CHAPITRE IV.

Le général Mallet à la caserne de Popincourt.--Il se fait

passer pour le général Lamotte.--La 10e cohorte prend

les armes.--Mallet délivre Lahorie et Guidal.--Le préfet

de police me fait prévenir.--Dispositions que prend le

général Mallet.--L'adjudant-général Doucet.--Mallet

est arrêté.--Le général Hullin.

Accompagné comme je viens de le dire, seulement de trois personnes, le

général Mallet sort de chez le prêtre espagnol vers une heure du matin,

et se rend à la caserne de Popincourt où était la 10e cohorte. On ne

laisse pas entrer la nuit dans les casernes de Paris, aussi Mallet

affecta-t-il de dire qu'il n'avait affaire qu'au commandant. On le

conduisit chez le malheureux Soulier, qui demeurait hors du quartier; il

était malade, et ne put se lever pour recevoir Mallet.

C'est ici que fut joué le tour le plus adroit, et sur le succès duquel

reposait tout celui de l'entreprise. Mallet entra chez le colonel

Soulier, sans lui dire son nom; celui-ci, après s'être excusé de ne

pouvoir se lever, demanda au général ce qu'il avait à lui dire.

Mallet lui dit: «Je vois bien que vous n'êtes pas informé; nous avons eu

le malheur de perdre l'empereur.» À ce mot, Soulier fond en larmes;

Mallet a l'air de partager sa douleur, et lui dit: «Le gouvernement

vient d'être changé, et voici l'ordre que le général Mallet m'a remis

pour vous, il y a un instant.»

Soulier lit: c'était un ordre du général Mallet, qui lui ordonnait de

faire prendre les armes à la cohorte, de lui donner connaissance des

événements nouvellement arrivés, et de suivre exactement tout ce que lui

commanderait le général Lamotte, qu'il rendait porteur de sa lettre, et

qui avait reçu les instructions de la commission du sénat investi du

gouvernement.

Voilà donc Mallet qui joue, près du colonel Soulier, le personnage de

Lamotte; Soulier salue le général Lamotte, fait venir l'adjudant de sa

cohorte, lui commande de l'assembler et de venir ensuite prendre le

général Lamotte, auquel il fait des excuses de ne pouvoir l'accompagner.

Lamotte (Mallet) se rend donc dans la cour de la caserne, où la troupe

était assemblée, et lui fait lire aux flambeaux la nouvelle de la mort

de l'empereur, la proclamation du sénat à l'armée, et lui donne

connaissance des nouvelles formes du gouvernement. Il ne vint dans la

tête de personne de chercher à vérifier si cela était vrai, assurément

rien n'était plus clair que les termes dans lesquels Mallet

s'expliquait.

Lamotte (Mallet) emmène la cohorte, forte de douze cents hommes, sans

lui faire prendre les dix milles cartouches à balles, qui étaient en

réserve chez le colonel, ainsi que cela était d'usage dans la garnison

de Paris, et même sans faire changer les pierres à bois, que les soldats

sont dans la coutume de mettre à leurs fusils pour l'exercice.

Mallet marcha à la tête de cette cohorte, dont il ne laissa qu'une seule

compagnie au quartier, pour accompagner le colonel Soulier à

l'hôtel-de-ville, où il lui avait ordonné d'aller l'attendre, et faire

disposer le bureau nécessaire pour la commission de gouvernement. Il

avait eu soin de donner à ce colonel sa nomination au grade de général

de brigade, et un bon de cent mille francs sur le trésor public.

Le 23 octobre tombait un vendredi, jour de parade pour la garnison de

Paris, laquelle parade, depuis l'absence de l'empereur, avait lieu tous

les vendredis sur la place Vendôme.

Les troupes du faubourg Saint-Antoine étaient obligées de partir de

bonne heure pour s'y rendre c'est ce qui fit que le spectacle de la 10e

cohorte avec armes et bagages ne parut pas étonnant.

Lamotte amène sa cohorte par la grande rue Saint-Antoine, jusqu'à la

porte de la prison de la Force; il se la fait ouvrir, et, sans y entrer

lui-même, il se fait amener les généraux Guidal et Lahorie, qui y

étaient détenus; il ferme ensuite la porte de la prison d'où il défend

de laisser sortir qui que ce soit; il embrasse Lahorie et Guidal, leur

fait part de la mort de l'empereur et de tout ce qui en était la suite,

et leur dit: «Il n'y a pas de temps à perdre; voilà vos instructions,

prenez cette troupe pour les exécuter: je n'ai besoin que d'une

demi-compagnie pour aller m'emparer du gouvernement, où j'attendrai de

vos nouvelles. Ensuite nous nous réunirons à l'hôtel-de-ville.»

Lahorie crut de bonne foi à la mort de l'empereur, et comme il avait été

dans la confiance du général Moreau, il savait ce qu'il avait eu le

projet de faire; il avait mémoire du 18 brumaire, auquel il avait

assisté; ces idées-là revinrent à son esprit, surtout en voyant Mallet

en habit brodé et suivi d'une troupe régulière. Il lut l'instruction que

lui donnait Mallet, prit la cohorte dont celui-ci n'avait gardé que

cinquante hommes, et courut s'emparer de la préfecture de police. Il

trouva M. Pasquier, qui avait coutume de se lever de bonne heure, déjà à

son cabinet; il l'arrêta et lui substitua le jeune Vendéen, ainsi que

l'abbé Lafond. Le préfet de police, quoique dans cette situation, trouva

le moyen de m'envoyer bien vite un de ses employés, pour me prévenir de

ce qui se passait; cet employé, en arrivant chez moi, n'insistait que

pour me voir et me parler au plus vite, sans rien dire de plus. Comme il

était connu du portier de l'hôtel, il aurait pu commencer par faire

fermer la porte; il ne le fit pas, et trouva la consigne que j'avais

donnée à cinq heures du matin (en me couchant), pour qu'on me laissât en

repos à moins de force majeure. Comme il était venu à pied, il ne

devançait que de très peu la colonne du général Lahorie, qui était sur

ses pas, et qui entra comme un trait, ainsi que je l'ai dit.

Lahorie avait envoyé le général Guidal, qui était venu avec lui arrêter

le ministre de la guerre; mais le sergent par lequel il voulait me faire

assassiner lui ayant manqué de parole, il courut lui-même après ce

général, qu'il atteignit dans la rue des Saints-Pères, et ramena chez

moi avec son détachement. C'est à ce seul incident, que le ministre de

la guerre doit de n'avoir pas eu la même aventure que moi.

Mallet, en quittant Lahorie, à la porte de la Force, avait envoyé par

des soldats de la 10e cohorte, aux deux commandants des régiments de la

garde soldée de Paris, des paquets renfermant des pièces semblables à

celles qu'il avait lues à sa troupe avant de l'emmener, et de plus une

instruction que ces deux régiments devaient suivre de point en point.

Il employa l'un à fermer toutes les barrières de Paris, avec défense

d'en laisser sortir qui que ce fût; ce qui fut fait, en sorte que dans

les villes du voisinage, d'où on aurait pu avoir des secours, si l'on en

avait eu besoin, on n'aurait rien su de ce qui se passait à Paris. Il

employa l'autre à occuper la banque, la trésorerie et autres points de

l'administration publique. À la trésorerie, il éprouva de la résistance;

le ministre s'y était rendu et sut se servir de la garde de sa maison,

pour ne pas laisser méconnaître son autorité. Mais dans les deux

régiments entiers de la garde soldée de Paris qui faisaient le service

de la place, il n'y eut pas une objection opposée à l'exécution des

ordres de Mallet.

En même temps que Mallet faisait ainsi agir sur plusieurs points à la

fois, il descendait la rue Saint-Honoré avec sa petite troupe. Il tourna

le coin de la rue qui mène à la place Vendôme, et de là, il expédia un

officier avec vingt-cinq soldats de sa troupe, auxquels il ordonna

d'aller se mettre en bataille devant la porte du bureau de l'état-major,

qui était dans la maison placée dans l'angle de la place Vendôme, à

gauche, et de n'en laisser sortir personne.

En même temps, il donna à l'officier un paquet pour l'adjudant-général

Doucet; le paquet contenait les mêmes pièces que les autres, la mort de

l'empereur, l'acte du sénat, les proclamations, la nomination de Mallet

au gouvernement de Paris, une nomination de général de brigade, et un

bon de 100,000 francs pour lui Doucet. À ce paquet il avait joint une

instruction en forme de lettre confidentielle, dans laquelle il

témoignait à Doucet le plaisir qu'il éprouvait à entrer en relation de

service avec lui, et le priait d'envoyer tels et tels ordres aux troupes

qui étaient à Saint-Denis, Saint-Germain et Versailles, et à celles qui

étaient à Paris, il n'exceptait que la garde soldée, qu'il avait

employée, et la 10e cohorte, qu'il avait chargée de l'arrestation du

préfet et du ministre de la police, ainsi que de celle du général

Hullin; il ajouta que, connaissant les relations d'amitié qui existaient

entre lui et le général, il avait voulu lui éviter ce que cette

commission aurait eu de pénible pour lui, et qu'il s'en était chargé;

seulement il lui recommandait de ne pas s'y opposer, et de garder à sa

porte, jusqu'à nouvel ordre, le piquet que commandait l'officier qui lui

remettrait le paquet.

L'adjudant-général Doucet était couché quand l'officier arriva chez lui.

N'ayant pas voulu parler à d'autres, on le fit entrer chez

l'adjudant-général, qui ne comprenait rien à tout ce que cette dépêche

contenait. Il relut plusieurs fois toutes ces pièces, et demanda à

l'officier de la 10e cohorte qui les lui avait apportées, et qui avait

son détachement de garde à la porte, ce qui s'était passé à leur

caserne. Ce jeune homme le lui raconta; il avait vu prendre les armes à

son corps, avait suivi Mallet à la Force, en avait vu extraire Lahorie

et Guidal, et avait suivi Mallet jusque sur la place Vendôme, d'où il

avait continué son chemin pour aller chez le général Hullin, où il était

encore. «Je vois d'ici, ajouta-t-il, notre détachement qui est devant la

porte du général Hullin.» Et il le voyait effectivement par la fenêtre

de l'appartement de M. Doucet.

Doucet ne pouvait plus douter de l'existence d'un projet dont Mallet lui

donnait les détails dans son instruction; à la vérité, cela pouvait

s'appeler une folie, mais cependant cela s'exécutait. Il ne pouvait en

douter, tant par ce qu'il voyait que par ce que lui disait le jeune

officier de la cohorte, qui lui-même agissait. Non seulement il ne

bougea point, mais perdit la tête au point d'avoir peur de sa

responsabilité. Mallet lui avait ordonné de mettre M. Laborde aux

arrêts, se méfiant sans doute de son activité. Doucet venait de faire

appeler M. Laborde, qui demeurait dans le même hôtel; ils lisaient

ensemble toutes les pièces, lorsque Mallet, de retour de chez le général

Hullin, entra dans la pièce où ils se trouvaient; il demanda à

l'adjudant-général Doucet, pourquoi M. Laborde n'était pas aux arrêts,

ainsi qu'il l'avait ordonné, et lui dit de s'y rendre. Laborde résista,

et il s'était engagé une petite discussion à la suite de laquelle

Laborde sortit en disant: «Pour me rendre aux arrêts, il faut que je

sorte; ce n'est point ici ma chambre.» Ce qu'il fit, et c'est en

descendant l'escalier de l'adjudant-général Doucet, qu'il aperçut

l'inspecteur-général du ministère de la police, qui se rendait au bureau

de l'état-major de la place, pour prendre des renseignements dont il

avait besoin. Ce piquet de la 10e cohorte lui en refusait l'entrée,

d'après son instruction, et ce fut Laborde qui, du haut de l'escalier,

cria aux soldats de le laisser monter, ce qu'ils firent, parce que tous

étaient depuis longtemps dans l'habitude d'obéir à Laborde. Ce dernier

lui apprend de quoi il est question, et le conduit dans la chambre de

Doucet, qui causait avec Mallet.

Dans le moment la scène changea. La présence de l'inspecteur fit perdre

le sang-froid à Mallet. L'inspecteur dit tout haut: «Monsieur Mallet,

vous n'avez pas la permission de sortir de votre maison sans que j'aille

vous chercher;» et, s'adressant à l'adjudant-général Doucet, il lui dit:

«Il y a là-dessous quelque chose; arrêtez-le d'abord, je vais aller au

ministère pour savoir ce que cela signifie.» Mallet était adossé contre

la cheminée de l'entresol dans lequel cela se passait. Se voyant perdu,

il met la main à un pistolet qu'il avait dans la poche de son habit;

ceux qui étaient en face de lui virent ce mouvement dans la glace, et

tous les trois ensemble ils le saisirent et le désarmèrent.

Pendant qu'il était arrêté, on apprit ce qui s'était passé chez le

général Hullin, où Mallet avait été avant de venir chez Doucet.

Il avait demandé à lui parler en particulier; il s'était fait

accompagner par un capitaine de la compagnie qui le suivait.

Le général Hullin vint le recevoir. Mallet lui dit qu'il est chargé

d'une commission bien pénible à remplir, puisqu'il est chargé par le

ministre de la police de l'arrêter, et de mettre les scellés sur ses

papiers. Le général Hullin lui dit: Voyons votre ordre. Mallet lui

répond: Entrons dans votre cabinet, je vous le montrerai. Hullin passe

le premier; Mallet le suit, la main à un pistolet, qu'il tenait dans sa

poche, et, accompagné du capitaine de la cohorte, au moment où Hullin se

retourne pour voir ce que Mallet allait lui présenter, celui-ci lui tira

son coup de pistolet dans la figure à bout portant, et l'étendit sur le

carreau. Il ne le tua pas: la balle entra au milieu de la joue, et resta

dans la tête du général Hullin, sans que l'on pût la faire sortir.

Ensuite il sortit pour venir chez l'adjudant-général Doucet, sans que le

capitaine trouvât rien d'extraordinaire à ce dont il était le témoin et

devenait le complice.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 39 / 79 题