compte en suivant l'ordre dans lequel
ils sont arrivés. Aussitôt que je sus l'empereur arrivé à Mayence, je
lui écrivis pour lui faire connaître tout ce que j'apercevais de sombre,
et je le pressai de venir lui-même à Paris pour imprimer le mouvement
national, sans quoi on ne se sauverait pas.
Le temps pressait, et la malveillance, jointe au découragement, aurait
été plus puissante qu'une impulsion qui aurait été donnée de Mayence.
L'empereur arriva à Paris dans les premiers jours de novembre, et fut
suivi de tout ce qu'il avait emmené avec lui à l'armée.
Un incident qui survint presque aussitôt fit un instant trêve aux
sombres idées qui remplissaient les esprits. Le ministre de France près
du duc de Saxe-Weimar avait été enlevé par un détachement ennemi, qui
viola la résidence de ce prince. Il fut envoyé à Toeplitz, rappelé au
quartier-général des alliés, et mandé par M. de Metternich, avec lequel
il eut une longue conversation, dont il rendit compte lui-même à son
retour.
«Après avoir été, dit M. de Saint-Aignan dans son rapport, traité
pendant deux jours comme prisonnier de guerre à Weimar, où se trouvait
le quartier-général des empereurs d'Autriche et de Russie, je reçus
l'ordre, le jour suivant, de partir pour la Bohême avec un convoi de
prisonniers. Jusque-là je n'avais vu personne ni fait aucune
réclamation, pensant que le titre dont j'étais revêtu était une
réclamation suffisante. Outre cela, j'avais déjà protesté contre le
traitement qu'on me faisait éprouver. Cependant je crus, dans ces
circonstances, devoir écrire au prince de Schwartzenberg et au comte de
Metternich, pour leur représenter l'inconvenance d'un pareil procédé. Le
prince de Schwartzenberg m'envoya sur-le-champ le comte Paar, son
premier aide-de-camp, pour excuser la méprise commise à mon égard, et
m'inviter soit chez lui, soit chez le comte de Metternich. Je me rendis
de suite chez ce dernier, parce que le prince de Schwartzenberg n'était
pas chez lui. Le prince de Metternich me reçut avec des égards
distingués; il me dit quelques mots sur ma position, dont il se chargea
de me tirer, s'estimant heureux, me dit-il, de me rendre ce service, et
de me témoigner, en même temps l'estime que l'empereur d'Autriche a pour
le duc de Vicence. Ensuite il me parla du congrès, sans que je lui aie
fourni matière à ce nouveau tour de conversation. «Nous désirons
sincèrement la paix, me dit-il, et nous la conclurons. Il s'agit de
saisir la chose ouvertement et sans détour. La coalition restera unie:
les moyens indirects que l'empereur Napoléon pourrait employer pour
parvenir à la paix ne peuvent plus avoir d'effet. Que toutes les parties
s'expliquent clairement l'une envers l'autre, et la paix pourra être
conclue.» Après cette conversation, le comte de Metternich me dit que je
devais me rendre à Toeplitz, où j'aurais dans peu de ses nouvelles, et
qu'il espérait me voir à mon retour. Je partis le 27 octobre pour
Toeplitz, où j'arrivai le 30. Le 2 novembre, je reçus une lettre du
comte de Metternich, d'après laquelle je quittai Toeplitz le 3, et me
rendis au quartier-général de l'empereur d'Autriche, à Francfort, où
j'arrivai le 8. Je fus le même jour chez le comte de Metternich. Il me
parla de suite des succès des puissances alliées, de la révolution qui
se passait en Allemagne, et de la nécessité de faire la paix. Il me dit
que les alliés, longtemps avant la déclaration de l'Autriche, avaient
salué l'empereur François du titre d'empereur d'Allemagne, mais qu'il
n'avait point accepté ce titre insignifiant, et que l'_Allemagne, de
cette manière, lui appartenait plus qu'auparavant_; qu'il désirait que
l'empereur Napoléon se persuadât que la plus grande impartialité et la
plus grande modération régnaient dans les conseils des alliés, mais
qu'ils se sentaient d'autant plus forts qu'ils étaient plus modérés; que
_personne n'avait des projets contre la dynastie de l'empereur
Napoléon_; que l'Angleterre était bien plus modérée qu'on ne croyait;
que jamais il n'y avait eu un moment plus favorable pour traiter avec
cette puissance; que, si l'empereur Napoléon voulait réellement conclure
une paix durable, il épargnerait de grands maux à l'humanité, et de
grands dangers à la France, en ne retardant pas les négociations; qu'on
était prêt à s'entendre; que les idées qu'on s'était formées de la paix
étaient de nature à poser à l'Angleterre des bornes équitables, et
assurer par mer à la France toutes les libertés auxquelles pouvaient
prétendre les autres puissances de l'Europe; que l'Angleterre était
prête à rendre à la Hollande, comme état indépendant, bien des choses
qu'elle ne lui rendrait pas comme province de l'empire français; que ce
que M. de Meerfeldt avait été chargé de dire de la part de l'empereur
Napoléon pouvait donner lieu à plusieurs déclarations, qu'il me prierait
de rapporter; qu'il ne demandait de moi que de les rendre exactement,
sans y rien changer; que l'empereur Napoléon ne voulait pas concevoir
l'idée d'un équilibre entre les puissances de l'Europe; que cet
équilibre cependant était non seulement possible, mais nécessaire; que
la proposition avait été faite à Dresde de prendre en compensation
différends pays que l'empereur ne possédait plus, comme, par exemple, le
duché de Varsovie, et que, dans le cas présent, on pouvait encore donner
de semblables compensations. Le comte de Metternich me fit prier de me
rendre chez lui le 9 au soir. Il venait du palais de l'empereur
d'Autriche, et me remit la lettre de S. M. à l'impératrice. Le comte me
dit que le comte de Nesselrode allait venir à l'instant chez lui, et
qu'en sa présence il me chargerait de ce que je devais annoncer à
l'empereur. Il me chargea de dire au duc de Vicence qu'il avait toujours
pour lui les mêmes sentiments d'estime que lui avait en tout temps
inspirés son caractère noble. Peu d'instants après, le comte de
Nesselrode entra. Celui-ci me répéta en peu de mots ce que le comte de
Metternich m'avait déjà dit sur la mission dont j'étais invité à me
charger; il y ajouta qu'on pouvait considérer M. de Hardenberg comme
présent et agréant tout ce qui avait été dit. Ici M. de Metternich
développa les intentions des alliés, ainsi que je devais en rendre
compte à l'empereur. Après que je l'eus entendu, je répliquai que,
puisque mon rôle ici n'était que d'écouter sans parler, je n'avais rien
à faire que de répéter mot à mot ses paroles, et que, pour en être plus
sûr, je demandais la permission de les écrire, simplement pour mon
usage, et de les lui mettre après sous les yeux. Le comte de Nesselrode
proposa que j'écrivisse cette note sur-le-champ, et le comte de
Metternich me conduisit seul dans un cabinet où j'écrivis la note qui
suit [12]. Lorsque je l'eus terminée, je rentrai dans l'appartement. M.
de Metternich dit: Vous voyez lord Aberdeen, l'ambassadeur anglais; nos
intentions sont les mêmes, ainsi nous pouvons continuer à nous
entretenir en sa présence. Alors il demanda que je lusse ce que j'avais
écrit. Lorsque j'en vins à l'article concernant l'Angleterre, lord
Aberdeen parut ne pas m'avoir bien compris; je le lus encore une fois,
et alors il observa que les expressions _liberté du commerce et droit de
navigation_ étaient très vagues. Je répondis que j'avais écrit ce que M.
de Metternich m'avait chargé de dire. M. de Metternich ajouta que ces
expressions pouvaient en effet embrouiller la question, et qu'il serait
mieux d'en mettre d'autres à la place. Il prit la plume, et écrivit:
_que l'Angleterre ferait les plus grands sacrifices pour une paix fondée
sur ces bases_ (celles énoncées plus haut). Je fis l'observation que ces
expressions étaient tout aussi vagues que celles qu'on avait
retranchées. Lord Aberdeen fut de la même opinion, et dit qu'il serait
mieux de rétablir ce que j'avais écrit d'abord: en même temps, il répéta
l'assurance que l'Angleterre était prête aux plus grands sacrifices;
qu'elle possédait beaucoup et rendrait à pleines mains. Le reste de la
note ayant été trouvé conforme à ce que j'avais entendu, la conversation
tomba sur des objets indifférents. Alors entra le prince de
Schwartzenberg: tout ce qui avait été traité fut répété. Le comte de
Nesselrode, qui s'était éloigné un instant pendant la conversation,
revint, et me chargea, de la part de l'empereur Alexandre, de dire au
duc de Vicence qu'il ne changerait jamais d'opinion sur son caractère et
sa loyauté, et que tout serait bientôt arrangé, s'il était chargé d'une
négociation. Je devais partir le lendemain, 10 novembre, au matin; mais
le prince de Schwartzenberg me fit prier d'attendre jusqu'au soir,
n'ayant pas encore eu le temps d'écrire au prince de Neufchâtel. Dans la
nuit, il m'envoya le comte Woyna, son aide-de-camp, qui me remit cette
lettre, et me conduisit aux avant-postes. J'arrivai le 11 au matin à
Mayence.»
[12: _Note de M. de Saint-Aignan._
Le comte de Metternich me dit que la circonstance qui m'avait conduit au
quartier-général pouvait être utilisée, en me chargeant de porter à S.
M. l'empereur la réponse aux propositions qu'il avait fait faire par le
comte de Meerfeldt. En conséquence, le comte de Metternich et le comte
de Nesselrode m'ont invité d'annoncer à S. M. que les puissances alliées
s'étaient unies par des liens indissolubles, par lesquels elles étaient
puissantes, et auxquels elles ne renonceraient jamais. Que, d'après les
engagements qu'elles avaient contractés, elles avaient pris la décision
de ne point conclure d'autre paix qu'une paix générale. Qu'au temps du
congrès de Prague, il était encore possible de penser à une paix
continentale, parce que, d'après les circonstances, on n'avait pas
encore eu le temps de s'entendre sur une autre négociation; mais que,
depuis, les intentions des puissances et de l'Angleterre étaient
connues, et qu'il serait en conséquence inutile de penser à un armistice
ou à une négociation qui n'aurait pas pour but une paix générale. Que
les souverains coalisés, sous le rapport de la puissance et de la
prépondérance, sont unanimement d'accord _que la France doit être
conservée dans son intégrité et dans ses limites naturelles, le Rhin,
les Alpes et les Pyrénées_. Que l'indépendance de l'Allemagne était une
condition _sine quâ non_, et qu'en conséquence la France devait
renoncer, non pas à l'influence que tout grand État a nécessairement sur
un État moins puissant, mais à toute espèce de souveraineté sur
l'Allemagne; que S. M. avait elle-même posé en principe que les grands
États doivent être séparés par de plus faibles. Que du côté des
Pyrénées, l'indépendance de l'Espagne et le rétablissement de l'ancienne
dynastie étaient également une condition _sine quâ non_. Qu'en Italie,
l'Autriche devait obtenir une frontière qui serait un des objets de la
négociation, et que le Piémont, ainsi que l'État italien, offrait
plusieurs lignes qui pourraient être un objet de négociation, pourvu que
l'Italie, ainsi que l'Allemagne, fût gouvernée dans l'indépendance de la
France et de toute autre grande puissance. Que de même l'État de la
Hollande serait un objet de négociation, toujours en partant du principe
qu'elle doit être libre. Que l'Angleterre était disposée à faire les
plus grands sacrifices pour une paix établie sur ces bases, et à
reconnaître la liberté du commerce et de la navigation, que la France à
le droit de demander. Que si S. M. _adopte ces bases d'une paix
générale, on pourrait déclarer neutre une ville jugée convenable, sur la
rive droite du Rhin, où les plénipotentiaires de toutes les puissances
belligérantes se réuniraient, sans que le cours des événements de la
guerre soit arrêté par ces négociations_.]
Ainsi il fallait abandonner ce qui nous restait de nos conquêtes,
sanctionner les conséquences que nos revers avaient entraînées, livrer
l'Italie, évacuer la Hollande, et tout cela pour obtenir, non pas la
paix, mais l'ouverture de négociations qui ne sauveraient pas la France
des ravages dont elle était menacée. On ne pouvait faire de
communications plus dures ni plus suspectes. On ne les repoussa pas
néanmoins.
Elles avaient été transmises le 15 novembre, le 16, M. de Bassano
répondit qu'une _paix fondée sur l'indépendance de toutes les nations_,
tant sous le point de vue continental que sous celui des relations
maritimes, avait toujours été l'objet des voeux de l'empereur; que ce
prince acceptait la réunion d'un congrès à Manheim. Mais l'horizon
politique avait changé; la réponse ne parut ni assez claire, ni assez
précise; le cabinet des Tuileries n'admettait pas assez nettement les
bases qu'on lui proposait. C'était jouer sur les mots, mais les
circonstances étaient trop graves pour le remarquer. Le duc de Vicence,
qui avait succédé au duc de Bassano, réitéra l'adhésion dans les termes
qu'exigeait Metternich. Ce furent alors d'autres difficultés. Les
souverains n'étaient pas tous à Francfort; les négociations ne pouvaient
s'ouvrir qu'ils ne se fussent entendus.
L'empereur voyait la déception et la ressentait d'une manière cruelle.
Mais tout se réunissait pour nous accabler. L'épidémie s'était mise
parmi nos troupes. Les fatigues, les besoins, et, plus que tout cela,
l'impression morale de nos désastres, avaient semé les maladies dans nos
cantonnements. Les hôpitaux étaient encombrés, et nos soldats,
habituellement si fiers devant l'ennemi, étaient sans force contre les
dégoûts et les privations. Ils succombaient à leurs misères; chaque jour
voyait affaiblir des rangs que le fer avait déjà tant éclaircis. Les
affaires n'allaient pas mieux en Espagne. Le maréchal Soult avait été
prendre le commandement de l'armée battue à Vittoria. Parvenu, à force
de soins et de peine, à la réorganiser, il résolut de tenter un coup
capable de rétablir les affaires au-delà des Pyrénées.
L'armée anglaise et espagnole, qui s'était avancée sur la Bidassoa,
bloquait Pampelune avec une division, en même temps qu'avec le gros de
ses forces elle pressait le siège de Saint-Sébastien. Le maréchal Soult
saisit avec beaucoup de sagacité le parti qu'il pouvait tirer de cette
circonstance pour la couper. Il marcha par la gauche, et arriva devant
Pampelune, que Wellington était encore sous les murs de Saint-Sébastien.
L'attaque commençait, le succès allait couronner cette belle
combinaison, lorsqu'une averse affreuse, versant des torrents de pluie
sur les montagnes, le força à rappeler ses colonnes. Les Anglais ne
furent pas arrêtés par les mêmes obstacles. Ils n'avaient ni cols, ni
ravins à franchir; ils arrivèrent à la course et se trouvèrent en ligne
lorsque nous fûmes en mesure de reprendre notre opération. Un autre
contre-temps encore: le maréchal avait ordonné au général Drouet, qui
occupait une position intermédiaire de laquelle il contenait un corps
anglais aux ordres du général Picton, de marcher pour venir le joindre
en dérobant son mouvement; ce fut justement le contraire qui arriva: le
corps anglais aux ordres du général Picton rejoignit celui du général
Wellington, devant Pampelune, au moment où le maréchal Soult
l'attaquait, et le général Drouet ne parut que lorsque tout était fini.
Le corps qu'il devait contenir avait pénétré dans le flanc droit du
maréchal, et l'avait obligé à se mettre en retraite après avoir essuyé
une perte notable. Le mal était désormais irréparable, les troupes que
Drouet amenait se mirent même en désordre; il n'y eut d'autre parti à
prendre que celui d'une prompte retraite pendant laquelle le soldat
éprouva toute sorte de privations.
L'armée anglaise une fois réunie sous les murs de Pampelune, il n'était
plus possible d'intercepter sa ligne d'opérations; mais la concentration
faite, le maréchal eût encore réussi à dégager la place, si le général
Drouet était venu le joindre, ainsi qu'on devait l'espérer, au moins
quand le corps du général Picton se présenta sur le champ de bataille.
Cet effort n'ayant été suivi d'aucun succès, Pampelune capitula, et nous
perdîmes la dernière place que nous occupassions sur cette partie du
territoire espagnol.
Ce triste événement ne pouvait arriver dans une circonstance plus
fâcheuse; il acheva de détruire les faibles espérances qu'on nourrissait
encore de sortir de la cruelle position où tant de revers nous avaient
placés. Une autre conséquence non moins grave, c'est qu'il contribua
beaucoup à changer les dispositions que les alliés avaient manifestées
par l'organe de M. de Saint-Aignan. On blâma beaucoup le duc de Bassano
de n'avoir pas accepté dans toute leur étendue les bases qu'ils avaient
posées. L'accusation était injuste. Le projet de la lettre qu'il écrivit
le 16 novembre à M. de Metternich renfermait, conformément à l'intention
manifestée d'abord par Napoléon, l'acceptation explicite des bases de
Francfort. Cette partie fut supprimée, et en lisant la lettre [13] avec
attention, on voit bien qu'elle a été tronquée. Elle le fut à dessein.
Napoléon, qui avait reconnu à Prague le degré de confiance que
méritaient les alliés lorsqu'ils parlaient de paix, jugeait qu'il leur
serait très facile de désavouer ce qui aurait été dit dans un entretien
confidentiel à une personne sans mission et sans caractère spécial, et
qu'il serait plus habile de les amener à donner à leurs propositions une
consistance officielle. Son ministre lui proposait, à cet effet, de
renvoyer à Francfort M. de Saint-Aignan, avec autorisation de faire et
de signer en son nom une déclaration d'acceptation des bases, en
présence des ministres qui les avaient dictées. Cette déclaration, si
elle n'avait pas été éludée, aurait nécessairement été reçue par une
note écrite, et le terrain de la négociation se serait ainsi trouvé
établi diplomatiquement; mais Napoléon préféra le moyen d'une lettre par
laquelle les bases de la négociation seraient acceptées implicitement
par la nomination d'un plénipotentiaire pour négocier. Il connaissait
assez le comte de Metternich, et sa politique, qui le portait à saisir
toutes les occasions de se donner un vernis de bonne foi, pour ne pas
douter qu'il ne répondît par la demande de l'acceptation formelle des
bases proposées, lesquelles recevraient de cette réponse le caractère
officiel et irrévocable qui leur manquait. «J'en suis si convaincu,
disait Napoléon à son ministre, que je dicterais sa lettre dès
aujourd'hui.» Il ne cherchait pas, comme on le répandit alors, à gagner
du temps, puisqu'il était convenu que les négociations n'arrêteraient
pas le cours des opérations militaires. La lettre attendue [14] combla
les espérances qu'on en avait conçues; car elle engageait les _hautes
puissances alliées_ de la manière la plus formelle: «Leurs Majestés,
disait M. de Metternich, sont prêtes à entrer en négociation dès
qu'elles auront la certitude que Sa Majesté l'empereur des Français
admet les bases générales et sommaires que j'ai indiquées dans mon
entretien avec le baron de Saint-Aignan.» Ce qui ne l'empêcha pas,
lorsque cette certitude lui eut été donnée [15] de dire, dans une lettre
tardive, que les puissances alliées n'étaient plus prêtes _à négocier
les bases générales, et qu'il fallait les consulter_ [16].
[13: _Au comte de Metternich._
Paris, le __ novembre 1813.
Monsieur, le baron de Saint-Aignan est arrivé hier ici à midi, et il
annonce que, d'après les communications faites par V. Exc., l'Angleterre
accède à la proposition relative à l'ouverture d'un congrès pour la paix
générale, et que les puissances sont portées à déclarer neutre une ville
sur la rive droite du Rhin, pour la réunion des plénipotentiaires. S. M.
désire que celle ville puisse être Manheim. Le duc de Vicence, qu'elle
nomme son plénipotentiaire, s'y rendra aussitôt que V. Exc. me fera
connaître le jour que les puissances fixent pour l'ouverture du congrès.
Il paraît convenable, monsieur, et même conforme à l'usage, qu'il n'y
ait point de troupes à Manheim, et que le service soit fait par la
bourgeoisie, pendant que la police serait confiée à un employé du
grand-duché de Baden. Si on jugeait convenable d'y avoir des piquets de
cavalerie, leur force doit être égale de part et d'autre. À l'égard des
communications du plénipotentiaire anglais avec son gouvernement, elles
pourraient avoir lieu par la France et par Calais. _Une paix fondée sur
l'indépendance de toutes les nations, tant sous le point de vue du
continent que sous celui du commerce maritime_, a toujours été l'objet
des voeux de l'empereur. S. M. conçoit un heureux présage du rapport que
le baron de Saint-Aignan lui a fait sur les assurances du ministère
anglais.
J'ai l'honneur, etc.