Position du roi de Saxe.--Part que Bernadotte prend à la défection des
Saxons.--État de l'opinion.--Mesures diverses.--Murat, ses intrigues et
son départ.--Le général de Wrede.--Bataille de Hanau.--Irruption des
cosaques à Cassel.--Arrivée de nos troupes à Mayence.--Déplorable état
des choses et de l'opinion.
Le roi de Saxe était resté dans Leipzig; l'empereur alla lui dire adieu,
et lui témoigna de sincères regrets de ce qu'il l'enveloppait dans sa
mauvaise fortune. La position de ce prince était d'autant plus mauvaise,
qu'il se trouvait exposé à tous les ressentiments des puissances qui
avaient tenu une conduite moins estimable que la sienne. Son armée passa
de nos rangs dans ceux des ennemis, mais ce ne fut ni par son ordre ni
avec sa participation. On se servit cependant de son nom pour la
séduire; on lui dit que le roi était entré dans l'alliance contre la
France, et on l'enleva. Il n'y avait sorte de petits moyens de cette
espèce que la Russie ne mît en jeu pour détruire l'influence de la
France sur les armées des princes d'Allemagne. Mais celui de tous les
coalisés qui abusa le plus de ces indignes moyens, fut Bernadotte. Il
avait commandé les Saxons pendant qu'il combattait dans nos rangs, il se
servit des relations que cette circonstance lui avait données parmi eux
pour les égarer; correspondances, proclamations, séductions de toute
espèce, rien ne fut épargné.
Après l'affaire de Leipzig, qui fut une véritable destruction, il ne
restait pas d'autre parti à prendre à l'empereur que de regagner les
bords du Rhin. L'armée prit la route d'Erfurth, Gotha, Fulde et Hanau;
mais les subsistances manquaient partout. Cette fâcheuse circonstance
acheva de mettre le désordre dans les troupes; je ne sais comment cela
arriva, mais tous les frais qui avaient été faits pour remonter les
équipages des vivres furent en pure perte. L'armée, ne trouvant pas de
quoi vivre dans les villages situés sur la route qu'elle suivait, se
répandit dans les terres, où elle croyait trouver de quoi satisfaire ses
besoins. Il résulta de là qu'elle ne présentait plus d'organisation;
c'était une multitude harcelée par les troupes légères ennemies, et qui
se rapprochait presque par instinct de la frontière.
En passant à Erfurth, l'empereur laissa une garnison dans la place, afin
de retarder la poursuite des ennemis, en les obligeant à aller prendre
un détour pour venir rejoindre la route de Hanau, où se dirigeait notre
armée.
L'on sut bientôt à Paris la nouvelle de l'état déplorable dans lequel
étaient nos affaires: ce fut pour l'opinion publique un coup de massue
qui acheva de détruire ses espérances de repos et de bonheur. On avait
su la défection de la Bavière avant même que l'empereur en fût informé,
et, qui plus est, on avait appris la marche de l'armée combinée de
Bavarois et d'Autrichiens sous les ordres du général bavarois de Wrede,
que l'empereur avait tant affectionné dans les campagnes précédentes. Il
arriva à marches forcées à Hanau avant nos colonnes, et se préparait à
donner le coup de grâce à l'armée française, qui avait si généreusement
combattu pour l'indépendance de son pays, et qui en même temps avait
fondé sa gloire et sa fortune particulière. Quand on est ingrat, on ne
l'est jamais à demi. Il ne lui suffisait pas d'avoir soulevé son pays
contre la France, il voulait donner le coup de mort à nos débris. Les
Bavarois devinrent en un jour nos ennemis les plus implacables. Au lieu
de combattre pour leur indépendance, ils oublièrent que, si l'empereur
eût voulu les sacrifier à l'Autriche, il aurait éteint tous les
ressentiments de cette puissance, et aurait, une bonne fois pour toutes,
terminé avec elle.
Cette bataille de Leipzig augmentait prodigieusement la puissance morale
des alliés; leurs forces physiques se grossirent encore des armées
bavaroise, wurtembergeoise, enfin de tous les princes confédérés du
Rhin.
Le ministre de la guerre servait encore l'empereur avec beaucoup de
zèle; il jugea le danger que courait l'armée, et fit fort sagement
marcher sur Francfort tout ce qu'il put rassembler de troupes à Mayence:
en même temps, il proposa à l'impératrice, qui présidait le conseil des
ministres, de lever et d'organiser promptement la garde nationale de la
Lorraine, de l'Alsace, des bords du Rhin et de la Franche-Comté. Cette
proposition fut adoptée, mais elle présentait mille difficultés dans son
exécution, en ce que les arsenaux étaient dépourvus d'armes, qui avaient
été envoyées en Pologne, avant le désastreux hiver de 1812, où elles
tombèrent au pouvoir des ennemis.
On s'aperçut des embarras qu'on allait avoir pour subvenir aux besoins
de l'armée. La position qu'avaient prise les Bavarois interceptait les
communications de l'empereur avec la France, en sorte que l'on était
livré aux conjectures; et lorsqu'une fois l'on pense en noir,
l'imagination ne trouve plus de bornes qui l'arrêtent. La consternation
était partout, on ne prévoyait plus que des malheurs, qui ne tardèrent
pas à arriver.
C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui mérite une place dans
l'histoire.
Depuis quelque temps, la police de Rome avait rendu compte que, d'après
des bruits publics, qui venaient de Naples, le gouvernement de ce pays
avait prêté l'oreille aux propositions des Anglais, et se préparait à
suivre le parti de la coalition. Quelque absurde que parût un semblable
bruit, on le répandait avec tant de détails et de circonstances, qu'il
était bien difficile de ne pas reconnaître qu'il y avait eu au moins
quelques rapports entre le ministère napolitain et les agents du
gouvernement britannique. Il fallait donc que le roi de Naples, qui
était près de l'empereur à l'armée, où il commandait la cavalerie, eût
donné des instructions particulières pour ouvrir ces négociations, ou
qu'il ne se fût pas opposé à ce que la reine régente les ouvrît en son
absence. De quelque manière que la chose se fût passée, le fait n'en
était pas moins criminel, en ce qu'il donnait aux ennemis une idée de
plus de l'état désespéré dans lequel étaient les affaires de l'empereur,
que le roi de Naples lui-même abandonnait. On trouvait cela si coupable
en France, que l'opinion en était soulevée; on se refusait à le croire,
parce que le roi de Naples y avait la réputation d'un homme brave et
loyal. Cependant rien n'était plus vrai, comme on va le voir.
Pendant que ces bruits s'établissaient à Rome, où ils ruinaient la
confiance publique, l'on me rendait compte de Florence du passage par
cette ville d'un personnage napolitain de haute considération, le duc de
Rocca-Romana, grand écuyer de la cour de Naples, qui allait rejoindre
son souverain à l'armée.
En comparant l'époque du passage de cet individu par les départements
français au-delà des Alpes, avec la défection du gouvernement
napolitain, on voit évidemment qu'il en était le messager, et qu'il
n'avait pas d'autre mission que de prévenir le roi que tout était prêt,
et qu'on n'attendait plus que lui.
Il passa par Lyon, gagna de là Strasbourg et Mayence, d'où il rejoignit
l'armée au-delà de Hanau qu'il traversa avant qu'il fût occupé par les
Bavarois. Il trouva le roi de Naples à Eisnach, où était son
quartier-général; et, sur le rapport qu'il reçut, le prince partit
précipitamment. Avait-il eu l'ordre de se porter en avant pour éclairer
la marche de l'armée, dont la retraite était déjà menacée d'assez près
pour que l'on ne pût plus en douter, ou bien se tenait-il loin de
l'empereur pour pouvoir lui échapper, soit qu'il craignît qu'on fût
informé de ses projets, ou que le moment de se dérober à ses regards fût
arrivé? Je n'en sais rien, mais j'appris presque en même temps le
passage par Mayence de M. de la Romana, et le départ du roi de Naples.
Il traversa Mayence, Strasbourg, et les Alpes, qu'il franchit par le
Simplon.
Il eut aussi le bonheur de passer par Hanau avant l'arrivée de
l'avant-garde bavaroise, qui intercepta cette route presque aussitôt
après, en sorte que l'empereur ne put lire tous les détails qu'on lui
avait envoyés à ce sujet que lorsqu'il n'était plus temps.
Le passage subit du roi de Naples par la France surprit tout le monde.
La première pensée qui se présenta fut que l'empereur l'envoyait en
toute hâte en Italie pour réunir son armée et la joindre à celle du
vice-roi, afin de préserver l'Italie d'une invasion dont elle paraissait
menacée; cela semblait d'autant plus vraisemblable, qu'on savait les
troupes anglaises de Sicile en mouvement. On n'attribuait pas le voyage
du roi de Naples à un autre but; on était bien loin de la vérité.
Joachim passa par Turin, Florence et Rome, sans laisser échapper un mot
qui trahît ses projets. Le prince Borghèse, qui gouvernait en Piémont,
ni la princesse de Lucques, qui gouvernait la Toscane, n'en eurent le
moindre soupçon. On s'en douta encore moins à Rome, où commandait le
général Miolis. L'arrivée du roi de Naples fut bientôt suivie d'un
nouveau danger pour l'Italie, où il ouvrit peu de temps après les
hostilités contre les troupes françaises.
Ce fut dans le même temps qu'arriva la défection de la Westphalie. Les
malheurs qu'avait éprouvés l'armée la rendait inévitable; mais, hâtée
comme elle le fut par une irruption subite de cosaques, elle produisit
en France une impression fâcheuse en ce qu'elle portait le cachet d'un
abandon général de tous les alliés de l'empereur. On y était bien
préparé, mais l'on avait de la peine à se persuader qu'une simple
apparition de troupes légères pût le consommer. Voici comment cet
événement eut lieu.
Pendant que l'armée de l'empereur était encore près de Leipzig, un corps
de cosaques passa l'Elbe au-dessous de Magdebourg, marcha par le
Hanovre, et vint avec une grande rapidité jusque près de Cassel, où le
roi de Westphalie était encore.
La sécurité y était telle que l'officier-général russe qui commandait
les cosaques arriva jusqu'aux lieux où l'artillerie westphalienne
faisait l'exercice du tir du canon. Il y trouva quelques pièces avec
leurs munitions qu'on avait crues suffisamment gardées par le voisinage
de la capitale; il les emmena et poussa sur Cassel, que les cosaques
traversèrent au galop.
Dans le premier moment, tout prit la fuite. Le roi fut obligé de se
retirer, mais il fut fidèlement accompagné par les troupes de sa garde;
il n'alla qu'à très peu de distance de sa capitale. Il apprit bientôt la
force du corps qui l'attaquait.
L'infanterie qui était en garnison dans la ville s'était renfermée dans
la citadelle. Les ennemis furent obligés de se retirer presque aussitôt
qu'ils furent entrés; mais cela n'avança pas beaucoup les affaires du
roi de Westphalie, qui fut obligé de suivre le mouvement de la grande
armée et de venir derrière le Rhin, qu'il passa à Bonne ou Cologne. Ses
gardes le suivirent jusque sur les bords du fleuve, où il les congédia;
la plus grande partie retourna à Cassel, et les autres se retirèrent
chez eux. Le roi vint à Paris ainsi que la reine, avec les personnes qui
suivaient leurs destinées.
Il y avait déjà plusieurs jours que l'on était sans nouvelles de
l'empereur. On n'en avait pas eu depuis que la communication était
interceptée par la prise de Hanau. Ce prince était bien mécontent de la
conduite du gouvernement bavarois, et cette mauvaise disposition de sa
part était aigrie encore en reconnaissant combien il avait été mal servi
sous le rapport des informations extérieures; il reçut presque en même
temps l'avis de l'arrivée du corps du général de Wrede à Hanau, et un
rapport de son ministre à Munich, qui lui rendait compte que la Bavière
resterait dans son alliance, malgré les revers de sa fortune; et ce qui
paraîtra plus extraordinaire encore, c'est que cette lettre du ministre
de France à Munich était datée du jour même que fut signé le traité qui
fut conclu à Ried [11], et d'après lequel les troupes bavaroises et
autrichiennes réunies se mirent en marche pour les bords du Rhin.
[11: Ried est un village d'Autriche à quatre lieues au-delà de Brannau,
sur la frontière d'Autriche et de Bavière.]
Il fallait ou que le ministre de France eût écrit bien précipitamment,
ou qu'il eût été singulièrement trompé, car il était trop homme
d'honneur pour être suspecté.
La tête de l'armée qui revenait de Leipzig déboucha enfin par la route
de Fulde à Hanau, où elle trouva les Bavarois en position depuis
plusieurs jours. On ne les marchanda pas, on les attaqua avec furie, et
les soldats firent un traitement impitoyable à tous ceux qui leur
tombèrent dans les mains. Ils ne revenaient pas de voir que des troupes
pour lesquelles ils avaient combattu en 1805 et 1809 eussent tourné
aussi perfidement leurs armes contre eux.
Le passage fut bientôt ouvert. L'armée bavaroise reprit la route du
Mein, où on ne pouvait pas perdre à la poursuivre un temps trop précieux
pour la retraite de la grande armée; on en hâta la marche autant qu'on
le put, et on ramena enfin à Mayence cette grande multitude qui
n'offrait que du désordre, et n'avait plus rien d'une armée. La
dispersion des soldats des différends régiments était au comble, et pour
surcroît de malheur, l'administration, accoutumée à compter sur des
succès, n'avait aucun magasin à Mayence, ce qui obligea de disperser
l'armée dans les villages, où on la fit vivre chez les habitants; cette
mesure, qui aurait été bonne si les corps avaient été réorganises,
devint désastreuse en ce qu'elle retarda la réunion des soldats épars.
Les revers, les fatigues et la misère les avaient abattus au point
qu'ils étaient devenus indifférents à tout. Ils s'arrêtaient dans les
premiers lieux qu'ils rencontraient, et s'y établissaient. Combien l'on
regretta de n'avoir pas fait des approvisionnements de tous genres à
Mayence, où l'on aurait pu tenir l'armée réunie sur un terrain assez
rétréci pour visiter souvent les troupes et les ravitailler! On serait
alors indubitablement parvenu à les remettre en ordre, et à leur faire
reprendre une attitude respectable. Au lieu de cela, leur dispersion
rendit l'activité du chef presque inutile, les ordres restaient pour la
plupart sans exécution, et l'état de l'armée, loin de s'améliorer,
empira; les maladies contagieuses se mirent parmi les troupes et
achevèrent de les ruiner. Jamais les armées françaises n'avaient offert
un si triste tableau: on appelait la paix à grands cris, comme le seul
remède qui pût donner le temps nécessaire pour réparer tant de maux;
mais nous allons voir combien il était difficile de la faire.
L'empereur était arrivé à Mayence; il avait le coeur déchiré de cet état
de choses, mais il n'adressait de reproches à personne: sa situation
était affreuse. Il avait une avant-garde à Hocheim, sur la rive droite
du Rhin; une garnison dans Dantzick, à l'embouchure de la Vistule; une
dans chacune des places de Stettin, de Custrin, et, je crois, de Glogau,
sur l'Oder, et une à Spandau près Berlin.
Sur l'Elbe, il avait, comme je l'ai déjà dit, trente mille hommes dans
Dresde, environ dix-huit mille dans Torgau, cinq à six dans Wittemberg,
environ dix mille dans Magdebourg, et trente mille dans Hambourg. Il en
avait aussi laissé quatre ou cinq mille dans Erfurth en se retirant.
Toutes ces garnisons lui auraient donné une armée fraîche s'il avait
gagné la bataille de Leipzig; il la perdit, et non seulement ces troupes
lui devinrent inutiles, mais leur absence acheva de ruiner ses affaires.
Le système de guerre avait changé depuis que les armées que l'on mettait
en campagne étaient devenues aussi considérables. On ne faisait plus de
sièges, on bloquait une place avec des troupes légères, et l'on
attendait paisiblement que la garnison eût mangé son dernier boisseau de
farine. Pendant ce temps les grandes armées agissaient offensivement
l'une contre l'autre, et celle des deux qui gagnait la dernière bataille
faisait Charlemagne.