CHAPITRE XVII.

Marche du maréchal Augereau.--Défection de la Bavière.--Irruption des

alliés en Saxe.--Mouvement de l'empereur.--Bataille de

Leipzig.--Défection des Saxons.--Passage de l'Elster.--Mort du prince

Poniatowski.

Depuis la bataille du 27, l'empereur avait songé à appeler à lui le peu

de troupes françaises qui, sous les ordres du maréchal Augereau, étaient

réunies à l'armée bavaroise sur les bords de l'Inn. Ces troupes

formaient deux petites divisions. Si les succès de la bataille gagnée à

Dresde le 27 rendaient leur présence inutile sur l'Inn, les revers dont

elle fut suivie rendaient impérieux l'appel de ces troupes à l'armée;

sans ces revers, la réunion des deux divisions du maréchal Augereau à la

grande armée eût été une imprévoyance, parce qu'indubitablement les

ennemis auraient été obligés de se renforcer de tout le corps autrichien

qui était commandé par le général Frimont dans les environs de Lintz et

de Wels aux frontières de la Bavière. Alors l'armée française et

bavaroise combinée sur l'Inn, devenait inutile. L'arrivée de cette

petite armée fit beaucoup de bien, mais n'était pas, à beaucoup près,

proportionnée au besoin que l'on éprouvait partout de voir paraître de

quoi ranimer les espérances.

Son départ livra la Bavière aux intrigues qui l'agitaient. Le général de

Wrede se trouva affranchi de toute contrainte, jeta l'effroi partout, et

bientôt la nouvelle de nos désastres, qui y arriva promptement,

détermina ce pays à suivre le parti que lui commandait notre mauvaise

fortune. Je reviendrai sur ce point tout à l'heure.

L'empereur était avec toute son armée sur la rive gauche de l'Elbe,

menaçant toujours de porter l'offensive sur la rive droite, lorsque

toute la grande armée ennemie sortit une seconde fois de la Bohême, où

on avait été obligé de la laisser se réorganiser, au lieu d'aller la

disperser comme cela avait été le premier plan de l'empereur.

Elle entra en Saxe, et vint, par l'intérieur de ce pays, occuper toutes

les communications que l'empereur pouvait avoir avec la Saale et

Leipzig; elle s'étendait beaucoup par sa gauche pour donner la main au

corps de Bernadotte, qui, après avoir battu le maréchal Ney, avait passé

l'Elbe un peu au-dessus de Magdebourg. La grande armée ennemie exécuta

cette marche en évitant toute espèce d'action entre elle et l'armée que

commandait l'empereur. Si ce prince était resté sur les bords de l'Elbe,

l'armée ennemie eût effectué son mouvement sans coup férir, et l'eût

infailliblement affamé dans son camp, en le resserrant successivement,

et en évitant les batailles, ce qu'elle pouvait faire, puisque ses

derrières étaient libres.

L'empereur, pour déjouer ce projet, quitta les bords de l'Elbe et vint

se placer en avant de Leipzig, ayant l'Elster à dos, et comme il ne

cherchait qu'une bataille générale, à la suite de laquelle il voulait

reprendre tous les projets qu'il avait après celle de Dresde, il laissa

le corps du général Saint-Cyr à Dresde, ainsi que de bonnes garnisons

dans Torgau et Wittemberg.

À la guerre, les plus vastes combinaisons sont taxées d'extravagances,

lorsqu'elles ne sont pas couronnées par le succès; il faut réussir,

c'est là la condition indispensable. Mais quelle que soit la sévérité du

jugement de l'histoire sur les événements de cette époque, il est juste

de dire que, si cette célèbre bataille de Leipzig avait été gagnée par

l'empereur comme l'avait été celle de Dresde, rien ne s'opposait à ce

qu'il remarchât vivement sur cette place, ou sur un des autres points

qu'il occupait sur l'Elbe, selon la direction que l'armée ennemie aurait

donnée à sa retraite. Placé par cette manoeuvre sur la corde de l'arc

que les ennemis auraient eu à parcourir pour arriver à un appui qui ne

pouvait se trouver qu'en Bohême, rien, dis-je, ne s'opposait à ce que

l'empereur y arrivât avant eux, et ne réparât par un coup d'éclat tous

les malheurs de cette campagne. Si cela était arrivé ainsi, on aurait

manqué d'expressions pour le louer, et il n'y a nul doute qu'avec

l'armée d'Austerlitz et l'espèce de troupes qu'il eut jusqu'au fatal

hiver de 1812, il eût vu son audacieuse conception couronnée du succès

qu'elle méritait. Quant à moi qui l'ai servi dans les glorieuses années

de sa carrière, je ne me permets de blâmer son entreprise à Leipzig que

parce qu'il jouait sa dernière ressource; je voyais bien ce qu'il

pouvait gagner, mais je ne le trouvais pas proportionné à ce qu'il

courait le risque de perdre, surtout ayant des troupes médiocres, et

ayant déjà appris la guerre à ses ennemis. Néanmoins beaucoup de

considérations, étaient en sa faveur.

En se retirant de Dresde à Leipzig, il avait emmené avec lui le roi de

Saxe et sa famille. Les princes qui composaient la confédération du Rhin

étaient ébranlés, mais aucun n'avait encore abandonné son alliance; il

recevait au contraire de leur part des assurances d'un constant

attachement dans sa mauvaise comme dans sa bonne fortune. En se retirant

de la Saxe, il perdait d'abord l'armée de ce pays, et avec elle

successivement les contingents de tous les autres, dont les armées

alliées se seraient grossies, c'est-à-dire que le résultat de sa

retraite eût égalé les pertes de la bataille sans en entraîner aucune

pour l'ennemi.

Bien plus, s'il s'était retiré, tout ce qu'il avait laissé sur l'Elbe

était perdu. Un malheur de la situation de l'empereur, c'est que, parmi

tant de guerriers éprouvés sur les champs de bataille dans mille

occasions difficiles, pas un ne se fût élevé jusqu'aux hautes

conceptions à l'exécution desquelles ils ont si noblement concouru.

Pendant qu'après la perte de la bataille de Leipzig, l'empereur ramenait

les débris de son armée vers le Rhin, il y avait dans Dresde trente

mille hommes, dans Torgau et Wittemberg, vingt-cinq mille au moins, dix

à douze mille dans Magdebourg, plus de trente mille dans Hambourg. Tout

ce monde devint inutile, on n'en tira aucun parti.

Malgré toutes les considérations qui semblaient porter l'empereur à

risquer encore le sort des armes dans une bataille rangée, l'on ne peut

penser, lorsqu'on l'a connu particulièrement, qu'il ne l'eût pas évitée,

s'il avait été informé, comme il devait l'être, que tout ce qu'il

pouvait craindre, soit après l'avoir perdue, soit en se retirant sans la

livrer, était déjà arrivé d'un côté, et se préparait de l'autre.

Assurément, s'il avait su qu'aussitôt le départ des divisions du

maréchal Augereau des bords de l'Inn, l'armée bavaroise avait ouvert des

communications avec l'armée autrichienne, et que, par suite des fâcheux

effets que nos malheurs avaient produits sur les princes confédérés

d'Allemagne, le gouvernement bavarois, oubliant tout ce qu'il devait à

l'empereur, avait signé presque aussitôt un traité d'alliance avec

l'Autriche; s'il avait su qu'en conséquence de ce traité, les trois

divisions bavaroises, qui, quelques jours auparavant, étaient campées à

côté de celles du maréchal Augereau, s'étaient aussitôt mises en

mouvement avec l'armée autrichienne qui leur était opposée, pour venir à

marches forcées lui couper la retraite par la rive gauche du Mein,

qu'elles passèrent à Asschaffembourg, il eût sans doute regardé comme

inutile de combattre pour prévenir ce qui était déjà effectué. Il fut on

ne peut pas plus mal servi, sous ce rapport, pendant toute la campagne.

Il y avait encore dans l'armée même une division bavaroise, sur laquelle

il n'était plus permis de compter.

Mais ce qui ne peut s'expliquer, c'est que ses agents diplomatiques lui

aient laissé ignorer que toutes les cours des princes confédérés se

communiquaient déjà leurs intentions réciproques, en sorte que le parti

de chacune d'elles était pris; il ne leur fallait que l'occasion

d'éclater sans trop se compromettre.

L'armée saxonne, qui était campée avec la nôtre, était travaillée

sourdement, et montrait les dispositions les plus hostiles; il n'y avait

que les Polonais qui fussent inébranlables. Ils restaient ce qu'ils

avaient constamment été, toujours prêts à verser leur sang pour celui

auquel ils s'étaient attachés.

Les fonctionnaires qui, par état, devaient avoir un oeil vigilant sur

ces relations, sont bien à plaindre d'avoir été abusés, ou bien

coupables de n'avoir pas tout bravé, pour découvrir ces pénibles

vérités, et n'avoir pas averti du danger que l'on courait. On avait

l'habitude de se retrancher derrière l'empereur, il était le remède et

la consolation à tout; personne ne l'aidait, il fallait qu'il pensât,

devinât et agît pour tous.

Il vit cependant, quelques jours avant la bataille, toutes les chances

défavorables qu'il avait à la livrer. Mais il n'était plus possible de

l'éviter; d'une part, l'armée ennemie s'était tellement avancée, qu'une

marche de retraite eût été bien difficile, quoiqu'elle n'eût jamais été

comparable à la défaite qui suivit la fatale journée de Leipzig: on ne

dérange pas aisément le plan d'opérations d'une armée entière, pour la

faire agir dans un sens diamétralement opposé à ce que l'on avait

projeté: il eût fallu pouvoir disposer de quelques jours, pour tenter de

retirer au moins ce que l'on avait laissé sur l'Elbe; et déjà les heures

que la fortune se lassait de nous accorder étaient comptées. Je n'étais

pas à l'armée, et n'ai su que sommairement les incidents et les

résultats de la bataille de Leipzig, dont les suites ont été immenses.

L'empereur avait pris position en avant de la place, avec le projet de

prendre l'offensive dans l'attaque, aussitôt que les armées ennemies se

seraient assez approchées pour lui faciliter l'exécution de ses vues,

qui demandaient une grande rapidité de mouvements décisifs. Mais

indépendamment de ce que les incidents dont je viens de parler

apportèrent une grande différence entre ce qu'il voulait entreprendre et

ce qu'il lui fut possible d'exécuter, il eut encore le désavantage

d'être prévenu dans l'attaque.

La veille du jour décisif, il y eut un combat extrêmement meurtrier qui

acheva la destruction du maréchal Ney. Les troupes y combattirent avec

leur valeur accoutumée, mais elles épuisèrent cette dose de moral dont

les courages les plus héroïques même ont toujours besoin. Enfin dans

l'événement qui suivit, elles furent mises dans un état de décomposition

complet. L'armée fit son devoir, mais elle fut écrasée par le nombre, et

surtout par une quantité prodigieuse d'artillerie. Cette méthode avait

été introduite dans les armées depuis la guerre de 1809, où l'espèce

médiocre des troupes que nous avions avait obligé d'y suppléer par le

nombre des pièces de canon. L'artillerie fut augmentée au point que, sur

le champ de bataille de Wagram, nous eûmes jusqu'à sept cent

cinquante-six bouches à feu, y comprenant les pièces de position qui

avaient protégé le passage du Danube [10].

[10: Je tiens ce détail du général Lariboissière, qui commandait

l'artillerie de l'armée en 1809.]

Les ennemis, qui, depuis plusieurs années, imitaient l'empereur en tout,

avaient aussi accru leurs forces dans cette arme; comme lui, ils avaient

pris l'habitude de réorganiser l'artillerie étrangère, et de la faire

servir sur le champ de bataille, en sorte que celle que les trois

puissances déployèrent à Leipzig surpasse l'imagination.

Le grand usage de cette arme terrible rend en général les batailles peu

décisives; mais lorsqu'elle est appuyée par une forte cavalerie, comme

l'était celle que les puissances alliées déployèrent, elle devient un

moyen de victoire assuré, surtout lorsqu'il est question de combattre en

force double une armée qui a une rivière à dos, comme l'avait l'année

française à Leipzig.

Dans l'affaire qui avait eu lieu la veille ou l'avant-veille, on avait

fait prisonnier le général autrichien Meerfeldt; l'empereur le reçut au

bivouac, eut avec lui un long entretien, et le renvoya avec des

propositions pacifiques. Il était trop tard, les ennemis avaient la

conscience de leurs forces; ils voyaient que la fortune nous avait

tout-à-fait abandonnés. Ils ne pouvaient plus craindre un revers,

particulièrement les Russes, dans les bras desquels toutes les

puissances d'Allemagne s'étaient jetées; une victoire leur livrait le

monde, tandis qu'une bataille perdue n'entraînait que des résultats

médiocres, attendu la disproportion du nombre qu'il y avait entre eux et

nous.

Il n'y a nul doute que si l'empereur avait eu avec lui les corps qu'il

avait laissés sur l'Elbe, il aurait abandonné l'Allemagne. Il a fallu

qu'une suite d'incidents fâcheux le missent dans la nécessité de jouer

le tout pour le tout, ce qu'il n'a jamais fait depuis les belles époques

de sa gloire.

Les ennemis attaquèrent l'armée en avant de Leipzig, je crois, le 18

octobre; le feu fut meurtrier. On fit de part et d'autre des prodiges de

valeur. Ils devaient surprendre davantage de la part des troupes

françaises, dont les plus vieux corps étaient les cohortes de gardes

nationaux, qui avaient été mobilisées et mises en campagne depuis le

mois de mars. La cavalerie n'était non plus composée que de recrues; les

hommes et les chevaux étaient aussi neufs les uns que les autres; il n'y

avait que l'artillerie qui fût en bon état. Quel que fût néanmoins

l'appui qu'elle tirait de cette arme, l'armée n'eût pas résisté quelques

heures à une attaque aussi vigoureuse sans la présence de l'empereur,

qui se reproduisait partout.

Les ennemis étaient si nombreux, qu'ils apercevaient à peine les pertes

qu'ils essuyaient. Leurs masses nous pressaient dans tous les sens; la

victoire ne pouvait leur échapper. Elle aurait cependant été plus

indécise sans la défection des Saxons. Au milieu de la bataille, ces

troupes s'ébranlèrent, marchèrent à l'ennemi, comme si elles eussent

voulu l'attaquer, et, faisant tout à coup volte-face, elles ouvrirent un

feu violent d'artillerie et de mousqueterie sur les colonnes à côté

desquelles elles combattaient quelques instants auparavant. Je ne sais à

quelle page de l'histoire il faudrait remonter pour trouver un semblable

trait. Cet événement apporta tout à coup une grande différence dans nos

affaires, qui déjà allaient mal. C'est ici le moment de rappeler

qu'avant la bataille, l'empereur avait renvoyé la division bavaroise qui

était avec lui; il parla aux officiers en des termes qui sortiront

difficilement de leur mémoire. Il leur dit que «les lois de la guerre

les rendaient ses prisonniers, puisque leur gouvernement avait pris

parti contre lui, mais qu'il ne pouvait pas oublier les services qu'ils

lui avaient rendus; qu'en conséquence ils étaient libres de retourner

chez eux.» Ces troupes quittèrent l'armée, où on les aimait, et prirent

la route de la Bavière.

Le passage des Saxons dans l'armée ennemie obligea l'empereur à des

mouvements qu'il n'aurait pas faits, surtout au milieu d'une action

aussi chaude. Ces mouvements jetèrent le désordre parmi les troupes,

dans un moment où on ne pouvait désirer trop de calme et de ce silence

froid qui peut remédier à tout quand une bataille se décide. Il fallut

bientôt songer à la retraite, qui s'exécutait déjà par suite de

l'épuisement des forces physiques et morales des troupes, qui

combattaient depuis le matin avec un désavantage marqué.

Les ennemis s'en aperçurent bientôt. Leurs attaques n'en devinrent que

plus vives; il n'y avait plus que par le pont de Leipzig que la retraite

pouvait s'effectuer, et l'on ne conçoit pas que l'état-major de l'armée

eût négligé de faire construire plusieurs ponts: la chose aurait été

d'autant plus facile, qu'une ville comme Leipzig offrait plus de

matériaux et d'ouvriers qu'il n'en fallait, si ceux de l'armée n'avaient

pas été suffisants.

Le prince de Neufchâtel dit avoir donné des ordres; l'artillerie et le

génie soutiennent n'en avoir pas reçu. Oubli ou négligence, les

conséquences n'en furent pas moins désastreuses.

Presque toute la gauche et une partie du centre étaient déjà retirées,

et avaient repassé l'Elster, lorsque l'empereur le repassa lui-même. Il

recommanda à l'officier d'artillerie qui était de garde au pont, où l'on

avait préparé des artifices pour le détruire, de ne pas s'absenter, et

de ne mettre le feu que lorsque les dernières troupes seraient en

sûreté.

Les corps s'écoulèrent d'abord sans incident fâcheux; mais le désordre

était tel que personne ne pouvait dire si sa colonne était ou n'était

pas la dernière. Les tirailleurs ennemis avançaient; on se pressait sur

le pont, la confusion était au comble.

L'officier, ne sachant pas quel était l'état des choses sur la rive

ennemie, court à un officier-général pour s'en assurer. La foule le

porte au loin, il ne peut revenir sur ses pas; ses artilleurs, qui

voient déboucher des Allemands, des cosaques, mettent le feu aux

artifices; le pont s'écroule, et le corps de droite, qui contenait les

masses ennemies, est coupé.

Le bruit de ce malheureux événement lui arriva bientôt. Il se mit à son

tour en désordre, et vint chercher un passage à travers champs et

marais. Ce fut là le comble du désastre: les troupes furent prises en

entier, et avec elles les généraux Lauriston et Reynier. Le prince

Joseph Poniatowski, qui venait d'être fait maréchal de France, gagnait

en ce moment les bords de l'Elster; il était blessé, mais ne consultant

que son courage, il se jeta à cheval dans la rivière, où il périt

malheureusement. On n'était pas plus brave que ce prince; impétueux,

magnanime, plein d'aménité, il fut aussi regretté du parti qu'il servait

qu'estimé de celui qu'il avait combattu.

Ainsi finit cette fatale journée de Leipzig, qui fit perdre à la France

une belle et nombreuse armée et tous ses alliés.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 53 / 79 题