CHAPITRE XIX.

Mesures de défense.--L'impératrice au sénat.--Ouvertures des

alliés.--Artifices de Metternich.--Le maréchal Soult--Beau

mouvement.--Comment il échoue.

Tels étaient les affligeants résultats de la bataille de Leipzig, dont

les conséquences ne pouvaient jamais être pour les ennemis, s'ils

l'avaient perdue, ce qu'elles devinrent pour nous.

J'ai déjà dit qu'avant de la livrer, l'empereur avait eu des

pressentiments de ce qui pouvait arriver. Il avait même prévu que, s'il

la gagnait, il ne lui resterait pas des moyens suffisants pour donner à

son succès des suites capables de faire conclure la paix. C'est pourquoi

il voulut faire déployer à la France de nouvelles forces, proportionnées

à la masse énorme d'ennemis que l'adversité avait réunis contre nous.

Dans ce but, il envoya ordre à l'impératrice régente de convoquer

extraordinairement le sénat, et d'aller y faire elle-même l'exposition

des malheurs dont la France était menacée par toutes les défections de

ses alliés. Elle parla à cette assemblée d'un ton digne et élevé, qui

donnait à sa jeunesse un lustre encore plus grand que l'éclat de son

rang et de sa naissance; elle partageait vivement les malheurs d'un pays

qu'elle avait adopté franchement; elle croyait que chaque Français en

particulier était intéressé à ne point compter des sacrifices qui

devaient empêcher la ruine de l'édifice national.

Elle fut attentivement écoutée et pénétra tout le monde du plus vif

intérêt pour elle; elle sortit de la salle du sénat au milieu du plus

respectueux enthousiasme de toute cette assemblée. M. Regnault de

Saint-Jean-d'Angely, dont le zèle était infatigable comme le talent,

développa les motifs de la démarche du gouvernement, qui demandait

encore une levée d'hommes. Les dangers pressants ne permettaient aucune

réflexion; elle fut approuvée, parce que l'on consulta moins

l'impossibilité de l'effectuer, que la nécessité impérieuse où l'on

était de ne rien refuser de tout ce qui pouvait préserver le territoire

d'une invasion contre laquelle il se trouvait presque sans défense; il

n'était d'ailleurs plus question de faire des conquêtes, mais d'empêcher

d'être conquis à son tour.

Cette démarche de l'impératrice régente au sénat eut lieu avant

l'arrivée de l'armée à Mayence, et par conséquent avant qu'elle eût

éprouvé les pertes qui l'avaient rendue nécessaire, de sorte que la

première réflexion que fit faire cette levée d'hommes, c'est qu'elle ne

suffirait pas, et qu'infailliblement il en faudrait une seconde avant

peu pour mettre l'armée au point où on avait voulu la porter avant de

tenter le sort des armes à Leipzig. Cette idée navrait tous les coeurs,

la confiance s'éclipsa, on n'apercevait plus de consolation dans

l'avenir, et les esprits se livrèrent à toutes sortes de conjectures sur

des changements que l'on prévoyait devoir arriver par l'impuissance où

l'on était tombé de les empêcher.

Il n'y a nul doute que le voeu national ne demandait que la paix; telle

qu'elle eût été, elle eût comblé tous les désirs, mais il n'était encore

dans la pensée de personne de sacrifier celui dont l'amour et la

reconnaissance nationale n'étaient pas complètement détachés.

Des incidents qui survinrent firent successivement changer ces

dispositions: je vais en rendre compte en suivant l'ordre dans lequel

ils sont arrivés. Aussitôt que je sus l'empereur arrivé à Mayence, je

lui écrivis pour lui faire connaître tout ce que j'apercevais de sombre,

et je le pressai de venir lui-même à Paris pour imprimer le mouvement

national, sans quoi on ne se sauverait pas.

Le temps pressait, et la malveillance, jointe au découragement, aurait

été plus puissante qu'une impulsion qui aurait été donnée de Mayence.

L'empereur arriva à Paris dans les premiers jours de novembre, et fut

suivi de tout ce qu'il avait emmené avec lui à l'armée.

Un incident qui survint presque aussitôt fit un instant trêve aux

sombres idées qui remplissaient les esprits. Le ministre de France près

du duc de Saxe-Weimar avait été enlevé par un détachement ennemi, qui

viola la résidence de ce prince. Il fut envoyé à Toeplitz, rappelé au

quartier-général des alliés, et mandé par M. de Metternich, avec lequel

il eut une longue conversation, dont il rendit compte lui-même à son

retour.

«Après avoir été, dit M. de Saint-Aignan dans son rapport, traité

pendant deux jours comme prisonnier de guerre à Weimar, où se trouvait

le quartier-général des empereurs d'Autriche et de Russie, je reçus

l'ordre, le jour suivant, de partir pour la Bohême avec un convoi de

prisonniers. Jusque-là je n'avais vu personne ni fait aucune

réclamation, pensant que le titre dont j'étais revêtu était une

réclamation suffisante. Outre cela, j'avais déjà protesté contre le

traitement qu'on me faisait éprouver. Cependant je crus, dans ces

circonstances, devoir écrire au prince de Schwartzenberg et au comte de

Metternich, pour leur représenter l'inconvenance d'un pareil procédé. Le

prince de Schwartzenberg m'envoya sur-le-champ le comte Paar, son

premier aide-de-camp, pour excuser la méprise commise à mon égard, et

m'inviter soit chez lui, soit chez le comte de Metternich. Je me rendis

de suite chez ce dernier, parce que le prince de Schwartzenberg n'était

pas chez lui. Le prince de Metternich me reçut avec des égards

distingués; il me dit quelques mots sur ma position, dont il se chargea

de me tirer, s'estimant heureux, me dit-il, de me rendre ce service, et

de me témoigner, en même temps l'estime que l'empereur d'Autriche a pour

le duc de Vicence. Ensuite il me parla du congrès, sans que je lui aie

fourni matière à ce nouveau tour de conversation. «Nous désirons

sincèrement la paix, me dit-il, et nous la conclurons. Il s'agit de

saisir la chose ouvertement et sans détour. La coalition restera unie:

les moyens indirects que l'empereur Napoléon pourrait employer pour

parvenir à la paix ne peuvent plus avoir d'effet. Que toutes les parties

s'expliquent clairement l'une envers l'autre, et la paix pourra être

conclue.» Après cette conversation, le comte de Metternich me dit que je

devais me rendre à Toeplitz, où j'aurais dans peu de ses nouvelles, et

qu'il espérait me voir à mon retour. Je partis le 27 octobre pour

Toeplitz, où j'arrivai le 30. Le 2 novembre, je reçus une lettre du

comte de Metternich, d'après laquelle je quittai Toeplitz le 3, et me

rendis au quartier-général de l'empereur d'Autriche, à Francfort, où

j'arrivai le 8. Je fus le même jour chez le comte de Metternich. Il me

parla de suite des succès des puissances alliées, de la révolution qui

se passait en Allemagne, et de la nécessité de faire la paix. Il me dit

que les alliés, longtemps avant la déclaration de l'Autriche, avaient

salué l'empereur François du titre d'empereur d'Allemagne, mais qu'il

n'avait point accepté ce titre insignifiant, et que l'_Allemagne, de

cette manière, lui appartenait plus qu'auparavant_; qu'il désirait que

l'empereur Napoléon se persuadât que la plus grande impartialité et la

plus grande modération régnaient dans les conseils des alliés, mais

qu'ils se sentaient d'autant plus forts qu'ils étaient plus modérés; que

_personne n'avait des projets contre la dynastie de l'empereur

Napoléon_; que l'Angleterre était bien plus modérée qu'on ne croyait;

que jamais il n'y avait eu un moment plus favorable pour traiter avec

cette puissance; que, si l'empereur Napoléon voulait réellement conclure

une paix durable, il épargnerait de grands maux à l'humanité, et de

grands dangers à la France, en ne retardant pas les négociations; qu'on

était prêt à s'entendre; que les idées qu'on s'était formées de la paix

étaient de nature à poser à l'Angleterre des bornes équitables, et

assurer par mer à la France toutes les libertés auxquelles pouvaient

prétendre les autres puissances de l'Europe; que l'Angleterre était

prête à rendre à la Hollande, comme état indépendant, bien des choses

qu'elle ne lui rendrait pas comme province de l'empire français; que ce

que M. de Meerfeldt avait été chargé de dire de la part de l'empereur

Napoléon pouvait donner lieu à plusieurs déclarations, qu'il me prierait

de rapporter; qu'il ne demandait de moi que de les rendre exactement,

sans y rien changer; que l'empereur Napoléon ne voulait pas concevoir

l'idée d'un équilibre entre les puissances de l'Europe; que cet

équilibre cependant était non seulement possible, mais nécessaire; que

la proposition avait été faite à Dresde de prendre en compensation

différends pays que l'empereur ne possédait plus, comme, par exemple, le

duché de Varsovie, et que, dans le cas présent, on pouvait encore donner

de semblables compensations. Le comte de Metternich me fit prier de me

rendre chez lui le 9 au soir. Il venait du palais de l'empereur

d'Autriche, et me remit la lettre de S. M. à l'impératrice. Le comte me

dit que le comte de Nesselrode allait venir à l'instant chez lui, et

qu'en sa présence il me chargerait de ce que je devais annoncer à

l'empereur. Il me chargea de dire au duc de Vicence qu'il avait toujours

pour lui les mêmes sentiments d'estime que lui avait en tout temps

inspirés son caractère noble. Peu d'instants après, le comte de

Nesselrode entra. Celui-ci me répéta en peu de mots ce que le comte de

Metternich m'avait déjà dit sur la mission dont j'étais invité à me

charger; il y ajouta qu'on pouvait considérer M. de Hardenberg comme

présent et agréant tout ce qui avait été dit. Ici M. de Metternich

développa les intentions des alliés, ainsi que je devais en rendre

compte à l'empereur. Après que je l'eus entendu, je répliquai que,

puisque mon rôle ici n'était que d'écouter sans parler, je n'avais rien

à faire que de répéter mot à mot ses paroles, et que, pour en être plus

sûr, je demandais la permission de les écrire, simplement pour mon

usage, et de les lui mettre après sous les yeux. Le comte de Nesselrode

proposa que j'écrivisse cette note sur-le-champ, et le comte de

Metternich me conduisit seul dans un cabinet où j'écrivis la note qui

suit [12]. Lorsque je l'eus terminée, je rentrai dans l'appartement. M.

de Metternich dit: Vous voyez lord Aberdeen, l'ambassadeur anglais; nos

intentions sont les mêmes, ainsi nous pouvons continuer à nous

entretenir en sa présence. Alors il demanda que je lusse ce que j'avais

écrit. Lorsque j'en vins à l'article concernant l'Angleterre, lord

Aberdeen parut ne pas m'avoir bien compris; je le lus encore une fois,

et alors il observa que les expressions _liberté du commerce et droit de

navigation_ étaient très vagues. Je répondis que j'avais écrit ce que M.

de Metternich m'avait chargé de dire. M. de Metternich ajouta que ces

expressions pouvaient en effet embrouiller la question, et qu'il serait

mieux d'en mettre d'autres à la place. Il prit la plume, et écrivit:

_que l'Angleterre ferait les plus grands sacrifices pour une paix fondée

sur ces bases_ (celles énoncées plus haut). Je fis l'observation que ces

expressions étaient tout aussi vagues que celles qu'on avait

retranchées. Lord Aberdeen fut de la même opinion, et dit qu'il serait

mieux de rétablir ce que j'avais écrit d'abord: en même temps, il répéta

l'assurance que l'Angleterre était prête aux plus grands sacrifices;

qu'elle possédait beaucoup et rendrait à pleines mains. Le reste de la

note ayant été trouvé conforme à ce que j'avais entendu, la conversation

tomba sur des objets indifférents. Alors entra le prince de

Schwartzenberg: tout ce qui avait été traité fut répété. Le comte de

Nesselrode, qui s'était éloigné un instant pendant la conversation,

revint, et me chargea, de la part de l'empereur Alexandre, de dire au

duc de Vicence qu'il ne changerait jamais d'opinion sur son caractère et

sa loyauté, et que tout serait bientôt arrangé, s'il était chargé d'une

négociation. Je devais partir le lendemain, 10 novembre, au matin; mais

le prince de Schwartzenberg me fit prier d'attendre jusqu'au soir,

n'ayant pas encore eu le temps d'écrire au prince de Neufchâtel. Dans la

nuit, il m'envoya le comte Woyna, son aide-de-camp, qui me remit cette

lettre, et me conduisit aux avant-postes. J'arrivai le 11 au matin à

Mayence.»

[12: _Note de M. de Saint-Aignan._

Le comte de Metternich me dit que la circonstance qui m'avait conduit au

quartier-général pouvait être utilisée, en me chargeant de porter à S.

M. l'empereur la réponse aux propositions qu'il avait fait faire par le

comte de Meerfeldt. En conséquence, le comte de Metternich et le comte

de Nesselrode m'ont invité d'annoncer à S. M. que les puissances alliées

s'étaient unies par des liens indissolubles, par lesquels elles étaient

puissantes, et auxquels elles ne renonceraient jamais. Que, d'après les

engagements qu'elles avaient contractés, elles avaient pris la décision

de ne point conclure d'autre paix qu'une paix générale. Qu'au temps du

congrès de Prague, il était encore possible de penser à une paix

continentale, parce que, d'après les circonstances, on n'avait pas

encore eu le temps de s'entendre sur une autre négociation; mais que,

depuis, les intentions des puissances et de l'Angleterre étaient

connues, et qu'il serait en conséquence inutile de penser à un armistice

ou à une négociation qui n'aurait pas pour but une paix générale. Que

les souverains coalisés, sous le rapport de la puissance et de la

prépondérance, sont unanimement d'accord _que la France doit être

conservée dans son intégrité et dans ses limites naturelles, le Rhin,

les Alpes et les Pyrénées_. Que l'indépendance de l'Allemagne était une

condition _sine quâ non_, et qu'en conséquence la France devait

renoncer, non pas à l'influence que tout grand État a nécessairement sur

un État moins puissant, mais à toute espèce de souveraineté sur

l'Allemagne; que S. M. avait elle-même posé en principe que les grands

États doivent être séparés par de plus faibles. Que du côté des

Pyrénées, l'indépendance de l'Espagne et le rétablissement de l'ancienne

dynastie étaient également une condition _sine quâ non_. Qu'en Italie,

l'Autriche devait obtenir une frontière qui serait un des objets de la

négociation, et que le Piémont, ainsi que l'État italien, offrait

plusieurs lignes qui pourraient être un objet de négociation, pourvu que

l'Italie, ainsi que l'Allemagne, fût gouvernée dans l'indépendance de la

France et de toute autre grande puissance. Que de même l'État de la

Hollande serait un objet de négociation, toujours en partant du principe

qu'elle doit être libre. Que l'Angleterre était disposée à faire les

plus grands sacrifices pour une paix établie sur ces bases, et à

reconnaître la liberté du commerce et de la navigation, que la France à

le droit de demander. Que si S. M. _adopte ces bases d'une paix

générale, on pourrait déclarer neutre une ville jugée convenable, sur la

rive droite du Rhin, où les plénipotentiaires de toutes les puissances

belligérantes se réuniraient, sans que le cours des événements de la

guerre soit arrêté par ces négociations_.]

Ainsi il fallait abandonner ce qui nous restait de nos conquêtes,

sanctionner les conséquences que nos revers avaient entraînées, livrer

l'Italie, évacuer la Hollande, et tout cela pour obtenir, non pas la

paix, mais l'ouverture de négociations qui ne sauveraient pas la France

des ravages dont elle était menacée. On ne pouvait faire de

communications plus dures ni plus suspectes. On ne les repoussa pas

néanmoins.

Elles avaient été transmises le 15 novembre, le 16, M. de Bassano

répondit qu'une _paix fondée sur l'indépendance de toutes les nations_,

tant sous le point de vue continental que sous celui des relations

maritimes, avait toujours été l'objet des voeux de l'empereur; que ce

prince acceptait la réunion d'un congrès à Manheim. Mais l'horizon

politique avait changé; la réponse ne parut ni assez claire, ni assez

précise; le cabinet des Tuileries n'admettait pas assez nettement les

bases qu'on lui proposait. C'était jouer sur les mots, mais les

circonstances étaient trop graves pour le remarquer. Le duc de Vicence,

qui avait succédé au duc de Bassano, réitéra l'adhésion dans les termes

qu'exigeait Metternich. Ce furent alors d'autres difficultés. Les

souverains n'étaient pas tous à Francfort; les négociations ne pouvaient

s'ouvrir qu'ils ne se fussent entendus.

L'empereur voyait la déception et la ressentait d'une manière cruelle.

Mais tout se réunissait pour nous accabler. L'épidémie s'était mise

parmi nos troupes. Les fatigues, les besoins, et, plus que tout cela,

l'impression morale de nos désastres, avaient semé les maladies dans nos

cantonnements. Les hôpitaux étaient encombrés, et nos soldats,

habituellement si fiers devant l'ennemi, étaient sans force contre les

dégoûts et les privations. Ils succombaient à leurs misères; chaque jour

voyait affaiblir des rangs que le fer avait déjà tant éclaircis. Les

affaires n'allaient pas mieux en Espagne. Le maréchal Soult avait été

prendre le commandement de l'armée battue à Vittoria. Parvenu, à force

de soins et de peine, à la réorganiser, il résolut de tenter un coup

capable de rétablir les affaires au-delà des Pyrénées.

L'armée anglaise et espagnole, qui s'était avancée sur la Bidassoa,

bloquait Pampelune avec une division, en même temps qu'avec le gros de

ses forces elle pressait le siège de Saint-Sébastien. Le maréchal Soult

saisit avec beaucoup de sagacité le parti qu'il pouvait tirer de cette

circonstance pour la couper. Il marcha par la gauche, et arriva devant

Pampelune, que Wellington était encore sous les murs de Saint-Sébastien.

L'attaque commençait, le succès allait couronner cette belle

combinaison, lorsqu'une averse affreuse, versant des torrents de pluie

sur les montagnes, le força à rappeler ses colonnes. Les Anglais ne

furent pas arrêtés par les mêmes obstacles. Ils n'avaient ni cols, ni

ravins à franchir; ils arrivèrent à la course et se trouvèrent en ligne

lorsque nous fûmes en mesure de reprendre notre opération. Un autre

contre-temps encore: le maréchal avait ordonné au général Drouet, qui

occupait une position intermédiaire de laquelle il contenait un corps

anglais aux ordres du général Picton, de marcher pour venir le joindre

en dérobant son mouvement; ce fut justement le contraire qui arriva: le

corps anglais aux ordres du général Picton rejoignit celui du général

Wellington, devant Pampelune, au moment où le maréchal Soult

l'attaquait, et le général Drouet ne parut que lorsque tout était fini.

Le corps qu'il devait contenir avait pénétré dans le flanc droit du

maréchal, et l'avait obligé à se mettre en retraite après avoir essuyé

une perte notable. Le mal était désormais irréparable, les troupes que

Drouet amenait se mirent même en désordre; il n'y eut d'autre parti à

prendre que celui d'une prompte retraite pendant laquelle le soldat

éprouva toute sorte de privations.

L'armée anglaise une fois réunie sous les murs de Pampelune, il n'était

plus possible d'intercepter sa ligne d'opérations; mais la concentration

faite, le maréchal eût encore réussi à dégager la place, si le général

Drouet était venu le joindre, ainsi qu'on devait l'espérer, au moins

quand le corps du général Picton se présenta sur le champ de bataille.

Cet effort n'ayant été suivi d'aucun succès, Pampelune capitula, et nous

perdîmes la dernière place que nous occupassions sur cette partie du

territoire espagnol.

Ce triste événement ne pouvait arriver dans une circonstance plus

fâcheuse; il acheva de détruire les faibles espérances qu'on nourrissait

encore de sortir de la cruelle position où tant de revers nous avaient

placés. Une autre conséquence non moins grave, c'est qu'il contribua

beaucoup à changer les dispositions que les alliés avaient manifestées

par l'organe de M. de Saint-Aignan. On blâma beaucoup le duc de Bassano

de n'avoir pas accepté dans toute leur étendue les bases qu'ils avaient

posées. L'accusation était injuste. Le projet de la lettre qu'il écrivit

le 16 novembre à M. de Metternich renfermait, conformément à l'intention

manifestée d'abord par Napoléon, l'acceptation explicite des bases de

Francfort. Cette partie fut supprimée, et en lisant la lettre [13] avec

attention, on voit bien qu'elle a été tronquée. Elle le fut à dessein.

Napoléon, qui avait reconnu à Prague le degré de confiance que

méritaient les alliés lorsqu'ils parlaient de paix, jugeait qu'il leur

serait très facile de désavouer ce qui aurait été dit dans un entretien

confidentiel à une personne sans mission et sans caractère spécial, et

qu'il serait plus habile de les amener à donner à leurs propositions une

consistance officielle. Son ministre lui proposait, à cet effet, de

renvoyer à Francfort M. de Saint-Aignan, avec autorisation de faire et

de signer en son nom une déclaration d'acceptation des bases, en

présence des ministres qui les avaient dictées. Cette déclaration, si

elle n'avait pas été éludée, aurait nécessairement été reçue par une

note écrite, et le terrain de la négociation se serait ainsi trouvé

établi diplomatiquement; mais Napoléon préféra le moyen d'une lettre par

laquelle les bases de la négociation seraient acceptées implicitement

par la nomination d'un plénipotentiaire pour négocier. Il connaissait

assez le comte de Metternich, et sa politique, qui le portait à saisir

toutes les occasions de se donner un vernis de bonne foi, pour ne pas

douter qu'il ne répondît par la demande de l'acceptation formelle des

bases proposées, lesquelles recevraient de cette réponse le caractère

officiel et irrévocable qui leur manquait. «J'en suis si convaincu,

disait Napoléon à son ministre, que je dicterais sa lettre dès

aujourd'hui.» Il ne cherchait pas, comme on le répandit alors, à gagner

du temps, puisqu'il était convenu que les négociations n'arrêteraient

pas le cours des opérations militaires. La lettre attendue [14] combla

les espérances qu'on en avait conçues; car elle engageait les _hautes

puissances alliées_ de la manière la plus formelle: «Leurs Majestés,

disait M. de Metternich, sont prêtes à entrer en négociation dès

qu'elles auront la certitude que Sa Majesté l'empereur des Français

admet les bases générales et sommaires que j'ai indiquées dans mon

entretien avec le baron de Saint-Aignan.» Ce qui ne l'empêcha pas,

lorsque cette certitude lui eut été donnée [15] de dire, dans une lettre

tardive, que les puissances alliées n'étaient plus prêtes _à négocier

les bases générales, et qu'il fallait les consulter_ [16].

[13: _Au comte de Metternich._

Paris, le __ novembre 1813.

Monsieur, le baron de Saint-Aignan est arrivé hier ici à midi, et il

annonce que, d'après les communications faites par V. Exc., l'Angleterre

accède à la proposition relative à l'ouverture d'un congrès pour la paix

générale, et que les puissances sont portées à déclarer neutre une ville

sur la rive droite du Rhin, pour la réunion des plénipotentiaires. S. M.

désire que celle ville puisse être Manheim. Le duc de Vicence, qu'elle

nomme son plénipotentiaire, s'y rendra aussitôt que V. Exc. me fera

connaître le jour que les puissances fixent pour l'ouverture du congrès.

Il paraît convenable, monsieur, et même conforme à l'usage, qu'il n'y

ait point de troupes à Manheim, et que le service soit fait par la

bourgeoisie, pendant que la police serait confiée à un employé du

grand-duché de Baden. Si on jugeait convenable d'y avoir des piquets de

cavalerie, leur force doit être égale de part et d'autre. À l'égard des

communications du plénipotentiaire anglais avec son gouvernement, elles

pourraient avoir lieu par la France et par Calais. _Une paix fondée sur

l'indépendance de toutes les nations, tant sous le point de vue du

continent que sous celui du commerce maritime_, a toujours été l'objet

des voeux de l'empereur. S. M. conçoit un heureux présage du rapport que

le baron de Saint-Aignan lui a fait sur les assurances du ministère

anglais.

J'ai l'honneur, etc.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 55 / 79 题