CHAPITRE IX.

L'affaire de la capitulation de Baylen devant un conseil de

guerre.--Comment elle finit.--Vengeance que je tire du ministre de la

guerre.--Quelques indices de troubles dans la Vendée.--Grand zèle du duc

de Feltre.--La montagne accouche d'une souris.

C'est vers cette époque que l'empereur fit mettre en jugement l'affaire

du général Dupont (pour sa capitulation de Baylen), parce qu'il y avait

plusieurs généraux qui y étaient impliqués, et qu'il les aurait employés

si une fois ils avaient été hors de cette situation. D'ailleurs,

l'information de toute cette longue affaire était faite depuis

longtemps, et en tardant autant à la juger, on avait l'air de vouloir

agir despotiquement, en refusant aux prévenus de les mettre en présence

de la justice. Leur caractère ne les rendait justiciables que d'une

haute cour nationale, et avant de former ce tribunal, l'empereur voulut

savoir si les prévenus étaient véritablement coupables; il ne voulut pas

émettre d'opinion qui eût servi de règle à ce que chacun aurait eu à

dire. En conséquence il renvoya l'affaire devant le conseil-d'état pour

y être examinée, et entendre les prévenus dans leurs moyens de défense.

Il fit adjoindre (pour ce cas seulement), au conseil-d'état, tous les

maréchaux d'empire, qui se trouvaient à Paris. Cette cause excita

l'attention publique; les faits étaient clairs et positifs, et, malgré

que des relations de société eussent rendu de grands services au général

Dupont, en faisant supprimer, dans le dossier du procès-verbal,

plusieurs pièces qui pouvaient être à sa charge; les conséquences de

l'événement de Baylen avaient été si fatales, qu'il était difficile que

le ressentiment n'en fût pas vif; et il n'y a nul doute que si le

conseil-d'état avait émis l'opinion qui résultait de l'exposé des faits

eux-mêmes, les prévenus eussent été déclarés coupables, et conséquemment

exposés à toute la sévérité d'un jugement qui eût été un grand exemple.

Puisque le conseil-d'état ne prononça pas nettement la culpabilité, ce

ne pouvait être que parce qu'il avait reconnu l'impossibilité d'épargner

des hommes qui avaient été les camarades de plusieurs de ses membres; et

s'il les renvoya à la clémence de l'empereur, c'est qu'il était assuré

de son indulgence: autrement c'eût été l'équivalent d'une condamnation.

Effectivement l'empereur n'en envoya aucun devant les tribunaux; il se

contenta de faire enfermer le général Dupont, et de lui ôter les

honneurs qu'il avait obtenus par d'anciens services; il renvoya du

service militaire les généraux qui avaient participé à cette

capitulation de Baylen, regrettant toutefois le général Vedel, pour le

courage duquel il avait une estime particulière, et qu'il avait le

projet d'employer à la suite de ce procès. Ce ne fut que pour être

impartial qu'il le sacrifia.

Ainsi finit cette honteuse affaire de Baylen. Il faudrait être bien

impudent calomniateur pour trouver tyrannique la conduite de l'empereur

envers des généraux qui, hormis Vedel, avaient manqué aussi

essentiellement. On pourrait, à plus juste titre, lui reprocher une

bonté, qu'il a souvent poussée jusqu'à la faiblesse; il a toujours

pardonné: c'était un besoin de son coeur que d'être généreux; je suis

convaincu qu'il n'aurait jamais fait mourir un de ses ennemis. Et le

vit-on jamais faire de la fortune de ses armes l'usage que ses ennemis

ont fait de la leur contre lui? Je dois compte ici d'une anecdote qui

concerne M. de Feltre.

L'enlèvement des papiers du cabinet du général Dupont, avait porté à ma

connaissance plusieurs lettres du général Clarck (duc de Feltre) au

général Dupont. Elles étaient toutes d'une date fort ancienne et

d'Italie: en les examinant je vis qu'elles étaient des rapports que le

général Clarck adressait au général Dupont sur le général Bonaparte,

après que celui-ci se fut expliqué avec lui sur la nature de la mission

dont il était chargé en Italie.

On se rappelle que Dupont était alors chef du dépôt de la guerre, sous

le directeur Carnot, et que Clarck était sous le général Dupont, qui lui

avait fait donner une commission (qui n'était elle-même qu'un masque),

pour aller résider au quartier-général de l'armée d'Italie, et rendre

compte des démarches et des projets ultérieurs du général Bonaparte,

dans le cas sans doute où il aurait aspiré au suprême pouvoir. C'était

pendant ce séjour qu'il avait écrit les lettres dont je parle. Il était

encore observateur du directoire, près du général Bonaparte, lorsque le

18 fructidor renversa la faction du directoire, à laquelle il était

attaché, et lui fit perdre sa faveur avec son emploi. Ce fut cependant

ce général Bonaparte qu'il espionnait, même après que celui-ci eut eu

avec lui une explication sur la nature de sa mission, qui l'accueillit,

vint à son secours et le couvrit de sa puissance, lorsqu'il n'avait qu'à

retirer la main qui lui servait d'appui pour le perdre.

J'étais le maître de ces lettres, qui déshonoraient le caractère que M.

le duc de Feltre affectait de vouloir prendre exclusivement sur tout ce

qui faisait profession d'être attaché à l'empereur.

Je pouvais les communiquer, et lui nuire capitalement: non-seulement je

n'en ai point parlé, mais je les lui ai fait rendre. Je ne voulus ni

avoir l'air d'être dominé par des ressentiments, ni altérer la confiance

que l'empereur paraissait mettre dans un ministre qui lui était utile,

et qui professait tout haut un dévouement exclusif à sa personne.

Il le témoigna dans une autre occasion qui se présenta avant le départ

de l'empereur pour l'armée, et toujours en cherchant à prouver que sans

lui la tranquillité intérieure serait troublée, qu'il n'y avait que son

zèle pour le service de l'empereur dans lequel on pourrait avoir

confiance. Les demandes successives d'hommes qui avaient été répétées en

aussi peu de temps, avaient produit un très mauvais effet dans les

campagnes; celles de l'Ouest ne se soulevèrent pas, mais il y eut de

nouveau du brigandage, c'est-à-dire qu'une bande d'une quinzaine de

mauvais sujets se mit à courir les chemins, tirant sur la gendarmerie et

dépouillant tout ce qui possédait quelque chose. Ces misérables ayant

besoin d'exciter en leur faveur une partie de la population, afin d'en

être protégés, et d'en recevoir des informations sans lesquelles ils ne

pouvaient pas se soutenir, ni éviter les poursuites dont ils étaient

l'objet, imaginèrent de se dire royalistes, et envoyés par le roi pour

organiser une armée dans la Vendée.

Ils défendirent aux jeunes gens, appelés par la conscription, de

marcher, sons peine de voir les maisons de leurs parents brûlées, et

eux-mêmes fusillés si l'on parvenait à les prendre.

L'apparition subite de cette petite bande fut un coup de tocsin pour

toutes les branches de l'administration. On la signala de tous côtés,

mais en même temps l'on était complètement rassuré sur l'état de

tranquillité, que les campagnes étaient décidées à faire respecter. Il

n'y eut que le ministre de la guerre qui cria tolle jusques sur les

toits, disant que si on n'y prenait pas garde, les Bourbons viendraient

à Paris pendant que l'empereur irait faire la campagne; il ne craignit

pas de citer ce qu'un général qui commandait dans l'Ouest, lui avait

mandé, qu'un gentilhomme du pays avait parcouru la contrée à cheval en

cocarde blanche, cherchant, à enrôler, etc. Le bon sens suffisait pour

apercevoir le ridicule de ce rapport, d'un homme qui court la campagne

en cocarde blanche dans un temps où celui qui l'aurait portée n'aurait

pu faire quatre pas sans être mis en pièces.

L'empereur sans accorder beaucoup de confiance à cet avis, ne le méprisa

pas: il m'ordonna d'approfondir la vérité. J'appris que ce prétendu

gentilhomme était un fermier habitant sur la route d'Alençon au Mans;

c'était un ancien officier de la révolution, acquéreur des domaines

nationaux. L'empereur leva les épaules de pitié, en voyant avec quelle

crédulité on venait lui faire des rapports, qui ne tendaient à rien

moins qu'à lui faire prendre des mesures de sévérité envers des citoyens

paisibles, qui redoutaient plus qu'ils ne désiraient le retour des

divisions intestines; car enfin la conséquence de la délation du

ministre de la guerre aurait été l'arrestation de la presque totalité de

l'ancienne noblesse du Maine, de l'Anjou et du Perche.

Si cette mesure ne fut pas prise, c'est que toutes les fois que

l'empereur était exactement informé, il avait toujours la meilleure

idée, et il était naturellement porté à l'indulgence. Que voulait donc

le duc de Feltre, si lui-même n'était pas dupe du faux zèle de son

informateur? rien sans doute que de manifester le sien à l'empereur en

lui prouvant que, malgré l'excès de sa besogne, il portait ses regards

sur tout ce qui intéressait personnellement l'empereur; et que, sans sa

prodigieuse surveillance, l'empire serait à chaque moment bouleversé.

Pendant que le ministre de la guerre faisait ainsi des histoires, je

menais vivement la poursuite de cette bande, qui avait paru et commis

des assassinats dans le département de la Sarthe. On lui prit plusieurs

individus, et on amena le reste à la soumission, sous condition qu'ils

quitteraient le département. Ils y consentirent, et vinrent se rendre à

la préfecture du Mans, d'où ils furent conduits dans le département de

l'Yonne, et distribués dans des communes où ils se livrèrent au travail

de la campagne avec assiduité. Cette petite pacification prouva que

j'avais deviné juste, et que ces prétendus royalistes n'étaient autre

chose que des déserteurs qui fuyaient la poursuite de la gendarmerie,

contre laquelle ils se défendaient à coups de fusil.

La gendarmerie de ces contrées était excellente, et elle était commandée

par le colonel Henry, qui était un homme brave et juste tel qu'on

rencontre rarement. Il était propre à exécuter habilement tout ce qui

était droit et honnête. On lui dut beaucoup de bien, que son caractère

conciliant lui donnait le moyen de faire. Avant de partir pour l'armée,

l'empereur avait appris l'évacuation de Hambourg, par le général Carra

Saint-Cyr, le même qui fut malheureux à Wagram. Cet événement lui donna

beaucoup d'humeur parce qu'il fut suivi d'une irruption des troupes

légères ennemis qui vinrent jusque sur le Weser et l'Esler, qui les

passèrent sur plusieurs points. Il envoya le maréchal Davout commander

les troupes qui devaient reprendre Hambourg, et appela à l'armée le

général Lauriston, qu'il avait primitivement envoyé à Hambourg, puis à

Magdebourg. Les grandes armées russe et prussienne avaient passé l'Elbe

à Dresde et s'avançaient vers Leipzig.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 44 / 79 题