Marche du maréchal Augereau.--Défection de la Bavière.--Irruption des
alliés en Saxe.--Mouvement de l'empereur.--Bataille de
Leipzig.--Défection des Saxons.--Passage de l'Elster.--Mort du prince
Poniatowski.
Depuis la bataille du 27, l'empereur avait songé à appeler à lui le peu
de troupes françaises qui, sous les ordres du maréchal Augereau, étaient
réunies à l'armée bavaroise sur les bords de l'Inn. Ces troupes
formaient deux petites divisions. Si les succès de la bataille gagnée à
Dresde le 27 rendaient leur présence inutile sur l'Inn, les revers dont
elle fut suivie rendaient impérieux l'appel de ces troupes à l'armée;
sans ces revers, la réunion des deux divisions du maréchal Augereau à la
grande armée eût été une imprévoyance, parce qu'indubitablement les
ennemis auraient été obligés de se renforcer de tout le corps autrichien
qui était commandé par le général Frimont dans les environs de Lintz et
de Wels aux frontières de la Bavière. Alors l'armée française et
bavaroise combinée sur l'Inn, devenait inutile. L'arrivée de cette
petite armée fit beaucoup de bien, mais n'était pas, à beaucoup près,
proportionnée au besoin que l'on éprouvait partout de voir paraître de
quoi ranimer les espérances.
Son départ livra la Bavière aux intrigues qui l'agitaient. Le général de
Wrede se trouva affranchi de toute contrainte, jeta l'effroi partout, et
bientôt la nouvelle de nos désastres, qui y arriva promptement,
détermina ce pays à suivre le parti que lui commandait notre mauvaise
fortune. Je reviendrai sur ce point tout à l'heure.
L'empereur était avec toute son armée sur la rive gauche de l'Elbe,
menaçant toujours de porter l'offensive sur la rive droite, lorsque
toute la grande armée ennemie sortit une seconde fois de la Bohême, où
on avait été obligé de la laisser se réorganiser, au lieu d'aller la
disperser comme cela avait été le premier plan de l'empereur.
Elle entra en Saxe, et vint, par l'intérieur de ce pays, occuper toutes
les communications que l'empereur pouvait avoir avec la Saale et
Leipzig; elle s'étendait beaucoup par sa gauche pour donner la main au
corps de Bernadotte, qui, après avoir battu le maréchal Ney, avait passé
l'Elbe un peu au-dessus de Magdebourg. La grande armée ennemie exécuta
cette marche en évitant toute espèce d'action entre elle et l'armée que
commandait l'empereur. Si ce prince était resté sur les bords de l'Elbe,
l'armée ennemie eût effectué son mouvement sans coup férir, et l'eût
infailliblement affamé dans son camp, en le resserrant successivement,
et en évitant les batailles, ce qu'elle pouvait faire, puisque ses
derrières étaient libres.
L'empereur, pour déjouer ce projet, quitta les bords de l'Elbe et vint
se placer en avant de Leipzig, ayant l'Elster à dos, et comme il ne
cherchait qu'une bataille générale, à la suite de laquelle il voulait
reprendre tous les projets qu'il avait après celle de Dresde, il laissa
le corps du général Saint-Cyr à Dresde, ainsi que de bonnes garnisons
dans Torgau et Wittemberg.
À la guerre, les plus vastes combinaisons sont taxées d'extravagances,
lorsqu'elles ne sont pas couronnées par le succès; il faut réussir,
c'est là la condition indispensable. Mais quelle que soit la sévérité du
jugement de l'histoire sur les événements de cette époque, il est juste
de dire que, si cette célèbre bataille de Leipzig avait été gagnée par
l'empereur comme l'avait été celle de Dresde, rien ne s'opposait à ce
qu'il remarchât vivement sur cette place, ou sur un des autres points
qu'il occupait sur l'Elbe, selon la direction que l'armée ennemie aurait
donnée à sa retraite. Placé par cette manoeuvre sur la corde de l'arc
que les ennemis auraient eu à parcourir pour arriver à un appui qui ne
pouvait se trouver qu'en Bohême, rien, dis-je, ne s'opposait à ce que
l'empereur y arrivât avant eux, et ne réparât par un coup d'éclat tous
les malheurs de cette campagne. Si cela était arrivé ainsi, on aurait
manqué d'expressions pour le louer, et il n'y a nul doute qu'avec
l'armée d'Austerlitz et l'espèce de troupes qu'il eut jusqu'au fatal
hiver de 1812, il eût vu son audacieuse conception couronnée du succès
qu'elle méritait. Quant à moi qui l'ai servi dans les glorieuses années
de sa carrière, je ne me permets de blâmer son entreprise à Leipzig que
parce qu'il jouait sa dernière ressource; je voyais bien ce qu'il
pouvait gagner, mais je ne le trouvais pas proportionné à ce qu'il
courait le risque de perdre, surtout ayant des troupes médiocres, et
ayant déjà appris la guerre à ses ennemis. Néanmoins beaucoup de
considérations, étaient en sa faveur.
En se retirant de Dresde à Leipzig, il avait emmené avec lui le roi de
Saxe et sa famille. Les princes qui composaient la confédération du Rhin
étaient ébranlés, mais aucun n'avait encore abandonné son alliance; il
recevait au contraire de leur part des assurances d'un constant
attachement dans sa mauvaise comme dans sa bonne fortune. En se retirant
de la Saxe, il perdait d'abord l'armée de ce pays, et avec elle
successivement les contingents de tous les autres, dont les armées
alliées se seraient grossies, c'est-à-dire que le résultat de sa
retraite eût égalé les pertes de la bataille sans en entraîner aucune
pour l'ennemi.
Bien plus, s'il s'était retiré, tout ce qu'il avait laissé sur l'Elbe
était perdu. Un malheur de la situation de l'empereur, c'est que, parmi
tant de guerriers éprouvés sur les champs de bataille dans mille
occasions difficiles, pas un ne se fût élevé jusqu'aux hautes
conceptions à l'exécution desquelles ils ont si noblement concouru.
Pendant qu'après la perte de la bataille de Leipzig, l'empereur ramenait
les débris de son armée vers le Rhin, il y avait dans Dresde trente
mille hommes, dans Torgau et Wittemberg, vingt-cinq mille au moins, dix
à douze mille dans Magdebourg, plus de trente mille dans Hambourg. Tout
ce monde devint inutile, on n'en tira aucun parti.
Malgré toutes les considérations qui semblaient porter l'empereur à
risquer encore le sort des armes dans une bataille rangée, l'on ne peut
penser, lorsqu'on l'a connu particulièrement, qu'il ne l'eût pas évitée,
s'il avait été informé, comme il devait l'être, que tout ce qu'il
pouvait craindre, soit après l'avoir perdue, soit en se retirant sans la
livrer, était déjà arrivé d'un côté, et se préparait de l'autre.
Assurément, s'il avait su qu'aussitôt le départ des divisions du
maréchal Augereau des bords de l'Inn, l'armée bavaroise avait ouvert des
communications avec l'armée autrichienne, et que, par suite des fâcheux
effets que nos malheurs avaient produits sur les princes confédérés
d'Allemagne, le gouvernement bavarois, oubliant tout ce qu'il devait à
l'empereur, avait signé presque aussitôt un traité d'alliance avec
l'Autriche; s'il avait su qu'en conséquence de ce traité, les trois
divisions bavaroises, qui, quelques jours auparavant, étaient campées à
côté de celles du maréchal Augereau, s'étaient aussitôt mises en
mouvement avec l'armée autrichienne qui leur était opposée, pour venir à
marches forcées lui couper la retraite par la rive gauche du Mein,
qu'elles passèrent à Asschaffembourg, il eût sans doute regardé comme
inutile de combattre pour prévenir ce qui était déjà effectué. Il fut on
ne peut pas plus mal servi, sous ce rapport, pendant toute la campagne.
Il y avait encore dans l'armée même une division bavaroise, sur laquelle
il n'était plus permis de compter.
Mais ce qui ne peut s'expliquer, c'est que ses agents diplomatiques lui
aient laissé ignorer que toutes les cours des princes confédérés se
communiquaient déjà leurs intentions réciproques, en sorte que le parti
de chacune d'elles était pris; il ne leur fallait que l'occasion
d'éclater sans trop se compromettre.
L'armée saxonne, qui était campée avec la nôtre, était travaillée
sourdement, et montrait les dispositions les plus hostiles; il n'y avait
que les Polonais qui fussent inébranlables. Ils restaient ce qu'ils
avaient constamment été, toujours prêts à verser leur sang pour celui
auquel ils s'étaient attachés.
Les fonctionnaires qui, par état, devaient avoir un oeil vigilant sur
ces relations, sont bien à plaindre d'avoir été abusés, ou bien
coupables de n'avoir pas tout bravé, pour découvrir ces pénibles
vérités, et n'avoir pas averti du danger que l'on courait. On avait
l'habitude de se retrancher derrière l'empereur, il était le remède et
la consolation à tout; personne ne l'aidait, il fallait qu'il pensât,
devinât et agît pour tous.
Il vit cependant, quelques jours avant la bataille, toutes les chances
défavorables qu'il avait à la livrer. Mais il n'était plus possible de
l'éviter; d'une part, l'armée ennemie s'était tellement avancée, qu'une
marche de retraite eût été bien difficile, quoiqu'elle n'eût jamais été
comparable à la défaite qui suivit la fatale journée de Leipzig: on ne
dérange pas aisément le plan d'opérations d'une armée entière, pour la
faire agir dans un sens diamétralement opposé à ce que l'on avait
projeté: il eût fallu pouvoir disposer de quelques jours, pour tenter de
retirer au moins ce que l'on avait laissé sur l'Elbe; et déjà les heures
que la fortune se lassait de nous accorder étaient comptées. Je n'étais
pas à l'armée, et n'ai su que sommairement les incidents et les
résultats de la bataille de Leipzig, dont les suites ont été immenses.
L'empereur avait pris position en avant de la place, avec le projet de
prendre l'offensive dans l'attaque, aussitôt que les armées ennemies se
seraient assez approchées pour lui faciliter l'exécution de ses vues,
qui demandaient une grande rapidité de mouvements décisifs. Mais
indépendamment de ce que les incidents dont je viens de parler
apportèrent une grande différence entre ce qu'il voulait entreprendre et
ce qu'il lui fut possible d'exécuter, il eut encore le désavantage
d'être prévenu dans l'attaque.
La veille du jour décisif, il y eut un combat extrêmement meurtrier qui
acheva la destruction du maréchal Ney. Les troupes y combattirent avec
leur valeur accoutumée, mais elles épuisèrent cette dose de moral dont
les courages les plus héroïques même ont toujours besoin. Enfin dans
l'événement qui suivit, elles furent mises dans un état de décomposition
complet. L'armée fit son devoir, mais elle fut écrasée par le nombre, et
surtout par une quantité prodigieuse d'artillerie. Cette méthode avait
été introduite dans les armées depuis la guerre de 1809, où l'espèce
médiocre des troupes que nous avions avait obligé d'y suppléer par le
nombre des pièces de canon. L'artillerie fut augmentée au point que, sur
le champ de bataille de Wagram, nous eûmes jusqu'à sept cent
cinquante-six bouches à feu, y comprenant les pièces de position qui
avaient protégé le passage du Danube [10].
[10: Je tiens ce détail du général Lariboissière, qui commandait
l'artillerie de l'armée en 1809.]
Les ennemis, qui, depuis plusieurs années, imitaient l'empereur en tout,
avaient aussi accru leurs forces dans cette arme; comme lui, ils avaient
pris l'habitude de réorganiser l'artillerie étrangère, et de la faire
servir sur le champ de bataille, en sorte que celle que les trois
puissances déployèrent à Leipzig surpasse l'imagination.
Le grand usage de cette arme terrible rend en général les batailles peu
décisives; mais lorsqu'elle est appuyée par une forte cavalerie, comme
l'était celle que les puissances alliées déployèrent, elle devient un
moyen de victoire assuré, surtout lorsqu'il est question de combattre en
force double une armée qui a une rivière à dos, comme l'avait l'année
française à Leipzig.
Dans l'affaire qui avait eu lieu la veille ou l'avant-veille, on avait
fait prisonnier le général autrichien Meerfeldt; l'empereur le reçut au
bivouac, eut avec lui un long entretien, et le renvoya avec des
propositions pacifiques. Il était trop tard, les ennemis avaient la
conscience de leurs forces; ils voyaient que la fortune nous avait
tout-à-fait abandonnés. Ils ne pouvaient plus craindre un revers,
particulièrement les Russes, dans les bras desquels toutes les
puissances d'Allemagne s'étaient jetées; une victoire leur livrait le
monde, tandis qu'une bataille perdue n'entraînait que des résultats
médiocres, attendu la disproportion du nombre qu'il y avait entre eux et
nous.
Il n'y a nul doute que si l'empereur avait eu avec lui les corps qu'il
avait laissés sur l'Elbe, il aurait abandonné l'Allemagne. Il a fallu
qu'une suite d'incidents fâcheux le missent dans la nécessité de jouer
le tout pour le tout, ce qu'il n'a jamais fait depuis les belles époques
de sa gloire.
Les ennemis attaquèrent l'armée en avant de Leipzig, je crois, le 18
octobre; le feu fut meurtrier. On fit de part et d'autre des prodiges de
valeur. Ils devaient surprendre davantage de la part des troupes
françaises, dont les plus vieux corps étaient les cohortes de gardes
nationaux, qui avaient été mobilisées et mises en campagne depuis le
mois de mars. La cavalerie n'était non plus composée que de recrues; les
hommes et les chevaux étaient aussi neufs les uns que les autres; il n'y
avait que l'artillerie qui fût en bon état. Quel que fût néanmoins
l'appui qu'elle tirait de cette arme, l'armée n'eût pas résisté quelques
heures à une attaque aussi vigoureuse sans la présence de l'empereur,
qui se reproduisait partout.
Les ennemis étaient si nombreux, qu'ils apercevaient à peine les pertes
qu'ils essuyaient. Leurs masses nous pressaient dans tous les sens; la
victoire ne pouvait leur échapper. Elle aurait cependant été plus
indécise sans la défection des Saxons. Au milieu de la bataille, ces
troupes s'ébranlèrent, marchèrent à l'ennemi, comme si elles eussent
voulu l'attaquer, et, faisant tout à coup volte-face, elles ouvrirent un
feu violent d'artillerie et de mousqueterie sur les colonnes à côté
desquelles elles combattaient quelques instants auparavant. Je ne sais à
quelle page de l'histoire il faudrait remonter pour trouver un semblable
trait. Cet événement apporta tout à coup une grande différence dans nos
affaires, qui déjà allaient mal. C'est ici le moment de rappeler
qu'avant la bataille, l'empereur avait renvoyé la division bavaroise qui
était avec lui; il parla aux officiers en des termes qui sortiront
difficilement de leur mémoire. Il leur dit que «les lois de la guerre
les rendaient ses prisonniers, puisque leur gouvernement avait pris
parti contre lui, mais qu'il ne pouvait pas oublier les services qu'ils
lui avaient rendus; qu'en conséquence ils étaient libres de retourner
chez eux.» Ces troupes quittèrent l'armée, où on les aimait, et prirent
la route de la Bavière.
Le passage des Saxons dans l'armée ennemie obligea l'empereur à des
mouvements qu'il n'aurait pas faits, surtout au milieu d'une action
aussi chaude. Ces mouvements jetèrent le désordre parmi les troupes,
dans un moment où on ne pouvait désirer trop de calme et de ce silence
froid qui peut remédier à tout quand une bataille se décide. Il fallut
bientôt songer à la retraite, qui s'exécutait déjà par suite de
l'épuisement des forces physiques et morales des troupes, qui
combattaient depuis le matin avec un désavantage marqué.
Les ennemis s'en aperçurent bientôt. Leurs attaques n'en devinrent que
plus vives; il n'y avait plus que par le pont de Leipzig que la retraite
pouvait s'effectuer, et l'on ne conçoit pas que l'état-major de l'armée
eût négligé de faire construire plusieurs ponts: la chose aurait été
d'autant plus facile, qu'une ville comme Leipzig offrait plus de
matériaux et d'ouvriers qu'il n'en fallait, si ceux de l'armée n'avaient
pas été suffisants.
Le prince de Neufchâtel dit avoir donné des ordres; l'artillerie et le
génie soutiennent n'en avoir pas reçu. Oubli ou négligence, les
conséquences n'en furent pas moins désastreuses.
Presque toute la gauche et une partie du centre étaient déjà retirées,
et avaient repassé l'Elster, lorsque l'empereur le repassa lui-même. Il
recommanda à l'officier d'artillerie qui était de garde au pont, où l'on
avait préparé des artifices pour le détruire, de ne pas s'absenter, et
de ne mettre le feu que lorsque les dernières troupes seraient en
sûreté.
Les corps s'écoulèrent d'abord sans incident fâcheux; mais le désordre
était tel que personne ne pouvait dire si sa colonne était ou n'était
pas la dernière. Les tirailleurs ennemis avançaient; on se pressait sur
le pont, la confusion était au comble.
L'officier, ne sachant pas quel était l'état des choses sur la rive
ennemie, court à un officier-général pour s'en assurer. La foule le
porte au loin, il ne peut revenir sur ses pas; ses artilleurs, qui
voient déboucher des Allemands, des cosaques, mettent le feu aux
artifices; le pont s'écroule, et le corps de droite, qui contenait les
masses ennemies, est coupé.
Le bruit de ce malheureux événement lui arriva bientôt. Il se mit à son
tour en désordre, et vint chercher un passage à travers champs et
marais. Ce fut là le comble du désastre: les troupes furent prises en
entier, et avec elles les généraux Lauriston et Reynier. Le prince
Joseph Poniatowski, qui venait d'être fait maréchal de France, gagnait
en ce moment les bords de l'Elster; il était blessé, mais ne consultant
que son courage, il se jeta à cheval dans la rivière, où il périt
malheureusement. On n'était pas plus brave que ce prince; impétueux,
magnanime, plein d'aménité, il fut aussi regretté du parti qu'il servait
qu'estimé de celui qu'il avait combattu.
Ainsi finit cette fatale journée de Leipzig, qui fit perdre à la France
une belle et nombreuse armée et tous ses alliés.