CHAPITRE II.

On me conduit à la Force.--Tentative d'évasion.--M. Pasquier et M.

Desmaretz.--Ma détention ne dure qu'une demi-heure.--Le général Lahorie

dans mon cabinet.--Il est arrêté.--Paris ne voit que le côté

ridicule.--Considérations.

J'avais chez moi un poste de la garde soldée de la ville de Paris, qui

ne demanda même pas ce que signifiait le désordre, et cependant il

n'était placé dans mon hôtel par l'état-major de la place que comme

garde de sûreté.

J'avais également un gendarme d'ordonnance qui se trouvait sorti pour

aller porter mes dépêches à la poste au moment du départ de l'estafette.

Il ne me fut donc ni nuisible ni utile, cependant le ministre de la

guerre lui fit donner la croix de la Légion-d'Honneur pour les services

qu'il rendit dans cette journée; à coup, sûr cela ne pouvait pas être à

moi. Tout ce que je viens de raconter se passa en moins d'une heure,

pendant laquelle je fus constamment saisi par les deux bras, et hors de

la possibilité de m'emparer d'une arme, quand bien même il y en aurait

eu là à ma disposition.

Lahorie et Guidal envoyèrent chercher un cabriolet; je me plaçai dedans

le premier et fis mettre Guidal, qui me conduisait, à ma gauche. Il fit

marcher un détachement en avant et prit le chemin de la Force. Il passa

le long du quai des Lunettes, cela me donna l'idée de m'échapper; je

décrochai doucement la portière du cabriolet, et en arrivant près de la

tour de l'horloge, je sautai en bas et pris la course vers le palais de

justice, où il y a toujours du monde de grand matin; mais je n'avais pas

vu une troupe de soldats qui suivaient le cabriolet: ils se mirent à

courir après moi en criant: Arrête! arrête! A Paris, il n'en faut pas

d'avantage pour que chacun arrête; aussi m'arrêta-t-on. Les soldats et

Guidal, m'ayant rejoint me prirent bras-dessus, bras-dessous, et me

menèrent à pied à la Force.

Ce fut le concierge de cette prison qui m'apprit tout ce qui s'était

passé le matin, à six heures, à la porte de la Force, où Lahorie et

Guidal étaient renfermés.

Il se conduisit en brave homme, me demanda mes ordres, et m'assura que,

quoi qu'il pût arriver, il me sauverait; il se hâta de faire sortir de

sa maison Guidal, ainsi que le demi-bataillon qui l'avait suivi en

m'amenant. Pendant la demi-heure que je passai ainsi entre les mains de

cette troupe, d'autres détachements du même corps amenèrent

successivement à la Force M. Pasquier, préfet de police, et M.

Desmarets, chef de la première division de mon ministère; mais ils

n'entrèrent qu'au greffe, parce qu'aussitôt que les troupes, qui

obstruaient la petite rue qui mène à la Force, furent retirées, mon

secrétaire, ainsi que le secrétaire-général du ministère survinrent: ils

avaient donné l'alerte partout, et avaient amené une voiture, dans

laquelle je montai avec le préfet de police, et pris le chemin de mon

hôtel. Je rencontrai sous l'arcade de l'hôtel-de-ville le bataillon qui

m'avait arrêté.

Il s'y rendait d'après les ordres qu'il avait reçus, et quoique je

m'enfonçasse dans la voiture, autant que je pouvais, plusieurs soldats

me reconnurent, et néanmoins ils ne dirent rien; j'arrivai chez moi en

même temps que les troupes de la garde impériale, qui s'y rendaient pour

apprendre où l'on m'avait transporté.

Je trouvai tous les employés de mon administration à leurs postes, et je

pouvais agir; j'étais revenu très vite, en sorte que je pus faire

joindre, sur la place de Grève ce bataillon de la dixième cohorte, par

un détachement de la gendarmerie d'élite, qui était arrivée chez moi la

première, parce qu'étant casernée à l'Arsenal, elle avait appris

presqu'aussitôt ce qui s'était passé à la Force, qui en est très près.

Son attachement pour moi, aussi bien que son devoir, l'avait fait monter

à cheval sans attendre d'ordre.

Ce détachement m'amena tous les officiers du bataillon, ainsi que les

sous-officiers. Ils étaient dans une consternation facile à comprendre.

À peine avais-je été emmené de chez moi, que ma maison s'était remplie

de tous les employés de mon administration qui y arrivaient: c'était à

peu près l'heure de leur travail. Ils trouvèrent le général Lahorie

maître de mon cabinet, la garde qui était à la porte de mon hôtel,

n'ayant rien dit au moment de la violence qui avait été exercée contre

moi; ils ne savaient que penser de tout cela.

Lahorie, qui avait fait mettre mes chevaux à une de mes voitures, pour

me faire conduire, avant d'avoir pris le parti de me faire emmener en

cabriolet, s'était ensuite servi lui-même de ma voiture, pour aller à

l'hôtel-de-ville, où son instruction lui apprenait qu'il devait se

rendre après m'avoir enlevé ou tué.

Il venait de rentrer lorsque les employés arrivèrent, et en même temps

qu'eux, M. Laborde, adjudant de place de la garnison, qui venait de chez

le général Hullin; il était déjà au courant de ce qui se passait, comme

on va le voir. Il fit arrêter le général Lahorie par mes domestiques,

qui le lièrent sur un des fauteuils du salon même, dans lequel s'était

passée toute la scène du matin, et c'est dans cette situation que je le

trouvai en arrivant chez moi.

Laborde était venu de mon hôtel à la Force avec mon secrétaire-général,

qui s'était fait suivre afin de pouvoir répondre aux troupes, si elles

avaient voulu s'opposer à mon retour; je l'envoyai à la préfecture de

police pour la faire évacuer par les troupes qui s'y tenaient encore, et

qui non seulement ne voulurent point y laisser rentrer M. Pasquier, mais

qui plus est, arrêtèrent M. Laborde lorsqu'il se présenta; à la vérité,

cela ne dura qu'un moment. Paris eut à peine le temps d'être informé de

tout cela, que déjà les choses étaient remises à leur place, et le mal

se borna au ridicule qui fut jeté sur l'administration de la police, aux

dépens de laquelle le public est toujours bien aise de s'amuser. Cette

fois il avait beau jeu de se venger de toutes les petites tracasseries

dont il croyait avoir à se plaindre, et l'administration militaire, de

son côté, ne négligea rien pour rejeter le reproche loin d'elle.

Je voyais tout si tranquille, que je ne pouvais douter que je ne m'étais

point abusé en me persuadant que ce qui venait de se passer n'avait

aucun antécédent qui m'eût échappé. Je voyais tout de monde se creuser

la tête pour trouver les traces d'une conspiration; je laissai faire,

mais ne voulant rien céder à qui que ce fût des attributions de mon

emploi, je fis malgré tout ce qui s'y opposa, amener chez moi les

individus militaires et civils qui avaient été arrêtés tant par mes

ordres que par ceux de l'état-major de la place; je voulus faire faire

sous mes yeux l'information de cette singulière affaire.

Je vais en donner le détail exact et vrai; ceux qui le liront verront à

quel point un État peut être troublé, en quelques heures, par un

conspirateur audacieux qui marche droit à son but, et, combien un

gouvernement est à plaindre lorsque des rivalités de pouvoirs divisent

les autorités auxquelles il a confié le soin de l'administration

publique.

Cette question était entre le ministre de la guerre (M. de Feltre) et

moi.

On jugera lequel de nous deux a dit le plus courageusement la vérité, ou

n'a cherché qu'à détourner sur son camarade une réprimande qu'il

redoutait pour lui-même, et qui n'était cependant méritée ni par l'un ni

par l'autre, parce qu'il n'y a personne qui soit hors de la merci d'une

troupe qui se portera inopinément à son domicile; le souverain lui-même

est à la disposition du simple officier qui commande le piquet de gardes

à la porte de son palais. S'il y avait eu des antécédents à cette

entreprise, et que les informations subséquentes les eussent fait

apercevoir, j'aurais pu être blâmé de ne les avoir pas saisis, et on

l'aurait probablement fait sans ménagement.

Mais le plus habile homme du monde ne peut pas entrer dans une tête, il

peut tout au plus se mettre entre deux têtes, quoique l'espace soit

étroit.

De même le ministre de la guerre n'était pas responsable de la conduite

d'un régiment qui partait en ordre de sa caserne avec son colonel à sa

tête; il n'y avait donc pour lui aucune raison de redouter le blâme, ni

d'employer le mensonge et l'adulation pour égarer le jugement de

l'empereur, qui se trouvait au fond de la Russie lorsque cet événement

arriva.

S'il le lui avait rapporté tel qu'il était, l'empereur eût peut-être

pensé plus tôt au danger d'avoir une armée composée comme l'était la

sienne, et surtout à celui d'aller aussi loin de la capitale.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 37 / 79 题