CHAPITRE XIII.

Prétentions des alliés.--Mesures que prend l'empereur.--Le roi de Naples

revient à l'armée.--M. Fouché à Dresde.--Conduite de

l'impératrice-régente.--Sa recommandation au sujet des cas non

graciables.

Les ennemis de l'empereur se sont plu à répandre qu'il avait été le

maître de faire la paix moyennant l'abandon de Dantzig et de Hambourg.

Cette assertion est fausse; les alliés redemandaient à peu près tout ce

qu'ils avaient perdu, les uns par le traité de Tilsit, et les autres par

le traité de Vienne, sans compter ce qu'ils n'avaient point reconnu, tel

que la réunion de la Hollande, des villes hanséatiques et autres objets.

Aucun d'eux ne parlait des compensations qu'ils avaient reçues, car

enfin tout n'avait pas été des pertes pour eux, puisqu'ils avaient reçu

des indemnités dans les mêmes traités qui concernaient ces concessions.

À la vérité, ils avaient fini par être obligés de les recéder par une

conséquence des autres malheurs qu'ils avaient éprouvés à la suite de

nouvelles agressions de leur part; mais puisqu'il était question de

rétablir l'équilibre de puissance entre les différents États, ce n'était

pas le moyen d'y parvenir, car les uns auraient non seulement recouvré

ce qu'ils avaient, mais même ce qu'ils n'avaient pas avant le

bouleversement général dont ils avaient été les moteurs.

Je ne suis entré dans tous ces détails que pour prouver que l'empereur

n'a pas eu pour faire la paix autant de facilité que ses ennemis se sont

plu à le répandre et qu'on l'a forcé de faire la guerre, en ne lui

offrant pas une paix complète et durable pour lui; aucune espèce de

sacrifice ne lui eût coûté pour obtenir celle-là. Il avait d'ailleurs

remis le soin des négociations à son ministre, et ne s'occupait

principalement que de renforcer son armée, parce qu'il avait bien jugé

que ses ennemis avaient résolu de miner sa puissance par la guerre. Il

fortifiait Dresde, dont il avait fait sa capitale, et autour de laquelle

il avait le projet de manoeuvrer, si une reprise d'hostilités suivait

l'armistice; il pressurait tout ce qui pouvait lui donner un homme ou un

cheval.

Il faisait fortifier Hambourg, et en tirait à peu près toutes les

troupes qu'il y avait, pour les approcher de Dresde; elles furent

remplacées à Hambourg par les troupes danoises, dont le gouvernement

était rentré dans notre alliance depuis les batailles de Lutzen et de

Bautzen.

L'empereur fit faire les plus grands efforts à tous les princes

confédérés qui lui étaient encore attachés, et ne négligea rien de ce

qui pouvait augmenter sa puissance physique pour qu'il en rejaillît

quelque chose sur sa puissance morale.

Il rappela le roi de Naples à l'armée. Ce prince avait cru l'empereur

perdu sans ressource, lorsque les batailles de Lutzen et de Bautzen le

ramenèrent à son devoir. Après la campagne de Russie, il avait abandonné

l'armée dont l'empereur lui avait confié le commandement, pour courir en

toute hâte à Naples s'occuper de ses propres affaires; il avait eu la

bonne foi de croire qu'il pourrait rester roi sans l'appui de

l'empereur: l'expérience a prouvé, comme on le verra, que déjà à ce

voyage qu'il fit à Naples il avait eu des rapports avec les ennemis.

La reine de Naples avait été déclarée régente du royaume avant le départ

du roi pour la campagne de Russie. Elle aimait l'autorité, et avait eu

besoin de celle de l'empereur pour prendre à Naples le titre qui était

l'objet de son ambition. Elle faisait un bon usage du pouvoir, et eut le

rare talent de l'employer à se faire aimer; elle avait la main ferme,

mais le coeur si généreux, que son gouvernement n'était qu'une suite de

bienfaits répandus autour d'elle; elle estimait et respectait son mari,

mais elle aurait volontiers conservé son autorité sans partage, en sorte

qu'elle ne nuisit point au retour du roi son époux, à un commandement

qui rendait au sien toute l'étendue qu'il avait primitivement. Le roi de

Naples rejoignit l'empereur à Dresde pendant l'armistice, et reprit le

commandement du peu de cavalerie que nous y avions.

L'empereur avait également appelé de Paris à Dresde le duc d'Otrante (M.

Fouché): on augurait de là qu'il voulait l'employer aux négociations. Je

savais le contraire, l'empereur n'avait appelé M. Fouché que pour être

dispensé de s'occuper de lui encore une fois d'une manière désagréable,

car il était informé qu'il commençait à intriguer à Paris, et qu'il y

aurait infailliblement fait faire quelques sottises, pour faire dire

ensuite que, durant son administration, pareille chose ne serait pas

arrivée. M Fouché était d'une nature impatiente, avait toujours besoin

d'être occupé de quelque chose, et le plus souvent contre quelqu'un. Il

s'était déjà rapproché de l'intérieur de l'impératrice, où il cherchait

à établir son crédit pour s'en servir lorsqu'il en serait temps.

Je ne fus personnellement pas fâché de cet éloignement, qui me

dispensait d'entendre davantage les condoléances des uns et des autres,

qui regardaient comme impossible que M. le duc d'Otrante ne revînt pas à

un poste auquel chacun le croyait exclusivement propre.

Si l'empereur ne l'eût pas appelé à Dresde, il est vraisemblable que

nous n'aurions pas vécu longtemps en bonne intelligence, car j'étais

bien résolu de lui faire un mauvais parti au premier pas que je lui

verrais faire dans une intrigue dont le but ne pouvait être que de jeter

du ridicule sur moi: nous aurions vu lequel des deux aurait gagné

l'autre de vitesse. J'étais bien éloigné de partager l'opinion de ceux

qui lui prêtaient tant d'habileté. Nous verrons si l'expérience a

justifié mon opinion.

Le gouvernement de l'impératrice-régente était doux, et semblait fait

pour la malheureuse circonstance dans laquelle nous nous trouvions. Elle

présidait le conseil des ministres, guidée de l'archi-chancelier. Ce

prince allait lui-même la prévenir dans son appartement, lorsque le

conseil était réuni, et il la suivait jusque dans la pièce où il avait

lieu.

L'impératrice avait fait ordonner que, dans le ministère du grand-juge,

qui rendait compte des opérations des tribunaux, on ne lui soumît pas de

cas non graciable, parce qu'elle ne voulait pas mettre son nom au bas

d'un jugement quelconque, si ce n'était pour faire grâce; effectivement,

elle l'a faite bien des fois; elle n'y mettait point d'ostentation; on

ne prenait aucun soin de lui en faire les honneurs en répandant partout

le bruit de sa bonté; on le savait par ce qui l'entourait et qui

l'aimait. Elle ne faisait point de frais pour conquérir; elle était

simple et naturelle; elle recevait tout ce qui cherchait à se rapprocher

d'elle, mais n'aurait jamais fait quoi que ce fût pour attirer ceux qui

n'y étaient pas portés naturellement.

Sans doute elle aurait eu aussi ses ennemis, comme toutes les

souveraines, mais jusqu'alors elle n'était l'objet que du plus profond

respect et de l'admiration générale. J'aime à répéter que, dans aucune

circonstance, je n'ai été dans le cas d'avoir recours à des moyens

particuliers pour la faire bien accueillir d'un public qui l'estimait

particulièrement, et qui était naturellement porté à l'aimer.

Tout allait fort bien en France; on s'y taisait sur les maux que l'on

avait soufferts, on comptait sur une heureuse issue des conférences de

Prague, qui étaient devenues le sujet de la sollicitude générale; on

était plein de l'espérance d'une paix prochaine, parce que l'armistice,

qui devait expirer le 8 juillet, avait été prolongé jusqu'au 17 août. Il

y avait tout lieu d'espérer que ce temps serait bien employé, et

suffisant pour régler et terminer des discussions sur lesquelles il

fallait bien finir par s'entendre.

C'est dans ces circonstances qu'il arriva en Espagne un désastre qui ne

pouvait que nuire aux espérances de l'opinion publique en France, et

embarrasser les négociations de Prague, en ce que les ennemis pouvaient

tirer avantage d'une position que nous n'occupions plus en Espagne.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 48 / 79 题