CHAPITRE PREMIER.

Singulière coïncidence de date.--Les portes de mon appartement sont

enfoncées.--Le général Lahorie.--Le sergent.--Colloque avec les

troupes.--J'ai l'épée nue sur la poitrine.--Le général Guidal.--Mon

secrétaire.

Pendant que notre armée se disposait à revenir sur ses pas, il se

préparait à Paris une scène qui faillit être suivie des plus fâcheuses

conséquences; en la racontant, il me sera d'autant plus facile de le

faire d'une manière exacte, que je suis à peu près le seul qui en ait

bien connu les détails. Il est remarquable que ce soit le 23 octobre

qu'elle ait eu lieu, le même jour et à la même heure que l'on évacuait

Moscou.

J'ai dit qu'en France tout était en plein repos. Je n'avais jamais rien

de fâcheux à mettre dans le rapport que j'adressais régulièrement chaque

jour à l'empereur.

Les estafettes qu'on lui envoyait de Paris partaient ordinairement le

matin à six ou sept heures; j'étais dans l'habitude de faire ma dépêche

le matin, c'est-à-dire, de me lever de très-bonne heure, et de ne plus

me recoucher après l'avoir fermée. Ce jour du 23 octobre est le seul, de

toute l'absence de l'empereur, où m'étant trouvé obligé de me déranger

de cette habitude, j'avais fait mes lettres toute la nuit, et m'étais

recouché en défendant qu'on m'éveillât avant que j'eusse sonné, à moins

que ce ne fût pour un cas de force majeure.

Mon habitude était de fermer toutes mes portes au guichet, surtout

celles de mon cabinet et de ma chambre à coucher.

À sept heures du matin, je fus réveillé par un tumulte que j'entendais

dans les appartements à côté de celui dans lequel je me trouvais.

J'étais très fatigué et m'efforçais de rester endormi, lorsque

j'entendis, de mon lit, les panneaux de boiserie des portes de mon

cabinet qui tombaient sur le plancher. La première idée qui me vint, fut

que le feu était dans la maison, et que m'étant enfermé, on faisait tout

ce vacarme, pour m'éveiller; je me lève en toute hâte, et dans

l'obscurité de ma chambre à coucher, je cherche la porte qui conduisait

où j'entendais le bruit. En ouvrant la porte qui communiquait à mon

cabinet, que les contrevents fermés tenaient dans l'obscurité, je ne

voyais la lumière que par les fractures faites à la porte principale, à

travers desquelles je distinguais des soldats en armes, qui non

seulement remplissaient mes appartements, mais encore la cour de l'hôtel

que j'occupais; ils poussaient avec force les débris des portes qui

tenaient encore, assemblés par le verrou; j'ouvre moi-même, et entrant

en chemise au milieu d'eux, je leur demande ce qui les a amenés chez

moi.

Mes appartements en étaient si remplis, que je ne pouvais pas distinguer

autre chose. Une voix s'écria: _Appelez le général_. Et je vis

effectivement approcher le général Lahorie, ancien chef d'état-major de

l'armée du Rhin sous le général Moreau. Lahorie avait été mon camarade

pendant les premières campagnes de la révolution; il y avait entre nous

deux une familiarité de tutoiement, et malgré la différence de nos

opinions politiques, je lui avais conservé de l'amitié.

Il me dit en m'abordant: «Tu es arrêté; félicite-toi d'être tombé entre

mes mains, au moins il ne t'arrivera point de mal.» Je ne comprenais

rien à ce que je voyais. Lahorie me dit en quatre mots: «L'empereur a

été tué sous les murs de Moscou le 8 octobre.--«Tu me fais des contes,

lui dis-je; j'ai une lettre de lui de ce jour-là: je puis te la faire

voir.» Lahorie, en me fixant, me répondit: «Cela ne se peut pas, cela

serait-il possible?» Il était dans un état nerveux qui avait excité en

lui un branlement de mâchoire, comme s'il avait été attaqué du tétanos,

et il me répétait: «Cela n'est pas possible.»

Voyant que je ne gagnais rien sur Lahorie, je m'adressai aux troupes,

pendant qu'il était allé appeler un certain sergent auquel il avait

parlé le long du chemin, en venant chez moi; mais ce sergent, qui était

un honnête homme, n'était pas entré avec la troupe qui avait suivi

Lahorie. Il l'avait appelé plusieurs fois à haute voix, mais il était

probablement resté dans la cour ou sur le quai, où la troupe s'était

placée. En voyant Lahorie chercher avec tant de soin le sergent, je

soupçonnai que c'était un assassin aposté, d'autant plus que le général

criait: «Faites approcher le sergent auquel j'ai parlé en chemin.»

Je ne songeai qu'à ma défense. Pendant que Lahorie était dehors de mes

appartements, je demandai au commandant de la troupe qui il était. Il me

répondit: «Je suis capitaine adjudant-major de la 10e cohorte de la

garde nationale.--Fort bien! lui dis-je. Ces soldats sont-ils votre

troupe?--Oui, monsieur, me répondit-il.--Ainsi, ajoutai-je, vous n'êtes

point des soldats révoltés?» Tous les soldats s'écrièrent: «Non, non;

nous sommes avec nos officiers. C'est un général qui nous a amenés.--Eh

bien! repris-je, connaissez-vous ce général?» Ils répondirent:

«Non.»--Alors, dis-je, ce que je vois ne m'étonne pas. Moi, je le

connais, et vais vous faire connaître la position dans laquelle il vous

place.

«C'est un ancien aide-de-camp du général Moreau, qui était en prison à

la Force, d'où il ne devait pas sortir sans mon autorisation. C'est un

conspirateur! Me connaissez-vous?» Ils répondirent:

«Non....»--«Savez-vous chez qui vous êtes?» Ils répondirent: «Non.» Un

seul officier répliqua: «Moi je vous connais, je sais que vous êtes le

ministre de la police.--«En ce cas-là, lui répondis-je, je vous ordonne,

et au besoin vous requiers d'arrêter sur-le-champ le général Lahorie,

qui vous a amenés chez moi.»

Le capitaine adjudant-major, qui me tenait par le bras droit, ainsi

qu'un autre de ses officiers par le bras gauche, me semblaient d'assez

braves gens; toute cette troupe me paraissait d'autant plus égarée, que

je remarquais que les soldats n'avaient pas même de pierres à feu à

leurs fusils. Je dis à cet adjudant-major, qui avait la croix de la

Légion-d'Honneur: «Mon cher monsieur, vous jouez là un jeu auquel il ne

faut pas perdre, et prenez garde d'être fusillé dans un quart d'heure,

si je ne le suis pas moi-même; il ne faut que ce temps-là à la garde

impériale pour être à cheval, et alors, gare à vous [1].»

[1: La caserne de la garde était à trois cents pas de mon hôtel.]

Je dois à sa mémoire de dire qu'il était ébranlé moins par la peur du

danger que par la crainte de faire une mauvaise action, c'est-à-dire une

action déshonorante.

Le voyant chanceler, je saisis ce moment pour lui dire: «Si vous êtes

homme d'honneur, ne vous laissez pas souiller d'un crime, et ne

m'empêchez pas de vous sauver tous. Je ne vous demande que de me laisser

faire. En achevant cela, j'avançai mon bras droit pour saisir la poignée

de son épée qu'il avait été obligé de mettre sous le sien à cause de

l'exiguïté de l'appartement qui était rempli de soldats armés. Il

semblait près de se rendre, j'allais prendre son épée, lorsque le

malheureux manqua de caractère, et en me repoussant la main qu'il saisit

avec force, il me dit d'un ton dur: «Non, vous marcherez où l'on me dira

de vous conduire.» «Allons, lui répondis-je, vous êtes un malheureux, et

vous ne vous en prendrez qu'à vous-même lorsque vous serez à la fin de

tout ceci.»

Comme j'achevais, je vis, par la fenêtre, qui était en face de moi, le

général Lahorie qui traversait ma cour d'un pas précipité; il venait de

la rue, et amenait avec lui un homme d'une figure atroce, que je pris

pour le sergent qu'il avait été quérir.

Ils rentrèrent comme des furieux dans l'appartement où j'étais. Lahorie

resta derrière les soldats, ce qui me parut d'un plus mauvais augure

encore; mais son compagnon venait à moi tête baissée, ne voulant pas

lever les yeux. Il avait à la main une épée nue qu'il venait de prendre

à un officier; mais, en avançant sur moi, il trébucha violemment contre

un meuble à la porte d'entrée, il en éprouva une douleur qui l'obligea

de s'arrêter pour se frotter la jambe: cet accident l'ébranla et fit

fléchir son courage. Il me posa la pointe de son épée sur la poitrine,

en me demandant si je le connaissais. «Non, lui dis-je, je ne te connais

pas.» Il me répondit: «Je suis le général Guidal que vous avez fait

arrêter à Marseille et conduire à Paris.

--«Ah! ah! dis-je, je sais cela; mais si on m'avait obéi, tu serais

maintenant à Marseille, où, depuis près d'un mois, j'ai ordonné que l'on

te reconduisît.» Le général Guidal se montait tant qu'il pouvait, et je

n'avais d'armes que mon sang-froid; comme je voyais qu'il se battait les

flancs pour s'échauffer, je lui criai: «Es-tu venu chez moi pour te

déshonorer par un lâche assassinat?» Il me répliqua vivement: «Non, je

ne vous tuerai pas, mais vous allez venir avec moi au sénat.»

«Eh bien! dis-je, va pour le sénat, mais laisse-moi m'habiller; il

répondit: «Oh! non, on va vous apporter vos habits.» Ce qu'on fit

effectivement faire à mes gens, qu'on ne laissa pas approcher de moi.

Pendant que je m'habillais le plus lentement que je pouvais, un de mes

secrétaires, ancien officier des chasseurs, et qui venait d'être averti,

descendit au milieu de cette foule qu'il voulait brusquer sans la

marchander; je lui fis signe de ne pas se faire arrêter lui-même, et lui

dis à haute voix: «Allez dire à mon voisin d'être sans inquiétude, que

je n'ai point de mal.»--Il me comprit à demi mot, et courut chez M.

Réal, conseiller d'État, chef du premier arrondissement du ministère,

qui demeurait immédiatement à côté de moi près la rue des Saints-Pères:

ce furent eux deux qui donnèrent l'alerte à l'archi-chancelier et au

ministre de la guerre.

Lahorie et Guidal me tenaient toujours chez moi avec cette troupe de

soldats, qui était composée de trois compagnies de la dixième cohorte;

ils décidèrent de m'envoyer à la Force, et Guidal se chargea de m'y

conduire.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6 · 第 36 / 79 题