CHAPITRE X.

L'empereur quitte Paris.--Position de l'armée.--Manoeuvres de

l'empereur.--Bataille de Lutzen.--Mort de Bessières.--Réflexions sur la

conduite de l'Autriche.--Le général Thielmann.

L'Autriche ne s'était point encore déclarée contre nous, mais elle avait

fait connaître que le contingent qu'elle avait eu dans notre armée

pendant la dernière campagne, ne prendrait aucune part aux hostilités,

en sorte, qu'en même temps que cela nous ôtait des moyens, les ennemis

pouvaient en réunir autant et plus contre nous.

Le temps était court; les insurrections commençaient en Westphalie et

dans le pays de Berg; les événements approchaient, lorsque l'empereur

partit pour aller se mettre à la tête de l'armée. Il avait donné le

commandement d'un corps au maréchal Marmont, et avait fait venir de

Leybach en Illyrie le général Bertrand avec le reste des troupes

françaises qui étaient dans son gouvernement: elles traversèrent par le

Tyrol, la Bavière, et se formèrent en corps d'armée à Augsbourg, d'où

elles se mirent en mouvement pour le pays de Bamberg et les bords de la

Saale.

Notre armée s'était successivement retirée jusque dans la Thuringe.

L'empereur la rejoignit et lui eut bientôt rendu sa première audace.

Il passa quelques jours à réunir ses différends corps d'armée, et

observer les projets des ennemis. Il eut bientôt jugé les généraux qu'il

avait en tête.

Il était de beaucoup inférieur en nombre; ses troupes étaient médiocres;

mais son génie compensait la supériorité du nombre: le succès n'était

pas douteux.

Il trouva son armée dans la position suivante:

Le vice-roi, qui commandait les débris de l'armée de la campagne

précédente, avait repassé l'Elbe à Magdebourg, et était venu se placer à

Mersbourg. Il avait éprouvé une perte assez considérable à Halle où il

repassa sur la rive gauche de la Saale. Il avait avec lui le maréchal

Macdonald et le maréchal Victor. Les troupes qui venaient de France

arrivaient par Weimar, et passaient la Saale sur le pont de Kësen près

de Naumbourg.

Celles qui venaient d'Italie arrivaient par la vallée du Mein, Cronach,

Schleist, Nauma et Géra.

L'empereur n'avait pas dix escadrons de cavalerie; les ennemis en

comptaient plus de six cents. En revanche, nous avions une artillerie

formidable.

L'empereur commença son mouvement dès qu'il apprit que l'armée russe

venait au-devant de lui. Il prit sa route par Leipzig, en faisant

marcher le vice-roi de Maesbourg à Marck Ranstadt, pendant qu'il suivait

lui-même le grand chemin de Weissenfels Leipzig à Lutzen.

Il faut observer que la manoeuvre de l'empereur avait pour but de

s'approcher des places de l'Elbe où il avait des ponts et des garnisons:

c'était Torgau, Wittemberg et Magdebourg.

Le 2 mai, toute l'armée était en marche entre Weissenfels et Leipzig; sa

tête avait déjà dépassé Lutzen, lorsqu'elle fut attaquée à Kaya, sur la

route de Lutzen à Pégan où avaient passé les deux armées russe et

prussienne, qui marchaient pour intercepter notre ligne de

communication, lorsqu'elles attaquèrent le maréchal Ney, qui se trouvait

posté à Kaya.

L'empereur forma sur-le-champ son armée en bataille dans l'ordre

suivant: le vice-roi à la gauche, appuyant à Marck Ranstadt, avait le

maréchal Macdonald avec lui. À la droite du prince, était le général

Lauriston qui commandait un corps d'armée; en revenant vers la droite,

se trouvaient le maréchal Marmont, puis le général Bertrand; le maréchal

Mortier était en réserve avec l'infanterie de la jeune garde; le

maréchal Oudinot n'était pas encore arrivé de France avec les troupes

qu'il en amenait, enfin le maréchal Ney était à Kaya. L'armée avait le

chemin de Weissenfels à Leipzig à dos, et le champ de bataille était

traversé diagonalement par un gros ruisseau, appelé dans le pays le

Flossgraben.

La clef de la position était le village de Kaya, qu'occupait le maréchal

Ney, par lequel passe le chemin qui vient de Pegau à Lutzen. Si les

ennemis eussent réussi à l'enlever, ils seraient venus à Lutzen, et

auraient ainsi coupé l'armée française en deux parties, qui n'auraient

pu se réunir que par l'autre rive de la Saale. Aussi fit-on de grands

efforts pour conserver le poste qui fut pris et repris plusieurs fois

dans la journée.

L'affaire avait commencé à onze heures du matin, le 2 mai 1813; à quatre

heures du soir le maréchal Ney fut forcé au village de Kaya. L'empereur

s'y porta lui-même, au milieu d'une grêle de mousqueterie; les troupes

n'étaient point en déroute, mais elles avaient affaire à trop forte

partie. Il les rallia, il se plaça à la droite du corps du maréchal Ney,

d'où il découvrit les colonnes d'infanterie ennemie, dont la terre était

noire. Elles marchaient de Pegau sur le chemin de Kaya, que les ennemis

occupaient déjà, et par où ils allaient déboucher sur Lutzen; ce

mouvement décidait de la victoire ou de la perte de la bataille:

l'empereur ordonna à son aide-de-camp, le général d'artillerie Drouot,

de réunir au plus vite soixante pièces de canon de la réserve, d'en

prendre le commandement et de se porter le plus près possible des

colonnes ennemies, de manière à les battre en écharpe par leur gauche

[5]. Cette disposition fut exécutée à la lettre, et fit un tel ravage

dans les colonnes ennemies, pendant une heure, qu'elles ne purent pas

résister à l'attaque vigoureuse que l'empereur fit renouveler sur Kaya,

par le corps du maréchal Mortier qu'il avait fait avancer de la réserve:

le village fut emporté, et décida de la retraite des deux armées russe

et prussienne, qui repassèrent l'Esler à Pégau et à Zwickau.

[5: Le cours du Flossgraben offrait une position avantageuse.]

Si l'empereur avait eu vingt mille hommes de cavalerie pour les faire

donner vigoureusement après la canonnade de ces soixante pièces de

canon, il n'y a nul doute qu'il aurait obtenu des succès qui eussent

décidé de toute la campagne; mais il n'en avait pas, il fut obligé de

suivre les armées ennemies en colonnes serrées.

Il était trop faible pour détacher aucun corps de son armée, sans quoi

il aurait fait marcher droit à Berlin; il fut donc obligé de subordonner

ses projets à ce que les ennemis pouvaient eux-mêmes entreprendre s'ils

avaient autant d'infanterie et d'artillerie que lui et de plus toute

leur immense cavalerie.

L'empereur fit à Lutzen, c'est-à-dire un jour auparavant, une perte qui

lui fut très sensible; celle du maréchal Bessières qui fut tué d'un coup

de canon à Posarna entre Weissenfels et Lutzen. Cette mort d'un aussi

ancien et aussi fidèle serviteur fut un vide pour l'âme de l'empereur

qui l'aimait; la fortune lui enlevait ses amis, comme si elle avait

voulu l'avertir des coups qu'elle lui préparait.

Le soir de la bataille de Lutzen on fit rester l'armée dans sa formation

de colonnes serrées: tant on avait peur de la cavalerie ennemie qui en

effet tenta plusieurs charges à travers l'obscurité, mais elle fut si

bien accueillie qu'elle ne jugea pas à propos de réitérer ses attaques.

La nuit était profondément obscure, l'on n'y voyait point à dix pas, et

il y avait si peu d'hommes à cheval dans l'armée, que les carrés

d'infanterie avaient ordre de faire feu sur tout ce qui paraîtrait à

cheval; tant on était persuadé que ce ne pouvait être que des ennemis.

Après cet événement, l'empereur renvoya de nouveau son aide-de-camp le

général Flahaut près du roi de Saxe pour lui en faire part. Lorsque ce

prince avait évacué Dresde, il s'était retiré à Prague et sur les

instances de la cour de Vienne, il avait résolu de se retirer en

Autriche, peut-être même à Vienne. L'empereur lui avait envoyé un de ses

aides-de-camp avant la campagne, pour le prévenir de ce qu'il allait

faire et l'engager à rester en Bohême, et y attendre les événements; cet

aide-de-camp de l'empereur avait joint le roi de Saxe à Lintz en

Autriche, et ce qu'il lui dit le détermina à revenir à Prague, où M. de

Flahaut le retrouva.

La bataille de Lutzen nous fit un bien incalculable; elle nous préserva

de nouvelles défections en Allemagne [6], et par là nous rendit une

confiance que l'on n'avait plus dans l'avenir. On chanta des _Te Deum_

partout; l'impératrice en fit chanter un à Notre-Dame, où elle se rendit

en grand cortège. Elle était accompagnée de sa cour et des troupes de la

garde; elle fut accueillie du public avec un enthousiasme qui tenait du

délire, et lorsqu'elle entra dans Notre-Dame, les applaudissements

fendaient la voûte de ce majestueux édifice.

[6: S. M. l'impératrice elle-même en témoignait une grande joie, parce

que, disait-elle, cela retiendrait ses compatriotes, qu'elle soupçonnait

d'être ébranlés.]

On revient vite d'une grande extrémité en France! tout le monde se

regardait comme perdu avant la bataille de Lutzen, et immédiatement

après l'on crut à la paix, du moins on avait l'espérance qu'elle

suivrait de près un aussi glorieux événement. Cette consolation donna du

courage; de tous côtés on n'admirait plus que l'habileté avec laquelle

l'empereur s'était relevé d'un péril aussi imminent, en sorte que

l'attachement qu'on lui vouait depuis si longtemps n'avait rien perdu de

sa force ni de sa sincérité.

C'est ici le cas d'observer que si les Autrichiens, au lieu de

tergiverser, nous eussent aidé du contingent qu'ils nous devaient,

d'après nos traités avec eux, et qu'ils avaient exactement observés

pendant notre prospérité, la paix se serait fait immédiatement après la

bataille de Lutzen; car les alliés n'eussent pas couru les chances d'une

nouvelle campagne, ou s'ils l'eussent faits, la cavalerie autrichienne

nous aurait donné les moyens de profiter de la victoire; mais ils

n'eussent eu garde de s'aventurer ainsi: s'ils n'eussent pas connu les

dispositions de l'Autriche, ils n'eussent pas passé l'Elbe, peut-être

même fussent-ils restés de l'autre côté de la Vistule. Ils recueillirent

le fruit de la conduite qu'ils avaient eux-mêmes tenue en 1809, en ne

prenant aucune part à la campagne; on appelle cela de la politique: il

n'y avait pas un monarque qui aurait osé la mettre en pratique au

quinzième siècle, il en aurait rougi; et il fallait arriver au

dix-huitième siècle pour en voir l'exemple souvent réitéré, et

perfectionné comme toutes les connaissances qui distingueront le siècle.

Il eût été plus noble à l'Autriche de refuser de marcher en Russie; elle

savait où on la menait, et pourquoi on l'y conduisait; certainement si

elle avait refusé de coopérer à cette entreprise; on ne l'y aurait pas

obligée.--Son refus eût été noble, et eût peut-être fait abandonner

l'entreprise.

Après la bataille de Lutzen, l'empereur fit marcher son armée sur

Dresde, où se retirait l'armée combinée russe et prussienne. Lorsque son

mouvement rétrograde fut bien prononcé, et qu'il devint évident qu'elle

n'accepterait point la bataille en avant de l'Elbe, l'empereur commença

à manoeuvrer pour approcher de ce fleuve sur plusieurs points. Le

maréchal Ney alla le passer à Wittenberg; après quoi il vint, par sa

droite, se placer à une marche en avant de Torgau. Il fut remplacé en

avant de Wittenberg par le maréchal Victor.

Le général Lauriston passa l'Elbe à Torgau. Il y avait dans cette place

une garnison saxonne, commandée par le général Thielmann, de la même

nation. Tout dévoué aux nouvelles doctrines qui couraient l'Allemagne,

cet officier refusa de livrer la forteresse aux alliés, mais courut, de

sa personne, se ranger sous leurs drapeaux, dès qu'il vit que son

souverain l'ouvrait aux Français.

L'empereur, avec le reste de l'armée, marcha sur Dresde, où il arriva le

9 ou le 10 de mai. Il avait été rejoint par le maréchal Soult, qu'il

avait rappelé d'Espagne depuis que l'armée d'Andalousie avait été

dissoute après sa réunion avec les troupes que commandait le roi Joseph.

Le pont de Dresde avait été coupé par nous dans la retraite de Varsovie

sur l'Elbe en venant de Russie; les ennemis l'avaient rétabli pour

passer le fleuve, et l'avaient ensuite rompu en se retirant. L'empereur

le fit à son tour réparer pour y faire passer son armée. Il resta à

Dresde une dizaine de jours, tant pour observer les ennemis que pour

manoeuvrer et attendre les troupes qui étaient en marche pour le

joindre. Le roi de Saxe revint de Prague, et entra dans sa capitale le

12 ou le 13 juin. Celui-là du moins nous resta fidèle dans la mauvaise

comme dans la bonne fortune.

L'empereur fit porter l'armée vers les frontières de Silésie. La gauche,

composée des corps du maréchal Ney et du général Lauriston, passa par

Dobrilugk et Hoyersverda, pendant que ce qui avait passé à Dresde se

portait sur Bischofsverda. Cette partie de l'armée était composée des

corps du maréchal Oudinot, qui avait rejoint l'armée, du maréchal

Marmont, du général Bertrand, de Macdonald, de la garde à pied et à

cheval, des Saxons, et de la cavalerie venue d'Espagne et de France. Le

vice-roi avait été envoyé de Dresde en Italie, où il devenait

indispensable de se mettre en mesure contre les mauvaises dispositions

qu'annonçait l'Autriche.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 45 / 79 题