CHAPITRE XVIII.

Position du roi de Saxe.--Part que Bernadotte prend à la défection des

Saxons.--État de l'opinion.--Mesures diverses.--Murat, ses intrigues et

son départ.--Le général de Wrede.--Bataille de Hanau.--Irruption des

cosaques à Cassel.--Arrivée de nos troupes à Mayence.--Déplorable état

des choses et de l'opinion.

Le roi de Saxe était resté dans Leipzig; l'empereur alla lui dire adieu,

et lui témoigna de sincères regrets de ce qu'il l'enveloppait dans sa

mauvaise fortune. La position de ce prince était d'autant plus mauvaise,

qu'il se trouvait exposé à tous les ressentiments des puissances qui

avaient tenu une conduite moins estimable que la sienne. Son armée passa

de nos rangs dans ceux des ennemis, mais ce ne fut ni par son ordre ni

avec sa participation. On se servit cependant de son nom pour la

séduire; on lui dit que le roi était entré dans l'alliance contre la

France, et on l'enleva. Il n'y avait sorte de petits moyens de cette

espèce que la Russie ne mît en jeu pour détruire l'influence de la

France sur les armées des princes d'Allemagne. Mais celui de tous les

coalisés qui abusa le plus de ces indignes moyens, fut Bernadotte. Il

avait commandé les Saxons pendant qu'il combattait dans nos rangs, il se

servit des relations que cette circonstance lui avait données parmi eux

pour les égarer; correspondances, proclamations, séductions de toute

espèce, rien ne fut épargné.

Après l'affaire de Leipzig, qui fut une véritable destruction, il ne

restait pas d'autre parti à prendre à l'empereur que de regagner les

bords du Rhin. L'armée prit la route d'Erfurth, Gotha, Fulde et Hanau;

mais les subsistances manquaient partout. Cette fâcheuse circonstance

acheva de mettre le désordre dans les troupes; je ne sais comment cela

arriva, mais tous les frais qui avaient été faits pour remonter les

équipages des vivres furent en pure perte. L'armée, ne trouvant pas de

quoi vivre dans les villages situés sur la route qu'elle suivait, se

répandit dans les terres, où elle croyait trouver de quoi satisfaire ses

besoins. Il résulta de là qu'elle ne présentait plus d'organisation;

c'était une multitude harcelée par les troupes légères ennemies, et qui

se rapprochait presque par instinct de la frontière.

En passant à Erfurth, l'empereur laissa une garnison dans la place, afin

de retarder la poursuite des ennemis, en les obligeant à aller prendre

un détour pour venir rejoindre la route de Hanau, où se dirigeait notre

armée.

L'on sut bientôt à Paris la nouvelle de l'état déplorable dans lequel

étaient nos affaires: ce fut pour l'opinion publique un coup de massue

qui acheva de détruire ses espérances de repos et de bonheur. On avait

su la défection de la Bavière avant même que l'empereur en fût informé,

et, qui plus est, on avait appris la marche de l'armée combinée de

Bavarois et d'Autrichiens sous les ordres du général bavarois de Wrede,

que l'empereur avait tant affectionné dans les campagnes précédentes. Il

arriva à marches forcées à Hanau avant nos colonnes, et se préparait à

donner le coup de grâce à l'armée française, qui avait si généreusement

combattu pour l'indépendance de son pays, et qui en même temps avait

fondé sa gloire et sa fortune particulière. Quand on est ingrat, on ne

l'est jamais à demi. Il ne lui suffisait pas d'avoir soulevé son pays

contre la France, il voulait donner le coup de mort à nos débris. Les

Bavarois devinrent en un jour nos ennemis les plus implacables. Au lieu

de combattre pour leur indépendance, ils oublièrent que, si l'empereur

eût voulu les sacrifier à l'Autriche, il aurait éteint tous les

ressentiments de cette puissance, et aurait, une bonne fois pour toutes,

terminé avec elle.

Cette bataille de Leipzig augmentait prodigieusement la puissance morale

des alliés; leurs forces physiques se grossirent encore des armées

bavaroise, wurtembergeoise, enfin de tous les princes confédérés du

Rhin.

Le ministre de la guerre servait encore l'empereur avec beaucoup de

zèle; il jugea le danger que courait l'armée, et fit fort sagement

marcher sur Francfort tout ce qu'il put rassembler de troupes à Mayence:

en même temps, il proposa à l'impératrice, qui présidait le conseil des

ministres, de lever et d'organiser promptement la garde nationale de la

Lorraine, de l'Alsace, des bords du Rhin et de la Franche-Comté. Cette

proposition fut adoptée, mais elle présentait mille difficultés dans son

exécution, en ce que les arsenaux étaient dépourvus d'armes, qui avaient

été envoyées en Pologne, avant le désastreux hiver de 1812, où elles

tombèrent au pouvoir des ennemis.

On s'aperçut des embarras qu'on allait avoir pour subvenir aux besoins

de l'armée. La position qu'avaient prise les Bavarois interceptait les

communications de l'empereur avec la France, en sorte que l'on était

livré aux conjectures; et lorsqu'une fois l'on pense en noir,

l'imagination ne trouve plus de bornes qui l'arrêtent. La consternation

était partout, on ne prévoyait plus que des malheurs, qui ne tardèrent

pas à arriver.

C'est ici le moment de parler d'une anecdote qui mérite une place dans

l'histoire.

Depuis quelque temps, la police de Rome avait rendu compte que, d'après

des bruits publics, qui venaient de Naples, le gouvernement de ce pays

avait prêté l'oreille aux propositions des Anglais, et se préparait à

suivre le parti de la coalition. Quelque absurde que parût un semblable

bruit, on le répandait avec tant de détails et de circonstances, qu'il

était bien difficile de ne pas reconnaître qu'il y avait eu au moins

quelques rapports entre le ministère napolitain et les agents du

gouvernement britannique. Il fallait donc que le roi de Naples, qui

était près de l'empereur à l'armée, où il commandait la cavalerie, eût

donné des instructions particulières pour ouvrir ces négociations, ou

qu'il ne se fût pas opposé à ce que la reine régente les ouvrît en son

absence. De quelque manière que la chose se fût passée, le fait n'en

était pas moins criminel, en ce qu'il donnait aux ennemis une idée de

plus de l'état désespéré dans lequel étaient les affaires de l'empereur,

que le roi de Naples lui-même abandonnait. On trouvait cela si coupable

en France, que l'opinion en était soulevée; on se refusait à le croire,

parce que le roi de Naples y avait la réputation d'un homme brave et

loyal. Cependant rien n'était plus vrai, comme on va le voir.

Pendant que ces bruits s'établissaient à Rome, où ils ruinaient la

confiance publique, l'on me rendait compte de Florence du passage par

cette ville d'un personnage napolitain de haute considération, le duc de

Rocca-Romana, grand écuyer de la cour de Naples, qui allait rejoindre

son souverain à l'armée.

En comparant l'époque du passage de cet individu par les départements

français au-delà des Alpes, avec la défection du gouvernement

napolitain, on voit évidemment qu'il en était le messager, et qu'il

n'avait pas d'autre mission que de prévenir le roi que tout était prêt,

et qu'on n'attendait plus que lui.

Il passa par Lyon, gagna de là Strasbourg et Mayence, d'où il rejoignit

l'armée au-delà de Hanau qu'il traversa avant qu'il fût occupé par les

Bavarois. Il trouva le roi de Naples à Eisnach, où était son

quartier-général; et, sur le rapport qu'il reçut, le prince partit

précipitamment. Avait-il eu l'ordre de se porter en avant pour éclairer

la marche de l'armée, dont la retraite était déjà menacée d'assez près

pour que l'on ne pût plus en douter, ou bien se tenait-il loin de

l'empereur pour pouvoir lui échapper, soit qu'il craignît qu'on fût

informé de ses projets, ou que le moment de se dérober à ses regards fût

arrivé? Je n'en sais rien, mais j'appris presque en même temps le

passage par Mayence de M. de la Romana, et le départ du roi de Naples.

Il traversa Mayence, Strasbourg, et les Alpes, qu'il franchit par le

Simplon.

Il eut aussi le bonheur de passer par Hanau avant l'arrivée de

l'avant-garde bavaroise, qui intercepta cette route presque aussitôt

après, en sorte que l'empereur ne put lire tous les détails qu'on lui

avait envoyés à ce sujet que lorsqu'il n'était plus temps.

Le passage subit du roi de Naples par la France surprit tout le monde.

La première pensée qui se présenta fut que l'empereur l'envoyait en

toute hâte en Italie pour réunir son armée et la joindre à celle du

vice-roi, afin de préserver l'Italie d'une invasion dont elle paraissait

menacée; cela semblait d'autant plus vraisemblable, qu'on savait les

troupes anglaises de Sicile en mouvement. On n'attribuait pas le voyage

du roi de Naples à un autre but; on était bien loin de la vérité.

Joachim passa par Turin, Florence et Rome, sans laisser échapper un mot

qui trahît ses projets. Le prince Borghèse, qui gouvernait en Piémont,

ni la princesse de Lucques, qui gouvernait la Toscane, n'en eurent le

moindre soupçon. On s'en douta encore moins à Rome, où commandait le

général Miolis. L'arrivée du roi de Naples fut bientôt suivie d'un

nouveau danger pour l'Italie, où il ouvrit peu de temps après les

hostilités contre les troupes françaises.

Ce fut dans le même temps qu'arriva la défection de la Westphalie. Les

malheurs qu'avait éprouvés l'armée la rendait inévitable; mais, hâtée

comme elle le fut par une irruption subite de cosaques, elle produisit

en France une impression fâcheuse en ce qu'elle portait le cachet d'un

abandon général de tous les alliés de l'empereur. On y était bien

préparé, mais l'on avait de la peine à se persuader qu'une simple

apparition de troupes légères pût le consommer. Voici comment cet

événement eut lieu.

Pendant que l'armée de l'empereur était encore près de Leipzig, un corps

de cosaques passa l'Elbe au-dessous de Magdebourg, marcha par le

Hanovre, et vint avec une grande rapidité jusque près de Cassel, où le

roi de Westphalie était encore.

La sécurité y était telle que l'officier-général russe qui commandait

les cosaques arriva jusqu'aux lieux où l'artillerie westphalienne

faisait l'exercice du tir du canon. Il y trouva quelques pièces avec

leurs munitions qu'on avait crues suffisamment gardées par le voisinage

de la capitale; il les emmena et poussa sur Cassel, que les cosaques

traversèrent au galop.

Dans le premier moment, tout prit la fuite. Le roi fut obligé de se

retirer, mais il fut fidèlement accompagné par les troupes de sa garde;

il n'alla qu'à très peu de distance de sa capitale. Il apprit bientôt la

force du corps qui l'attaquait.

L'infanterie qui était en garnison dans la ville s'était renfermée dans

la citadelle. Les ennemis furent obligés de se retirer presque aussitôt

qu'ils furent entrés; mais cela n'avança pas beaucoup les affaires du

roi de Westphalie, qui fut obligé de suivre le mouvement de la grande

armée et de venir derrière le Rhin, qu'il passa à Bonne ou Cologne. Ses

gardes le suivirent jusque sur les bords du fleuve, où il les congédia;

la plus grande partie retourna à Cassel, et les autres se retirèrent

chez eux. Le roi vint à Paris ainsi que la reine, avec les personnes qui

suivaient leurs destinées.

Il y avait déjà plusieurs jours que l'on était sans nouvelles de

l'empereur. On n'en avait pas eu depuis que la communication était

interceptée par la prise de Hanau. Ce prince était bien mécontent de la

conduite du gouvernement bavarois, et cette mauvaise disposition de sa

part était aigrie encore en reconnaissant combien il avait été mal servi

sous le rapport des informations extérieures; il reçut presque en même

temps l'avis de l'arrivée du corps du général de Wrede à Hanau, et un

rapport de son ministre à Munich, qui lui rendait compte que la Bavière

resterait dans son alliance, malgré les revers de sa fortune; et ce qui

paraîtra plus extraordinaire encore, c'est que cette lettre du ministre

de France à Munich était datée du jour même que fut signé le traité qui

fut conclu à Ried [11], et d'après lequel les troupes bavaroises et

autrichiennes réunies se mirent en marche pour les bords du Rhin.

[11: Ried est un village d'Autriche à quatre lieues au-delà de Brannau,

sur la frontière d'Autriche et de Bavière.]

Il fallait ou que le ministre de France eût écrit bien précipitamment,

ou qu'il eût été singulièrement trompé, car il était trop homme

d'honneur pour être suspecté.

La tête de l'armée qui revenait de Leipzig déboucha enfin par la route

de Fulde à Hanau, où elle trouva les Bavarois en position depuis

plusieurs jours. On ne les marchanda pas, on les attaqua avec furie, et

les soldats firent un traitement impitoyable à tous ceux qui leur

tombèrent dans les mains. Ils ne revenaient pas de voir que des troupes

pour lesquelles ils avaient combattu en 1805 et 1809 eussent tourné

aussi perfidement leurs armes contre eux.

Le passage fut bientôt ouvert. L'armée bavaroise reprit la route du

Mein, où on ne pouvait pas perdre à la poursuivre un temps trop précieux

pour la retraite de la grande armée; on en hâta la marche autant qu'on

le put, et on ramena enfin à Mayence cette grande multitude qui

n'offrait que du désordre, et n'avait plus rien d'une armée. La

dispersion des soldats des différends régiments était au comble, et pour

surcroît de malheur, l'administration, accoutumée à compter sur des

succès, n'avait aucun magasin à Mayence, ce qui obligea de disperser

l'armée dans les villages, où on la fit vivre chez les habitants; cette

mesure, qui aurait été bonne si les corps avaient été réorganises,

devint désastreuse en ce qu'elle retarda la réunion des soldats épars.

Les revers, les fatigues et la misère les avaient abattus au point

qu'ils étaient devenus indifférents à tout. Ils s'arrêtaient dans les

premiers lieux qu'ils rencontraient, et s'y établissaient. Combien l'on

regretta de n'avoir pas fait des approvisionnements de tous genres à

Mayence, où l'on aurait pu tenir l'armée réunie sur un terrain assez

rétréci pour visiter souvent les troupes et les ravitailler! On serait

alors indubitablement parvenu à les remettre en ordre, et à leur faire

reprendre une attitude respectable. Au lieu de cela, leur dispersion

rendit l'activité du chef presque inutile, les ordres restaient pour la

plupart sans exécution, et l'état de l'armée, loin de s'améliorer,

empira; les maladies contagieuses se mirent parmi les troupes et

achevèrent de les ruiner. Jamais les armées françaises n'avaient offert

un si triste tableau: on appelait la paix à grands cris, comme le seul

remède qui pût donner le temps nécessaire pour réparer tant de maux;

mais nous allons voir combien il était difficile de la faire.

L'empereur était arrivé à Mayence; il avait le coeur déchiré de cet état

de choses, mais il n'adressait de reproches à personne: sa situation

était affreuse. Il avait une avant-garde à Hocheim, sur la rive droite

du Rhin; une garnison dans Dantzick, à l'embouchure de la Vistule; une

dans chacune des places de Stettin, de Custrin, et, je crois, de Glogau,

sur l'Oder, et une à Spandau près Berlin.

Sur l'Elbe, il avait, comme je l'ai déjà dit, trente mille hommes dans

Dresde, environ dix-huit mille dans Torgau, cinq à six dans Wittemberg,

environ dix mille dans Magdebourg, et trente mille dans Hambourg. Il en

avait aussi laissé quatre ou cinq mille dans Erfurth en se retirant.

Toutes ces garnisons lui auraient donné une armée fraîche s'il avait

gagné la bataille de Leipzig; il la perdit, et non seulement ces troupes

lui devinrent inutiles, mais leur absence acheva de ruiner ses affaires.

Le système de guerre avait changé depuis que les armées que l'on mettait

en campagne étaient devenues aussi considérables. On ne faisait plus de

sièges, on bloquait une place avec des troupes légères, et l'on

attendait paisiblement que la garnison eût mangé son dernier boisseau de

farine. Pendant ce temps les grandes armées agissaient offensivement

l'une contre l'autre, et celle des deux qui gagnait la dernière bataille

faisait Charlemagne.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 54 / 79 题