Les ennemis se rapprochent des frontières de Bohême.--Armistice.--Duroc
blessé à mort.--Il refuse les Secours de l'art.--Ses derniers
moments.--Détails sur ce maréchal.--État des choses après la conclusion
de l'armistice.
L'armée ennemie avait pris la route de Silésie, et s'était postée à
Bautzen, qu'elle occupait ainsi qu'une double position en arrière,
beaucoup plus forte que la première.
L'empereur la fit reconnaître. Les officiers du génie la jugèrent
abordable, et rapportèrent que c'était celle-là même qu'avait autrefois
occupée le grand Frédéric. «Cela est vrai, répondit Napoléon, mais
Frédéric n'y est plus.»
L'armée se mit en mouvement par la gauche. L'action commença. Débordé
sur la droite, rompu au centre, l'ennemi fut obligé de nous abandonner
le champ de bataille.
Cette affaire, qui eut lieu dans les journées du 20 et du 21 mai, avait
été précédée d'une reconnaissance qui occasionna un engagement assez
sérieux entre le général Bertrand, le général Lauriston, et les corps
des généraux ennemis Kleist et Barclay de Tolli, qui étaient venus pour
reconnaître notre armée.
La bataille de Bautzen fut encore une action de guerre vigoureuse, en ce
qu'elle mit l'armée française dans l'obligation de ne présenter que des
masses d'infanterie au canon et à la mousqueterie des ennemis. Cependant
ils se retirèrent, nous laissant le champ de bataille, mais rien de
plus. En sorte que les affaires n'en étaient pas plus avancées.
L'armée russe et prussienne se retira par Gorlitz, Bunslau, Hanau et
Liegnitz, sur Schweidnitz. Cette singulière marche des ennemis vers la
frontière de Bohême était la preuve évidente qu'ils étaient en
intelligence avec les Autrichiens; autrement ils se seraient exposés à
une destruction complète, parce que, en nous abandonnant ainsi Breslau,
ils nous mettaient à même d'arriver ayant eux sur l'Oder, s'ils avaient
voulu le repasser sur le pont de cette ville. S'ils avaient eu dessein
de le franchir ailleurs, nous pouvions encore nous-mêmes les devancer
sur le point qu'ils auraient choisi; soit qu'ils eussent voulu défendre
la Prusse dont ils se trouvaient ainsi séparés; et où ils n'avaient
laissé que le corps du général Bulow pour couvrir Berlin; soit qu'ils
eussent voulu couvrir la Pologne; car il faut observer que nous avions
dans la place de Glogau (sur l'Oder) une garnison qui la défendait
toujours; en sorte que notre gauche, c'est-à-dire le maréchal Victor,
pouvait, comme je l'ai dit, arriver sur le fleuve avant les ennemis. Il
était donc facile de prévoir ce qui allait survenir, d'après la position
qu'avaient prise les armées russe et prussienne qui s'étaient mises à la
merci de l'Autriche, et avaient abandonné la Prusse à tout ce qui
pouvait être entrepris contre elle.
L'empereur ne s'abusait pas sur la position et la crise où était
l'Europe; il avait proposé l'ouverture d'un congrès, où chaque puissance
pût discuter ses intérêts, faire valoir ses prétentions. Ses
propositions étaient restées sans réponse; mais la victoire avait
tempéré les rêves de l'ambition. Les alliés acceptaient, après leur
défaite, les propositions qu'ils avaient repoussées auparavant. Il se
flatta qu'une trêve pourrait amener un rapprochement, et consentit à un
armistice. Il était très-affecté de la perte du grand maréchal, tué le
lendemain de la bataille de Bautzen. Duroc venait de le quitter pour
donner un ordre relatif à son service; il causait avec le général
Kirgener, lorsqu'un boulet perdu les atteignit l'un et l'autre. Il
abattit roide Kirgener, et ouvrit le bas-ventre au grand maréchal, qui
vécut encore trente heures, sans vouloir qu'on le pensât, disant que
cela était inutile, et ne pouvait que le faire souffrir davantage. Il
demandait avec instance qu'on lui donnât quelque chose pour l'aider à
mourir. Et en vérité il y aurait eu de l'humanité à le faire; mais
personne n'osa lui rendre ce triste service. L'empereur alla le voir et
lui dire adieu. Duroc causa avec lui sans paraître occupé de sa
situation. Il lui parla de la France, lui recommanda sa fille, ne
témoigna aucun regret de quitter la vie, et répéta plusieurs fois qu'il
n'avait rien à redouter du jugement de Dieu et des hommes; que l'on
trouverait tous les comptes de son administration dans le plus grand
ordre.
La visite se prolongeait; il pria l'empereur de se retirer, en lui
observant que le tableau qu'il avait sous les yeux était trop pénible,
et rendit l'âme quelques heures après. Le sort priva ainsi l'empereur de
l'homme qui lui était le plus nécessaire, dans une circonstance surtout
où son zèle, son esprit d'ordre, l'austère franchise de ses rapports,
pouvaient lui être si utiles. Cette perte fut grande, ainsi que celle du
maréchal Bessières; l'empereur ne la répara jamais, aussi l'entendait-on
souvent rendre hommage à la mémoire de cet officier; Duroc, Duroc,
s'écriait-il toutes les fois qu'une chose était mal faite ou lui
déplaisait. Duroc était un ancien élève de l'École-Militaire de Paris;
passé dans celle de Pont-à-Mousson lorsque la première fut supprimée, il
était rentré bientôt après dans l'artillerie; il commandait l'artillerie
de la place de Monaco lorsque l'empereur fut nommé au commandement en
chef de l'armée d'Italie. Le général eut occasion de voir le jeune
officier; il apprécia son mérite, l'emmena comme son aide-de-camp, et ne
s'en sépara plus. Peu de têtes étaient aussi bien organisées que celle
du maréchal Duroc; il avait un esprit prompt, analytique; il saisissait
avec une sagacité rare. Quelque mal arrangé que fût un rapport, il
démêlait sans effort ce qu'il renfermait.
Il avait tant d'ordre, qu'obligé de prescrire de l'armée diverses choses
qui devaient se faire à Paris, il indiquait les papiers de son cabinet
dans lesquels on trouverait les renseignements dont on aurait besoin
pour l'exécution de ce qu'il commandait.
C'était lui qui avait établi cet ordre admirable qui régnait dans les
palais impériaux, à la réparation et à l'ameublement desquels il avait
présidé. Le service économique de l'intérieur de la cour était réglé
comme la dépense d'une administration publique, et cependant le luxe et
la somptuosité étaient étalés partout.
En offrant de suspendre le mouvement de ses troupes, l'empereur espérait
se mettre en communication directe avec les Russes et se soustraire à
l'intervention d'une puissance dont les projets ne lui échappaient pas.
Il voulait la paix, mais il la voulait solide, honorable, fondée sur les
intérêts des divers états, et non sur les convenances de ses ennemis.
Aussi ne cessait-il, dans ses instructions comme dans sa correspondance,
de recommander à son plénipotentiaire d'aviser aux moyens de _préparer
quelque ouverture direct_. L'Autriche, à ses yeux, était déjà dans la
coalition, il s'adressait au chef et se souciait peu de passer par
l'intermédiaire d'un des membres de la ligue armée contre lui; mais tout
était déjà convenu entre les souverains: ils avaient _déféré la question
de paix au cabinet de Vienne_; c'était à lui qu'il fallait s'adresser.
Ainsi déçu dans ses espérances, Napoléon se résigna et accepta la
médiation. L'Autriche avait enfin obtenu ce qu'elle avait poursuivi à
travers tant de ruses et d'artifices; mais quelle était notre position
naturelle? Le traité de Paris subsistait-il? L'alliance était-elle
rompue? Voilà ce qu'il s'agissait de déterminer. Le duc de Bassano
demanda des explications à cet égard. Le comte de Metternich accourut et
s'épuisa à le convaincre qu'il n'y avait pas opposition entre ces deux
actes, qu'il s'agissait seulement de faire quelques réserves. Pressé de
s'expliquer sur la nature de ces réserves, il déclara modestement
qu'elles devaient s'étendre à toutes les stipulations qui pouvaient
affecter l'impartialité du médiateur. Il abusait des mots, car placer
toutes les stipulations dans les réserves, c'était annuler le traité.
L'empereur, blessé de ces bas artifices, offrit de briser les liens qui
paraissaient être à charge à l'Autriche. Metternich refusa; mais,
passant au mode de discussion qui devait être adopté au congrès, il ne
craignit pas d'afficher la prétention que la France n'y parût que par
l'intermédiaire du cabinet de Vienne. L'empereur repoussa bien loin une
inconvenance semblable et lui fit remettre un projet [7] où, cherchant à
replacer sur ses bases l'Europe ébranlée par trente ans de guerre, et à
substituer à la paix partielle une paix générale, négociée non dans le
cabinet, mais à la face de l'Europe, il appelait tous les peuples, tous
les partis, à débattre leurs intérêts respectifs, comme il en avait été
usé à Munster, à Nimègue, à Riswich, à Utrecht, etc. Metternich n'avait
pas d'objection bien plausible à opposer. Il élagua ce qu'il y avait de
plus généreux dans le projet, signa le reste et se retira.
[7: 1° S. M. l'empereur d'Autriche offre sa médiation pour la
pacification générale.
2° Sa dite majesté, en offrant sa médiation, n'entend pas se présenter
comme arbitre, mais comme un médiateur animé du plus parfait
désintéressement et de la plus entière impartialité, et ayant pour but
de concilier tous les différends, et de faciliter, autant qu'il dépendra
de lui, la pacification générale.
3° La médiation s'étend à l'Angleterre, aux États-Unis, au roi
d'Espagne, à la régence de Cadix et à toutes les puissances des deux
masses belligérantes.
S. M. l'empereur d'Autriche leur proposera les villes de Vienne ou de
Prague pour le lieu du congrès.
4° S. M. l'empereur des Français accepte pour lui et ses alliés la
médiation de S. M. l'empereur d'Autriche, telle qu'elle est proposée par
l'article ci-dessus.
Elle accepte également pour le lieu des congrès celle des deux villes de
Vienne ou de Prague qui sera le plus à la convenance des autres parties
belligérantes.
5° Les plénipotentiaires français, russes et prussiens se réuniront dans
lesdites villes, dans les cinq premiers jours de juillet, sous la
médiation de l'Autriche, afin de commencer les négociations, et soit par
des préliminaires, soit par une convention, soit par un traité de paix
particulier, de faire cesser l'effusion de sang qui afflige le
continent.
6° Si au 20 juillet l'une des deux parties belligérantes dénonce
l'armistice conformément à la convention du 4 juin, les négociations des
congrès n'éprouveront pour cela aucune interruption.]
L'empereur d'Autriche était venu se placer à Prague, sous prétexte
d'être plus près pour les communications qu'il avait à faire à l'un et à
l'autre parti, comme médiateur.
Le roi de Prusse et l'empereur de Russie avaient leurs quartiers à
Schweidnitz, ils pouvaient par conséquent communiquer avec Prague autant
que cela leur convenait. Cette époque aura une place si importante dans
l'histoire, que l'on ne saurait entrer dans trop de détails et
d'observations pour mettre le lecteur en état de juger comment sont
arrivés coup sur coup les malheurs qui ont détruit le plus bel édifice
de gloire qui ait été élevé par la puissance du génie.
Il y avait armistice; cette mesure était au moins la preuve que
l'empereur ne se refusait pas à faire la paix, puisqu'il était le maître
de ne pas accorder une suspension d'armes qui lui faisait perdre les
avantages qu'il avait pris sur les armées ennemies depuis l'ouverture
des hostilités. On ne pouvait pas douter, dit-on, du désir des Russes de
faire la paix; cependant elle ne s'est pas faite. Voyons comment.
Les Autrichiens avaient été nos alliés dès la campagne de 1812; si elle
eût réussi, elle aurait sans doute été suivie de quelques arrangements
politiques préjudiciables à la Russie, et favorables à la Prusse et à
l'Autriche.
Dans la situation où les choses étaient arrivées, il ne pouvait plus
être question de ce projet; la paix ne pouvait se faire que sur d'autres
bases; aussi il n'a jamais été dans les intentions de l'empereur de
reprendre les projets de la campagne précédente, les événements de
Lutzen et de Bautzen ne l'avaient pas assez avancé pour cela.
Mais si l'on croyait ne pas devoir demander de sacrifices aux Russes et
aux Prussiens, il devait paraître tout au moins injuste de songer à
demander à l'empereur d'en faire de son côté d'assez grands pour
satisfaire tout le monde; c'était cependant ce qu'on lui proposait: et
qui? des alliés qui non seulement avaient fui, et reconnu par des
traités la cession des provinces qu'ils redemandaient, qui avaient
marché sous ses drapeaux pour lui en acquérir de nouvelles, à la seule
condition qu'il leur en reviendrait quelque part.
Si les Autrichiens n'eussent voulu que faire faire la paix, ils
n'avaient autre chose à faire qu'à ne pas se mêler de la guerre, même
sans rester nos alliés, puisqu'ils avaient cru pouvoir honorablement
nous abandonner dans les circonstances où nous étions.
S'ils fussent restés neutres, la Prusse et la Russie étaient obligées de
faire la paix. Elles étaient déjà au bout de leurs ressources, et
avaient été obligées de prendre le parti de la retraite dès le début de
la campagne. Elles auraient traité sur l'Oder, pour avoir des conditions
plus raisonnables que celles qui leur auraient été imposées sur la
Vistule ou le Niémen.
Si donc elles n'ont pas traité pendant cet armistice, c'est qu'elles
étaient, comme je l'ai dit, assurées de l'Autriche. Et pourquoi
avaient-elles recherché l'Autriche? Ce n'était pas pour obtenir les
conditions qu'elles savaient bien qu'on ne leur refuserait pas, ni pour
rejeter celles qu'on ne pourrait plus leur proposer; mais parce que
l'empereur de Russie ne voulait pas s'exposer de nouveau au danger
auquel il avait échappé à Tilsit et dans la campagne d'hiver
précédente.
La meilleure preuve que la Russie et la Prusse étaient dans
l'impuissance de refuser de traiter, c'est qu'ils s'adressaient tous
deux à l'Autriche pour contre-balancer par son poids la prépondérance
que l'empereur avait déjà reprise sur eux.
On parlait sans cesse de cette prépondérance, et on ne permettait pas à
la France de faire d'objections à tout ce que ces mêmes puissances
avaient acquis pendant qu'elle faisait sa révolution.
L'empereur de Russie, en faisant déclarer l'Autriche, a fait quelque
chose de très-habile. S'il n'avait pas eu la fortune favorable, il
aurait repris le chemin de ses états avec son armée, bien persuadé que
les Français n'auraient pas la fantaisie de l'y suivre une autre fois,
et prendraient de préférence la route de Vienne, que la même
circonstance leur aurait ouverte.
Il aurait ainsi laissé ses alliés dérouler la fusée, et se serait mis
hors de cause. Si, au contraire, la fortune lui avait été favorable, il
aurait, au moment de traiter, ajouté à ses prétentions celles de ses
alliés, qui ne pouvaient plus alors être satisfaites qu'aux dépens de la
France. C'est-à-dire que cela amenait sa ruine, ce que la Russie voulait
pour n'avoir plus rien à en redouter, et que, devenant la plus forte des
puissances qui restaient intactes, elle était naturellement l'arbitre
des destinées du monde.
C'est assurément une grande monstruosité que cette conduite de la part
des gouvernements, qui n'eurent pour maximes d'État que la soumission
envers la prospérité et la mauvaise foi envers l'adversité. Ces
sentiments-là ne devraient jamais habiter sur les trônes, mais puisque
le malheur des temps avait porté la corruption jusque-là, il fallait
s'arranger de ce que l'on y rencontrait, sans chercher à triompher par
de l'équité, qu'on n'écoutait plus, de ce qu'on ne pouvait pas empêcher
par la force.