CHAPITRE XV.

Le maréchal Soult va prendre le commandement de l'armée

d'Espagne.--L'impératrice se rend près de l'empereur à Mayence.--Je

demande à l'accompagner.--Mes motifs.--Réponse de l'empereur.--M. de

Cazes.--Reprise des hostilités.--Le général Jomini.

L'empereur envoya en toute hâte le maréchal Soult, qu'il avait près de

lui, prendre le commandement des troupes qui revenaient avec le roi

d'Espagne. À cette occasion, il chargea le duc de Feltre d'écrire à ce

prince pour le prévenir de cette disposition, afin qu'il fît aucune

difficulté de remettre le commandement de l'armée au maréchal contre

lequel on le savait personnellement indisposé depuis l'occupation de

l'Andalousie.

Le maréchal Soult arriva à Paris avec la rapidité d'un trait, ne s'y

arrêta que quelques heures pour prendre connaissance des ressources que

le ministre de la guerre pouvait mettre à sa disposition, et courut

prendre le commandement de l'armée, qui était à peu près sous les murs

de Bayonne, où elle vint s'établir presque aussitôt. Le mois de juillet

était écoulé, et on ne voyait pas encore les conférences de Prague

suivies de quelque résultat; on n'osait plus se flatter de voir finir la

guerre, et on aurait pu dire avec justesse que l'impatience publique

s'était fait un calus qui la rendait insensible au mal.

Les espérances de paix achevèrent de s'évanouir, lorsque l'on vit que

l'empereur appelait l'impératrice à Mayence, au lieu d'annoncer qu'il

allait lui-même revenir à Paris; elle partit effectivement pour cette

ville, où elle ne resta que très peu de jours avec l'empereur, qui n'y

fut accompagné que par le général Drouot.

J'avais saisi cette occasion de donner à l'empereur une marque de

dévouement à sa personne, en lui demandant la permission d'aller le voir

à Mayence. Je voulais l'entretenir de tout ce que je remarquais, et qui

n'était pas de nature à faire la matière de rapports écrits; j'insistai

vivement pour obtenir ce que je désirais, en lui observant que je

regardais cela comme si nécessaire, que j'avais pris des mesures pour

que mon administration n'en souffrît point, et que mes dispositions

étaient faites pour être en chemin une heure après avoir reçu sa

permission, que je le priais de me faire transmettre par le télégraphe.

Je n'avais pas d'autres projets que de l'entretenir de tous les dangers

que je prévoyais, et du besoin que l'on avait de la paix; je ne voulais

que lui parler de ce qu'il avait fait lui-même dans tant d'autres

circonstances contre ces mêmes ennemis, en s'arrêtant à propos, et le

supplier de ne pas leur fournir l'occasion de satisfaire tous leurs

ressentiments à la fois. J'aurais été inépuisable dans toutes les

raisons que j'aurais prises au dedans et au dehors pour faire conclure

la paix, même à tout prix, parce que je sentais vivement le besoin que

l'on en avait, et je ne me serais laissé rebuter par aucune

considération, parce que je n'aurais été dirigé par aucun projet

d'ambition; d'ailleurs je savais que l'empereur voulait la paix, il

m'avait même fait l'honneur de me l'écrire; il n'y avait que sur les

sacrifices qu'il était difficile, aussi n'était-ce que sur ce point que

je m'attendais à le trouver déterminé à ne pas céder. Peu m'importaient

ses répugnances, j'en aurais triomphé, parce que le besoin de la paix

une fois reconnu, les sacrifices pour l'obtenir n'étaient rien; je lui

aurais cité ses propres ennemis, qui recouvraient aujourd'hui tous ceux

qu'ils avaient faits depuis quinze ans. L'habileté ne devait consister

en ce moment qu'à céder, parce que la force physique que l'on pouvait

perdre, n'était rien en comparaison de la puissance morale que l'on

recouvrait en ramenant la tranquillité. Je n'aurais pas promené les

regards de l'empereur sur un champ de bataille gagnée, mais j'eusse mis

sans cesse devant ses yeux les détails et le tableau d'un revers, qui ne

pouvait être que proportionné aux efforts qu'il ferait sans doute pour

le prévenir. L'empereur me répondit qu'il m'aurait fait venir à Mayence,

s'il avait eu un peu plus de temps à y rester; mais qu'il était trop

tard, puisqu'il devait en partir le lendemain ou le surlendemain; il

ajoutait des choses obligeantes à sa lettre, mais elles ne diminuèrent

pas le chagrin que me fit éprouver la résolution que je ne voyais que

trop que l'on avait prise.

M. de Cazes, instruit que l'empereur devait venir jusqu'à Mayence,

s'était hâté de s'y rendre pour le solliciter en faveur d'un

fonctionnaire dont il était parent, et qui se trouvait gravement

compromis. Avant de quitter Paris, il s'était muni de deux lettres,

l'une de l'archi-chancelier, l'autre de moi pour appuyer sa demande.

L'empereur le reçut et lui donna sur sa cassette 250,000 francs pour

arranger des affaires qui, quoique étrangères à M. de Cazes, l'avaient

déterminé à aller jusqu'à Mayence. L'empereur, toujours bon et généreux,

ne s'en tint pas là, il m'écrivit d'employer toute mon influence à

faciliter à M. de Cazes la conclusion des affaires désagréables dans

lesquelles il allait s'engager. Je lui permis en conséquence de

s'établir dans un de mes bureaux, d'où il envoyait lui-même mes propres

agents chercher les personnes avec lesquelles il avait à traiter. Il fit

tant et si bien, que la somme que l'empereur lui avait donnée suffit à

tout. Je ne fus pas étranger au succès qu'il obtint, et j'aime à penser

qu'il en a conservé le souvenir.

L'impératrice revint à Paris à peu près en même temps que l'empereur

rentrait à Dresde, et l'armistice fut rompu le 17 août, d'après les

conditions sous lesquelles il avait été conclu, c'est-à-dire qu'il ne

fut point renouvelé, et que les hostilités furent permises. La destinée

n'avait pas voulu que l'on détournât les événements qui en peu de temps

ont achevé notre destruction; la fin des grandes choses s'approchait, il

n'y eut plus de moyens de conjurer l'orage qui était prêt à fondre sur

nous.

Voilà donc l'armistice dénoncé, et en même temps la notification de

l'Autriche envoyée à l'empereur, par laquelle elle déclarait que, dans

l'intention de hâter la fin de la guerre, elle portait le poids de ses

armes du côté des alliés, qui reçurent par cette réunion un surcroît de

forces de plus de deux cent mille hommes, tandis que l'empereur n'en

recevait pas un. Malgré cette prodigieuse disproportion de troupes entre

lui et ses ennemis, on verra combien peu il s'en est fallu qu'il ne

sortît victorieux de sa position, et que, si, au lieu d'avoir une armée

composée de soldats aussi jeunes, il en avait eu une de l'espèce de ceux

d'Austerlitz, il aurait étonné les siècles à venir par ce qu'on lui

aurait vu exécuter de prodigieux. Mais déjà les officiers-généraux de

l'armée étaient atteints d'un dégoût qui ne se laissait que trop

apercevoir.

On a beaucoup comparé l'empereur à Louis XIV. Tous deux en effet ont eu

leur temps de prospérité, tous deux ont eu leur temps de revers. Louis

XIV n'a été trahi que par la fortune, et Napoléon l'a été par ceux sur

lesquels il devait le plus compter.

On pourrait répondre avec avantage à ceux qui s'obstinent à vanter les

temps passés aux dépens des temps modernes, et le règne de Napoléon a

effacé le siècle de Louis XIV.

Si on parle d'hommes de lettres, de poètes, d'écrivains célèbres, sans

doute que le règne de Louis XIV en a fourni en grand nombre; mais le

règne de Napoléon a été remarquable par les progrès des sciences et des

idées positives. C'est sous Napoléon que le savoir s'est répandu, que le

peuple a connu sa dignité, et que les honneurs et la fortune ont été le

prix du talent et des services rendus.

Napoléon, qu'on dit avoir été si despote, l'a-t-il jamais été autant que

Louis XIV, et a-t-on vu à sa cour des maîtresses titrées ou des princes

légitimés?

Je laisse à d'autres le soin de compléter le parallèle, je me borne à

dire que dans mon opinion, et malgré les calomnies et les passions,

Napoléon a surpassé Louis XIV et tous ceux qui pourraient lui être

comparés.

Sans doute aucun des lieutenants de l'empereur n'a pu l'égaler, et aucun

sans doute n'a eu la prétention qu'on le pensât; aussi n'est-ce pas avec

lui qu'il faudrait les mettre en parallèle. Mais qu'on les compare aux

hommes de guerre de l'histoire, Ney, Masséna, Soult, Lannes, Davout,

Suchet, Macdonald, et tant d'autres généraux que je pourrais citer,

soutiendront la comparaison avec avantage.

Pourquoi donc avec tant d'hommes habiles les revers se sont-ils succédé?

ne s'était-il donc formé à la plus grande école de guerre qui fut

jamais, aucun homme capable d'embrasser l'ensemble des opérations d'une

armée dont les corps avaient à agir dans plusieurs directions? Néanmoins

qu'on me permette de le dire, et en cela je ne crois point diminuer la

juste renommée de nos généraux, mais avec l'empereur ils ont perdu leur

éclat, comme ces diamants qui, loin de la lumière, ne jettent plus de

feux.

Les troupes commencèrent à se réunir; le corps du maréchal Ney était à

Liegnitz, et il commençait son mouvement de concentration, lorsque le

général Jomini, qui était chef de l'état-major de ce corps d'armée,

passa à l'armée ennemie. Il justifia par cette désertion tous les

soupçons que l'on avait eus de ses rapports avec l'aide-de-camp de

l'empereur de Russie, rapports dont il a été question au commencement du

volume précédent.

Il est à présumer que le général Jomini, qui était Suisse, et au service

de France, avait jugé l'empereur comme devant succomber contre autant

d'ennemis, et qu'alors se trouvant sans état, il avait préféré saisir

l'occasion d'une nouvelle fortune, qui lui semblait aussi assurée que la

première lui avait paru l'être, au moment où il s'y était attaché.

S'il a eu quelques motifs particuliers pour prendre ce parti, je ne les

ai point connus.

Le corps du maréchal Oudinot, qui était dans la direction de Glogau, se

concentra et prit sa direction par Cotbus, Enbenau et Cossen; il avait

avec lui le corps saxon commandé par le général Reynier, et celui du

général Bertrand; le tout faisait un total de plus de quatre-vingt mille

hommes, qui devaient marcher sur Berlin, et attaquer le corps ennemi qui

était commandé par Bernadotte, arrivé depuis peu avec ses Suédois; il

avait avec lui le corps du général prussien Bulow, et beaucoup de

milices de cette nation avec quelques troupes russes.

On évaluait ce corps à une centaine de mille hommes; il était posté à

quelques lieues en avant de Potsdam.

Le corps du maréchal Macdonald se concentra dans les environs du

Loewemberg en Silésie, sur le Bober; il avait avec lui le corps du

général Lauriston.

Les corps des maréchaux Marmont et Mortier se concentrèrent dans les

environs de Dresde, ainsi que le corps organisé avec des troupes

nouvellement arrivées, et qui étaient commandées par le maréchal

Gouvion-Saint-Cyr, aussi nouvellement arrivé à l'armée.

Le maréchal Augereau avait été envoyé avec une seule division en Bavière

pour soutenir le corps bavarois qui s'était organisé dans l'Inn-Firteld,

après la déclaration de guerre des Autrichiens, à laquelle on s'était

attendu [8].

[8: Je prie le lecteur de considérer que je ne parle sommairement des

évènements militaires, que parce qu'ils font partie de l'époque dont

j'écris l'histoire. N'ayant plus été à l'armée depuis 1809, je ne puis

prononcer sans appel sur tout ce qui est mouvement d'armée; je renvoie

mes lecteurs que cela peut intéresser aux auteurs militaires qui ont

traité avec la plus scrupuleuse exactitude des mouvements de nos troupes

en 1812, 1813, 1814 et 1815. Placé comme je l'étais alors, je n'ai pu en

apercevoir que les conséquences sur l'opinion publique.]

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 50 / 79 题