Le maréchal Soult va prendre le commandement de l'armée
d'Espagne.--L'impératrice se rend près de l'empereur à Mayence.--Je
demande à l'accompagner.--Mes motifs.--Réponse de l'empereur.--M. de
Cazes.--Reprise des hostilités.--Le général Jomini.
L'empereur envoya en toute hâte le maréchal Soult, qu'il avait près de
lui, prendre le commandement des troupes qui revenaient avec le roi
d'Espagne. À cette occasion, il chargea le duc de Feltre d'écrire à ce
prince pour le prévenir de cette disposition, afin qu'il fît aucune
difficulté de remettre le commandement de l'armée au maréchal contre
lequel on le savait personnellement indisposé depuis l'occupation de
l'Andalousie.
Le maréchal Soult arriva à Paris avec la rapidité d'un trait, ne s'y
arrêta que quelques heures pour prendre connaissance des ressources que
le ministre de la guerre pouvait mettre à sa disposition, et courut
prendre le commandement de l'armée, qui était à peu près sous les murs
de Bayonne, où elle vint s'établir presque aussitôt. Le mois de juillet
était écoulé, et on ne voyait pas encore les conférences de Prague
suivies de quelque résultat; on n'osait plus se flatter de voir finir la
guerre, et on aurait pu dire avec justesse que l'impatience publique
s'était fait un calus qui la rendait insensible au mal.
Les espérances de paix achevèrent de s'évanouir, lorsque l'on vit que
l'empereur appelait l'impératrice à Mayence, au lieu d'annoncer qu'il
allait lui-même revenir à Paris; elle partit effectivement pour cette
ville, où elle ne resta que très peu de jours avec l'empereur, qui n'y
fut accompagné que par le général Drouot.
J'avais saisi cette occasion de donner à l'empereur une marque de
dévouement à sa personne, en lui demandant la permission d'aller le voir
à Mayence. Je voulais l'entretenir de tout ce que je remarquais, et qui
n'était pas de nature à faire la matière de rapports écrits; j'insistai
vivement pour obtenir ce que je désirais, en lui observant que je
regardais cela comme si nécessaire, que j'avais pris des mesures pour
que mon administration n'en souffrît point, et que mes dispositions
étaient faites pour être en chemin une heure après avoir reçu sa
permission, que je le priais de me faire transmettre par le télégraphe.
Je n'avais pas d'autres projets que de l'entretenir de tous les dangers
que je prévoyais, et du besoin que l'on avait de la paix; je ne voulais
que lui parler de ce qu'il avait fait lui-même dans tant d'autres
circonstances contre ces mêmes ennemis, en s'arrêtant à propos, et le
supplier de ne pas leur fournir l'occasion de satisfaire tous leurs
ressentiments à la fois. J'aurais été inépuisable dans toutes les
raisons que j'aurais prises au dedans et au dehors pour faire conclure
la paix, même à tout prix, parce que je sentais vivement le besoin que
l'on en avait, et je ne me serais laissé rebuter par aucune
considération, parce que je n'aurais été dirigé par aucun projet
d'ambition; d'ailleurs je savais que l'empereur voulait la paix, il
m'avait même fait l'honneur de me l'écrire; il n'y avait que sur les
sacrifices qu'il était difficile, aussi n'était-ce que sur ce point que
je m'attendais à le trouver déterminé à ne pas céder. Peu m'importaient
ses répugnances, j'en aurais triomphé, parce que le besoin de la paix
une fois reconnu, les sacrifices pour l'obtenir n'étaient rien; je lui
aurais cité ses propres ennemis, qui recouvraient aujourd'hui tous ceux
qu'ils avaient faits depuis quinze ans. L'habileté ne devait consister
en ce moment qu'à céder, parce que la force physique que l'on pouvait
perdre, n'était rien en comparaison de la puissance morale que l'on
recouvrait en ramenant la tranquillité. Je n'aurais pas promené les
regards de l'empereur sur un champ de bataille gagnée, mais j'eusse mis
sans cesse devant ses yeux les détails et le tableau d'un revers, qui ne
pouvait être que proportionné aux efforts qu'il ferait sans doute pour
le prévenir. L'empereur me répondit qu'il m'aurait fait venir à Mayence,
s'il avait eu un peu plus de temps à y rester; mais qu'il était trop
tard, puisqu'il devait en partir le lendemain ou le surlendemain; il
ajoutait des choses obligeantes à sa lettre, mais elles ne diminuèrent
pas le chagrin que me fit éprouver la résolution que je ne voyais que
trop que l'on avait prise.
M. de Cazes, instruit que l'empereur devait venir jusqu'à Mayence,
s'était hâté de s'y rendre pour le solliciter en faveur d'un
fonctionnaire dont il était parent, et qui se trouvait gravement
compromis. Avant de quitter Paris, il s'était muni de deux lettres,
l'une de l'archi-chancelier, l'autre de moi pour appuyer sa demande.
L'empereur le reçut et lui donna sur sa cassette 250,000 francs pour
arranger des affaires qui, quoique étrangères à M. de Cazes, l'avaient
déterminé à aller jusqu'à Mayence. L'empereur, toujours bon et généreux,
ne s'en tint pas là, il m'écrivit d'employer toute mon influence à
faciliter à M. de Cazes la conclusion des affaires désagréables dans
lesquelles il allait s'engager. Je lui permis en conséquence de
s'établir dans un de mes bureaux, d'où il envoyait lui-même mes propres
agents chercher les personnes avec lesquelles il avait à traiter. Il fit
tant et si bien, que la somme que l'empereur lui avait donnée suffit à
tout. Je ne fus pas étranger au succès qu'il obtint, et j'aime à penser
qu'il en a conservé le souvenir.
L'impératrice revint à Paris à peu près en même temps que l'empereur
rentrait à Dresde, et l'armistice fut rompu le 17 août, d'après les
conditions sous lesquelles il avait été conclu, c'est-à-dire qu'il ne
fut point renouvelé, et que les hostilités furent permises. La destinée
n'avait pas voulu que l'on détournât les événements qui en peu de temps
ont achevé notre destruction; la fin des grandes choses s'approchait, il
n'y eut plus de moyens de conjurer l'orage qui était prêt à fondre sur
nous.
Voilà donc l'armistice dénoncé, et en même temps la notification de
l'Autriche envoyée à l'empereur, par laquelle elle déclarait que, dans
l'intention de hâter la fin de la guerre, elle portait le poids de ses
armes du côté des alliés, qui reçurent par cette réunion un surcroît de
forces de plus de deux cent mille hommes, tandis que l'empereur n'en
recevait pas un. Malgré cette prodigieuse disproportion de troupes entre
lui et ses ennemis, on verra combien peu il s'en est fallu qu'il ne
sortît victorieux de sa position, et que, si, au lieu d'avoir une armée
composée de soldats aussi jeunes, il en avait eu une de l'espèce de ceux
d'Austerlitz, il aurait étonné les siècles à venir par ce qu'on lui
aurait vu exécuter de prodigieux. Mais déjà les officiers-généraux de
l'armée étaient atteints d'un dégoût qui ne se laissait que trop
apercevoir.
On a beaucoup comparé l'empereur à Louis XIV. Tous deux en effet ont eu
leur temps de prospérité, tous deux ont eu leur temps de revers. Louis
XIV n'a été trahi que par la fortune, et Napoléon l'a été par ceux sur
lesquels il devait le plus compter.
On pourrait répondre avec avantage à ceux qui s'obstinent à vanter les
temps passés aux dépens des temps modernes, et le règne de Napoléon a
effacé le siècle de Louis XIV.
Si on parle d'hommes de lettres, de poètes, d'écrivains célèbres, sans
doute que le règne de Louis XIV en a fourni en grand nombre; mais le
règne de Napoléon a été remarquable par les progrès des sciences et des
idées positives. C'est sous Napoléon que le savoir s'est répandu, que le
peuple a connu sa dignité, et que les honneurs et la fortune ont été le
prix du talent et des services rendus.
Napoléon, qu'on dit avoir été si despote, l'a-t-il jamais été autant que
Louis XIV, et a-t-on vu à sa cour des maîtresses titrées ou des princes
légitimés?
Je laisse à d'autres le soin de compléter le parallèle, je me borne à
dire que dans mon opinion, et malgré les calomnies et les passions,
Napoléon a surpassé Louis XIV et tous ceux qui pourraient lui être
comparés.
Sans doute aucun des lieutenants de l'empereur n'a pu l'égaler, et aucun
sans doute n'a eu la prétention qu'on le pensât; aussi n'est-ce pas avec
lui qu'il faudrait les mettre en parallèle. Mais qu'on les compare aux
hommes de guerre de l'histoire, Ney, Masséna, Soult, Lannes, Davout,
Suchet, Macdonald, et tant d'autres généraux que je pourrais citer,
soutiendront la comparaison avec avantage.
Pourquoi donc avec tant d'hommes habiles les revers se sont-ils succédé?
ne s'était-il donc formé à la plus grande école de guerre qui fut
jamais, aucun homme capable d'embrasser l'ensemble des opérations d'une
armée dont les corps avaient à agir dans plusieurs directions? Néanmoins
qu'on me permette de le dire, et en cela je ne crois point diminuer la
juste renommée de nos généraux, mais avec l'empereur ils ont perdu leur
éclat, comme ces diamants qui, loin de la lumière, ne jettent plus de
feux.
Les troupes commencèrent à se réunir; le corps du maréchal Ney était à
Liegnitz, et il commençait son mouvement de concentration, lorsque le
général Jomini, qui était chef de l'état-major de ce corps d'armée,
passa à l'armée ennemie. Il justifia par cette désertion tous les
soupçons que l'on avait eus de ses rapports avec l'aide-de-camp de
l'empereur de Russie, rapports dont il a été question au commencement du
volume précédent.
Il est à présumer que le général Jomini, qui était Suisse, et au service
de France, avait jugé l'empereur comme devant succomber contre autant
d'ennemis, et qu'alors se trouvant sans état, il avait préféré saisir
l'occasion d'une nouvelle fortune, qui lui semblait aussi assurée que la
première lui avait paru l'être, au moment où il s'y était attaché.
S'il a eu quelques motifs particuliers pour prendre ce parti, je ne les
ai point connus.
Le corps du maréchal Oudinot, qui était dans la direction de Glogau, se
concentra et prit sa direction par Cotbus, Enbenau et Cossen; il avait
avec lui le corps saxon commandé par le général Reynier, et celui du
général Bertrand; le tout faisait un total de plus de quatre-vingt mille
hommes, qui devaient marcher sur Berlin, et attaquer le corps ennemi qui
était commandé par Bernadotte, arrivé depuis peu avec ses Suédois; il
avait avec lui le corps du général prussien Bulow, et beaucoup de
milices de cette nation avec quelques troupes russes.
On évaluait ce corps à une centaine de mille hommes; il était posté à
quelques lieues en avant de Potsdam.
Le corps du maréchal Macdonald se concentra dans les environs du
Loewemberg en Silésie, sur le Bober; il avait avec lui le corps du
général Lauriston.
Les corps des maréchaux Marmont et Mortier se concentrèrent dans les
environs de Dresde, ainsi que le corps organisé avec des troupes
nouvellement arrivées, et qui étaient commandées par le maréchal
Gouvion-Saint-Cyr, aussi nouvellement arrivé à l'armée.
Le maréchal Augereau avait été envoyé avec une seule division en Bavière
pour soutenir le corps bavarois qui s'était organisé dans l'Inn-Firteld,
après la déclaration de guerre des Autrichiens, à laquelle on s'était
attendu [8].
[8: Je prie le lecteur de considérer que je ne parle sommairement des
évènements militaires, que parce qu'ils font partie de l'époque dont
j'écris l'histoire. N'ayant plus été à l'armée depuis 1809, je ne puis
prononcer sans appel sur tout ce qui est mouvement d'armée; je renvoie
mes lecteurs que cela peut intéresser aux auteurs militaires qui ont
traité avec la plus scrupuleuse exactitude des mouvements de nos troupes
en 1812, 1813, 1814 et 1815. Placé comme je l'étais alors, je n'ai pu en
apercevoir que les conséquences sur l'opinion publique.]