Le général Mallet à la caserne de Popincourt.--Il se fait
passer pour le général Lamotte.--La 10e cohorte prend
les armes.--Mallet délivre Lahorie et Guidal.--Le préfet
de police me fait prévenir.--Dispositions que prend le
général Mallet.--L'adjudant-général Doucet.--Mallet
est arrêté.--Le général Hullin.
Accompagné comme je viens de le dire, seulement de trois personnes, le
général Mallet sort de chez le prêtre espagnol vers une heure du matin,
et se rend à la caserne de Popincourt où était la 10e cohorte. On ne
laisse pas entrer la nuit dans les casernes de Paris, aussi Mallet
affecta-t-il de dire qu'il n'avait affaire qu'au commandant. On le
conduisit chez le malheureux Soulier, qui demeurait hors du quartier; il
était malade, et ne put se lever pour recevoir Mallet.
C'est ici que fut joué le tour le plus adroit, et sur le succès duquel
reposait tout celui de l'entreprise. Mallet entra chez le colonel
Soulier, sans lui dire son nom; celui-ci, après s'être excusé de ne
pouvoir se lever, demanda au général ce qu'il avait à lui dire.
Mallet lui dit: «Je vois bien que vous n'êtes pas informé; nous avons eu
le malheur de perdre l'empereur.» À ce mot, Soulier fond en larmes;
Mallet a l'air de partager sa douleur, et lui dit: «Le gouvernement
vient d'être changé, et voici l'ordre que le général Mallet m'a remis
pour vous, il y a un instant.»
Soulier lit: c'était un ordre du général Mallet, qui lui ordonnait de
faire prendre les armes à la cohorte, de lui donner connaissance des
événements nouvellement arrivés, et de suivre exactement tout ce que lui
commanderait le général Lamotte, qu'il rendait porteur de sa lettre, et
qui avait reçu les instructions de la commission du sénat investi du
gouvernement.
Voilà donc Mallet qui joue, près du colonel Soulier, le personnage de
Lamotte; Soulier salue le général Lamotte, fait venir l'adjudant de sa
cohorte, lui commande de l'assembler et de venir ensuite prendre le
général Lamotte, auquel il fait des excuses de ne pouvoir l'accompagner.
Lamotte (Mallet) se rend donc dans la cour de la caserne, où la troupe
était assemblée, et lui fait lire aux flambeaux la nouvelle de la mort
de l'empereur, la proclamation du sénat à l'armée, et lui donne
connaissance des nouvelles formes du gouvernement. Il ne vint dans la
tête de personne de chercher à vérifier si cela était vrai, assurément
rien n'était plus clair que les termes dans lesquels Mallet
s'expliquait.
Lamotte (Mallet) emmène la cohorte, forte de douze cents hommes, sans
lui faire prendre les dix milles cartouches à balles, qui étaient en
réserve chez le colonel, ainsi que cela était d'usage dans la garnison
de Paris, et même sans faire changer les pierres à bois, que les soldats
sont dans la coutume de mettre à leurs fusils pour l'exercice.
Mallet marcha à la tête de cette cohorte, dont il ne laissa qu'une seule
compagnie au quartier, pour accompagner le colonel Soulier à
l'hôtel-de-ville, où il lui avait ordonné d'aller l'attendre, et faire
disposer le bureau nécessaire pour la commission de gouvernement. Il
avait eu soin de donner à ce colonel sa nomination au grade de général
de brigade, et un bon de cent mille francs sur le trésor public.
Le 23 octobre tombait un vendredi, jour de parade pour la garnison de
Paris, laquelle parade, depuis l'absence de l'empereur, avait lieu tous
les vendredis sur la place Vendôme.
Les troupes du faubourg Saint-Antoine étaient obligées de partir de
bonne heure pour s'y rendre c'est ce qui fit que le spectacle de la 10e
cohorte avec armes et bagages ne parut pas étonnant.
Lamotte amène sa cohorte par la grande rue Saint-Antoine, jusqu'à la
porte de la prison de la Force; il se la fait ouvrir, et, sans y entrer
lui-même, il se fait amener les généraux Guidal et Lahorie, qui y
étaient détenus; il ferme ensuite la porte de la prison d'où il défend
de laisser sortir qui que ce soit; il embrasse Lahorie et Guidal, leur
fait part de la mort de l'empereur et de tout ce qui en était la suite,
et leur dit: «Il n'y a pas de temps à perdre; voilà vos instructions,
prenez cette troupe pour les exécuter: je n'ai besoin que d'une
demi-compagnie pour aller m'emparer du gouvernement, où j'attendrai de
vos nouvelles. Ensuite nous nous réunirons à l'hôtel-de-ville.»
Lahorie crut de bonne foi à la mort de l'empereur, et comme il avait été
dans la confiance du général Moreau, il savait ce qu'il avait eu le
projet de faire; il avait mémoire du 18 brumaire, auquel il avait
assisté; ces idées-là revinrent à son esprit, surtout en voyant Mallet
en habit brodé et suivi d'une troupe régulière. Il lut l'instruction que
lui donnait Mallet, prit la cohorte dont celui-ci n'avait gardé que
cinquante hommes, et courut s'emparer de la préfecture de police. Il
trouva M. Pasquier, qui avait coutume de se lever de bonne heure, déjà à
son cabinet; il l'arrêta et lui substitua le jeune Vendéen, ainsi que
l'abbé Lafond. Le préfet de police, quoique dans cette situation, trouva
le moyen de m'envoyer bien vite un de ses employés, pour me prévenir de
ce qui se passait; cet employé, en arrivant chez moi, n'insistait que
pour me voir et me parler au plus vite, sans rien dire de plus. Comme il
était connu du portier de l'hôtel, il aurait pu commencer par faire
fermer la porte; il ne le fit pas, et trouva la consigne que j'avais
donnée à cinq heures du matin (en me couchant), pour qu'on me laissât en
repos à moins de force majeure. Comme il était venu à pied, il ne
devançait que de très peu la colonne du général Lahorie, qui était sur
ses pas, et qui entra comme un trait, ainsi que je l'ai dit.
Lahorie avait envoyé le général Guidal, qui était venu avec lui arrêter
le ministre de la guerre; mais le sergent par lequel il voulait me faire
assassiner lui ayant manqué de parole, il courut lui-même après ce
général, qu'il atteignit dans la rue des Saints-Pères, et ramena chez
moi avec son détachement. C'est à ce seul incident, que le ministre de
la guerre doit de n'avoir pas eu la même aventure que moi.
Mallet, en quittant Lahorie, à la porte de la Force, avait envoyé par
des soldats de la 10e cohorte, aux deux commandants des régiments de la
garde soldée de Paris, des paquets renfermant des pièces semblables à
celles qu'il avait lues à sa troupe avant de l'emmener, et de plus une
instruction que ces deux régiments devaient suivre de point en point.
Il employa l'un à fermer toutes les barrières de Paris, avec défense
d'en laisser sortir qui que ce fût; ce qui fut fait, en sorte que dans
les villes du voisinage, d'où on aurait pu avoir des secours, si l'on en
avait eu besoin, on n'aurait rien su de ce qui se passait à Paris. Il
employa l'autre à occuper la banque, la trésorerie et autres points de
l'administration publique. À la trésorerie, il éprouva de la résistance;
le ministre s'y était rendu et sut se servir de la garde de sa maison,
pour ne pas laisser méconnaître son autorité. Mais dans les deux
régiments entiers de la garde soldée de Paris qui faisaient le service
de la place, il n'y eut pas une objection opposée à l'exécution des
ordres de Mallet.
En même temps que Mallet faisait ainsi agir sur plusieurs points à la
fois, il descendait la rue Saint-Honoré avec sa petite troupe. Il tourna
le coin de la rue qui mène à la place Vendôme, et de là, il expédia un
officier avec vingt-cinq soldats de sa troupe, auxquels il ordonna
d'aller se mettre en bataille devant la porte du bureau de l'état-major,
qui était dans la maison placée dans l'angle de la place Vendôme, à
gauche, et de n'en laisser sortir personne.
En même temps, il donna à l'officier un paquet pour l'adjudant-général
Doucet; le paquet contenait les mêmes pièces que les autres, la mort de
l'empereur, l'acte du sénat, les proclamations, la nomination de Mallet
au gouvernement de Paris, une nomination de général de brigade, et un
bon de 100,000 francs pour lui Doucet. À ce paquet il avait joint une
instruction en forme de lettre confidentielle, dans laquelle il
témoignait à Doucet le plaisir qu'il éprouvait à entrer en relation de
service avec lui, et le priait d'envoyer tels et tels ordres aux troupes
qui étaient à Saint-Denis, Saint-Germain et Versailles, et à celles qui
étaient à Paris, il n'exceptait que la garde soldée, qu'il avait
employée, et la 10e cohorte, qu'il avait chargée de l'arrestation du
préfet et du ministre de la police, ainsi que de celle du général
Hullin; il ajouta que, connaissant les relations d'amitié qui existaient
entre lui et le général, il avait voulu lui éviter ce que cette
commission aurait eu de pénible pour lui, et qu'il s'en était chargé;
seulement il lui recommandait de ne pas s'y opposer, et de garder à sa
porte, jusqu'à nouvel ordre, le piquet que commandait l'officier qui lui
remettrait le paquet.
L'adjudant-général Doucet était couché quand l'officier arriva chez lui.
N'ayant pas voulu parler à d'autres, on le fit entrer chez
l'adjudant-général, qui ne comprenait rien à tout ce que cette dépêche
contenait. Il relut plusieurs fois toutes ces pièces, et demanda à
l'officier de la 10e cohorte qui les lui avait apportées, et qui avait
son détachement de garde à la porte, ce qui s'était passé à leur
caserne. Ce jeune homme le lui raconta; il avait vu prendre les armes à
son corps, avait suivi Mallet à la Force, en avait vu extraire Lahorie
et Guidal, et avait suivi Mallet jusque sur la place Vendôme, d'où il
avait continué son chemin pour aller chez le général Hullin, où il était
encore. «Je vois d'ici, ajouta-t-il, notre détachement qui est devant la
porte du général Hullin.» Et il le voyait effectivement par la fenêtre
de l'appartement de M. Doucet.
Doucet ne pouvait plus douter de l'existence d'un projet dont Mallet lui
donnait les détails dans son instruction; à la vérité, cela pouvait
s'appeler une folie, mais cependant cela s'exécutait. Il ne pouvait en
douter, tant par ce qu'il voyait que par ce que lui disait le jeune
officier de la cohorte, qui lui-même agissait. Non seulement il ne
bougea point, mais perdit la tête au point d'avoir peur de sa
responsabilité. Mallet lui avait ordonné de mettre M. Laborde aux
arrêts, se méfiant sans doute de son activité. Doucet venait de faire
appeler M. Laborde, qui demeurait dans le même hôtel; ils lisaient
ensemble toutes les pièces, lorsque Mallet, de retour de chez le général
Hullin, entra dans la pièce où ils se trouvaient; il demanda à
l'adjudant-général Doucet, pourquoi M. Laborde n'était pas aux arrêts,
ainsi qu'il l'avait ordonné, et lui dit de s'y rendre. Laborde résista,
et il s'était engagé une petite discussion à la suite de laquelle
Laborde sortit en disant: «Pour me rendre aux arrêts, il faut que je
sorte; ce n'est point ici ma chambre.» Ce qu'il fit, et c'est en
descendant l'escalier de l'adjudant-général Doucet, qu'il aperçut
l'inspecteur-général du ministère de la police, qui se rendait au bureau
de l'état-major de la place, pour prendre des renseignements dont il
avait besoin. Ce piquet de la 10e cohorte lui en refusait l'entrée,
d'après son instruction, et ce fut Laborde qui, du haut de l'escalier,
cria aux soldats de le laisser monter, ce qu'ils firent, parce que tous
étaient depuis longtemps dans l'habitude d'obéir à Laborde. Ce dernier
lui apprend de quoi il est question, et le conduit dans la chambre de
Doucet, qui causait avec Mallet.
Dans le moment la scène changea. La présence de l'inspecteur fit perdre
le sang-froid à Mallet. L'inspecteur dit tout haut: «Monsieur Mallet,
vous n'avez pas la permission de sortir de votre maison sans que j'aille
vous chercher;» et, s'adressant à l'adjudant-général Doucet, il lui dit:
«Il y a là-dessous quelque chose; arrêtez-le d'abord, je vais aller au
ministère pour savoir ce que cela signifie.» Mallet était adossé contre
la cheminée de l'entresol dans lequel cela se passait. Se voyant perdu,
il met la main à un pistolet qu'il avait dans la poche de son habit;
ceux qui étaient en face de lui virent ce mouvement dans la glace, et
tous les trois ensemble ils le saisirent et le désarmèrent.
Pendant qu'il était arrêté, on apprit ce qui s'était passé chez le
général Hullin, où Mallet avait été avant de venir chez Doucet.
Il avait demandé à lui parler en particulier; il s'était fait
accompagner par un capitaine de la compagnie qui le suivait.
Le général Hullin vint le recevoir. Mallet lui dit qu'il est chargé
d'une commission bien pénible à remplir, puisqu'il est chargé par le
ministre de la police de l'arrêter, et de mettre les scellés sur ses
papiers. Le général Hullin lui dit: Voyons votre ordre. Mallet lui
répond: Entrons dans votre cabinet, je vous le montrerai. Hullin passe
le premier; Mallet le suit, la main à un pistolet, qu'il tenait dans sa
poche, et, accompagné du capitaine de la cohorte, au moment où Hullin se
retourne pour voir ce que Mallet allait lui présenter, celui-ci lui tira
son coup de pistolet dans la figure à bout portant, et l'étendit sur le
carreau. Il ne le tua pas: la balle entra au milieu de la joue, et resta
dans la tête du général Hullin, sans que l'on pût la faire sortir.
Ensuite il sortit pour venir chez l'adjudant-général Doucet, sans que le
capitaine trouvât rien d'extraordinaire à ce dont il était le témoin et
devenait le complice.