CHAPITRE VII.

Impôts.--Ressources à créer.--Nouvelle armée.--Mouvement

national.--Députations des départements.--Murat retourne à

Naples.--Défection de la Prusse.--Conseil privé.--Opinions qui y sont

émises.--Négociations par l'intermédiaire de l'Autriche.--M. de Bubna.

La malheureuse campagne de Russie était le premier événement fâcheux qui

arrivait à l'empereur et à la France depuis qu'il la gouvernait; on le

supporta avec courage, quoiqu'en en parlant beaucoup, et l'on fit avec

générosité tous les sacrifices que le besoin de réunir une armée

exigeait.

C'est à cette époque qu'on commença à voir établir des impôts qui furent

perçus par des moyens illégaux. C'est aussi de cette même époque que

l'on vit l'application de quelques mesures qui n'étaient pas moins

arbitraires; mais l'embarras de la situation du moment avait forcé à y

avoir recours.

Le mal était grand, et le temps pour le réparer était court; il fallait

faire vite pour arriver à temps.

Ce serait être sévère jusqu'à l'injustice, que de juger l'empereur par

les deux dernières années de son gouvernement, elles ont fourni des

armes à ses ennemis, mais nous ne devons pas les imiter. Ces deux

dernières années ont été remplies d'événements hors de la prévoyance

humaine, et l'on y employait des remèdes hors de toutes règles; on ne

s'attachait qu'à ce qui pouvait être exécuté le plus rapidement. Sans

les mesures arbitraires, on n'eût pas été en état de se remettre en

campagne avec autant de moyens qu'on le fit au mois de mai suivant. Il

n'y avait que l'empereur qui eût l'art de tirer parti des ressources

qu'il possédait et de créer celles qui lui manquaient.

Tous les convois d'armes et d'équipages militaires avaient été laissés

dans les canaux de la Prusse, ainsi que dans les rivières de la Pologne,

où ils étaient restés arrêtés par les glaces.

L'empereur eut à recréer un matériel d'artillerie complet avec les

attelages. Il eut toute la cavalerie à remonter et la moitié de son

infanterie à renouveler.

Cette situation aurait fait reculer un autre courage que le sien; mais

lorsqu'il eut bien lu dans ses états de situation (c'était son

expression), il mit la main à l'oeuvre, et en moins de quelques semaines

il eut rassemblé les matériaux d'une nouvelle armée.

L'artillerie existait dans les arsenaux; on n'eut à acheter que les

chevaux et qu'à les équiper.

On en trouva une suffisante quantité ainsi que pour remonter la

cavalerie. On doubla partout les ateliers de confection d'effets

militaires, et cette partie alla encore bien.

On prit les cent cohortes de la garde nationale ainsi que tout ce qui se

trouvait dans les dépôts des différends régiments. On joignit à cela une

levée d'hommes, et on reconstruisit une armée aussi nombreuse que

l'était la première, mais qui ne pouvait lui être comparée pour l'espèce

des hommes, leur force et surtout leur expérience.

L'empereur avait bien soin de faire placer dans chacun de ses nouveaux

bataillons des officiers et des sous-officiers anciens que l'on tirait

des corps de l'armée; mais comme cette opération avait déjà été faite

plusieurs fois, ces sous-officiers n'étaient plus eux-mêmes que de bons

soldats, parce que la classe des hommes de choix était épuisée. La

cavalerie particulièrement n'était composée que d'enfants montés sur des

chevaux aussi inexpérimentés que leurs cavaliers. La marine fut d'un

très grand secours dans cette occasion; en ce qu'elle donna de suite son

corps d'artillerie, qui était fort nombreux et compensa bien au-delà les

pertes que l'on avait faites dans cette arme; il fournit de plus une

belle division de bonne infanterie. Le mouvement national fut très beau

en France. Le Piémont aussi se distingua par le zèle qu'il mit à aller

au-devant de tout ce qu'on pouvait lui demander.

Il y eut de tous les points de la France des députations qui vinrent

présenter à l'empereur des assurances de dévouement. On semblait un peu

consolé du malheur survenu, par la pensée de saisir une occasion de

montrer le zèle dont on était animé. C'était à qui fournirait quelque

chose. À aucune époque de la révolution on ne fit des dons patriotiques

de meilleur coeur; on donna du mouvement à toutes les classes de la

population, à toutes les corporations et professions, qui contribuèrent

pour un nombre déterminé de chevaux et d'équipages de guerre.

Pendant que l'empereur se donnait ainsi beaucoup de peine à Paris, on

lui gâtait ses affaires à l'armée.

Le roi de Naples, non seulement n'avait pu parvenir à rallier l'armée à

Wilna, mais il avait évacué cette ville et ramené l'armée en troupeau

vers la Vistule. Il acheva ainsi de la perdre. On était dans le mois de

janvier, et le froid était des plus rigoureux. Arrivé à la Vistule, il

la quitta lui-même pour retourner à Naples, en laissant le commandement

au vice-roi d'Italie. L'empereur était bien mécontent de la conduite de

ce prince qui fit bien de ne pas passer par la France, car il aurait pu

y rencontrer une mauvaise réception: il se dirigea par la Saxe, la

Bavière et le Tyrol.

L'armée russe faisait suivre la nôtre par des nuées de Cosaques qui

passaient les rivières sur la glace, en sorte que l'on ne pouvait

prendre de position nulle part; aussi l'armée revint-elle successivement

sur Posen, puis sur l'Oder et sur l'Elbe, qu'on ne put même pas garder.

Le contingent prussien, sous les ordres du général Yorck, était à la

gauche du corps du maréchal Macdonald. Le général prussien traita

particulièrement pour son corps avec le général russe qui le suivait; il

conclut avec lui un armistice par lequel il mit ses troupes hors de

l'état d'hostilités, exposant ainsi le reste du corps d'armée à une

perte certaine. Il compromit par contre-coup le roi de Prusse son

maître, qui était dans sa capitale au milieu de notre armée.

Ce fut lors de cette première défection que nous sentîmes le poids de

l'ingratitude du maréchal Bernadotte, qui pouvait, en attaquant la

Finlande, retenir le corps qu'il avait laissé venir en Courlande. La

réunion des Suédois avec l'armée russe arriva fort mal à propos pour

nous, et eut lieu pour ainsi dire, au moment où les autres souverains

alliés s'empressaient de renouveler à l'empereur leurs sentiments pour

lui, en chargeant des ambassadeurs extraordinaires de lui en porter

l'assurance.

Le roi de Prusse désavoua la conduite de son général; il envoya un

ambassadeur à l'empereur au mois de janvier; il fit condamner le général

Yorck par un conseil de guerre, mais telle était la rapidité de la

marche des événements, que, moins de trente jours après, il était dans

les rangs de nos ennemis.

Le roi avait résisté longtemps aux instances dont il était obsédé en

Prusse pour se joindre aux Russes. La droiture de son caractère le

retenait encore dans notre alliance malgré les funestes résultats

qu'elle ne pouvait manquer de lui amener. Il fut contraint au parti

qu'il prit par les hommes de mouvement qui lui déclarèrent nettement,

mais avec respect, qu'ils étaient prêts à agir avec lui comme sans lui.

Le roi leur répondit alors: «Eh bien, messieurs, vous m'y forcez; mais

souvenez-vous qu'il faut vaincre ou être anéanti.»

Lorsque l'empereur apprit la défection du corps prussien, il assembla un

conseil privé, auquel assistèrent l'archi-chancelier, M. de Talleyrand,

les ministres, le président du sénat, des ministres d'État, ainsi que

plusieurs grands officiers de sa maison. Il exposa lui-même la situation

des choses, fit donner lecture des pièces relatives à cet événement, et

posa la question suivante: «Dans cette conjoncture, qui complique encore

notre mauvaise position, me conseillez-vous de négocier pour la paix ou

de faire de nouveaux efforts pour la guerre?»

J'étais en mon particulier très fâché de voir soumettre cette question

au jugement de tant de monde; elle aurait du être traitée dans le

cabinet de l'empereur, entre deux ou trois personnes qu'il y aurait

appelées l'une après l'autre. Les conseils trop nombreux ont

l'inconvénient de ne produire aucune résolution, parce que personne

n'ose y émettre une opinion courageuse. Aussi à celui-là c'était à qui

ne parlerait pas.

L'empereur demanda à l'archi-chancelier son opinion. Elle fut pour la

paix. Mais l'empereur était accoutumé à plaisanter avec Cambacérès

toutes les fois qu'il n'était pas question de législation ou de

jurisprudence; il s'adressa à M. de Talleyrand, il lui demanda son

opinion. M. de Talleyrand ne répondit pas aussi franchement que je

l'attendais. Soit qu'il ne voulût pas parler devant tant de monde, ou

qu'il eût un autre motif pour se taire, il fut de l'opinion de négocier.

L'empereur lui dit: «Voilà comme vous êtes toujours: vous allez disant

partout qu'il faut faire la paix; mais comment la faire? M. de

Talleyrand répliqua: «Votre majesté a encore entre les mains des effets

négociables: si elle attend davantage, et qu'elle vienne à les perdre,

elle ne pourra plus négocier.» L'empereur, s'impatientant un peu, lui

dit: «Mais expliquez-vous.» Et comme M. de Talleyrand hésitait à le

faire, il ajouta: «Vous n'avez pas changé.» Puis passant de suite au duc

de Feltre, quoiqu'il y eût deux ou trois personnes avant lui, il lui

demanda son opinion sur la question posée: s'il convenait de négocier,

ou de faire de nouveaux efforts. M. de Feltre répondit d'une voix ferme,

et après y avoir réfléchi: «Je regarderais votre majesté comme

déshonorée si elle consentait à l'abandon d'un seul village réuni à

l'empire français par un sénatus-consulte.» L'empereur reprit: «Voilà

qui est clair. Alors que faut-il faire?» dit l'empereur. «Il faut armer,

sire,» répondit M. de Feltre. L'empereur, continua à recueillir les

opinions, mais personne ne s'avisa d'être d'un sentiment opposé à celui

qui parut lui convenir.

M. de Feltre crut avoir décidé l'opinion du conseil. Il était dans

l'erreur; et dut voir comme moi, en sortant de ce conseil, combien

chaque membre en particulier désapprouvait qu'on n'eût pas adopté

l'opinion de Talleyrand. L'empereur avait bien raison de dire que

lorsqu'il demandait l'avis de tout le monde, personne ne voulait parler,

mais qu'à peine était-on sorti de chez lui tout le monde récusait ce

qu'il avait dit.

Il fut donc résolu à ce conseil que l'on armerait tout ce que l'on

pourrait. La corde de l'arc était déjà bien tendue, et certainement elle

se serait rompue en d'autres mains que dans celles de l'empereur. L'on

apprit peu de temps après la part que les Suédois prenaient à la

coalition, en même temps que l'entrevue de l'empereur de Russie et du

roi de Prusse, qui avait été à sa rencontre depuis Berlin jusqu'à

Breslaw.

Là, il renouvela avec lui tous les traités qui l'attachaient à

l'autocrate avant la guerre malheureuse qu'il nous avait faite en 1806

et 1807. Cette défection de toute la Prusse nous fit un grand mal dans

l'intérieur, surtout parce qu'on en entrevoyait d'autres, et qu'alors on

ferait une bien mauvaise paix, à moins qu'on achevât de ruiner la nation

en efforts qui devaient tous les jours devenir d'autant plus grands que

le mal augmentait, et que notre moral perdait sensiblement. Napoléon, en

passant à Dresde, avait réclamé l'exécution des promesses que lui avait

faites l'empereur d'Autriche. Il lui avait demandé de mobiliser un corps

de la Galice et de Transilvanie, de porter ce contingent à soixante

mille hommes et d'envoyer près de lui quelqu'un qui remplaçât le prince

Schwartzenberg, dont la présence était utile à l'armée. «L'alliance que

nous avons contractée, avait-il ajouté, forme un système permanent dont

nos peuples doivent retirer de si grands avantages, que je pense que V.

M. fera tout ce qu'elle m'a promis à Dresde, pour assurer le triomphe de

la cause commune, et nous conduire promptement à une paix convenable.»

L'Autriche, dont la jubilation s'était déjà trahie, se hâta de revenir

sur ses pas. Elle fit partir M. de Bubna en toute hâte, et le chargea de

fortes protestations pour Paris. Il devait prendre les idées de

l'empereur sur la réorganisation du contingent et s'entendre avec lui

sur les mesures qu'exigeait la mobilisation des troupes stationnées dans

les provinces qui touchaient au théâtre de la guerre. Quant à la paix

que voulait l'empereur, l'Autriche la désirait plus encore. «Ce n'était

pas néanmoins pour la France, elle savait que sa position était toujours

la plus brillante, c'était pour l'Europe, c'était pour elle-même. Les

progrès de la Russie, la prépondérance que cette puissance s'efforçait

de saisir l'alarmaient, et son système politique l'attachait plus

étroitement encore à l'alliance après nos revers. La France, de son

côté, avait aussi besoin de repos, son bonheur intérieur, celui de

l'impératrice altéré par les inquiétudes de la guerre, étaient des

considérations qu'un même intérêt rendait communes aux deux souverains.

L'Autriche désirait donc ardemment la paix qui la laisserait dans la

seule position qu'elle enviait en Europe, et qui ne pouvait que

consolider la puissance de son allié. Si on voulait qu'elle agît

officieusement, elle était prête, non qu'elle prétendît influer par son

importance propre, mais par la force que donne un esprit de

conciliation, aussi _désintéressé que le sien_. L'empereur Napoléon

n'avait qu'à faire connaître ses vues, elle les ferait valoir: lui seul

était intact, lui seul était en mesure de dicter la paix. Tout ce qu'on

lui demandait, c'était de _ne pas faire connaître les bases très

généreuses qu'il proposait_, de laisser faire le cabinet autrichien, et

de _presser les préparatifs pour une nouvelle campagne_.

L'empereur n'était pas trop dupe de ces protestations; mais il n'avait

rien de mieux à faire, il laissait dire et prenait ses mesures. Le

général Bubna, de son côté, ne se prêtait qu'avec peine aux déceptions

qu'il semait, et voyait semer parmi nous. Il répétait à tous ceux qui

voulaient l'entendre, qu'il fallait faire la paix; il me l'a dit à

moi-même sans doute pour que je le répétasse à l'empereur, et il

ajoutait: «Ceux d'entre vous qui l'aiment doivent le lui conseiller.» M.

de Bubna parlait comme un galant homme; il ne compromit rien de ce qu'il

ne devait pas dire, mais ce qu'il conseillait n'était pas facile. Il

était à Paris pendant que nous faisions tous les grands efforts qui ont

recréé l'armée. Il en était étonné et concevait lui-même quelques

espérances que l'on pourrait faire la paix.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 42 / 79 题