CHAPITRE VI.

Les Russes ne veulent entendre à aucune proposition.--Anxiété de la

capitale.--Retraite simultanée des armées russe et française à

Mojaïsk.--Départ de l'empereur.--Considérations qui le

déterminent.--Arrivée à Paris.--Audience des ministres.--Attitude des

courtisans à mon égard.--L'empereur prend une idée juste de la tentative

de Mallet.--Mon crédit est assuré.--Mes amis me reviennent.

Pendant cette fin d'octobre, nous étions dans la persuasion que

l'empereur passerait l'hiver à Moscou; mais nous reçûmes bientôt les

bulletins qui annonçaient la retraite de l'armée, et les événements qui

y avaient donné lieu.

Les Russes, ayant fait le sacrifice de Moscou, n'écoutèrent aucune

proposition d'armistice. Ils étaient bien placés à Kalouga. Nos

communications étaient impossibles à entretenir; les troupes légères

ennemies ne laissaient que des villages brûlés aux nôtres, elles

enveloppaient Moscou; l'armée y aurait été enfermée et étrangère à tout

ce qui aurait pu se passer derrière elle, où il y avait encore de quoi

faire une puissante armée.

Les privations avaient introduit le désordre dans tous les corps

auxquels on ne pouvait point faire de distributions. L'empereur, par

beaucoup d'autres considérations, s'était décidé à la retraite, bien

mécontent que notre cavalerie n'eût pas su garder les traces des Russes.

S'il eût connu leur marche, il aurait été les éparpiller après la

bataille de la Moskowa, au lieu de pousser à Moscou.

À Paris, tout le monde avait des cartes de Russie, sur lesquelles on

pointait avec des épingles les lieux cités dans les bulletins; il n'y

avait guère de salons, dans toutes les classes de la société, où l'on ne

recherchât avec avidité des nouvelles d'une armée dans laquelle chacun

avait un frère, un fils ou un ami. La distance qu'elle avait à parcourir

pour retrouver des quartiers d'hiver à l'époque où l'on se trouvait,

donnait de vives alarmes, qui n'étaient que trop fondées, ainsi que le

désastreux vingt-neuvième bulletin ne tarda pas à l'apprendre.

L'arrivée de l'empereur à Paris acheva de ruiner l'opinion publique. Une

fois que l'on eut commencé à faire des calculs noirs, l'imagination ne

s'arrêta plus, et on ne voyait plus dans l'armée qu'une immense caravane

de gens transis de froid et épuisés de besoin, au lieu de cette masse de

bouillantes cohortes qui, depuis tant d'années, étaient l'admiration des

contemporains, et fournissaient une multitude de faits d'armes glorieux

à l'histoire.

L'on allait ainsi se tourmentant l'imagination, qui ne rencontrait pas

de point d'arrêt, lorsque l'on apprit l'arrivée à Wilna des débris de

notre armée, qui avait perdu tous ses chevaux, par conséquent toute son

artillerie, et qui était revenue jusqu'à la Bérésina, successivement

coupée et flanquée par les corps de l'armée russe, partie de Kalouga

pour intercepter la route de Smolensk à Moscou. À la Bérésina, elle

avait trouvé la rive droite de cette rivière occupée par l'armée russe

qui était revenue de Moldavie après le traité de Jassy. Ce contre-temps

acheva de détruire les espérances des débris de notre armée. L'empereur

ne pouvait pas comprendre comment le prince Schwartzenberg et le général

Reynier ne l'avaient pas garantie de la marche de cette armée russe. Il

fallut bien la combattre, et il n'y avait pas beaucoup de moments

accordés par la fortune pour ouvrir le passage de la Bérésina, ou pour

voir arriver l'autre armée russe, qui suivait à la queue de la colonne.

En partant de Moscou, l'empereur avait prévu tout ce que l'armée aurait

à souffrir en traversant un pays que les passages successifs de deux

armées aussi considérables avaient déjà dévasté. C'est pourquoi, en

quittant Moscou, il prit la route de Kalouga, à travers un pays neuf

dans lequel l'armée eût trouvé de quoi satisfaire ses besoins.

Mais les Russes l'avaient devancé; il les attaqua, les battit, sans

pouvoir les mettre en déroute. Ils se retiraient cependant sur

Malojaroslavetz. Malheureusement l'empereur ne fut pas averti. Il crut

ne pouvoir les débusquer qu'à l'aide de combinaisons que le temps ne lui

permettait pas de faire. Il rétrograda sur Mojaïsk. Les Russes revinrent

occuper les positions qu'ils avaient abandonnées; et nos malheurs

commencèrent. Enfin l'armée atteignit la Bérésina. Les ponts de Borisow

étaient détruits; l'ennemi nous attendait sur la rive opposée; notre

perte semblait inévitable: mais l'empereur veillait sur nos débris.

Wittgenstein fut enfoncé, et les lieux qui devaient être témoins de

notre défaite virent fuir ceux qui devaient l'assurer. Nous franchîmes

cette funeste rivière; mais le froid, les privations, la fatigue,

continuaient leurs ravages. Il fallait courir au-devant des malheurs

dont nous étions menacés. L'empereur les mesurait dans toute leur

étendue. Il savait les sentiments que nous portait l'Allemagne, les

espérances que nos revers allaient réveiller. Il résolut de les prévenir

et de s'assurer du moins des moyens capables de les comprimer. Une autre

considération contribua à le déterminer. Il venait d'apprendre les

détails de l'affaire de Mallet, et malgré les contes divers que chacun

lui adressait là-dessus, selon sa manière de voir, ses rivalités, où

même son ambition [2], la vérité ne lui avait pas échappé. Il avait le

tact si juste, qu'il la démêla lui-même, et jugea le danger mieux que

personne, non pas par ce que Mallet avait fait, mais par ce que

n'avaient pas fait ceux qu'il avait investis de sa confiance dans

différentes parties de l'administration. Cette idée le frappa, et

ramenait son esprit à de tristes réflexions sur ce qu'il croyait avoir

déjà donné de solidité à son système. Cette considération ne contribua

pas peu à lui faire hâter son retour à Paris où il supposait bien que la

nouvelle du désastre de l'armée porterait la terreur.

[2: Tout ce qui briguait le ministère et la préfecture de police lui

écrivait pour le porter à changer ceux qui en étaient pourvus.]

Il arriva le 19 décembre à huit heures du soir, et fit demander les

ministres pour le lendemain à dix heures du matin.

J'allai voir M. de Caulincourt le soir même du 19. Il m'apprit la ruine

absolue de tout ce qui avait été à Moscou, et comme il venait de passer

quinze jours en tête à tête avec l'empereur, qui avait lu vingt fois

tout ce qu'on lui avait mandé sur l'affaire du 23 octobre, il ne me

cacha point que, quoique l'empereur mît une grande partie de cela sur le

compte de l'animosité, il avait encore passablement d'indisposition

contre moi. Il avait trouvé ma défense faible, il supposait qu'il y

avait quelque raison pour cela. Je ne pouvais pas désirer mieux que de

voir l'empereur un peu indisposé, parce que, avec des rapports clairs et

naturels, on le ramenait toujours à la vérité, et alors on était près de

lui dans une meilleure position qu'avant qu'on eût cherché à vous y

nuire. L'empereur avait causé avec l'aide-de-camp que le duc de Feltre

lui avait envoyé; et il revenait avec l'opinion du ministre de la

guerre. Caulincourt m'avait servi de son mieux, et je lui en dois

obligation.

Le lendemain, 20 décembre, les salons de l'empereur étaient remplis dès

le matin; tous ceux qui s'y trouvaient n'y étaient pas venus aussi

contents les uns que les autres.

L'empereur reçut d'abord l'archi-chancelier et ensuite les ministres,

l'un après l'autre, en suivant l'ordre de leur ancienneté d'exercice, en

sorte que le grand-juge et tous les autres ministres, celui du commerce

excepté, passèrent avant moi.

De tous ceux qui étaient là, pas un n'eût voulu être à ma place: on

avait l'air de ne pas oser me parler, pour ne pas me faire une doléance.

L'empereur n'avait pas gardé chaque ministre longtemps, hormis celui de

la guerre, en sorte que je ne tardai pas à être introduit. Lorsque je

traversai la foule qui était à la porte du salon dans lequel était

l'empereur, elle s'écarta comme pour laisser passer un convoi funèbre,

qui allait prendre congé de la cour. Ce qui avait beaucoup contribué à

établir cette opinion, c'était le retour à Paris du duc d'Otrante, que

l'empereur avait rappelé d'Aix en Provence, où il se trouvait; tout le

monde le regardait déjà comme mon successeur. Quelques amis de ma

première prospérité ne m'ont rien laissé ignorer de tout ce qui s'était

dit là pendant que j'étais chez l'empereur.

J'y restai deux heures moins quelques minutes, qui furent bien

exactement comptées par des observateurs, qui n'étaient pas aussi

bienveillants pour moi que l'archi-chancelier, qui resta dans le salon

jusqu'à ma sortie.

L'empereur me demanda mille détails sur l'intérieur avant d'en venir à

l'affaire de Mallet. Comme je n'avais que de bons rapports à lui faire,

et que lui-même avait jugé de la vérité de ce que je lui disais par ce

qu'il avait vu en venant de Mayence à Paris, il fut fort content, et

particulièrement de ce que je ne lui disais de mal de personne. On n'a

jamais connu en France combien on rendait l'empereur heureux en ne lui

portant de plainte sur qui que ce fût. Lorsqu'il eut bien poussé à fond

tout ce qu'il voulait savoir, il commença le chapitre de Mallet; il

parla le premier, et d'après tout ce qu'il me disait, je jugeai par qui

il avait été informé. On y avait mis de la méchanceté, car on savait

toute la vérité sur des faits qu'on lui avait désignés; on n'avait

cherché qu'à surprendre son opinion, et on y était parvenu.

Il me disait: «Je conçois bien que vous ayez été arrêté par cinquante

hommes: il eût été à désirer pour vous que vous eussiez pu vous

défendre. Au reste, je suis moi-même à la merci du chef de bataillon qui

est de garde à ma porte, mais je ne comprends pas que vous n'ayez pas su

que Mallet et le colonel de la cohorte se voyaient depuis longtemps,

ainsi que Lahorie.»

Il était dans toutes ces idées que lui avait données la police

militaire; je lui en montrai l'inexactitude en lui faisant les

observations que j'ai rapportées plus haut.

Il ne voulait d'abord pas y croire, et me répétait: «Comment, avec de

l'esprit, pouvez-vous me faire un conte comme celui-là?» J'insistai, et

commençai à le persuader, lorsque je lui appris que le colonel de la 10e

cohorte n'était que depuis peu de jours à Paris, qu'il revenait de

Barcelone, où il s'était distingué, ce qui lui avait valu d'être appelé

au commandement de cette cohorte, et que non seulement il n'avait pas

donné de cartouches à ses soldats, mais qu'il ne leur avait pas fait

mettre de pierres à feu à leurs fusils; ce qu'il n'aurait pas omis de

faire, s'il avait eu part au complot. La police militaire n'avait pas

mis cela dans son rapport.

L'empereur était toujours dans l'opinion que le général Lamotte avait eu

part à l'entreprise de Mallet; il me désapprouvait de n'avoir pas été de

l'opinion du ministre de la guerre, qui l'avait fait arrêter, et le

tenait encore en prison. Je répondis à cette observation ce que j'ai dit

quelques pages plus haut. L'empereur ne voulut pas admettre cette

opinion sans en avoir parlé en conseil, et me dit: «Si cela est ainsi,

ce sera vous qui aurez vu juste sur cette affaire.»

Le ministre de la guerre ne lui avait pas parlé de l'adjudant-général

Doucet, qui avait marchandé Mallet, au lieu de courir au secours du

général Hullin: au contraire il le créa général de brigade; ce qui fit

dire que Doucet ne pouvait manquer de le devenir, puisque Mallet de son

côté, l'avait déjà nommé.

L'empereur ne me parla jamais avec plus de bonté; il regrettait

seulement que je n'eusse pu me défendre; il me disait: Cela est fâcheux;

mais il n'y a pas de votre faute.

Il me demanda aussi pourquoi l'on arrivait jusqu'à moi sans trouver

vingt gardes dans mes antichambres. S'il y avait eu seulement, me

disait-il, un coup de fusil de lâché, toute cette troupe se serait

retirée. Il avait raison; mais il fallait d'abord avoir les bras libres,

«et c'est bien, lui dis-je, parce que Lahorie me connaissait d'humeur à

ne pas me laisser saisir, qu'il avait pris cette précaution.

«Ensuite, lui observai-je, il y a toujours huit ou dix hommes chez moi

la nuit uniquement comme guet; mais au jour, ils s'en vont; et lorsque

les trois compagnies de la cohorte arrivèrent, ils venaient de sortir.»

Il ne revenait pas de ce que la garde de ma porte eût vu mettre en

pièces mon cabinet, m'eût laissé enlever sans faire la moindre

résistance.

Je voyais son opinion se redresser sur tout cela; il me congédia en me

disant de lui envoyer le soir même M. Réal avec lequel il était bien

aise de causer.

Lorsque je sortis de chez l'empereur, il fallait voir la curiosité des

courtisans qui cherchaient dans mes yeux s'ils devaient m'aborder.

Cependant ils auguraient bien d'une conversation qui avait été aussi

longue, et c'est de ce soir-là (car il était 4 ou 5 heures du soir) que

cessèrent les bruits ridicules dont j'étais le sujet depuis un mois.

J'ai eu depuis plusieurs belles occasions d'en faire repentir les

auteurs; je ne l'ai pas fait.

Avec la faveur reviennent les amis; je les reçus tous, et ne gardai de

rancune à aucun.

L'empereur m'avait paru indisposé contre M. Pasquier, préfet de police;

je le défendis courageusement, et lui fis obtenir la justice qu'il

méritait: je n'eus pas grand-peine, parce que l'empereur l'estimait

particulièrement.

L'empereur tint un conseil pour résoudre tout ce qui était relatif à

l'affaire du général Mallet; il se fit présenter l'exposé exact de tout

ce qui s'était passé, et prit la véritable opinion qu'il devait avoir de

cette entreprise. Il ordonna la mise en liberté du général Lamotte,

destitua cependant le préfet de la Seine, malgré tout ce que je pus dire

en sa faveur; enfin il cassa la garde soldée à pied et à cheval de la

ville de Paris.

Il m'ordonna dans le même conseil de lui présenter un projet

d'organisation d'un corps de gendarmerie pour Paris, et de le placer

entre l'autorité civile et l'autorité militaire, de manière à n'avoir

rien à redouter du mauvais emploi que l'une ou l'autre de ces autorités

pourrait en faire.

Le même jour, on avait reçu la nouvelle de la belle défense qu'avait

faite le château de Burgos, qui avait soutenu plusieurs assauts de la

part des Anglais, sans perdre un seul des ouvrages de la place. Il se

trouvait dans la garnison qui le défendait un détachement de la garde

soldée de Paris; le ministre de la guerre proposa à l'empereur de

recréer sur ce détachement les corps que l'on licenciait à Paris;

l'empereur ne le voulut pas, et me réitéra l'ordre de m'occuper sans

délai du projet qu'il m'avait demandé.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 41 / 79 题