Mésintelligence entre le ministre de la guerre et moi.--Je prends la
défense du général Lamotte.--Confrontations.--Ce qui eût pu arriver.--M.
Frochot.--Conduite du ministre de la guerre.--Il envoie un exprès à
l'empereur.--Je n'envoie personne.--On me croit perdu.--Belle occasion
de connaître mes amis.
Le général Mallet arrêté, tout était fini. On put commencer les
confrontations qui devenaient nécessaires à la suite de tous ces
interrogatoires pour se faire une idée juste de l'affaire: les opinions
variaient de tant de manières sur le parti dont on disait que Mallet
n'était que l'agent, que je mis de l'amour-propre à les éclairer, bien
convaincu que l'on gagne toujours à se pénétrer de la vérité, quelque
tort qu'elle puisse faire, et que rien n'est si dangereux que de se
livrer à des illusions, ou de se laisser aller à la passion. C'est à
cette occasion qu'il s'éleva des nuages entre le ministre de la guerre
et moi. Il me supposa le projet de lui nuire, et de nuire aux
militaires. Il prêta l'oreille à une foule de bavardages dont il
n'aurait pas dû se laisser atteindre, et qui le firent agir vis-à-vis de
moi comme il me croyait capable de faire vis-à-vis de lui. Comme je ne
le fis pas, il resta le maître du terrain. Il rechercha de l'importance
pour lui dans cette affaire, et en la rattachant à plusieurs
invraisemblances, il fit arrêter à tort et à travers les uns et les
autres, en cherchant à les inculper dans cette conjuration de Mallet.
Moi, au contraire, j'en détachai tout ce qui pouvait n'y pas être
compris.
Le ministre de la guerre me faisait un grand grief de défendre
l'innocence du général Lamotte, qu'il avait fait arrêter, parce qu'il
soutenait qu'il était le complice de Mallet, et que c'était lui qui
avait été prendre la 10e cohorte dans son quartier.
Il ne voulait pas croire que Mallet avait pris le nom et joué le rôle de
Lamotte. Je fus obligé, après la déclaration du colonel Soulier, de
faire entrer dans mon cabinet le véritable général Lamotte, qu'il ne
reconnut point: Peu après, sans lui rien dire, je fis entrer le général
Mallet, qu'il reconnut pour être celui qui était venu le prendre le
matin à son quartier, où il s'était présenté sous le nom du général
Lamotte.
Après cette confrontation relative au général Mallet et au général
Lamotte, le ministre de la guerre prétendit qu'il y avait eu connivence
entre le général Mallet et le colonel Soulier, commandant de la 10e
cohorte; sans quoi il n'aurait pas choisi cette cohorte préférablement à
une autre troupe.
C'était également deux opinions mal établies. La preuve qu'il n'y avait
point de connivence entre Mallet et Soulier, c'est qu'il prit le nom de
Lamotte pour entrer chez lui: à quoi cela lui aurait-il servi, s'ils
avaient été d'accord auparavant?
Quant au choix que Mallet avait fait de la 10e cohorte, c'est parce
qu'elle se trouvait la mieux placée pour être employée loin des regards
des autorités que l'on pouvait redouter; il y avait loin du faubourg
Saint-Antoine à la place Vendôme et au ministère de la guerre.
Mais s'il n'avait pas pris cette cohorte, il n'aurait pu en trouver une
autre qu'à la rue Verte ou au faubourg Saint-Honoré, c'est-à-dire, sous
les yeux de l'état-major de la place, qui aurait été averti avant qu'il
eût été à la Force, à la préfecture de police et au ministère.
Toutes ces observations avaient beau être raisonnables, on ne les
écoutait pas, et la passion prenait le dessus.
Cette folie de Mallet conduisit devant un conseil extraordinaire de
guerre quatorze malheureux qui furent condamnés à la peine de mort. Ils
étaient bien coupables assurément; mais au moins faut-il accorder à ces
officiers la justice de convenir que ce qui les rendait inconsolables,
c'était la pensée qu'on les crût capables d'avoir coopéré sciemment à ce
que Mallet leur faisait faire. Ils disaient tous que, si l'empereur
avait été là, ils n'auraient pas tous péri. Ils avaient bien raison, car
je crois que si l'empereur avait été à Paris, hors Mallet, Lahorie et
Guidal, il eût fait grâce à tout le reste; jamais il n'aurait permis une
exécution comme celle qui a eu lieu.
Je m'interposai tant que je pus pour repousser l'idée que le sénat avait
la moindre part à tout ce dont Mallet se disait être muni de sa part.
Sans le contre-temps qui lui fit manquer l'arrestation du ministre de la
guerre, et qui me rendit aussitôt à mes fonctions, le général Mallet
aurait été maître de beaucoup de choses en peu de moments, et dans un
pays si susceptible de la contagion de l'exemple. Il aurait eu le
trésor, qui était riche, dans ce temps-là, la poste et le télégraphe, et
il y avait cent cohortes de gardes nationaux en France. Il aurait su par
l'arrivée des estafettes de l'armée la triste situation où étaient alors
les affaires, et rien ne l'aurait empêché de saisir l'empereur lui-même,
s'il était arrivé seul, ou de marcher à sa rencontre, s'il était venu
accompagné.
Malgré cela, Mallet n'aurait pas joué longtemps le rôle d'un nouveau
Cromwel, parce que la fourberie aurait été reconnue, et que tout le
monde en France était las de mouvements; vraisemblablement, il aurait
bientôt été seul pour consolider l'exécution de son projet.
Mais le danger dont la tranquillité publique fut menacée était grand, et
l'on reconnut, malgré soi, un côté faible dans notre position, que
chacun croyait mieux affermie.
On fut surtout frappé de la facilité avec laquelle on persuada les
troupes de la mort de l'empereur, sans qu'il vint à la pensée d'un seul
de leurs officiers de chercher à s'en assurer, et surtout sans penser à
son fils. Ces mêmes soldats se portèrent sur les individus investis du
pouvoir, trouvèrent cela naturel, et enfin virent tuer le commandant de
Paris, leur général, sans faire un seul geste pour le défendre. Cette
réflexion était affligeante, et à moins d'aimer les illusions, on était
forcé de songer à tout ce que cela préparait de malheurs.
Le préfet du département de Paris était à la campagne, lorsque le
colonel de la 10e cohorte, Soulier, arriva à l'hôtel-de-ville; il y fit
connaître la mort de l'empereur, et annonça qu'il venait prendre
possession de l'appartement destiné à la commission du gouvernement, qui
allait arriver à l'hôtel-de-ville.
Un employé de la préfecture envoya bien vite chercher le préfet.
L'exprès qu'on lui avait expédié le rencontra dans la rue du faubourg
Saint-Antoine par laquelle il revenait lui-même à Paris, ignorant ce qui
s'y passait. Le messager lui remit le billet dont l'employé de la
préfecture l'avait rendu porteur, et dans lequel il marquait au préfet
d'arriver au plus vite; il finissait par ces mots latins: _fuit
imperator_. Le préfet accourt, il trouve l'hôtel-de-ville occupé par
Soulier, qui lui montre tous les actes en vertu desquels il agissait, et
qui lui apprend que le ministre de la police venait de sortir et avait
recommandé que l'on hâtât les dispositions pour recevoir la commission
du gouvernement.
Le préfet croit d'abord que c'est moi, et ne peut rien comprendre à ce
qu'il voit; il demande ses chevaux pour aller chez l'archi-chancelier,
et dit à ses gens; «Faites ce que ces messieurs ordonnent,» mais avant
que sa voiture fût avancée, la comédie avait cessé. On vint arrêter le
colonel Soulier pendant qu'il exécutait les ordres de Mallet, ainsi que
tout ce qui l'accompagnait. On fit un grand crime au préfet de la Seine
d'avoir dit à ses gens: «Faites ce que ces messieurs ordonnent,» et on
persuada à l'empereur de le déplacer. L'autorité militaire l'attaqua
vivement, et il fut disgracié; cependant que pouvait faire le préfet
contre un colonel et sa troupe, supposant même qu'il eût ordonné à ses
domestiques le contraire de ce qu'il leur dit?
Assurément le préfet de la Seine était un homme incapable d'une lâche
trahison, et s'il avait été chez lui au moment où cette troupe s'y
présenta, il ne l'eût reçue qu'après de bonnes informations; mais qui
aurait pu croire que des troupes entières seraient sorties de leurs
quartiers, leurs officiers en tête, sans l'ordre de leurs généraux, et
surtout pour un objet comme celui-là?
Le préfet de la Seine fut généralement plaint; il lui resta des amis, et
l'empereur témoigna des regrets que cela lui fût arrivé. Il l'estimait
particulièrement, et je suis sûr que, sans l'opiniâtreté du duc de
Feltre, le préfet de la Seine n'eût pas succombé. S'il lit ces Mémoires,
je suis bien aise de lui apprendre qu'à bord du _Bellérophon_,
m'entretenant de cette affaire, l'empereur parlait de lui avec intérêt
et presque avec amitié.
C'est ainsi que finit cette singulière entreprise de Mallet. Rien
n'égale la ruse et l'audace avec laquelle elle fut conduite; elle
surprit la réflexion de tout le monde, comme aussi ce même monde
reconnut sa faiblesse; on en fut honteux, mais on n'en devint pas plus
sage. À Paris, on en fut effrayé, parce que l'on se voyait encore sur un
volcan, lorsque, depuis longtemps, on se croyait sur un rocher.
Le ministre de la guerre entreprit de justifier les troupes; pour le
faire, il accusa la surveillance de la police; mais en supposant même
que celle-ci eût eu un moyen de suivre un fil de cette conjuration, qui
n'était que dans la tête d'un homme, rien ne pouvait excuser les troupes
qui avaient marché contre l'autorité, quelle que soit la manière dont on
s'y soit pris pour les y déterminer; l'intelligence la plus commune a
toujours été obligée de reconnaître cette partie de ses devoirs.
Le ministre de la guerre fit grand bruit, envoya la garde à cheval à
Saint-Cloud, sous prétexte que le parti de Mallet voulait enlever le
fils de l'empereur, tandis que Mallet et ses complices étaient déjà
arrêtés: tout ce que faisait le ministre de la guerre était inutile, il
le savait bien; mais il ne voulait que montrer du zèle, pour prendre
place dans l'opinion et conjurer l'orage qu'il voyait arriver; Il fit le
cheval de parade, lorsque le danger était passé, et cela lui réussit.
Les détails du procès ne ramenèrent point la tranquillité dans son
esprit, et il ne fut en repos qu'après qu'il eut envoyé un officier de
son état-major à l'empereur pour surprendre son opinion sur cette
affaire, et il l'égara complètement. L'empereur le reconnut après; mais
il avait déjà prononcé, et il ne voulut point avoir l'air d'être trompé:
néanmoins le ministre de la guerre n'y gagna rien.
Moi, je n'envoyai personne à l'empereur, je ne voulais ni surprendre son
jugement ni accuser qui que ce fût, je me mis même au-dessus de tout ce
que je prévoyais qu'il allait m'en écrire. J'ai été bien souvent grondé
par lui, mais je n'ai jamais pu m'accoutumer à une lettre dure: aussi
calculai-je le jour où je devais recevoir de l'empereur une réponse au
rapport de cet événement. Ce jour-là, je fis ouvrir par mon secrétaire
les lettres que je reçus de lui (l'empereur), et lui donnai l'ordre de
me remettre ce qui ne respirerait pas l'humeur, et de jeter la
réprimande au feu, s'il en venait une, qui effectivement arriva comme je
l'avais prévu, et il n'y manquait rien que de l'avoir méritée. Je ne
m'en tourmentai point, parce que je prévoyais ce qui avait été pratiqué
pour s'emparer de l'opinion de l'empereur. J'ai toujours eu confiance
dans son jugement et cru à sa bonté, et je ne me serais pas mis dans le
cas de la perdre, pour avoir manqué dans une circonstance semblable.
Je souffris des suites de cette affaire. Bon nombre de personnes se
détachèrent de moi, persuadées que je ne pouvais plus rester en place.
On me chercha un successeur, tant cela paraissait probable. Les dames
disaient: «Ah! on ferait bien mieux de s'occuper de ce qui se passe dans
les casernes que dans nos boudoirs.»
Dans tous les temps du monde, les battus ont toujours payé l'amende, il
ne me fallait qu'un peu moins d'honneur pour en faire supporter les
frais à un autre.
Mais l'occasion était trop belle pour se venger de la découverte faite
dans les bureaux de la guerre, de l'espionnage de la légation russe, et
on la saisit. J'aurais pu, quelques mois après, en tirer une
satisfaction éclatante, comme on le verra par la suite de ces Mémoires,
et ne le fis pas. Je fus plaint, parce que l'opinion m'était redevenue
favorable, et que je n'avais fait de mal à personne, mais qu'au
contraire j'avais obligé beaucoup de monde. On fut fâché de ce qui
m'était arrivé, mais on n'en crut pas moins que le premier courrier de
l'empereur allait annoncer la nomination de mon successeur; on se
conduisit donc en conséquence, et les intrigues s'agitèrent pour
partager ma dépouille. Je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, et je
profitai de cette occasion pour apprendre à reconnaître mes amis.