Quelques mots sur les affaires d'Espagne.--Visite de l'empereur au
pape.--La culotte du pape.--Générosité de l'empereur avec ses
maréchaux.--M. de Narbonne nommé à l'ambassade de
Vienne.--Gardes-d'honneur.--Motifs de cette institution.--Insurrection
d'un de ces régiments à Tours.--Le colonel de Ségur.--M. de
Nétumière.--L'impératrice est nommée régente.--Confiance de l'empereur
dans M. de Menneval.--Vive apostrophe du ministre de la guerre.
L'hiver se passa en armements de toutes parts; on espérait quelque chose
des négociations de l'Autriche, mais pendant qu'elles marchaient, les
événements avançaient aussi.
L'empereur était encore à Paris, travaillant jour et nuit à tout ce qui
pouvait augmenter ses moyens pour la campagne suivante. Avant d'en
parler, je dois dire ce qui était arrivé en Espagne depuis la bataille
des Aropiles.
Le maréchal Soult avait rejoint, dans le royaume de Valence, l'armée
sous les ordres du maréchal Suchet, à laquelle se trouvait le roi
d'Espagne. Ils marchèrent tous deux sous les ordres du roi, d'abord par
Madrid, puis par le Guadarrama et Arevalo jusqu'à Salamanque, où ils
avaient atteint l'armée anglaise qui s'était retirée de Burgos au bruit
de la marche de ces deux armées. On dit que le soir du jour même de leur
arrivée, elles pouvaient attaquer l'armée anglaise avec succès, et
qu'elles ne voulurent le faire que le lendemain, mais que l'on trouva
l'armée ennemie partie.
On raisonne toujours des événements après qu'ils sont arrivés. Il semble
cependant que l'on ne peut adresser de grands reproches à des généraux
qui ont eu la prudence de ne pas vouloir engager une action sérieuse à
la fin du jour, et éviter un désordre dont ils n'auraient pas été les
maîtres pendant la nuit.
Quoique l'empereur fut revenu fort tard de Russie, il fit encore un
voyage à Fontainebleau où il alla voir le pape. Ils furent
réciproquement bien l'un envers l'autre; ils dînèrent ensemble, et
convinrent d'une partie de ce qu'on n'avait pu obtenir dans les
négociations de Savonne. Le pape céda en témoignant cependant des
scrupules sur les conséquences que pouvaient avoir ses concessions sur
les prétentions temporelles. L'empereur le rassura et lui adressa même,
pour le tranquilliser, une lettre spéciale [3]. Le saint Père parut
satisfait, mais le vieillard rusait. Il demanda son conseil,
c'est-à-dire les cardinaux dont il prétendait avoir besoin. L'empereur
ordonna qu'on les lui rendit; mais ils ne furent pas plutôt en liberté,
qu'ils remplirent de terreur la tête du saint-père et le firent revenir
sur le concordat qu'il avait consenti. Il protesta et adressa à
l'empereur une longue lettre pleine de componction et de réserve.
L'empereur, impatienté, prit de l'humeur et ordonna que, malgré ce
ridicule désaveu, le concordat fût promulgué partout et devînt loi de
l'état.
[3: Voyez à la fin du volume.]
Le pape était avare, et malgré que l'ont eût pourvu amplement à tous ses
besoins, il comptait fort exactement quelques douzaines de pièces d'or
qu'il avait dans son secrétaire.
Il suivait le compte des moindres objets de sa toilette, depuis ses
simarres jusqu'aux bas, et menu linge.
Il n'ouvrait pas un livre dans toute la journée; il s'occupait à des
choses que l'on aurait de la peine à croire, si on ne l'avait pas vu: il
cousait et raccommodait lui-même quelques petites déchirures qui se
faisaient à ses vêtements; par exemple, il remettait lui-même un bouton
à sa culotte, il lavait le devant de ses simarres, sur lesquelles il
avait l'habitude de laisser tomber beaucoup de tabac, dont il faisait un
grand usage [4].
[4: Voyez à la fin du volume.]
Il fallait avoir une bonne dose d'illusion pour croire à
l'infaillibilité d'un souverain pontife que l'on voyait si près des
misères humaines.
Il avait à Fontainebleau mille moyens d'employer son temps: il avait une
bibliothèque superbe, il n'y toucha pas et ne voulut, pour ainsi dire,
voir personne que les cardinaux qu'on lui avait rendus.
L'empereur fut si pressé par les événements, qu'il n'eut pas le temps de
terminer cette affaire avant d'être obligé de partir pour la campagne de
1813.
Il avait fait venir quelques maréchaux d'empire à Paris pour leur faire
prendre un peu de repos.
En les renvoyant prendre le commandement de leur corps, il fut, envers
eux, généreux jusqu'à la magnificence. Il donna au maréchal Ney cent
mille écus; au maréchal Oudinot cinq cent mille francs; celui-ci en eut
deux cent mille de plus, parce que sa maison venait d'être brûlée à
Bar-sur-Ornain.
À cette époque, on dénonça à l'empereur le général Lecourbe, comme
cherchant à vendre ses terres pour passer au service de Russie.
Comme cela pouvait être vrai, l'empereur ordonna d'y prendre garde;
c'est ce qui fit envoyer le général Lecourbe en surveillance en
Auvergne, au lieu de le laisser en Franche-Comté où il était. Pour plus
de précaution on mit entre les mains du général Dutailli une opposition
au paiement de la terre qu'il venait d'acheter du général Lecourbe.
Avant de commencer la campagne, l'empereur envoya M. de Narbonne à
Vienne, en qualité d'ambassadeur, en place de M. Otto, qui s'était un
peu trop laissé prendre aux protestations de M. Metternich.
Malheureusement, lorsque M. de Narbonne arriva, l'Autriche avait déjà
résolu de profiter de notre situation, pour revoir ses comptes avec
nous. Les armées combinées des Russes et des Prussiens s'approchaient;
nous venions de repasser l'Elbe; ils étaient entrés à Dresde, d'où le
roi de Saxe avait été obligé de se retirer en toute hâte; il était venu,
ainsi que ses troupes, en Bohême, sur les pressantes sollicitations de
l'empereur d'Autriche, qui ne négligeait aucun moyen de le surprendre,
pour le faire entrer dans la coalition contre la France.
L'empereur le voyait bien, et ce fut, je crois, particulièrement pour
retenir l'Autriche et la Saxe, qu'il se hâta de partir afin de ramener
la fortune de son côté. Il ne regrettait que de n'avoir pas eu un mois
de plus pour faire rejoindre tout ce qui était en chemin pour l'armée,
particulièrement sa cavalerie; il en avait tiré une bonne partie de
celle d'Espagne. C'est à cette époque que l'on créa les régiments des
gardes d'honneur, mesure contre laquelle on a cherché à soulever
l'opinion: il y avait, dans la levée de ces jeunes gens, deux buts que
je vais expliquer.
La nécessité d'avoir de la cavalerie était reconnue: on avait pris, pour
l'infanterie, tout ce qu'offraient encore de disponible les états de la
conscription; d'ailleurs les gens de la campagne ne pouvaient pas faire
de suite des cavaliers. Ils ont d'ailleurs besoin du manège et de tout
ce qui compose l'instruction du cavalier, que l'on n'avait pas le temps
de leur donner; la classe des jeunes gens aisés, au contraire, était
abondante en bons écuyers, auxquels il ne manquait que de la vocation
pour être de très bons cavaliers de guerre. On observait bien que la
plupart des familles auxquelles ces jeunes gens appartenaient les
avaient déjà rachetés du service militaire, où qu'ils avaient satisfait
entièrement à la conscription. Mais l'on révisait les listes de
conscription elles-mêmes, on rappelait au tirage des hommes qui y
avaient déjà satisfaits; pourquoi aurait-on ménagé la classe qui offrait
le plus d'hommes propres au service militaire, lorsque l'embarras de la
circonstance obligeait à être injuste envers celle qui avait moins de
moyens de supporter cette charge, qui est toujours ruineuse pour les
familles qui sont accoutumées à vivre du travail de leurs enfants.
Il eût sans doute mieux valu que l'on ne fût pas dans le cas d'avoir
recours à une telle mesure; mais puisqu'on ne pouvait pas sortir
d'embarras autrement, on était suffisamment autorisé à l'employer; elle
a beaucoup indisposé, parce que toute cette jeunesse avait une nombreuse
clientèle de parents qui jetèrent les hauts cris, tandis que les gens de
la campagne partaient sans mot dire. On eût pu demander aux
gardes-d'honneur ce qu'ils étaient de plus que les autres pour prétendre
rester chez eux, lorsque toute la France courait aux armes.
Le second but était de sortir de l'état d'oisiveté des jeunes gens dont
l'esprit ardent est toujours prêt aux entreprises hasardeuses, et qui
pouvaient devenir dangereux dans la main d'un homme entreprenant auquel
ils auraient accordé leur confiance.
Cette jeunesse des gardes-d'honneur ne fit de façons que pour quitter le
toit paternel; une fois enrégimentée elle prit l'esprit militaire au
plus haut degré de perfection, et hormis quatre ou cinq récalcitrants,
tout au plus, sur toute la quantité des jeunes gens appelés, il ne fut
besoin d'aucune mesure extraordinaire pour les faire rejoindre. On eut
beau crier à la tyrannie on leva au-delà de dix mille hommes de cette
classe, dont on fit quatre beaux régiments de deux mille cinq cents
hommes chacun.
Celui de ces régiments, qui s'organisait à Tours, fut le seul qui devint
l'objet d'une surveillance.
J'avais été informé qu'on excitait les jeunes gens qui le composaient à
l'insurrection, et qu'on leur donnait les plus coupables conseils.
M. de la Rochejacquelain, qui avait servi autrefois dans la Vendée,
allait et venait, paraissait souvent à Tours, dont cependant il
demeurait assez loin. J'avais des informations assez précises pour me
décider à prendre un parti.
J'écrivis au colonel de ce régiment des gardes-d'honneur, qui était M.
Philippe de Ségur, de faire arrêter un ou deux de ces jeunes gardes que
je lui désignai, et de me les envoyer à Paris.
Pendant qu'il se disposait à les faire partir, il éclata une petite
insurrection parmi cette jeunesse; desquels un nommé M. de Nétumière
vint chez M. de Ségur lui demander la liberté de son camarade; et sur le
refus du colonel, il lui tira un coup de pistolet à bout portant. Les
grains de poudre de la charge s'incrustèrent dans le visage de M. de
Ségur, la balle, lui perça sa cravate, mais il n'eut pas d'autre mal.
On m'envoya le jeune de Nétumière à Paris, ainsi que ceux des autres
jeunes gens que j'avais demandés: la position du premier était claire,
et il n'y avait aucun moyen de le sauver; au fond ce n'était qu'un
étourdi, mais il était incapable de méditer un crime. Je donnai à mes
recherches la suite que je voulais. M. le duc de Feltre m'écrivit
plusieurs fois de lui remettre le jeune Nétumière, afin de le faire
juger; je donne à penser ce qu'il serait devenu si j'y eusse consenti.
Je fus obligé, pour le sauver, de le comprendre dans l'information que
je faisais faire pour ses autres camarades; par ce moyen je le retins en
prison où il resta, à ma seule disposition.
Les événements de 1814 survinrent: le duc de Feltre lui eût alors plutôt
donné le commandement d'un régiment qu'il ne l'eût fait rechercher par
un conseil de guerre.
L'empereur, avant de quitter Paris, voulut prévenir les suites d'une
seconde entreprise comme celle de Mallet. Jusqu'alors, pendant ses
absences, le gouvernement avait résidé dans le conseil des ministres,
présidé par l'archi-chancelier, mais il pouvait arriver qu'un ministre
vînt à mourir ou à tomber malade au point de ne pouvoir s'occuper; dans
ce cas, personne n'était autorisé à prendre sa signature, à moins d'un
décret de l'empereur; faute de l'avoir, tout ce qui se serait ordonné
dans cette branche d'administration aurait couru risque de ne pas être
exécuté.
Pour obvier à cet inconvénient, il nomma l'impératrice régente, et lui
composa un conseil; de cette manière il y eut un pouvoir toujours
présent, qui pouvait déléguer celui dont on aurait besoin dans un cas
extraordinaire. L'empereur confia cette autorité à l'impératrice avec
beaucoup de grâce.
Il fit travailler pendant plusieurs jours à la rédaction d'une
organisation de régence; on compulsa tout ce qui avait été fait en
France aux différentes époques de l'histoire où des régentes avaient
gouverné l'état; lorsque tout fut prêt, il convoqua un conseil privé
auquel l'impératrice se rendit en cérémonie, accompagnée des personnes
de son service d'honneur: elle vint prendre place à côté de l'empereur.
Après un instant de silence on donna lecture du décret d'organisation de
la régence, et de l'étendue de son autorité; le même décret faisait
connaître qu'elle était confiée par l'empereur à l'impératrice. En
conséquence elle prêta serment d'administrer l'État selon les lois et la
constitution, et de remettre le pouvoir aussitôt que la volonté de son
époux lui serait notifiée.
Après cette cérémonie, elle rentra dans ses appartements où l'empereur
l'accompagna.
On fut généralement satisfait de voir l'impératrice Marie-Louise revêtue
de cette autorité; on la savait bonne et sensible, on l'aimait et on
l'estimait beaucoup; il ne revenait que de bonnes choses pour tout ce
qui avait des rapports avec son intérieur, et on pouvait avec raison
dire qu'elle avait conquis l'estime de la nation, qui avait beaucoup de
bienveillance pour elle. Cela provenait de ce que dans toutes les
occasions où elle devait paraître, elle ne se montrait jamais
qu'accompagnée de tout ce que la plus rigoureuse bienséance exigeait. En
montrant beaucoup d'égards pour le public, elle l'avait capté plus
sûrement que n'auraient pu le faire les soins administratifs. Pour
faciliter à l'impératrice le travail qu'allait lui donner la régence,
l'empereur plaça près d'elle l'homme dans la probité duquel il avait le
plus de confiance, son secrétaire intime M. de Menneval. Il s'imposa
cette privation et recommanda à ce dernier de lui écrire directement
tous les jours.
Avant de quitter Paris, l'empereur organisa définitivement la nouvelle
garde soldée de la capitale, telle qu'elle l'est encore aujourd'hui; il
fit un conseil des ministres lecture du projet d'organisation que je lui
avais présenté à cette occasion, et auquel il avait fait quelques
changements, puis il demanda au ministre de la guerre: «Que dites-vous
de cela, monsieur le ministre de la guerre?» Celui-ci lui répondit,
rouge de colère: «Sire, votre majesté est la maîtresse de faire ce
qu'elle veut, mais avec un projet comme celui-là, il ne me reste plus
aucun moyen d'empêcher M. le ministre de la police de se faire maire du
palais, et de détrôner vous ou le fils de votre majesté.--Oh! oh!
répliqua l'empereur, vous dites là une sottise, ce ne serait pas ce
ministre-ci qui pourrait faire cela; et lui-même il faut bien qu'il ait
des moyens contre vous, comme vous en demandez contre lui. Si vous
n'avez que cette objection-là à faire au projet, je ne l'admets pas.» Et
le projet passa.
Je pris la parole; je répondis au ministre de la guerre, que le premier
de nous deux qui abandonnerait l'empereur ou son fils, ne serait pas
moi, je ne me doutais pas que j'en verrais l'expérience aussitôt. M. de
Feltre ne pensait pas à ce qu'il disait, aussi ne lui en ai-je gardé
qu'une très-petite rancune; on en verra la preuve dans le chapitre
suivant.