Les Russes ne veulent entendre à aucune proposition.--Anxiété de la
capitale.--Retraite simultanée des armées russe et française à
Mojaïsk.--Départ de l'empereur.--Considérations qui le
déterminent.--Arrivée à Paris.--Audience des ministres.--Attitude des
courtisans à mon égard.--L'empereur prend une idée juste de la tentative
de Mallet.--Mon crédit est assuré.--Mes amis me reviennent.
Pendant cette fin d'octobre, nous étions dans la persuasion que
l'empereur passerait l'hiver à Moscou; mais nous reçûmes bientôt les
bulletins qui annonçaient la retraite de l'armée, et les événements qui
y avaient donné lieu.
Les Russes, ayant fait le sacrifice de Moscou, n'écoutèrent aucune
proposition d'armistice. Ils étaient bien placés à Kalouga. Nos
communications étaient impossibles à entretenir; les troupes légères
ennemies ne laissaient que des villages brûlés aux nôtres, elles
enveloppaient Moscou; l'armée y aurait été enfermée et étrangère à tout
ce qui aurait pu se passer derrière elle, où il y avait encore de quoi
faire une puissante armée.
Les privations avaient introduit le désordre dans tous les corps
auxquels on ne pouvait point faire de distributions. L'empereur, par
beaucoup d'autres considérations, s'était décidé à la retraite, bien
mécontent que notre cavalerie n'eût pas su garder les traces des Russes.
S'il eût connu leur marche, il aurait été les éparpiller après la
bataille de la Moskowa, au lieu de pousser à Moscou.
À Paris, tout le monde avait des cartes de Russie, sur lesquelles on
pointait avec des épingles les lieux cités dans les bulletins; il n'y
avait guère de salons, dans toutes les classes de la société, où l'on ne
recherchât avec avidité des nouvelles d'une armée dans laquelle chacun
avait un frère, un fils ou un ami. La distance qu'elle avait à parcourir
pour retrouver des quartiers d'hiver à l'époque où l'on se trouvait,
donnait de vives alarmes, qui n'étaient que trop fondées, ainsi que le
désastreux vingt-neuvième bulletin ne tarda pas à l'apprendre.
L'arrivée de l'empereur à Paris acheva de ruiner l'opinion publique. Une
fois que l'on eut commencé à faire des calculs noirs, l'imagination ne
s'arrêta plus, et on ne voyait plus dans l'armée qu'une immense caravane
de gens transis de froid et épuisés de besoin, au lieu de cette masse de
bouillantes cohortes qui, depuis tant d'années, étaient l'admiration des
contemporains, et fournissaient une multitude de faits d'armes glorieux
à l'histoire.
L'on allait ainsi se tourmentant l'imagination, qui ne rencontrait pas
de point d'arrêt, lorsque l'on apprit l'arrivée à Wilna des débris de
notre armée, qui avait perdu tous ses chevaux, par conséquent toute son
artillerie, et qui était revenue jusqu'à la Bérésina, successivement
coupée et flanquée par les corps de l'armée russe, partie de Kalouga
pour intercepter la route de Smolensk à Moscou. À la Bérésina, elle
avait trouvé la rive droite de cette rivière occupée par l'armée russe
qui était revenue de Moldavie après le traité de Jassy. Ce contre-temps
acheva de détruire les espérances des débris de notre armée. L'empereur
ne pouvait pas comprendre comment le prince Schwartzenberg et le général
Reynier ne l'avaient pas garantie de la marche de cette armée russe. Il
fallut bien la combattre, et il n'y avait pas beaucoup de moments
accordés par la fortune pour ouvrir le passage de la Bérésina, ou pour
voir arriver l'autre armée russe, qui suivait à la queue de la colonne.
En partant de Moscou, l'empereur avait prévu tout ce que l'armée aurait
à souffrir en traversant un pays que les passages successifs de deux
armées aussi considérables avaient déjà dévasté. C'est pourquoi, en
quittant Moscou, il prit la route de Kalouga, à travers un pays neuf
dans lequel l'armée eût trouvé de quoi satisfaire ses besoins.
Mais les Russes l'avaient devancé; il les attaqua, les battit, sans
pouvoir les mettre en déroute. Ils se retiraient cependant sur
Malojaroslavetz. Malheureusement l'empereur ne fut pas averti. Il crut
ne pouvoir les débusquer qu'à l'aide de combinaisons que le temps ne lui
permettait pas de faire. Il rétrograda sur Mojaïsk. Les Russes revinrent
occuper les positions qu'ils avaient abandonnées; et nos malheurs
commencèrent. Enfin l'armée atteignit la Bérésina. Les ponts de Borisow
étaient détruits; l'ennemi nous attendait sur la rive opposée; notre
perte semblait inévitable: mais l'empereur veillait sur nos débris.
Wittgenstein fut enfoncé, et les lieux qui devaient être témoins de
notre défaite virent fuir ceux qui devaient l'assurer. Nous franchîmes
cette funeste rivière; mais le froid, les privations, la fatigue,
continuaient leurs ravages. Il fallait courir au-devant des malheurs
dont nous étions menacés. L'empereur les mesurait dans toute leur
étendue. Il savait les sentiments que nous portait l'Allemagne, les
espérances que nos revers allaient réveiller. Il résolut de les prévenir
et de s'assurer du moins des moyens capables de les comprimer. Une autre
considération contribua à le déterminer. Il venait d'apprendre les
détails de l'affaire de Mallet, et malgré les contes divers que chacun
lui adressait là-dessus, selon sa manière de voir, ses rivalités, où
même son ambition [2], la vérité ne lui avait pas échappé. Il avait le
tact si juste, qu'il la démêla lui-même, et jugea le danger mieux que
personne, non pas par ce que Mallet avait fait, mais par ce que
n'avaient pas fait ceux qu'il avait investis de sa confiance dans
différentes parties de l'administration. Cette idée le frappa, et
ramenait son esprit à de tristes réflexions sur ce qu'il croyait avoir
déjà donné de solidité à son système. Cette considération ne contribua
pas peu à lui faire hâter son retour à Paris où il supposait bien que la
nouvelle du désastre de l'armée porterait la terreur.
[2: Tout ce qui briguait le ministère et la préfecture de police lui
écrivait pour le porter à changer ceux qui en étaient pourvus.]
Il arriva le 19 décembre à huit heures du soir, et fit demander les
ministres pour le lendemain à dix heures du matin.
J'allai voir M. de Caulincourt le soir même du 19. Il m'apprit la ruine
absolue de tout ce qui avait été à Moscou, et comme il venait de passer
quinze jours en tête à tête avec l'empereur, qui avait lu vingt fois
tout ce qu'on lui avait mandé sur l'affaire du 23 octobre, il ne me
cacha point que, quoique l'empereur mît une grande partie de cela sur le
compte de l'animosité, il avait encore passablement d'indisposition
contre moi. Il avait trouvé ma défense faible, il supposait qu'il y
avait quelque raison pour cela. Je ne pouvais pas désirer mieux que de
voir l'empereur un peu indisposé, parce que, avec des rapports clairs et
naturels, on le ramenait toujours à la vérité, et alors on était près de
lui dans une meilleure position qu'avant qu'on eût cherché à vous y
nuire. L'empereur avait causé avec l'aide-de-camp que le duc de Feltre
lui avait envoyé; et il revenait avec l'opinion du ministre de la
guerre. Caulincourt m'avait servi de son mieux, et je lui en dois
obligation.
Le lendemain, 20 décembre, les salons de l'empereur étaient remplis dès
le matin; tous ceux qui s'y trouvaient n'y étaient pas venus aussi
contents les uns que les autres.
L'empereur reçut d'abord l'archi-chancelier et ensuite les ministres,
l'un après l'autre, en suivant l'ordre de leur ancienneté d'exercice, en
sorte que le grand-juge et tous les autres ministres, celui du commerce
excepté, passèrent avant moi.
De tous ceux qui étaient là, pas un n'eût voulu être à ma place: on
avait l'air de ne pas oser me parler, pour ne pas me faire une doléance.
L'empereur n'avait pas gardé chaque ministre longtemps, hormis celui de
la guerre, en sorte que je ne tardai pas à être introduit. Lorsque je
traversai la foule qui était à la porte du salon dans lequel était
l'empereur, elle s'écarta comme pour laisser passer un convoi funèbre,
qui allait prendre congé de la cour. Ce qui avait beaucoup contribué à
établir cette opinion, c'était le retour à Paris du duc d'Otrante, que
l'empereur avait rappelé d'Aix en Provence, où il se trouvait; tout le
monde le regardait déjà comme mon successeur. Quelques amis de ma
première prospérité ne m'ont rien laissé ignorer de tout ce qui s'était
dit là pendant que j'étais chez l'empereur.
J'y restai deux heures moins quelques minutes, qui furent bien
exactement comptées par des observateurs, qui n'étaient pas aussi
bienveillants pour moi que l'archi-chancelier, qui resta dans le salon
jusqu'à ma sortie.
L'empereur me demanda mille détails sur l'intérieur avant d'en venir à
l'affaire de Mallet. Comme je n'avais que de bons rapports à lui faire,
et que lui-même avait jugé de la vérité de ce que je lui disais par ce
qu'il avait vu en venant de Mayence à Paris, il fut fort content, et
particulièrement de ce que je ne lui disais de mal de personne. On n'a
jamais connu en France combien on rendait l'empereur heureux en ne lui
portant de plainte sur qui que ce fût. Lorsqu'il eut bien poussé à fond
tout ce qu'il voulait savoir, il commença le chapitre de Mallet; il
parla le premier, et d'après tout ce qu'il me disait, je jugeai par qui
il avait été informé. On y avait mis de la méchanceté, car on savait
toute la vérité sur des faits qu'on lui avait désignés; on n'avait
cherché qu'à surprendre son opinion, et on y était parvenu.
Il me disait: «Je conçois bien que vous ayez été arrêté par cinquante
hommes: il eût été à désirer pour vous que vous eussiez pu vous
défendre. Au reste, je suis moi-même à la merci du chef de bataillon qui
est de garde à ma porte, mais je ne comprends pas que vous n'ayez pas su
que Mallet et le colonel de la cohorte se voyaient depuis longtemps,
ainsi que Lahorie.»
Il était dans toutes ces idées que lui avait données la police
militaire; je lui en montrai l'inexactitude en lui faisant les
observations que j'ai rapportées plus haut.
Il ne voulait d'abord pas y croire, et me répétait: «Comment, avec de
l'esprit, pouvez-vous me faire un conte comme celui-là?» J'insistai, et
commençai à le persuader, lorsque je lui appris que le colonel de la 10e
cohorte n'était que depuis peu de jours à Paris, qu'il revenait de
Barcelone, où il s'était distingué, ce qui lui avait valu d'être appelé
au commandement de cette cohorte, et que non seulement il n'avait pas
donné de cartouches à ses soldats, mais qu'il ne leur avait pas fait
mettre de pierres à feu à leurs fusils; ce qu'il n'aurait pas omis de
faire, s'il avait eu part au complot. La police militaire n'avait pas
mis cela dans son rapport.
L'empereur était toujours dans l'opinion que le général Lamotte avait eu
part à l'entreprise de Mallet; il me désapprouvait de n'avoir pas été de
l'opinion du ministre de la guerre, qui l'avait fait arrêter, et le
tenait encore en prison. Je répondis à cette observation ce que j'ai dit
quelques pages plus haut. L'empereur ne voulut pas admettre cette
opinion sans en avoir parlé en conseil, et me dit: «Si cela est ainsi,
ce sera vous qui aurez vu juste sur cette affaire.»
Le ministre de la guerre ne lui avait pas parlé de l'adjudant-général
Doucet, qui avait marchandé Mallet, au lieu de courir au secours du
général Hullin: au contraire il le créa général de brigade; ce qui fit
dire que Doucet ne pouvait manquer de le devenir, puisque Mallet de son
côté, l'avait déjà nommé.
L'empereur ne me parla jamais avec plus de bonté; il regrettait
seulement que je n'eusse pu me défendre; il me disait: Cela est fâcheux;
mais il n'y a pas de votre faute.
Il me demanda aussi pourquoi l'on arrivait jusqu'à moi sans trouver
vingt gardes dans mes antichambres. S'il y avait eu seulement, me
disait-il, un coup de fusil de lâché, toute cette troupe se serait
retirée. Il avait raison; mais il fallait d'abord avoir les bras libres,
«et c'est bien, lui dis-je, parce que Lahorie me connaissait d'humeur à
ne pas me laisser saisir, qu'il avait pris cette précaution.
«Ensuite, lui observai-je, il y a toujours huit ou dix hommes chez moi
la nuit uniquement comme guet; mais au jour, ils s'en vont; et lorsque
les trois compagnies de la cohorte arrivèrent, ils venaient de sortir.»
Il ne revenait pas de ce que la garde de ma porte eût vu mettre en
pièces mon cabinet, m'eût laissé enlever sans faire la moindre
résistance.
Je voyais son opinion se redresser sur tout cela; il me congédia en me
disant de lui envoyer le soir même M. Réal avec lequel il était bien
aise de causer.
Lorsque je sortis de chez l'empereur, il fallait voir la curiosité des
courtisans qui cherchaient dans mes yeux s'ils devaient m'aborder.
Cependant ils auguraient bien d'une conversation qui avait été aussi
longue, et c'est de ce soir-là (car il était 4 ou 5 heures du soir) que
cessèrent les bruits ridicules dont j'étais le sujet depuis un mois.
J'ai eu depuis plusieurs belles occasions d'en faire repentir les
auteurs; je ne l'ai pas fait.
Avec la faveur reviennent les amis; je les reçus tous, et ne gardai de
rancune à aucun.
L'empereur m'avait paru indisposé contre M. Pasquier, préfet de police;
je le défendis courageusement, et lui fis obtenir la justice qu'il
méritait: je n'eus pas grand-peine, parce que l'empereur l'estimait
particulièrement.
L'empereur tint un conseil pour résoudre tout ce qui était relatif à
l'affaire du général Mallet; il se fit présenter l'exposé exact de tout
ce qui s'était passé, et prit la véritable opinion qu'il devait avoir de
cette entreprise. Il ordonna la mise en liberté du général Lamotte,
destitua cependant le préfet de la Seine, malgré tout ce que je pus dire
en sa faveur; enfin il cassa la garde soldée à pied et à cheval de la
ville de Paris.
Il m'ordonna dans le même conseil de lui présenter un projet
d'organisation d'un corps de gendarmerie pour Paris, et de le placer
entre l'autorité civile et l'autorité militaire, de manière à n'avoir
rien à redouter du mauvais emploi que l'une ou l'autre de ces autorités
pourrait en faire.
Le même jour, on avait reçu la nouvelle de la belle défense qu'avait
faite le château de Burgos, qui avait soutenu plusieurs assauts de la
part des Anglais, sans perdre un seul des ouvrages de la place. Il se
trouvait dans la garnison qui le défendait un détachement de la garde
soldée de Paris; le ministre de la guerre proposa à l'empereur de
recréer sur ce détachement les corps que l'on licenciait à Paris;
l'empereur ne le voulut pas, et me réitéra l'ordre de m'occuper sans
délai du projet qu'il m'avait demandé.