Prétentions des alliés.--Mesures que prend l'empereur.--Le roi de Naples
revient à l'armée.--M. Fouché à Dresde.--Conduite de
l'impératrice-régente.--Sa recommandation au sujet des cas non
graciables.
Les ennemis de l'empereur se sont plu à répandre qu'il avait été le
maître de faire la paix moyennant l'abandon de Dantzig et de Hambourg.
Cette assertion est fausse; les alliés redemandaient à peu près tout ce
qu'ils avaient perdu, les uns par le traité de Tilsit, et les autres par
le traité de Vienne, sans compter ce qu'ils n'avaient point reconnu, tel
que la réunion de la Hollande, des villes hanséatiques et autres objets.
Aucun d'eux ne parlait des compensations qu'ils avaient reçues, car
enfin tout n'avait pas été des pertes pour eux, puisqu'ils avaient reçu
des indemnités dans les mêmes traités qui concernaient ces concessions.
À la vérité, ils avaient fini par être obligés de les recéder par une
conséquence des autres malheurs qu'ils avaient éprouvés à la suite de
nouvelles agressions de leur part; mais puisqu'il était question de
rétablir l'équilibre de puissance entre les différents États, ce n'était
pas le moyen d'y parvenir, car les uns auraient non seulement recouvré
ce qu'ils avaient, mais même ce qu'ils n'avaient pas avant le
bouleversement général dont ils avaient été les moteurs.
Je ne suis entré dans tous ces détails que pour prouver que l'empereur
n'a pas eu pour faire la paix autant de facilité que ses ennemis se sont
plu à le répandre et qu'on l'a forcé de faire la guerre, en ne lui
offrant pas une paix complète et durable pour lui; aucune espèce de
sacrifice ne lui eût coûté pour obtenir celle-là. Il avait d'ailleurs
remis le soin des négociations à son ministre, et ne s'occupait
principalement que de renforcer son armée, parce qu'il avait bien jugé
que ses ennemis avaient résolu de miner sa puissance par la guerre. Il
fortifiait Dresde, dont il avait fait sa capitale, et autour de laquelle
il avait le projet de manoeuvrer, si une reprise d'hostilités suivait
l'armistice; il pressurait tout ce qui pouvait lui donner un homme ou un
cheval.
Il faisait fortifier Hambourg, et en tirait à peu près toutes les
troupes qu'il y avait, pour les approcher de Dresde; elles furent
remplacées à Hambourg par les troupes danoises, dont le gouvernement
était rentré dans notre alliance depuis les batailles de Lutzen et de
Bautzen.
L'empereur fit faire les plus grands efforts à tous les princes
confédérés qui lui étaient encore attachés, et ne négligea rien de ce
qui pouvait augmenter sa puissance physique pour qu'il en rejaillît
quelque chose sur sa puissance morale.
Il rappela le roi de Naples à l'armée. Ce prince avait cru l'empereur
perdu sans ressource, lorsque les batailles de Lutzen et de Bautzen le
ramenèrent à son devoir. Après la campagne de Russie, il avait abandonné
l'armée dont l'empereur lui avait confié le commandement, pour courir en
toute hâte à Naples s'occuper de ses propres affaires; il avait eu la
bonne foi de croire qu'il pourrait rester roi sans l'appui de
l'empereur: l'expérience a prouvé, comme on le verra, que déjà à ce
voyage qu'il fit à Naples il avait eu des rapports avec les ennemis.
La reine de Naples avait été déclarée régente du royaume avant le départ
du roi pour la campagne de Russie. Elle aimait l'autorité, et avait eu
besoin de celle de l'empereur pour prendre à Naples le titre qui était
l'objet de son ambition. Elle faisait un bon usage du pouvoir, et eut le
rare talent de l'employer à se faire aimer; elle avait la main ferme,
mais le coeur si généreux, que son gouvernement n'était qu'une suite de
bienfaits répandus autour d'elle; elle estimait et respectait son mari,
mais elle aurait volontiers conservé son autorité sans partage, en sorte
qu'elle ne nuisit point au retour du roi son époux, à un commandement
qui rendait au sien toute l'étendue qu'il avait primitivement. Le roi de
Naples rejoignit l'empereur à Dresde pendant l'armistice, et reprit le
commandement du peu de cavalerie que nous y avions.
L'empereur avait également appelé de Paris à Dresde le duc d'Otrante (M.
Fouché): on augurait de là qu'il voulait l'employer aux négociations. Je
savais le contraire, l'empereur n'avait appelé M. Fouché que pour être
dispensé de s'occuper de lui encore une fois d'une manière désagréable,
car il était informé qu'il commençait à intriguer à Paris, et qu'il y
aurait infailliblement fait faire quelques sottises, pour faire dire
ensuite que, durant son administration, pareille chose ne serait pas
arrivée. M Fouché était d'une nature impatiente, avait toujours besoin
d'être occupé de quelque chose, et le plus souvent contre quelqu'un. Il
s'était déjà rapproché de l'intérieur de l'impératrice, où il cherchait
à établir son crédit pour s'en servir lorsqu'il en serait temps.
Je ne fus personnellement pas fâché de cet éloignement, qui me
dispensait d'entendre davantage les condoléances des uns et des autres,
qui regardaient comme impossible que M. le duc d'Otrante ne revînt pas à
un poste auquel chacun le croyait exclusivement propre.
Si l'empereur ne l'eût pas appelé à Dresde, il est vraisemblable que
nous n'aurions pas vécu longtemps en bonne intelligence, car j'étais
bien résolu de lui faire un mauvais parti au premier pas que je lui
verrais faire dans une intrigue dont le but ne pouvait être que de jeter
du ridicule sur moi: nous aurions vu lequel des deux aurait gagné
l'autre de vitesse. J'étais bien éloigné de partager l'opinion de ceux
qui lui prêtaient tant d'habileté. Nous verrons si l'expérience a
justifié mon opinion.
Le gouvernement de l'impératrice-régente était doux, et semblait fait
pour la malheureuse circonstance dans laquelle nous nous trouvions. Elle
présidait le conseil des ministres, guidée de l'archi-chancelier. Ce
prince allait lui-même la prévenir dans son appartement, lorsque le
conseil était réuni, et il la suivait jusque dans la pièce où il avait
lieu.
L'impératrice avait fait ordonner que, dans le ministère du grand-juge,
qui rendait compte des opérations des tribunaux, on ne lui soumît pas de
cas non graciable, parce qu'elle ne voulait pas mettre son nom au bas
d'un jugement quelconque, si ce n'était pour faire grâce; effectivement,
elle l'a faite bien des fois; elle n'y mettait point d'ostentation; on
ne prenait aucun soin de lui en faire les honneurs en répandant partout
le bruit de sa bonté; on le savait par ce qui l'entourait et qui
l'aimait. Elle ne faisait point de frais pour conquérir; elle était
simple et naturelle; elle recevait tout ce qui cherchait à se rapprocher
d'elle, mais n'aurait jamais fait quoi que ce fût pour attirer ceux qui
n'y étaient pas portés naturellement.
Sans doute elle aurait eu aussi ses ennemis, comme toutes les
souveraines, mais jusqu'alors elle n'était l'objet que du plus profond
respect et de l'admiration générale. J'aime à répéter que, dans aucune
circonstance, je n'ai été dans le cas d'avoir recours à des moyens
particuliers pour la faire bien accueillir d'un public qui l'estimait
particulièrement, et qui était naturellement porté à l'aimer.
Tout allait fort bien en France; on s'y taisait sur les maux que l'on
avait soufferts, on comptait sur une heureuse issue des conférences de
Prague, qui étaient devenues le sujet de la sollicitude générale; on
était plein de l'espérance d'une paix prochaine, parce que l'armistice,
qui devait expirer le 8 juillet, avait été prolongé jusqu'au 17 août. Il
y avait tout lieu d'espérer que ce temps serait bien employé, et
suffisant pour régler et terminer des discussions sur lesquelles il
fallait bien finir par s'entendre.
C'est dans ces circonstances qu'il arriva en Espagne un désastre qui ne
pouvait que nuire aux espérances de l'opinion publique en France, et
embarrasser les négociations de Prague, en ce que les ennemis pouvaient
tirer avantage d'une position que nous n'occupions plus en Espagne.