L'empereur quitte Paris.--Position de l'armée.--Manoeuvres de
l'empereur.--Bataille de Lutzen.--Mort de Bessières.--Réflexions sur la
conduite de l'Autriche.--Le général Thielmann.
L'Autriche ne s'était point encore déclarée contre nous, mais elle avait
fait connaître que le contingent qu'elle avait eu dans notre armée
pendant la dernière campagne, ne prendrait aucune part aux hostilités,
en sorte, qu'en même temps que cela nous ôtait des moyens, les ennemis
pouvaient en réunir autant et plus contre nous.
Le temps était court; les insurrections commençaient en Westphalie et
dans le pays de Berg; les événements approchaient, lorsque l'empereur
partit pour aller se mettre à la tête de l'armée. Il avait donné le
commandement d'un corps au maréchal Marmont, et avait fait venir de
Leybach en Illyrie le général Bertrand avec le reste des troupes
françaises qui étaient dans son gouvernement: elles traversèrent par le
Tyrol, la Bavière, et se formèrent en corps d'armée à Augsbourg, d'où
elles se mirent en mouvement pour le pays de Bamberg et les bords de la
Saale.
Notre armée s'était successivement retirée jusque dans la Thuringe.
L'empereur la rejoignit et lui eut bientôt rendu sa première audace.
Il passa quelques jours à réunir ses différends corps d'armée, et
observer les projets des ennemis. Il eut bientôt jugé les généraux qu'il
avait en tête.
Il était de beaucoup inférieur en nombre; ses troupes étaient médiocres;
mais son génie compensait la supériorité du nombre: le succès n'était
pas douteux.
Il trouva son armée dans la position suivante:
Le vice-roi, qui commandait les débris de l'armée de la campagne
précédente, avait repassé l'Elbe à Magdebourg, et était venu se placer à
Mersbourg. Il avait éprouvé une perte assez considérable à Halle où il
repassa sur la rive gauche de la Saale. Il avait avec lui le maréchal
Macdonald et le maréchal Victor. Les troupes qui venaient de France
arrivaient par Weimar, et passaient la Saale sur le pont de Kësen près
de Naumbourg.
Celles qui venaient d'Italie arrivaient par la vallée du Mein, Cronach,
Schleist, Nauma et Géra.
L'empereur n'avait pas dix escadrons de cavalerie; les ennemis en
comptaient plus de six cents. En revanche, nous avions une artillerie
formidable.
L'empereur commença son mouvement dès qu'il apprit que l'armée russe
venait au-devant de lui. Il prit sa route par Leipzig, en faisant
marcher le vice-roi de Maesbourg à Marck Ranstadt, pendant qu'il suivait
lui-même le grand chemin de Weissenfels Leipzig à Lutzen.
Il faut observer que la manoeuvre de l'empereur avait pour but de
s'approcher des places de l'Elbe où il avait des ponts et des garnisons:
c'était Torgau, Wittemberg et Magdebourg.
Le 2 mai, toute l'armée était en marche entre Weissenfels et Leipzig; sa
tête avait déjà dépassé Lutzen, lorsqu'elle fut attaquée à Kaya, sur la
route de Lutzen à Pégan où avaient passé les deux armées russe et
prussienne, qui marchaient pour intercepter notre ligne de
communication, lorsqu'elles attaquèrent le maréchal Ney, qui se trouvait
posté à Kaya.
L'empereur forma sur-le-champ son armée en bataille dans l'ordre
suivant: le vice-roi à la gauche, appuyant à Marck Ranstadt, avait le
maréchal Macdonald avec lui. À la droite du prince, était le général
Lauriston qui commandait un corps d'armée; en revenant vers la droite,
se trouvaient le maréchal Marmont, puis le général Bertrand; le maréchal
Mortier était en réserve avec l'infanterie de la jeune garde; le
maréchal Oudinot n'était pas encore arrivé de France avec les troupes
qu'il en amenait, enfin le maréchal Ney était à Kaya. L'armée avait le
chemin de Weissenfels à Leipzig à dos, et le champ de bataille était
traversé diagonalement par un gros ruisseau, appelé dans le pays le
Flossgraben.
La clef de la position était le village de Kaya, qu'occupait le maréchal
Ney, par lequel passe le chemin qui vient de Pegau à Lutzen. Si les
ennemis eussent réussi à l'enlever, ils seraient venus à Lutzen, et
auraient ainsi coupé l'armée française en deux parties, qui n'auraient
pu se réunir que par l'autre rive de la Saale. Aussi fit-on de grands
efforts pour conserver le poste qui fut pris et repris plusieurs fois
dans la journée.
L'affaire avait commencé à onze heures du matin, le 2 mai 1813; à quatre
heures du soir le maréchal Ney fut forcé au village de Kaya. L'empereur
s'y porta lui-même, au milieu d'une grêle de mousqueterie; les troupes
n'étaient point en déroute, mais elles avaient affaire à trop forte
partie. Il les rallia, il se plaça à la droite du corps du maréchal Ney,
d'où il découvrit les colonnes d'infanterie ennemie, dont la terre était
noire. Elles marchaient de Pegau sur le chemin de Kaya, que les ennemis
occupaient déjà, et par où ils allaient déboucher sur Lutzen; ce
mouvement décidait de la victoire ou de la perte de la bataille:
l'empereur ordonna à son aide-de-camp, le général d'artillerie Drouot,
de réunir au plus vite soixante pièces de canon de la réserve, d'en
prendre le commandement et de se porter le plus près possible des
colonnes ennemies, de manière à les battre en écharpe par leur gauche
[5]. Cette disposition fut exécutée à la lettre, et fit un tel ravage
dans les colonnes ennemies, pendant une heure, qu'elles ne purent pas
résister à l'attaque vigoureuse que l'empereur fit renouveler sur Kaya,
par le corps du maréchal Mortier qu'il avait fait avancer de la réserve:
le village fut emporté, et décida de la retraite des deux armées russe
et prussienne, qui repassèrent l'Esler à Pégau et à Zwickau.
[5: Le cours du Flossgraben offrait une position avantageuse.]
Si l'empereur avait eu vingt mille hommes de cavalerie pour les faire
donner vigoureusement après la canonnade de ces soixante pièces de
canon, il n'y a nul doute qu'il aurait obtenu des succès qui eussent
décidé de toute la campagne; mais il n'en avait pas, il fut obligé de
suivre les armées ennemies en colonnes serrées.
Il était trop faible pour détacher aucun corps de son armée, sans quoi
il aurait fait marcher droit à Berlin; il fut donc obligé de subordonner
ses projets à ce que les ennemis pouvaient eux-mêmes entreprendre s'ils
avaient autant d'infanterie et d'artillerie que lui et de plus toute
leur immense cavalerie.
L'empereur fit à Lutzen, c'est-à-dire un jour auparavant, une perte qui
lui fut très sensible; celle du maréchal Bessières qui fut tué d'un coup
de canon à Posarna entre Weissenfels et Lutzen. Cette mort d'un aussi
ancien et aussi fidèle serviteur fut un vide pour l'âme de l'empereur
qui l'aimait; la fortune lui enlevait ses amis, comme si elle avait
voulu l'avertir des coups qu'elle lui préparait.
Le soir de la bataille de Lutzen on fit rester l'armée dans sa formation
de colonnes serrées: tant on avait peur de la cavalerie ennemie qui en
effet tenta plusieurs charges à travers l'obscurité, mais elle fut si
bien accueillie qu'elle ne jugea pas à propos de réitérer ses attaques.
La nuit était profondément obscure, l'on n'y voyait point à dix pas, et
il y avait si peu d'hommes à cheval dans l'armée, que les carrés
d'infanterie avaient ordre de faire feu sur tout ce qui paraîtrait à
cheval; tant on était persuadé que ce ne pouvait être que des ennemis.
Après cet événement, l'empereur renvoya de nouveau son aide-de-camp le
général Flahaut près du roi de Saxe pour lui en faire part. Lorsque ce
prince avait évacué Dresde, il s'était retiré à Prague et sur les
instances de la cour de Vienne, il avait résolu de se retirer en
Autriche, peut-être même à Vienne. L'empereur lui avait envoyé un de ses
aides-de-camp avant la campagne, pour le prévenir de ce qu'il allait
faire et l'engager à rester en Bohême, et y attendre les événements; cet
aide-de-camp de l'empereur avait joint le roi de Saxe à Lintz en
Autriche, et ce qu'il lui dit le détermina à revenir à Prague, où M. de
Flahaut le retrouva.
La bataille de Lutzen nous fit un bien incalculable; elle nous préserva
de nouvelles défections en Allemagne [6], et par là nous rendit une
confiance que l'on n'avait plus dans l'avenir. On chanta des _Te Deum_
partout; l'impératrice en fit chanter un à Notre-Dame, où elle se rendit
en grand cortège. Elle était accompagnée de sa cour et des troupes de la
garde; elle fut accueillie du public avec un enthousiasme qui tenait du
délire, et lorsqu'elle entra dans Notre-Dame, les applaudissements
fendaient la voûte de ce majestueux édifice.
[6: S. M. l'impératrice elle-même en témoignait une grande joie, parce
que, disait-elle, cela retiendrait ses compatriotes, qu'elle soupçonnait
d'être ébranlés.]
On revient vite d'une grande extrémité en France! tout le monde se
regardait comme perdu avant la bataille de Lutzen, et immédiatement
après l'on crut à la paix, du moins on avait l'espérance qu'elle
suivrait de près un aussi glorieux événement. Cette consolation donna du
courage; de tous côtés on n'admirait plus que l'habileté avec laquelle
l'empereur s'était relevé d'un péril aussi imminent, en sorte que
l'attachement qu'on lui vouait depuis si longtemps n'avait rien perdu de
sa force ni de sa sincérité.
C'est ici le cas d'observer que si les Autrichiens, au lieu de
tergiverser, nous eussent aidé du contingent qu'ils nous devaient,
d'après nos traités avec eux, et qu'ils avaient exactement observés
pendant notre prospérité, la paix se serait fait immédiatement après la
bataille de Lutzen; car les alliés n'eussent pas couru les chances d'une
nouvelle campagne, ou s'ils l'eussent faits, la cavalerie autrichienne
nous aurait donné les moyens de profiter de la victoire; mais ils
n'eussent eu garde de s'aventurer ainsi: s'ils n'eussent pas connu les
dispositions de l'Autriche, ils n'eussent pas passé l'Elbe, peut-être
même fussent-ils restés de l'autre côté de la Vistule. Ils recueillirent
le fruit de la conduite qu'ils avaient eux-mêmes tenue en 1809, en ne
prenant aucune part à la campagne; on appelle cela de la politique: il
n'y avait pas un monarque qui aurait osé la mettre en pratique au
quinzième siècle, il en aurait rougi; et il fallait arriver au
dix-huitième siècle pour en voir l'exemple souvent réitéré, et
perfectionné comme toutes les connaissances qui distingueront le siècle.
Il eût été plus noble à l'Autriche de refuser de marcher en Russie; elle
savait où on la menait, et pourquoi on l'y conduisait; certainement si
elle avait refusé de coopérer à cette entreprise; on ne l'y aurait pas
obligée.--Son refus eût été noble, et eût peut-être fait abandonner
l'entreprise.
Après la bataille de Lutzen, l'empereur fit marcher son armée sur
Dresde, où se retirait l'armée combinée russe et prussienne. Lorsque son
mouvement rétrograde fut bien prononcé, et qu'il devint évident qu'elle
n'accepterait point la bataille en avant de l'Elbe, l'empereur commença
à manoeuvrer pour approcher de ce fleuve sur plusieurs points. Le
maréchal Ney alla le passer à Wittenberg; après quoi il vint, par sa
droite, se placer à une marche en avant de Torgau. Il fut remplacé en
avant de Wittenberg par le maréchal Victor.
Le général Lauriston passa l'Elbe à Torgau. Il y avait dans cette place
une garnison saxonne, commandée par le général Thielmann, de la même
nation. Tout dévoué aux nouvelles doctrines qui couraient l'Allemagne,
cet officier refusa de livrer la forteresse aux alliés, mais courut, de
sa personne, se ranger sous leurs drapeaux, dès qu'il vit que son
souverain l'ouvrait aux Français.
L'empereur, avec le reste de l'armée, marcha sur Dresde, où il arriva le
9 ou le 10 de mai. Il avait été rejoint par le maréchal Soult, qu'il
avait rappelé d'Espagne depuis que l'armée d'Andalousie avait été
dissoute après sa réunion avec les troupes que commandait le roi Joseph.
Le pont de Dresde avait été coupé par nous dans la retraite de Varsovie
sur l'Elbe en venant de Russie; les ennemis l'avaient rétabli pour
passer le fleuve, et l'avaient ensuite rompu en se retirant. L'empereur
le fit à son tour réparer pour y faire passer son armée. Il resta à
Dresde une dizaine de jours, tant pour observer les ennemis que pour
manoeuvrer et attendre les troupes qui étaient en marche pour le
joindre. Le roi de Saxe revint de Prague, et entra dans sa capitale le
12 ou le 13 juin. Celui-là du moins nous resta fidèle dans la mauvaise
comme dans la bonne fortune.
L'empereur fit porter l'armée vers les frontières de Silésie. La gauche,
composée des corps du maréchal Ney et du général Lauriston, passa par
Dobrilugk et Hoyersverda, pendant que ce qui avait passé à Dresde se
portait sur Bischofsverda. Cette partie de l'armée était composée des
corps du maréchal Oudinot, qui avait rejoint l'armée, du maréchal
Marmont, du général Bertrand, de Macdonald, de la garde à pied et à
cheval, des Saxons, et de la cavalerie venue d'Espagne et de France. Le
vice-roi avait été envoyé de Dresde en Italie, où il devenait
indispensable de se mettre en mesure contre les mauvaises dispositions
qu'annonçait l'Autriche.