Bataille de Dresde.--Mort du général Moreau.--Retraite des
alliés.--Échec du corps de Vandamme.--Ce général est fait
prisonnier.--Revers.--L'empereur est forcé de changer ses premières
combinaisons.--La fortune cesse de nous être favorable.
Le 27 août, l'empereur fit commencer l'attaque par son aile droite, où
j'ai dit qu'était placée toute sa cavalerie. Il fit déborder l'extrême
gauche des Autrichiens, et en suivant la ligne de circonvallation que
formait cette immense armée ennemie, il combattit avec des forces
supérieures chacune de ses parties, sans que les masses énormes par
lesquelles elles auraient pu être secourues, se missent en mouvement. Le
bonheur voulut encore que le temps, qui était couvert, amenât un orage
qui versa des torrents de pluies, au point que le feu de la mousqueterie
ne prenait pas. On profita de cette circonstance pour faire charger
toutes les masses ennemies par notre cavalerie, qui n'était presque
composée que de très jeunes gens. Elle les rompit et fit autant de
prisonniers que l'on en avait fait dans nos plus brillantes batailles.
C'est dans cette journée que le général Moreau, qui suivait l'empereur
Alexandre, eut les deux cuisses emportées d'un coup de canon. On a
prétendu que cet accident lui était arrivé en portant un ordre de
l'empereur de Russie, mais je n'ai pas entendu deux versions semblables
à ce sujet.
Ce n'est pas la mort du général Moreau qui mit du désordre dans l'armée
ennemie, elle ne contraria qu'une partie des projets de l'empereur de
Russie, qui substitua bientôt une autre idée à celle qu'il avait eue en
appelant le général Moreau près de lui.
Nous avions si bien profité du moment de l'orage pour nous étendre et
prendre une position qui non seulement débordait la gauche des ennemis,
mais qui de plus nous permettait de côtoyer toute leur ligne par
derrière, qu'ils furent obligés de changer leur position; c'est alors
que le désordre se mit parmi leurs innombrables colonnes. Elles prirent
le mouvement qu'on leur faisait faire pour un mouvement de retraite qui,
du reste, paraissait commandé par le revers qu'elles venaient d'essuyer.
Les chemins, naturellement mauvais dans ce pays, étaient devenus
impraticables; la pluie avait surtout gâté les traverses. Les
différentes colonnes ennemies étaient trop éloignées du défilé de
Peterswald dont nous étions maîtres, et notre cavalerie les suivait de
si près qu'elle ne leur laissa pour rentrer en Bohême que des défilés
pénibles et jusqu'alors peu pratiqués. Les alliés perdirent un matériel
énorme en voitures de toute espèce, et un personnel considérable,
puisque nous comptâmes trente-deux ou trente-trois mille prisonniers de
guerre. Jusque-là tout allait à merveille.
Lorsque l'armée ennemie fit son mouvement de retraite, les corps qui
composaient sa droite étaient trop éloignés des défilés de la Bohême
pour qu'ils pussent y arriver sans tomber dans les mains de notre
cavalerie qui côtoyait déjà l'armée ennemie en la remontant derrière sa
gauche; mais ils étaient assez près du défilé de Pirna pour qu'il ne fût
pas déraisonnable, de la part du général ennemi, de leur ordonner de se
retirer par ce point. Il n'y en eut que deux qui purent y arriver: le
premier était composé de Russes sous les ordres du général
Osterman-Tolstoi, qui tenait l'extrême droite de l'armée ennemie; le
deuxième était composé de Prussiens sous les ordres du général Kleist,
qui était à la gauche de celui du premier.
L'empereur, en voyant le mouvement rétrograde des armées ennemies, avait
bien pensé qu'une bonne partie de leurs troupes, c'est-à-dire leur
droite, ne pouvait rentrer en Bohême que par Peterswald. Il avait en
conséquence ordonné le mouvement suivant. Son extrême gauche était,
comme l'on sait, composée du corps de Vandamme. Il avait à sa droite le
maréchal Saint-Cyr, et celui-ci à la sienne le maréchal Marmont, qui
s'appuyait sur Dresde. Ces trois corps avaient l'Elbe derrière, et la
route de Pirna à Dresde devant eux.
L'empereur ordonna à ces trois corps de marcher par leur gauche et de
suivre la route de Pirna. Le général Vandamme se trouvait ainsi en tête;
il était suivi par le maréchal Saint-Cyr, qui lui-même l'était par le
maréchal Marmont.
La tête de cette colonne ne put arriver au défilé de Peterswald, que
lorsque le corps russe du général Tolstoi l'eut passé; mais le général
Vandamme, ne pouvant se persuader qu'il ne serait pas suivi, ne balança
pas à pénétrer dans le défilé, et à suivre le corps du général russe.
Malheureusement, en descendant ainsi en Bohême, il ne fit pas garder le
défilé de Peterswald, qu'il laissait derrière lui; à la vérité, il
comptait sur la marche du maréchal Saint-Cyr et du maréchal Marmont
qu'il dit avoir prévenus du mouvement qu'il faisait en avant. Mais
n'importe qui a failli dans cette occasion, le fait est que Vandamme ne
fut pas soutenu, et que le défilé étant ainsi resté libre, le corps du
général Kleist qui suivait celui du général Osterman, passa, sans se
douter de cette circonstance [9], entre le corps du maréchal Saint-Cyr
et celui du général Vandamme, qui se trouvait ainsi en avant de lui. On
entendit bientôt le bruit du canon; c'était le général Vandamme qui
était aux prises avec le général Osterman, et qui, pendant le plus fort
de l'action, vit déboucher derrière lui des troupes qu'il prit d'abord
pour celles du maréchal Saint-Cyr, mais par lesquelles il ne tarda pas à
être attaqué. Ne pouvant s'expliquer comment cela avait pu arriver, il
fit ses dispositions pour se défendre en avant et en arrière, ce qui
l'affaiblit sur tous les points à la fois. Le moral de ses jeunes
soldats n'était pas à la hauteur d'une position aussi difficile; il les
forma vainement en carré; il fut enfoncé, perdit son artillerie avec
sept ou huit mille prisonniers parmi lesquels il était lui-même. Le
reste s'éparpilla, gagna les bords de l'Elbe à la faveur des bois, et
rejoignit l'armée.
[9: Ce fait m'a été attesté par des officiers-généraux en 1822.]
On marcha tant que l'on put au bruit du canon du général Vandamme; mais
on ne put pas arriver avant sa défaite, et voilà comment le corps
prussien du général Kleist, qui aurait dû être pris, décida la
dispersion de celui de Vandamme; chose qui ne serait pas arrivée, si, au
lieu de descendre en Bohême, ce général était resté au défilé de
Peterswald, où il aurait intercepté les Prussiens, ou si, lorsqu'il eut
fait son mouvement, le maréchal Saint-Cyr fût venu le remplacer.
Lorsqu'on vint annoncer cet événement à l'empereur, il était à Dresde,
tourmenté par des coliques violentes que lui avait occasionnées la pluie
froide qu'il avait reçue sur le corps pendant toute la bataille du 27.
Il en eut de l'humeur, mais le mal était sans remède; il ordonna à son
aide-de-camp, le comte de Lobau, de prendre le commandement des débris
du corps du général Vandamme. On rassembla quinze à vingt mille hommes;
on les réarma, on les équipa, et en très peu, de temps, ce corps se
trouva remis, au moral, de la perte qu'il avait éprouvée. Elle n'aurait
eu qu'un bien faible effet sur le reste de la campagne sans deux
événements qui la suivirent coup sur coup.
La bataille de Dresde avait eu des effets si surprenants, que l'empereur
avait songé à leur donner toute la suite que rendait possible le vaste
plan sur lequel les opérations des alliés paraissaient basées. Les
masses énormes de leurs troupes rentraient en Bohême par des chemins
déjà difficiles, et gâtés par le mauvais temps.
Elles ne pouvaient y arriver qu'en désordre, et, avant que toute cette
multitude eût été ralliée et reformée d'après un nouveau plan,
l'initiative des mouvements ne pouvait lui être contestée.
Avant le malheur arrivé à Vandamme, il voulait marcher lui-même par la
route de Pirna avec le corps de ce général, ceux de Saint-Cyr et de
Marmont, qu'il aurait fait suivre par la garde; de cette manière, il
serait arrivé, avec la plus grande partie de l'armée, sur n'importe quel
point de l'intérieur de la Bohême, longtemps avant la réunion des
colonnes ennemies. De plus, il entrait en communication naturelle avec
le corps du maréchal Macdonald, qui était resté sur le Bober. Si ce
mouvement eût réussi, il aurait été bientôt suivi d'un événement de
guerre qui aurait surpassé tout ce que l'empereur avait fait
jusqu'alors, et ses ennemis eussent éprouvé une défaite d'autant plus
grande, que leur nombre les rendait moins mobiles. Mais le temps qu'il
fallut pour réorganiser le corps du général Vandamme fit perdre des
moments précieux que les ennemis mirent à profit.
La fortune avait cessé de nous être favorable. Le maréchal Macdonald,
qui avait reçu ordre de déboucher du Bober, et de passer cette rivière,
éprouva un échec encore plus grave que celui de Vandamme; il fut obligé
de se retirer en désordre, ayant perdu beaucoup de monde, ainsi qu'un
matériel d'artillerie énorme.
Le maréchal Oudinot avait reçu ordre de se porter sur Berlin, qui était
couvert par le corps du général Bulow, lequel venait d'être rejoint par
les Suédois, commandés par Bernadotte.
Le maréchal Oudinot avait avec lui les corps du général Bertrand et du
général Reynier, qui commandait les Saxons: il avait encore d'autres
troupes; son corps dépassait quatre-vingt mille hommes; il marcha jusque
près de Potsdam. Le général Reynier faisait tête de colonne; il
rencontra les ennemis, et les attaqua, à ce que l'on dit, assez
précipitamment, afin d'agir hors de l'influence de son général en chef,
ce qui était devenu un peu trop ordinaire dans l'armée. Mais toujours
est-il vrai que le maréchal Oudinot aurait pu et dû arriver plus tôt sur
le champ de bataille. C'était à lui à empêcher le général Reynier de
s'engager seul, ou à le faire soutenir par ses autres corps, une fois
qu'il fut engagé. Au lieu de cela, il ne fit rien; Reynier combattit
avec ses seuls Saxons contre tout le corps de Bulow. Ses troupes, voyant
qu'elles étaient inhumainement sacrifiées sans qu'on s'occupât à les
appuyer, plièrent bientôt, et prirent la fuite. On essaya de les
rallier, on voulut faire donner les troupes du général Bertrand; mais le
mouvement était imprimé, la confusion fut bientôt extrême. Le maréchal
Oudinot éprouva des pertes considérables en tout genre, et fit à la hâte
sa retraite sur l'Elbe, dans la direction de Torgau. Il vint jusque sous
le canon de cette place.
Ce funeste événement, arrivé en même temps que celui qu'avait éprouvé le
maréchal Macdonald, dérangea totalement les projets de l'empereur. Au
lieu de chercher à profiter des succès de la journée du 27, il fallut
songer à défendre la rive droite de l'Elbe.
L'empereur répara les pertes du maréchal Oudinot en le faisant joindre
par des troupes que lui conduisit le maréchal Ney, qui était dans les
environs de Wittemberg. Ce maréchal prit le commandement de tout ce
corps, nouvellement réorganisé; il reporta en avant son armée, qui
n'était pas encore remise du coup qu'elle avait essuyé: son mouvement
coïncidait avec celui que l'empereur faisait lui-même sur le Bober, où
il s'était porté avec la meilleure partie de l'armée pour réparer
l'échec qu'y avait reçu le maréchal Macdonald.
Si ces deux mouvements avaient réussi, la conséquence raisonnable qui
aurait pu en résulter aurait été d'obliger la majeure partie des forces
des alliés qui étaient en Bohême, de repasser en Silésie pour venir
s'opposer à l'empereur; mais la fortune en ordonna autrement.
Les choses allaient bien sur le Bober où l'empereur s'était porté de sa
personne, lorsqu'un nouveau malheur, arrivé au maréchal Ney, vint encore
lui faire abandonner ses premiers projets.
Le maréchal, ne consultant que son ardeur, marcha droit devant lui sur
une très grande profondeur; il fut attaqué pendant son mouvement, tant
en tête que par son flanc gauche, sur lequel Bulow donna avec ses
Prussiens. Il rompit ainsi la ligne d'opérations du maréchal Ney, et y
mit un tel désordre, que toute cette armée revint à la hâte sur l'Elbe,
d'où elle était à peine partie; elle éprouva une perte encore plus
grande que la première fois. Cet événement ramena l'empereur sur Dresde,
et l'obligea d'abandonner toute espèce de plan d'opérations sur la rive
droite de l'Elbe pour concentrer ses troupes sur la rive gauche. Il
avait toujours les places situées sur le cours de ce fleuve et espérait
former quelque combinaison nouvelle pour améliorer une situation de
choses que cette suite d'accidents avait successivement aggravée. Il se
trouvait dans la même position que Frédéric dans sa dernière campagne;
mais il était moins heureux que ce grand roi, en ce que là où il n'était
pas en personne, on n'éprouvait que des revers, tandis que Frédéric
avait quelques généraux qui savaient gagner des batailles.
Le moral était rentré dans l'armée ennemie qui s'accroissait de tous les
revers partiels de la nôtre. L'empereur n'avait plus de troupes à
appeler à lui, et celles qu'il avait commençaient à souffrir des
privations de vivres, qui devenaient plus rares à mesure que le cercle
du terrain qu'elles occupaient se rétrécissait.