On me conduit à la Force.--Tentative d'évasion.--M. Pasquier et M.
Desmaretz.--Ma détention ne dure qu'une demi-heure.--Le général Lahorie
dans mon cabinet.--Il est arrêté.--Paris ne voit que le côté
ridicule.--Considérations.
J'avais chez moi un poste de la garde soldée de la ville de Paris, qui
ne demanda même pas ce que signifiait le désordre, et cependant il
n'était placé dans mon hôtel par l'état-major de la place que comme
garde de sûreté.
J'avais également un gendarme d'ordonnance qui se trouvait sorti pour
aller porter mes dépêches à la poste au moment du départ de l'estafette.
Il ne me fut donc ni nuisible ni utile, cependant le ministre de la
guerre lui fit donner la croix de la Légion-d'Honneur pour les services
qu'il rendit dans cette journée; à coup, sûr cela ne pouvait pas être à
moi. Tout ce que je viens de raconter se passa en moins d'une heure,
pendant laquelle je fus constamment saisi par les deux bras, et hors de
la possibilité de m'emparer d'une arme, quand bien même il y en aurait
eu là à ma disposition.
Lahorie et Guidal envoyèrent chercher un cabriolet; je me plaçai dedans
le premier et fis mettre Guidal, qui me conduisait, à ma gauche. Il fit
marcher un détachement en avant et prit le chemin de la Force. Il passa
le long du quai des Lunettes, cela me donna l'idée de m'échapper; je
décrochai doucement la portière du cabriolet, et en arrivant près de la
tour de l'horloge, je sautai en bas et pris la course vers le palais de
justice, où il y a toujours du monde de grand matin; mais je n'avais pas
vu une troupe de soldats qui suivaient le cabriolet: ils se mirent à
courir après moi en criant: Arrête! arrête! A Paris, il n'en faut pas
d'avantage pour que chacun arrête; aussi m'arrêta-t-on. Les soldats et
Guidal, m'ayant rejoint me prirent bras-dessus, bras-dessous, et me
menèrent à pied à la Force.
Ce fut le concierge de cette prison qui m'apprit tout ce qui s'était
passé le matin, à six heures, à la porte de la Force, où Lahorie et
Guidal étaient renfermés.
Il se conduisit en brave homme, me demanda mes ordres, et m'assura que,
quoi qu'il pût arriver, il me sauverait; il se hâta de faire sortir de
sa maison Guidal, ainsi que le demi-bataillon qui l'avait suivi en
m'amenant. Pendant la demi-heure que je passai ainsi entre les mains de
cette troupe, d'autres détachements du même corps amenèrent
successivement à la Force M. Pasquier, préfet de police, et M.
Desmarets, chef de la première division de mon ministère; mais ils
n'entrèrent qu'au greffe, parce qu'aussitôt que les troupes, qui
obstruaient la petite rue qui mène à la Force, furent retirées, mon
secrétaire, ainsi que le secrétaire-général du ministère survinrent: ils
avaient donné l'alerte partout, et avaient amené une voiture, dans
laquelle je montai avec le préfet de police, et pris le chemin de mon
hôtel. Je rencontrai sous l'arcade de l'hôtel-de-ville le bataillon qui
m'avait arrêté.
Il s'y rendait d'après les ordres qu'il avait reçus, et quoique je
m'enfonçasse dans la voiture, autant que je pouvais, plusieurs soldats
me reconnurent, et néanmoins ils ne dirent rien; j'arrivai chez moi en
même temps que les troupes de la garde impériale, qui s'y rendaient pour
apprendre où l'on m'avait transporté.
Je trouvai tous les employés de mon administration à leurs postes, et je
pouvais agir; j'étais revenu très vite, en sorte que je pus faire
joindre, sur la place de Grève ce bataillon de la dixième cohorte, par
un détachement de la gendarmerie d'élite, qui était arrivée chez moi la
première, parce qu'étant casernée à l'Arsenal, elle avait appris
presqu'aussitôt ce qui s'était passé à la Force, qui en est très près.
Son attachement pour moi, aussi bien que son devoir, l'avait fait monter
à cheval sans attendre d'ordre.
Ce détachement m'amena tous les officiers du bataillon, ainsi que les
sous-officiers. Ils étaient dans une consternation facile à comprendre.
À peine avais-je été emmené de chez moi, que ma maison s'était remplie
de tous les employés de mon administration qui y arrivaient: c'était à
peu près l'heure de leur travail. Ils trouvèrent le général Lahorie
maître de mon cabinet, la garde qui était à la porte de mon hôtel,
n'ayant rien dit au moment de la violence qui avait été exercée contre
moi; ils ne savaient que penser de tout cela.
Lahorie, qui avait fait mettre mes chevaux à une de mes voitures, pour
me faire conduire, avant d'avoir pris le parti de me faire emmener en
cabriolet, s'était ensuite servi lui-même de ma voiture, pour aller à
l'hôtel-de-ville, où son instruction lui apprenait qu'il devait se
rendre après m'avoir enlevé ou tué.
Il venait de rentrer lorsque les employés arrivèrent, et en même temps
qu'eux, M. Laborde, adjudant de place de la garnison, qui venait de chez
le général Hullin; il était déjà au courant de ce qui se passait, comme
on va le voir. Il fit arrêter le général Lahorie par mes domestiques,
qui le lièrent sur un des fauteuils du salon même, dans lequel s'était
passée toute la scène du matin, et c'est dans cette situation que je le
trouvai en arrivant chez moi.
Laborde était venu de mon hôtel à la Force avec mon secrétaire-général,
qui s'était fait suivre afin de pouvoir répondre aux troupes, si elles
avaient voulu s'opposer à mon retour; je l'envoyai à la préfecture de
police pour la faire évacuer par les troupes qui s'y tenaient encore, et
qui non seulement ne voulurent point y laisser rentrer M. Pasquier, mais
qui plus est, arrêtèrent M. Laborde lorsqu'il se présenta; à la vérité,
cela ne dura qu'un moment. Paris eut à peine le temps d'être informé de
tout cela, que déjà les choses étaient remises à leur place, et le mal
se borna au ridicule qui fut jeté sur l'administration de la police, aux
dépens de laquelle le public est toujours bien aise de s'amuser. Cette
fois il avait beau jeu de se venger de toutes les petites tracasseries
dont il croyait avoir à se plaindre, et l'administration militaire, de
son côté, ne négligea rien pour rejeter le reproche loin d'elle.
Je voyais tout si tranquille, que je ne pouvais douter que je ne m'étais
point abusé en me persuadant que ce qui venait de se passer n'avait
aucun antécédent qui m'eût échappé. Je voyais tout de monde se creuser
la tête pour trouver les traces d'une conspiration; je laissai faire,
mais ne voulant rien céder à qui que ce fût des attributions de mon
emploi, je fis malgré tout ce qui s'y opposa, amener chez moi les
individus militaires et civils qui avaient été arrêtés tant par mes
ordres que par ceux de l'état-major de la place; je voulus faire faire
sous mes yeux l'information de cette singulière affaire.
Je vais en donner le détail exact et vrai; ceux qui le liront verront à
quel point un État peut être troublé, en quelques heures, par un
conspirateur audacieux qui marche droit à son but, et, combien un
gouvernement est à plaindre lorsque des rivalités de pouvoirs divisent
les autorités auxquelles il a confié le soin de l'administration
publique.
Cette question était entre le ministre de la guerre (M. de Feltre) et
moi.
On jugera lequel de nous deux a dit le plus courageusement la vérité, ou
n'a cherché qu'à détourner sur son camarade une réprimande qu'il
redoutait pour lui-même, et qui n'était cependant méritée ni par l'un ni
par l'autre, parce qu'il n'y a personne qui soit hors de la merci d'une
troupe qui se portera inopinément à son domicile; le souverain lui-même
est à la disposition du simple officier qui commande le piquet de gardes
à la porte de son palais. S'il y avait eu des antécédents à cette
entreprise, et que les informations subséquentes les eussent fait
apercevoir, j'aurais pu être blâmé de ne les avoir pas saisis, et on
l'aurait probablement fait sans ménagement.
Mais le plus habile homme du monde ne peut pas entrer dans une tête, il
peut tout au plus se mettre entre deux têtes, quoique l'espace soit
étroit.
De même le ministre de la guerre n'était pas responsable de la conduite
d'un régiment qui partait en ordre de sa caserne avec son colonel à sa
tête; il n'y avait donc pour lui aucune raison de redouter le blâme, ni
d'employer le mensonge et l'adulation pour égarer le jugement de
l'empereur, qui se trouvait au fond de la Russie lorsque cet événement
arriva.
S'il le lui avait rapporté tel qu'il était, l'empereur eût peut-être
pensé plus tôt au danger d'avoir une armée composée comme l'était la
sienne, et surtout à celui d'aller aussi loin de la capitale.