CHAPITRE XII.

Congrès de Prague.--Politique de l'Autriche.--L'empereur après ses

victoires.--M. de Metternich.--Résultat des conférences.

L'empereur, après Lutzen, avait écrit à l'empereur d'Autriche pour

proposer aux alliés la réunion d'un congrès à Prague.

Le congrès eut lieu; la Russie y envoya, comme son négociateur, un

Alsacien, que nos lois ne nous permettaient pas de reconnaître comme un

agent des puissances étrangères. La Prusse y envoya M. Trardenberg, qui

s'attacha à l'envoyé de Russie. La France y envoya M. de Caulaincourt et

M. de Narbonne, le même qui était ambassadeur à Vienne. L'Autriche y

envoya M. de Metternich. L'Angleterre fit mettre en route lord Aberdeen,

pour assister à ces conférences comme son ministre plénipotentiaire;

mais il n'arriva pas avant la rupture de l'armistice. Ce cas paraissait

avoir été prévu, car il avait aussi une mission d'envoyé près l'empereur

d'Autriche, dont il prit le caractère.

Napoléon avait agréé la médiation dès le moment où, après la bataille de

Lutzen, il proposa d'entrer en négociation pour la paix. Un mois s'était

écoulé depuis que l'empereur avait demandé l'ouverture d'un congrès. Il

faisait presser, le 15 juin, pour parvenir à la convention qui devait

régler l'offre et l'acceptation de la médiation, et déclarait qu'il

était prêt à la signer. Il faisait connaître en même temps, pour

prévenir toutes difficultés, qu'_il ne pouvait négocier que dans les

formes consacrées par l'usage, et par des plénipotentiaires qui, réunis

à ceux des autres puissances, échangeraient leurs pleins pouvoirs, et

entreraient en explication_, ce qui était une définition claire et

précise d'une négociation par conférences.

M. de Metternich adhéra assez exactement à ces dispositions par une note

datée du 22, qu'il remit lui-même à Dresde le 26. La question y fut de

nouveau traitée, comme tenant essentiellement à celle de la médiation.

On fut parfaitement d'accord. Ces mots, «Les plénipotentiaires français,

russes et prussiens se _réuniront_,» furent choisis d'un commun accord

pour instituer une négociation par des conférences, et éloigner l'idée

d'un arbitrage où chaque partie aurait plaidé séparément sa cause devant

le plénipotentiaire du médiateur, arbitrage contre lequel l'empereur

s'était justement et fortement prononcé, et dont M. de Metternich niait

que sa cour eût jamais eu la prétention. Les formes ainsi convenues

furent prescrites aux plénipotentiaires français dans leurs

instructions. Le comte de Narbonne était depuis longtemps à Prague: ses

pouvoirs lui avaient été expédiés le 16. Les procédés et les lenteurs

des ennemis et de l'Autriche, au sujet de la prolongation de

l'armistice, occasionnèrent un retard de quelques jours dans le départ

du duc de Vicence, qui, de son côté, jugeant sans doute les dispositions

de l'étranger, et prévoyant l'événement, ne se pressait pas de partir,

et élevait des incidents sur des demandes d'argent et sur d'autres

arrangements économiques. Il partit enfin le 27.

L'empereur, qui avait reçu sous le sceau du secret des notions sur les

engagements contractés à Trashenberg par l'Autriche avec les alliés,

était parti le 25, à quatre heures du matin, pour Mayence, afin d'y

régler les dispositions à faire en France, dans le cas, sinon certain,

au moins probable, de la guerre, et de se _mettre en mesure_, même

contre l'_Autriche_, comme il le dit, dans sa lettre du 29 juillet, au

duc de Vicence. L'on voit en effet l'influence qu'exerçait sur son

esprit l'aspect général des affaires.

M. de Metternich, à l'arrivée de M. de Vicence, savait l'empereur

absent, et n'ignorait pas que lui seul pouvait autoriser des

modifications aux formes convenues pour les négociations. Il fit son

plan en conséquence; au moment où il désespérait d'empêcher le congrès

de s'ouvrir, et où les plénipotentiaires français demandaient que les

pouvoirs fussent échangés en commun, il repoussa la forme convenue des

conférences, et mit en avant celle des transactions par écrit,

appliquant fort mal à propos l'exemple du congrès de Teschen, exception

unique à l'usage général, où il y avait _deux médiateurs_, au lieu d'un,

qui négociaient ensemble, chacun représentant l'intérêt de la partie qui

l'avait choisi, et où il ne s'agissait pas, comme à Prague, d'une

négociation générale des grands intérêts du droit public de l'Europe,

mais de la succession de Bavière. M. de Metternich, douze jours avant la

déclaration de l'armistice, arrêtait ainsi dans le premier pas la

négociation, par une difficulté au moyen de laquelle il forçait les

plénipotentiaires français à attendre les ordres de l'empereur, qui

était en France. L'Autriche, dans son manifeste écrit par M. de Gentz,

avoue en quelque sorte l'artifice de son cabinet. «La forme dans

laquelle les pleins pouvoirs devaient être réunis, et les déclarations

réciproques entamées, objets sur lesquels il y avait déjà eu des

pourparlers de tous les côtés, devint la matière d'une discussion qui

fit échouer tous les efforts du ministre médiateur.»

Au reste la conduite que cette puissance tint à Prague était digne de

celle qu'elle avait tenue depuis le commencement des négociations. Elle

commença par mêler ses prétentions particulières à celles des autres

alliés, puis elle voulut se constituer arbitre des contestations qui les

divisaient, en sorte qu'il n'était plus question de terminer la première

guerre, mais d'en commencer une nouvelle, en revenant sur tout ce qui

avait été conclu dans les traités qui avaient suivi celui de Lunéville.

Elle s'intitulait médiatrice, c'est-à-dire que, placée entre les deux

parties, elle ne s'occupa des intérêts d'aucune, mais songea aux siens,

se ménageant la faculté de prendre parti avec la puissance qui lui

offrirait des facilités pour recouvrer à bon marché ce qui faisait

l'objet de son ambition. Or, comme tout ce qu'elle avait perdu pendant

les guerres qu'elle avait eues avec nous était, ou entre nos mains, ou

dans celles de nos alliés, il n'en coûtait rien à l'empereur de Russie

de lui en promettre le recouvrement, parce que, dans tous les cas, il

n'aurait pas été forcé de le garantir, si les affaires militaires

avaient mal tourné, ainsi que cela faillit arriver.

L'Autriche savait bien qu'elle n'avait de droits à ce qu'elle demandait,

que par l'impuissance dans laquelle nous jetait sa conduite. Elle était

forte de cela d'une part; elle l'était, de l'autre, de ce que la Russie

et la Prusse n'auraient pu faire qu'une mauvaise paix sans son concours.

Elle eut cela de supérieur, qu'elle connut bien sa situation et en tira

parti, parce que, faisant la guerre pour la guerre, il était raisonnable

de suivre le parti où il y avait le plus à gagner. On devait connaître

tout cela avant d'aller à Prague combattre des arguments, et réfuter des

propositions qui, quoique déloyales et même peu raisonnables, étaient

celles du plus fort. Ou il ne fallait pas y aller, ou bien il fallait y

porter en habileté ce qu'on n'en avait plus de prestige pour triompher

de l'astuce de M. de Metternich. Mais nous étions dans une position

difficile; nous devions être accablés, et pourtant l'empereur, loin

d'outrer la victoire, avait toujours refusé d'accabler les vaincus.

Toujours il arrêta ses triomphes, ne voulant pas, comme il le disait

lui-même, pousser une nation au désespoir. Ce fut lui qui fit en Italie

la première démarche pour réconcilier la révolution française avec

l'Europe, et qui jeta les bases de la paix qui fut signée à

Campo-Formio. Ce fut lui qui s'arrêta après les batailles de Marengo et

de Hohenlinden, qui pouvaient le rendre maître de Vienne, il s'arrêta de

même après la bataille d'Austerlitz, où il avait confondu la plus

honteuse des agressions. Il en fit autant après Friedland, à Tilsit, de

douloureuse mémoire, où il renonça à tous les avantages d'une guerre

plus heureuse encore que la première, et ne poursuivit pas ses succès

contre une puissance qui n'avait plus d'armée, afin de rendre la paix

moins difficile, et d'assurer enfin d'une manière stable le repos de

toute l'Europe. Tant de magnanimité ne méritait pas qu'on l'oubliât.

Une autre considération encore n'eût pas dû être perdue pour les

souverains. Il avait calmé la fièvre révolutionnaire, et donné des lois

à la démagogie qui les avait si longtemps menacés. On parlait de son

insatiable ambition de gloire, de la fureur des batailles qui le

tourmentait; mais il avait donné un gage de son désir de vivre en paix,

en s'alliant avec la maison qui devait avoir contre lui le plus de

ressentiments, et qui était celle dont il lui était le moins difficile

de consommer la ruine.

Une dernière chose qu'on n'eût pas dû perdre de vue, c'est que

Metternich se trouvait dans une position toute particulière. Placé entre

les reproches de l'empereur d'Autriche, pour lui avoir conseillé la

guerre de 1809, que la France lui attribuait aussi, et ceux de sa

nation, qui avait été victime des calamités qu'elle avait attirées sur

elle, il ne pouvait se dissimuler que, tôt ou tard, il éprouverait le

ressentiment de la France, si jamais elle reprenait de l'influence à

Vienne. Ce qu'il venait de faire, et ce qu'il avait fait en 1809, lui

avait été trop préjudiciable pour qu'elle l'oubliât jamais. Il refit sa

position avec son maître, en menant chaudement la négociation qui avait

été commencée sans son insinuation, pour faire conclure le mariage de

l'archiduchesse avec l'empereur. Il fit par là croire à la France qu'il

disposait de tout à Vienne; et à Vienne, qu'il était agréable à la

France. Cela fini, il eut quittance de la France; mais comme cela

n'avait rien fait sur l'opinion publique en Autriche, où l'on savait

qu'il n'avait pas eu la pensée du mariage, il regagna celle-ci en

saisissant l'occasion de faire recouvrer à l'Autriche tout ce qu'elle

avait perdu depuis dix et vingt ans.

Il ne devait pas compte des moyens qu'il employait pour y parvenir; il

ne faut juger que du résultat, et il a été le plus habile.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 47 / 79 题