CHAPITRE V.

Mésintelligence entre le ministre de la guerre et moi.--Je prends la

défense du général Lamotte.--Confrontations.--Ce qui eût pu arriver.--M.

Frochot.--Conduite du ministre de la guerre.--Il envoie un exprès à

l'empereur.--Je n'envoie personne.--On me croit perdu.--Belle occasion

de connaître mes amis.

Le général Mallet arrêté, tout était fini. On put commencer les

confrontations qui devenaient nécessaires à la suite de tous ces

interrogatoires pour se faire une idée juste de l'affaire: les opinions

variaient de tant de manières sur le parti dont on disait que Mallet

n'était que l'agent, que je mis de l'amour-propre à les éclairer, bien

convaincu que l'on gagne toujours à se pénétrer de la vérité, quelque

tort qu'elle puisse faire, et que rien n'est si dangereux que de se

livrer à des illusions, ou de se laisser aller à la passion. C'est à

cette occasion qu'il s'éleva des nuages entre le ministre de la guerre

et moi. Il me supposa le projet de lui nuire, et de nuire aux

militaires. Il prêta l'oreille à une foule de bavardages dont il

n'aurait pas dû se laisser atteindre, et qui le firent agir vis-à-vis de

moi comme il me croyait capable de faire vis-à-vis de lui. Comme je ne

le fis pas, il resta le maître du terrain. Il rechercha de l'importance

pour lui dans cette affaire, et en la rattachant à plusieurs

invraisemblances, il fit arrêter à tort et à travers les uns et les

autres, en cherchant à les inculper dans cette conjuration de Mallet.

Moi, au contraire, j'en détachai tout ce qui pouvait n'y pas être

compris.

Le ministre de la guerre me faisait un grand grief de défendre

l'innocence du général Lamotte, qu'il avait fait arrêter, parce qu'il

soutenait qu'il était le complice de Mallet, et que c'était lui qui

avait été prendre la 10e cohorte dans son quartier.

Il ne voulait pas croire que Mallet avait pris le nom et joué le rôle de

Lamotte. Je fus obligé, après la déclaration du colonel Soulier, de

faire entrer dans mon cabinet le véritable général Lamotte, qu'il ne

reconnut point: Peu après, sans lui rien dire, je fis entrer le général

Mallet, qu'il reconnut pour être celui qui était venu le prendre le

matin à son quartier, où il s'était présenté sous le nom du général

Lamotte.

Après cette confrontation relative au général Mallet et au général

Lamotte, le ministre de la guerre prétendit qu'il y avait eu connivence

entre le général Mallet et le colonel Soulier, commandant de la 10e

cohorte; sans quoi il n'aurait pas choisi cette cohorte préférablement à

une autre troupe.

C'était également deux opinions mal établies. La preuve qu'il n'y avait

point de connivence entre Mallet et Soulier, c'est qu'il prit le nom de

Lamotte pour entrer chez lui: à quoi cela lui aurait-il servi, s'ils

avaient été d'accord auparavant?

Quant au choix que Mallet avait fait de la 10e cohorte, c'est parce

qu'elle se trouvait la mieux placée pour être employée loin des regards

des autorités que l'on pouvait redouter; il y avait loin du faubourg

Saint-Antoine à la place Vendôme et au ministère de la guerre.

Mais s'il n'avait pas pris cette cohorte, il n'aurait pu en trouver une

autre qu'à la rue Verte ou au faubourg Saint-Honoré, c'est-à-dire, sous

les yeux de l'état-major de la place, qui aurait été averti avant qu'il

eût été à la Force, à la préfecture de police et au ministère.

Toutes ces observations avaient beau être raisonnables, on ne les

écoutait pas, et la passion prenait le dessus.

Cette folie de Mallet conduisit devant un conseil extraordinaire de

guerre quatorze malheureux qui furent condamnés à la peine de mort. Ils

étaient bien coupables assurément; mais au moins faut-il accorder à ces

officiers la justice de convenir que ce qui les rendait inconsolables,

c'était la pensée qu'on les crût capables d'avoir coopéré sciemment à ce

que Mallet leur faisait faire. Ils disaient tous que, si l'empereur

avait été là, ils n'auraient pas tous péri. Ils avaient bien raison, car

je crois que si l'empereur avait été à Paris, hors Mallet, Lahorie et

Guidal, il eût fait grâce à tout le reste; jamais il n'aurait permis une

exécution comme celle qui a eu lieu.

Je m'interposai tant que je pus pour repousser l'idée que le sénat avait

la moindre part à tout ce dont Mallet se disait être muni de sa part.

Sans le contre-temps qui lui fit manquer l'arrestation du ministre de la

guerre, et qui me rendit aussitôt à mes fonctions, le général Mallet

aurait été maître de beaucoup de choses en peu de moments, et dans un

pays si susceptible de la contagion de l'exemple. Il aurait eu le

trésor, qui était riche, dans ce temps-là, la poste et le télégraphe, et

il y avait cent cohortes de gardes nationaux en France. Il aurait su par

l'arrivée des estafettes de l'armée la triste situation où étaient alors

les affaires, et rien ne l'aurait empêché de saisir l'empereur lui-même,

s'il était arrivé seul, ou de marcher à sa rencontre, s'il était venu

accompagné.

Malgré cela, Mallet n'aurait pas joué longtemps le rôle d'un nouveau

Cromwel, parce que la fourberie aurait été reconnue, et que tout le

monde en France était las de mouvements; vraisemblablement, il aurait

bientôt été seul pour consolider l'exécution de son projet.

Mais le danger dont la tranquillité publique fut menacée était grand, et

l'on reconnut, malgré soi, un côté faible dans notre position, que

chacun croyait mieux affermie.

On fut surtout frappé de la facilité avec laquelle on persuada les

troupes de la mort de l'empereur, sans qu'il vint à la pensée d'un seul

de leurs officiers de chercher à s'en assurer, et surtout sans penser à

son fils. Ces mêmes soldats se portèrent sur les individus investis du

pouvoir, trouvèrent cela naturel, et enfin virent tuer le commandant de

Paris, leur général, sans faire un seul geste pour le défendre. Cette

réflexion était affligeante, et à moins d'aimer les illusions, on était

forcé de songer à tout ce que cela préparait de malheurs.

Le préfet du département de Paris était à la campagne, lorsque le

colonel de la 10e cohorte, Soulier, arriva à l'hôtel-de-ville; il y fit

connaître la mort de l'empereur, et annonça qu'il venait prendre

possession de l'appartement destiné à la commission du gouvernement, qui

allait arriver à l'hôtel-de-ville.

Un employé de la préfecture envoya bien vite chercher le préfet.

L'exprès qu'on lui avait expédié le rencontra dans la rue du faubourg

Saint-Antoine par laquelle il revenait lui-même à Paris, ignorant ce qui

s'y passait. Le messager lui remit le billet dont l'employé de la

préfecture l'avait rendu porteur, et dans lequel il marquait au préfet

d'arriver au plus vite; il finissait par ces mots latins: _fuit

imperator_. Le préfet accourt, il trouve l'hôtel-de-ville occupé par

Soulier, qui lui montre tous les actes en vertu desquels il agissait, et

qui lui apprend que le ministre de la police venait de sortir et avait

recommandé que l'on hâtât les dispositions pour recevoir la commission

du gouvernement.

Le préfet croit d'abord que c'est moi, et ne peut rien comprendre à ce

qu'il voit; il demande ses chevaux pour aller chez l'archi-chancelier,

et dit à ses gens; «Faites ce que ces messieurs ordonnent,» mais avant

que sa voiture fût avancée, la comédie avait cessé. On vint arrêter le

colonel Soulier pendant qu'il exécutait les ordres de Mallet, ainsi que

tout ce qui l'accompagnait. On fit un grand crime au préfet de la Seine

d'avoir dit à ses gens: «Faites ce que ces messieurs ordonnent,» et on

persuada à l'empereur de le déplacer. L'autorité militaire l'attaqua

vivement, et il fut disgracié; cependant que pouvait faire le préfet

contre un colonel et sa troupe, supposant même qu'il eût ordonné à ses

domestiques le contraire de ce qu'il leur dit?

Assurément le préfet de la Seine était un homme incapable d'une lâche

trahison, et s'il avait été chez lui au moment où cette troupe s'y

présenta, il ne l'eût reçue qu'après de bonnes informations; mais qui

aurait pu croire que des troupes entières seraient sorties de leurs

quartiers, leurs officiers en tête, sans l'ordre de leurs généraux, et

surtout pour un objet comme celui-là?

Le préfet de la Seine fut généralement plaint; il lui resta des amis, et

l'empereur témoigna des regrets que cela lui fût arrivé. Il l'estimait

particulièrement, et je suis sûr que, sans l'opiniâtreté du duc de

Feltre, le préfet de la Seine n'eût pas succombé. S'il lit ces Mémoires,

je suis bien aise de lui apprendre qu'à bord du _Bellérophon_,

m'entretenant de cette affaire, l'empereur parlait de lui avec intérêt

et presque avec amitié.

C'est ainsi que finit cette singulière entreprise de Mallet. Rien

n'égale la ruse et l'audace avec laquelle elle fut conduite; elle

surprit la réflexion de tout le monde, comme aussi ce même monde

reconnut sa faiblesse; on en fut honteux, mais on n'en devint pas plus

sage. À Paris, on en fut effrayé, parce que l'on se voyait encore sur un

volcan, lorsque, depuis longtemps, on se croyait sur un rocher.

Le ministre de la guerre entreprit de justifier les troupes; pour le

faire, il accusa la surveillance de la police; mais en supposant même

que celle-ci eût eu un moyen de suivre un fil de cette conjuration, qui

n'était que dans la tête d'un homme, rien ne pouvait excuser les troupes

qui avaient marché contre l'autorité, quelle que soit la manière dont on

s'y soit pris pour les y déterminer; l'intelligence la plus commune a

toujours été obligée de reconnaître cette partie de ses devoirs.

Le ministre de la guerre fit grand bruit, envoya la garde à cheval à

Saint-Cloud, sous prétexte que le parti de Mallet voulait enlever le

fils de l'empereur, tandis que Mallet et ses complices étaient déjà

arrêtés: tout ce que faisait le ministre de la guerre était inutile, il

le savait bien; mais il ne voulait que montrer du zèle, pour prendre

place dans l'opinion et conjurer l'orage qu'il voyait arriver; Il fit le

cheval de parade, lorsque le danger était passé, et cela lui réussit.

Les détails du procès ne ramenèrent point la tranquillité dans son

esprit, et il ne fut en repos qu'après qu'il eut envoyé un officier de

son état-major à l'empereur pour surprendre son opinion sur cette

affaire, et il l'égara complètement. L'empereur le reconnut après; mais

il avait déjà prononcé, et il ne voulut point avoir l'air d'être trompé:

néanmoins le ministre de la guerre n'y gagna rien.

Moi, je n'envoyai personne à l'empereur, je ne voulais ni surprendre son

jugement ni accuser qui que ce fût, je me mis même au-dessus de tout ce

que je prévoyais qu'il allait m'en écrire. J'ai été bien souvent grondé

par lui, mais je n'ai jamais pu m'accoutumer à une lettre dure: aussi

calculai-je le jour où je devais recevoir de l'empereur une réponse au

rapport de cet événement. Ce jour-là, je fis ouvrir par mon secrétaire

les lettres que je reçus de lui (l'empereur), et lui donnai l'ordre de

me remettre ce qui ne respirerait pas l'humeur, et de jeter la

réprimande au feu, s'il en venait une, qui effectivement arriva comme je

l'avais prévu, et il n'y manquait rien que de l'avoir méritée. Je ne

m'en tourmentai point, parce que je prévoyais ce qui avait été pratiqué

pour s'emparer de l'opinion de l'empereur. J'ai toujours eu confiance

dans son jugement et cru à sa bonté, et je ne me serais pas mis dans le

cas de la perdre, pour avoir manqué dans une circonstance semblable.

Je souffris des suites de cette affaire. Bon nombre de personnes se

détachèrent de moi, persuadées que je ne pouvais plus rester en place.

On me chercha un successeur, tant cela paraissait probable. Les dames

disaient: «Ah! on ferait bien mieux de s'occuper de ce qui se passe dans

les casernes que dans nos boudoirs.»

Dans tous les temps du monde, les battus ont toujours payé l'amende, il

ne me fallait qu'un peu moins d'honneur pour en faire supporter les

frais à un autre.

Mais l'occasion était trop belle pour se venger de la découverte faite

dans les bureaux de la guerre, de l'espionnage de la légation russe, et

on la saisit. J'aurais pu, quelques mois après, en tirer une

satisfaction éclatante, comme on le verra par la suite de ces Mémoires,

et ne le fis pas. Je fus plaint, parce que l'opinion m'était redevenue

favorable, et que je n'avais fait de mal à personne, mais qu'au

contraire j'avais obligé beaucoup de monde. On fut fâché de ce qui

m'était arrivé, mais on n'en crut pas moins que le premier courrier de

l'empereur allait annoncer la nomination de mon successeur; on se

conduisit donc en conséquence, et les intrigues s'agitèrent pour

partager ma dépouille. Je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, et je

profitai de cette occasion pour apprendre à reconnaître mes amis.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 40 / 79 题