CHAPITRE III.

Le général Mallet.--Ses liaisons avec Lahorie et Guidal.--Pourquoi ces

deux généraux étaient à la Force.--Plans de Mallet.--Il fait des décrets

et des nominations.--Le colonel Soulier.--L'abbé Lafond.--Le général

Mallet s'échappe de la maison de santé.

Le général Mallet était un ancien gentilhomme de la Franche-Comté. Avant

la révolution, il avait servi dans les mousquetaires de la maison du

roi. Il entra de bonne foi dans la révolution, et en professa les

principes avec une grande ferveur. Il était républicain par conscience,

et avait pour les conspirations un caractère semblable à ceux dont

l'antiquité grecque et romaine nous a transmis les portraits.

Il était devenu officier-général à la guerre, et longtemps avant

l'avènement de l'empereur au trône, il avait obtenu un commandement dans

l'intérieur. Il s'occupait continuellement d'idées de gouvernement, et

toujours il était fidèle à ses principes politiques. Il serait trop long

de rapporter ici les détails d'un projet à peu près semblable à celui

dont il s'agit qu'il avait cherché à exécuter pendant que l'empereur

était en Prusse en 1807. Cela fut taxé de folie, et néanmoins le

ministre de la police crut devoir le faire arrêter; après l'avoir tenu

en prison fort longtemps, il l'avait mis dans ce que l'on appelle à

Paris une maison de santé, où il était encore à mon entrée au ministère,

et dans laquelle je l'avais laissé. Cette maison était la dernière à

gauche du faubourg Saint-Antoine, près de la barrière du Trône.

Mallet avait été longtemps le camarade de Lahorie à l'armée du Rhin; il

avait su qu'il était à la Force par d'autres prisonniers de cette maison

qui avaient obtenu d'être placés dans la maison de santé où il était

lui-même. Il avait su également que Guidal y était; il avait connu ce

général dans le temps du directoire, chez le directeur Barras qui

l'employait particulièrement. Avant de parler de Mallet, je dois dire

par quelle fatalité ces deux hommes se trouvaient encore à la Force,

d'où ils auraient dû être partis depuis quinze jours, d'après les ordres

que j'avais donnés.

Guidal avait été arrêté dans les environs de Marseille pour une affaire

de jacobinisme, et il avait été amené à Paris, parce que l'on en

espérait quelques renseignements d'après ce qu'avait mandé

l'administration locale du département du Var, dont la tranquillité

avait paru menacée, au point que le préfet de ce département avait eu

besoin de recourir à l'emploi de moyens extraordinaires. Pendant que

Guidal était à Paris, on éventa à Marseille une affaire semblable qui

mena à la découverte d'un ancien espionnage exercé à la côte de Provence

par des Français, au bénéfice de l'amiral anglais qui croisait devant

Toulon. Guidal fut accusé d'avoir été lui-même à la flotte anglaise, et

d'y avoir envoyé son fils. Cet espionnage durait depuis nombre d'années,

sans qu'on s'en fût douté. Par suite des dépositions des personnes qui

avaient été arrêtées on redemanda Guidal à Marseille, pour le juger, et

il y avait plus de quinze jours que j'avais envoyé à la gendarmerie tout

ce dont elle avait besoin pour le reconduire à cette destination; elle

différa à exécuter l'ordre que j'avais donné, et Guidal se trouvait

encore dans la prison de la Force le 23 octobre.

Il en était de même de Lahorie. Depuis le procès du général Moreau, il

était caché en France. L'empereur avait souvent réitéré l'ordre de le

faire partir; M. Fouché l'avait laissé à Paris. Lahorie était Breton, et

il avait facilement trouvé les protecteurs dont il avait besoin.

L'empereur m'ordonna de le faire partir pour l'Amérique, et de l'arrêter

d'abord; ce qui fut fait. J'avais également mis de la diligence à

préparer son départ sur un vaisseau qui devait mettre à la voile de

Nantes pour les États-Unis.

J'avais, depuis plus de quinze jours, signé tous les ordres nécessaires

pour le faire conduire dans cette ville, et il se trouvait comme Guidal

à la Force par suite de la même négligence.

Mallet, toujours occupé de son projet de changer le gouvernement, crut

ne pouvoir saisir une meilleure circonstance que celle où le grand

éloignement des armées et de l'empereur lui aplanissait les difficultés

d'une entreprise aussi hardie, et dont le succès reposait sur une

supposition qu'on n'aurait pu éclaircir assez tôt pour détruire la

crédulité dont il avait besoin pour réussir.

Après avoir beaucoup pensé aux divers moyens d'exécuter son projet, il

s'arrêta à celui-ci. Il supposa l'empereur mort le 8 octobre sous les

murs de Moscou, il ne pouvait pas prendre un autre jour sans se trouver

contredit par l'estafette, qui pouvait arriver, comme cela avait lieu

chaque jour. L'empereur mort, il concluait que le sénat devait être

investi du suprême pouvoir; ce fut donc l'organe du sénat qu'il choisit

pour parler à la nation et à l'armée. Il fit aux soldats une

proclamation dans laquelle il déplorait la mort de l'empereur; après

avoir annoncé l'abolition du régime impérial, et le retour du

gouvernement populaire, il fit connaître la nouvelle organisation de ce

gouvernement, en désigna les branches et en nomma les directeurs. Toutes

les pièces étaient revêtues des signatures de plusieurs sénateurs dont

il avait retenu les noms, mais avec lesquels il n'avait eu aucun rapport

depuis un bon nombre d'années.--C'était lui-même qui avait signé le nom

de tous ces sénateurs, il fit un décret au nom de ces mêmes sénateurs

par lequel lui, Mallet, était nommé gouverneur de Paris, et commandant

des troupes dans la première division militaire.

Cela posé, il fit aussi des décrets semblables pour promouvoir à des

grades plus élevés tous ceux qu'il comptait employer à l'exécution de

son projet.

C'était le général Hullin qui alors était commandant de Paris;

l'adjudant commandant Doucet était son chef d'état-major. Il nommait

celui-ci général de brigade, lui conservait sa place, et joignait à

l'instruction qu'il lui donnait un bon de cent mille francs à vue sur le

trésor public.

Il y avait derrière la maison de santé où était Mallet une caserne dans

laquelle était établie la 10e cohorte de garde nationale et un dépôt du

32e régiment de ligne.

Cette 10e cohorte était commandée par le colonel Soulier, un des braves

et anciens officiers de l'armée d'Italie, mais en revanche aussi borné

qu'il était brave. Il était venu depuis très peu de jours d'Espagne pour

prendre le commandement de cette 10e cohorte.

Mallet était marié, et sa femme demeurait fort loin de lui à Paris; elle

allait le voir fréquemment, et ne s'apercevait pas qu'il roulait quelque

projet dans son esprit.

Il y avait peu de temps qu'un prêtre espagnol qui était détenu dans la

même maison que Mallet, avait été mis en liberté et s'était retiré dans

un appartement qu'il avait loué à la Place Royale. Mallet était dans sa

maison de santé avec un certain abbé Lafond, qui avait été arrêté depuis

longtemps pour des affaires de religion. Comme il était toute la journée

avec cet abbé, il avait été obligé de lui confier ce qu'il allait

entreprendre. L'abbé Lafond attira à lui, sans leur faire aucune

confidence, deux jeunes gens de sa connaissance qui étaient à Paris;

l'un était un jeune caporal de la garde de Paris, qui était de son pays,

et le second était un jeune Vendéen qui étudiait le droit à Paris. Ce

dernier, étant d'un caractère jésuitique, fut goûté par Mallet, qui, la

veille du jour où il devait exécuter son projet, dit à ce jeune homme

d'aller au Palais-Royal acheter une écharpe aux trois couleurs; il lui

donna en même temps une lettre pour sa femme, à laquelle il mandait de

mettre ses uniformes et ses armes dans sa malle, ainsi que ceux

d'aide-de-camp qu'il avait chez lui (probablement à dessein) et de

remettre sa malle avec la clef au porteur.

Celui-ci, d'après les ordres de Mallet, la porta chez le prêtre espagnol

qui était à la Place Royale. Le lendemain 22, Mallet invita à dîner,

ainsi que l'abbé Lafond, les deux jeunes gens dont je viens de parler,

et au moment de se séparer, il leur dit d'aller l'attendre chez le

prêtre espagnol.

À dix heures du soir, lorsque les portes de la maison de santé étaient

fermées, il saute avec l'abbé Lafond par la fenêtre de sa chambre qui

était un rez-de-chaussée sur le jardin, et au bout duquel était un mur

de très peu d'élévation, après quoi l'on était sur la voie publique. Il

fit tout cela sans bruit, et vint à pied à la Place Royale chez le

prêtre espagnol. Il y fit apporter du punch, et lorsqu'il vit les têtes

des jeunes gens un peu échauffées, il leur parla de son projet, comme

d'une chose déjà convenue depuis longtemps entre lui et le sénat; mais

il leur dit qu'elle ne devait être exécutée qu'après la mort de

l'empereur, dont il n'avait été prévenu qu'hier: il abusait ainsi les

deux jeunes gens, qui le savaient bien un homme mécontent du

gouvernement impérial, mais qui ne se vantait pas de ce qu'il se

proposait de faire.

Mallet leur montra tous les ordres que venait de lui envoyer la

commission du gouvernement établie au Luxembourg, sa nomination au

gouvernement de Paris, un crédit considérable sur le trésor public, et

enfin l'ordre d'installer de suite les nouvelles autorités à la place

des anciennes. Toutes ces pièces étaient de sa fabrication. Sans donner

à ces jeunes gens le temps de la réflexion, il ouvre sa malle, revêt son

grand uniforme d'officier-général, fait prendre au jeune caporal qui

était avec l'abbé Lafond l'habit d'aide-de-camp qu'il avait aussi fait

venir, et donne au jeune Vendéen l'écharpe aux trois couleurs.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 38 / 79 题