Manoeuvres de l'armée anglaise.--Bataille de Vittoria.--Pertes immenses
de matériel.--Retraite.--L'empereur reçoit cette nouvelle à Dresde.--Le
général Moreau.--Bernadotte.--Madame de Staël.
Après la réunion des armées des maréchaux Soult et Suchet, l'armée
anglaise était retournée dans ses positions au-delà de Salamanque.
Après le départ du maréchal Soult pour Paris, son armée resta sous les
ordres du roi.
On retomba dans la même faute que l'année précédente, on ne s'occupa
point de l'armée anglaise, devant laquelle on aurait dû être campé à
vue, ou bien ne pas la combattre. Mais il y avait un mauvais génie qui
avait soufflé sur la direction de nos armes dans ce pays-là; chacun alla
reprendre sa petite vice-royauté, s'occupant peu de ce qui pourrait
arriver.
Le maréchal Suchet retourna en Catalogne. Le ministre de la guerre, le
duc de Feltre, auquel l'empereur avait laissé en partant la direction
des opérations en Biscaye et en Navarre, avait employé l'ancienne armée
du maréchal Marmont à parcourir les deux provinces en colonnes mobiles
pour poursuivre des guérillas qui ne méritaient assurément pas autant
d'importance que l'armée anglaise, en sorte qu'il ne restait réuni en
corps d'armée que ce qui était venu d'Andalousie. Le roi était, je
crois, à Valladolid ou même à Madrid lorsque l'armée anglaise se porta
en avant. Il suffira, pour donner une juste idée de la manière dont
l'empereur était servi, de dire que ce fut de Paris qu'on fit partir
l'ordre adressé au général Clausel, qui commandait l'armée qu'avait eue
Marmont, de se réunir à l'armée du roi. Ses troupes étaient en colonnes
mobiles dans la Navarre lorsqu'il le reçut. L'on peut juger du temps qui
fut perdu pour la marche des troupes, par celui qui fut employé à faire
parvenir depuis le point menacé, d'abord à Madrid ou à Valladolid,
l'avis de l'approche des Anglais, ensuite à en faire part à Paris, et y
demander l'emploi des troupes qui étaient en Navarre, enfin à faire
recevoir à celles-ci l'ordre de marcher; il y avait en sus une ligne
d'échelons très-forte pour maintenir la communication entre Bayonne et
le quartier du roi.
On avait accumulé à Vittoria un matériel immense d'artillerie, provenant
de toutes les évacuations successives auxquelles on avait été forcé;
tout ce matériel aurait dû être renvoyé, ou à Bayonne, ou au moins mis
dans une autre place d'Espagne; mais faute de chevaux ou d'autre chose,
il avait été laissé à Vittoria. La situation de notre armée était à peu
près telle que je viens de le dire. Pendant que tout ce temps se perdait
dans l'armée française, l'armée anglaise commençait un grand mouvement,
qu'elle exécuta avec autant de tranquillité que si elle n'avait point eu
d'ennemis devant elle.
Le général anglais avait sans doute bien calculé tout ce qui était à
l'avantage de ses projets, et une fois qu'il eut pris l'initiative des
mouvements, il la conserva jusqu'au moment où la fortune couronna ses
efforts dans les champs de Vittoria.
La reddition d'Astorga et l'évacuation de tout le royaume de Léon lui
donnèrent la possibilité de manoeuvrer avec toute son armée (après avoir
rallié la division espagnole qui venait de la Galice), et de la conduire
par le revers des montagnes en prolongeant la route de France, de
manière à venir menacer la communication de Bayonne avec notre armée, en
débouchant sur Biviesca, Miranda ou Vittoria, selon ce que la fortune
lui offrirait de plus avantageux à faire.
Ce mouvement, qu'il n'aurait osé entreprendre devant un ennemi actif et
manoeuvrier, s'exécuta sans coup férir, comme une marche simple en
pleine paix.
Lorsque l'armée française en fut informée, il était déjà trop tard pour
rallier toutes les troupes avec lesquelles on pouvait combattre le
général anglais, qui, ne dépendant de personne, était absolu dans tout
ce qu'il entreprenait.
L'armée française prit le parti de se retirer successivement du Douro
sur Burgos, puis sur l'Ebre, et enfin sur Vittoria, parce que l'armée
anglaise, de beaucoup supérieure à elle, prolongeait notre droite, sur
laquelle elle avait de l'avance. On arriva ainsi jusqu'à Vittoria, où
l'on comptait attendre la réunion des troupes qui devaient venir joindre
l'armée du roi; mais l'armée anglaise arriva avant nous, déboucha sur la
droite de la nôtre, qui combattit ayant Vittoria en arrière de sa
droite, et faisant face à l'ouest: le succès ne fut pas longtemps
indécis.
Des troupes que l'on ramenait ainsi en retraite depuis Cadix jusqu'aux
frontières de France, voyaient, aussi bien que leurs généraux, qu'elles
auraient beau faire des efforts, qu'elles n'empêcheraient pas l'armée
anglaise de les repousser, parce qu'elle était éminemment plus forte.
Pendant que l'action était engagée sur toute la ligne, l'armée anglaise
fit déboucher un corps de cavalerie par sa gauche, et se porta jusque
sur la route de Vittoria à Bayonne. Ce mouvement mit le désordre dans
l'armée française, parce que cette troupe de cavalerie poussa jusqu'au
parc d'artillerie et à celui des voitures de tous les réfugiés qui la
suivaient. Chacun ne pensa plus qu'à son bagage, en un instant cette
armée fut mise dans une déroute complète. Voilà comment des troupes qui,
quelques années auparavant, étaient supérieures à ce que furent jamais
les armées romaines, perdirent par la licence, et le peu de soin que
l'on eut d'elles, cette discipline et cette élévation de courage sans
laquelle les peuples les plus belliqueux ne parviendraient jamais à la
supériorité qu'ils obtiennent sur les autres.
La bataille de Vittoria fut une faute: elle ne devait être ni donnée, ni
l'être où elle le fut, ni enfin engagée comme elle le fut, et par-dessus
tout cela, elle ne fut qu'une fuite honteuse.
On y perdit cent cinquante pièces de canon, et le triple ou le quadruple
de voitures tant d'artillerie que d'équipages; les troupes revinrent par
la route de Navarre, n'emmenant avec elles qu'une pièce de canon et pas
une seule voiture. Elles se rallièrent, et prirent la route de France
par Pampelune, sans même songer à ce qu'allait devenir le corps du
général Clausel, qui avait reçu l'ordre de joindre l'armée du roi. Ce
général était déjà arrivé en Aragon, et remontait le long des bords de
l'Ebre par Tudela, pour gagner Miranda, d'où il aurait été en
communication avec cette armée; heureusement une de ses reconnaissances
ayant poussé jusque sur la grande route de Miranda à Vittoria, à un lieu
nommé la Puebla, y fit quelques prisonniers anglais, qu'elle ramena au
général Clausel, à qui ils apprirent l'événement arrivé la veille à
notre armée, et à la suite duquel elle s'était retirée par la route de
Pampelune, où l'armée anglaise la suivait.
Le général Clausel fut en conséquence obligé de retourner sur ses pas,
et de descendre le cours de l'Ebre pour aller se mettre en communication
avec le maréchal Suchet en Catalogne, et lui faire part de ce qui était
arrivé; il put ensuite exécuter l'ordre qu'il avait reçu, de rejoindre
l'armée du roi, en passant par Jaca et Yverdun. Nous étions ainsi hors
de toute l'Espagne de ce côté-là, et il semblait que l'on eût fait
exprès de faire naître toutes les occasions de fonder la gloire de
l'armée anglaise, qui, pour la troisième fois, remportait un succès
complet sur la nôtre, laquelle, quoique composée des mêmes troupes qui
avaient vaincu les Russes, les Prussiens, fut battue par celles des
Anglais. Mais le général anglais doit convenir lui-même que ce n'était
ni le nombre ni la qualité des troupes qui nous manquait en Espagne; il
n'y fallait qu'un homme qui, sans même avoir une capacité
extraordinaire, eût été actif, ferme, probe, sévère jusqu'à la rigueur
et prudent.
Personne n'eût osé piller, ni manquer à son devoir, et lorsqu'il aurait
commandé à ses lieutenants de se réunir à lui, ils n'auraient été
occupés que du soin d'obéir promptement, et non pas de chercher des
prétextes pour éluder ses ordres, ou justifier des retards qui nous ont
successivement conduits au bord de l'abîme.
Cette affligeante nouvelle vint bouleverser toutes les têtes à Paris; il
y en avait qui allaient jusqu'à en être bien aises, sous prétexte que
cela hâterait le dénouement d'une guerre qui était insupportable à la
nation.
L'empereur reçut cette nouvelle à Dresde, lorsque l'armistice était déjà
renouvelé, sans quoi les hostilités eussent peut-être recommencé de
suite. On doit penser comment il accueillit cette nouvelle, et quelles
tristes réflexions il dut faire.
Ce fut à peu près à la même époque que le général Moreau parut en
Prusse. Son arrivée au milieu de nos ennemis surprit tout le monde; car
que venait-il faire dans le camp des Russes? pourquoi lui avaient-ils
envoyé une frégate? à quoi le destinaient-ils? Ce n'était pas à
commander ni diriger leurs armées. Sans faire tort aux talents du
général Moreau, il n'en avait pas déployé de si extraordinaires à la
tête des armées françaises, pour qu'ils allassent le chercher au fond de
l'Amérique, et le prier de leur donner des leçons. Je rends plus de
justice à l'armée russe, que j'ai connue. Elle a un bon nombre
d'officiers-généraux auxquels il ne manque que des occasions pour égaler
au moins le général Moreau. Ce n'était pas de sa réputation militaire
que les Russes avaient besoin; ils ne voulaient que tirer parti de la
célébrité que ses malheurs lui avaient donnée. C'était un moyen nouveau
que l'empereur de Russie mettait en usage; il espérait, avec le général
Moreau, mettre de la division dans notre armée. Et comment douter qu'il
n'eût déjà alors des projets de bouleversement, et de substituer le
général Moreau à l'empereur, en cas de succès? Que doit-on penser des
sentiments dans lesquels on recherchait l'alliance de l'empereur
d'Autriche, avec une arrière-pensée de flétrir sa fille, et enfin de ses
ministres, qui lui firent contracter cette alliance sans demander ce que
signifiait la présence du général Moreau à Prague, où il venait
d'arriver? On devait le deviner à l'étiquette du sac. J'ai toujours cru
particulièrement que cette idée d'envoyer chercher le général Moreau en
Amérique avait été suggérée à l'empereur de Russie par le maréchal
Bernadotte, à la conférence d'Abo, qui avait eu lieu l'année précédente.
Je ne serais même pas surpris qu'Alexandre se fût servi de Bernadotte
pour écrire au général Moreau, et le décider à accepter ce qu'il lui
proposait.
Je crois d'autant plus que l'idée première vient de Bernadotte, qu'il
n'y avait guère que lui qui alors pouvait avoir démontré à l'empereur de
Russie les facilités qu'offrait l'exécution d'un pareil projet, en le
mettant au fait des antécédents qu'il y avait entre Moreau et Fouché,
auxquels Bernadotte lui-même n'avait pas été étranger, et que l'empereur
Alexandre ne connaissait pas, du moins aussi bien que lui. À son tour,
Bernadotte n'avait pas trouvé cette idée tout seul, et je crois que ce
fut madame de Staël qui la lui donna à son passage en Suède pour se
rendre en Angleterre, lorsque, croyant devoir fuir la _tyrannie_, elle
quitta Coppet vers le commencement de 1812.
Puisque l'occasion s'en présente, qu'on me permette de dire quelques
mots sur madame de Staël, qui a jugé convenable d'en dire tant de moi.
Elle a cru bien faire en n'épargnant, dans un de ses ouvrages, ni
l'injure ni la calomnie, et cependant un esprit éclairé comme le sien ne
pouvait pas ignorer que ce sont des moyens faibles. Toutefois elle est
peut-être excusable, parce que, vivant loin de la scène dont elle a
voulu retracer le tableau, ses ombres ont pu la tromper, et d'après ce
qu'elle ajoute elle-même, que, dans ces temps-là, «hors de Paris, elle
ne voyait ni n'apprenait rien,» on peut penser que, faute d'avoir vu le
grand jour à cette époque, il ne lui a pas été possible de mieux juger
ce qu'elle ne pouvait pas pénétrer. Tout ce qu'elle dit à ce sujet est
plein d'aigreur, et cette aigreur vient des mesures sévères qui furent
prises contre elle. Peut-être bien aussi vient-elle d'une vanité
offensée qui donne à sa vengeance tout l'éclat de sa célébrité.
Toute injure qui porte sur un fait faux ne blesse pas; elle ne doit et
ne peut nuire qu'à celui qui n'a pas rougi de la prononcer.
Madame de Staël m'a fait l'honneur de me distinguer pour m'insulter
exclusivement. Je suis sensible à cette bienveillance, et je suis
seulement surpris qu'elle n'ait pas remarqué que cette préférence de sa
part pouvait me sortir de l'obscurité qu'elle me reproche. C'est du
reste le moindre des cas où son animosité ait égaré sa raison.
Si j'aimais à me venger, j'aurais ici une belle occasion de le faire, et
pour cela, plus heureux que madame de Staël, qui a été obligée d'avoir
recours à son imagination, je n'aurais qu'à raconter. Son esprit fort
s'oubliait parfois, Corinne avait ses faiblesses, et j'ai bonne mémoire.
Je me renfermerai donc dans mon sujet, et je ne dirai que quelques mots
sur son voyage dans le Nord. Suivant elle, c'était une fuite pour se
soustraire à la _tyrannie_. Elle manifesta le désir de se rendre en
Amérique; on n'y apporta aucun obstacle; de là elle eût pu se rendre en
Angleterre, puisqu'elle ne voulait que respirer un _air libre_. Elle a
cependant préféré aller à Coppet. Quelle _tyrannie_ pouvait-elle y
craindre? De Coppet, qui pouvait l'empêcher d'aller au bout du monde?
Coppet, d'ailleurs, était en Suisse alors comme aujourd'hui, et on y
respirait un _air libre_. Mais ce n'était pas la tyrannie impériale que
fuyait madame de Staël; ce n'était pas celle qu'elle redoutait le plus,
et nous eussions pu même lui en faire trouver le poids léger. L'espèce
humaine est si méchante et si imparfaite, qu'elle semble chercher à se
venger de toute supériorité qu'elle est forcée de reconnaître; or, celle
de madame de Staël était incontestable, aussi n'a-t-on pas manqué les
occasions de s'égayer, et on n'a guère ménagé les défauts de la
cuirasse. Le meilleur remède à de semblables positions, c'est un voyage;
mais c'est le comble du bien joué dans une femme quand elle peut, d'un
seul coup, sauver les apparences et se venger.
C'est elle qui, en passant à Saint-Pétersbourg, se chargea d'amener
Bernadotte à ce que désirait alors l'empereur Alexandre, qui, dans ce
temps-là, avait bien autre chose à faire que de penser à des
constitutions, comme veut le faire croire madame de Staël. Elle a été le
chaînon de l'entrevue d'Abo où Bernadotte s'est livré à l'empereur
Alexandre: ce fut elle qui donna l'idée d'envoyer chercher Moreau en
Amérique.
Voilà comment madame de Staël a servi la restauration; elle s'est bien
gardée de dire un mot de cela dans son ouvrage; on le conçoit aisément,
parce qu'elle aurait dû renoncer aux éloges qu'elle y répand sur un
dénouement qu'elle n'avait pas prévu, et tout-à-fait opposé à la
tournure qu'elle espérait faire prendre aux affaires. Il faut convenir
qu'elle avait bien des droits à la restitution des deux millions qu'on
lui a rendus, malgré la Charte, qui prononce l'irrévocabilité de la
vente des biens nationaux. M. Necker (son père) n'avait pas été plus
injustement saisi que tous ces malheureux paysans de la Vendée, que l'on
enterrait dans leurs propres champs pour se donner le droit de les
vendre au gré de convenances particulières, et M. Necker avait été une
des premières causes de tous ces malheurs publics. Mais madame de Staël
méritait à tous égards une préférence, et si le moment de la lui
accorder n'était pas favorable, elle a bien saisi celui de la demander.
Si j'avais connu madame de Staël, nous y aurions gagné tous deux; je
vois maintenant la sorte d'ennemis qui la tourmentaient, c'étaient des
rivaux qui craignaient qu'elle ne les surpassât en talent, ou d'anciens
entrepreneurs politiques, qui, ayant renoncé à un métier devenu
dangereux, redoutaient les moindres rapports avec elle.
À l'époque où elle me sollicitait, je n'étais pas encore assez étayé
pour me charger de ses ennemis réunis aux miens; elle ne m'aurait
apporté de force que celle qu'elle aurait reçue de moi, et il m'aurait
fallu la soutenir lorsque je me conduisais à peine seul: je ne pouvais
donc faire qu'un mauvais marché; elle crut me pétrir comme un novice, et
m'a su mauvais gré de m'en être méfié. Je vois maintenant que son fils
avait raison en m'assurant que sa mère n'avait que du dépit contre
l'empereur, et que rien n'aurait été si facile que de la mettre à ses
pieds, parce qu'au fond elle en était l'admiratrice sincère. Je n'y ai
pas cru, parce qu'il n'y avait qu'un cri contre elle, lancé même par
ceux qu'elle croyait ses amis, et assurément il en est quelques-uns qui
n'ont pas été étrangers à son exil.
Je reconnais aujourd'hui qu'elle avait moins d'inconvénients que
beaucoup d'hommes; je suis même sûr que c'est elle qui a fait faire dans
le temps la paix entre la république et la Suède, uniquement pour rester
à Paris et y établir sa puissance au milieu des ruines de la bonne
compagnie.
Madame de Staël traite mal l'empereur; mais elle ne l'atteint pas,
tandis qu'elle prouve avoir été la plus malheureuse femme du monde de se
voir dédaignée par celui qu'elle aurait voulu servir. Elle aurait
effectivement tiré un bien meilleur parti pour sa gloire de tous les
matériaux qu'une autre conduite de sa part eût pu mettre à sa
disposition, que des basses calomnies auxquelles elle n'a pas craint de
descendre.
Puisque je viens de parler du général Moreau, c'est le cas de dire qu'en
cette occasion l'empereur fut si mal servi par ses agents diplomatiques,
que le général Moreau était déjà arrivé à Berlin sous un nom supposé,
lorsqu'il m'écrivit de Dresde pour que je cherchasse à approfondir quel
était ce personnage mystérieux qui était arrivé à Berlin.
Je lui répondis courrier par courrier que c'était le général Moreau, et
que je lui avais envoyé quelque temps auparavant l'avis de son départ
d'Amérique, qui m'avait été apporté par un bâtiment américain entré dans
les ports de France.
L'empereur n'avait point lu mon rapport; et, lorsque le second lui
parvint, l'armistice de Dresde était dénoncé. Ce qui me porte à croire
que l'idée d'envoyer chercher Moreau avait le but que je suppose à
l'empereur de Russie, c'est qu'en se reportant à la situation dans
laquelle étaient alors les affaires des Russes (au moment de la
conférence d'Abo), il n'est pas déraisonnable de penser que le réveil du
trouble et de l'anarchie en France était le maximum des succès que
l'empereur Alexandre pouvait se flatter d'obtenir pour opérer une
diversion qui lui était si nécessaire dans ce moment-là. Il était bien
loin encore, à cette époque, d'envisager comme possible tout ce qu'il
vit depuis par lui-même après son entrée à Paris.
On doit se rappeler qu'à l'époque où Moreau était à l'armée alliée, M.
le comte d'Artois se rendit d'Angleterre, par mer, dans la Baltique, et
que Bernadotte lui refusa de le laisser descendre à terre: il s'en
retourna en Angleterre. Bernadotte ne lui avait refusé le passage que
parce qu'il voulait être favorable au général Moreau. Jusqu'alors on
n'avait pas osé admettre la supposition que les souverains alliés
projetaient la chute de l'empire, en sorte qu'on n'avait pas de raison
de s'expliquer le voyage du comte d'Artois, qui n'était
vraisemblablement venu se présenter à l'armée alliée que parce qu'il
savait que ce principe de subversion avait été adopté.
Je dirai, en suivant l'ordre que je me suis prescrit, toutes les raisons
que j'ai à l'appui de mon opinion. Je les ai prises dans la conversation
qu'eut avec l'empereur de Russie feu le général Reynier, qui avait été
fait prisonnier à Leipzig et échangé à Troyes, où l'empereur Alexandre
lui donna son audience de congé.
La bataille de Vittoria produisit partout l'effet le plus nuisible à nos
intérêts; elle embarrassait notre position à Prague, et achevait
d'ébranler la confiance de ceux de nos alliés qui nous étaient encore
fidèles.