assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne
suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI,
Montaigne II, XII, t. III, p. 182.--Montaigne avait dit en
français ce mot répété par Cicéron dans ses _Tusculanes_ et
son _de Finibus_ que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la
gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient
ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai XLI). Bacon
cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain
glory).--Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que
«l'amour et la prudence ne peuvent ensemble». (_Essais_, III,
V, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion
lorsqu'il dit dans son essai de l'amour, p. 260, traduct.
Riaux: «Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible
d'être en même temps amoureux et sage».--Le _Hoc age_ que
l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au
XXe essai de Bacon.--Voir aussi de part et d'autre une
allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son
_Timée_, sous le nom d'Atlantide: Montaigne I, XXXI, début;
Bacon, Essai LVII.
[73] La première partie des _Essais_ de Cornwallis parut en
1600, la seconde partie en 1601. Tous étaient donc publiés
antérieurement à la traduction des _Essais_ de Montaigne par
Florio, qui date seulement de 1603. Mais de son aveu même
Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio.
Je reviendrai ailleurs sur les _Essais_ de Cornwallis et sur
leurs emprunts à Montaigne.
CHAPITRE III
INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE
_De dignitate et augmentis scientiarum_
L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place
considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son
recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan
gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au
moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne,
quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus
grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que
celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des
maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les
prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur
qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la
science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son
action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer
comment elle s'est exercée.
Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement
scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne
s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la
science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut
distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en
l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un
panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la
matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_
paru en 1605.
Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard
remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science,
détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les
résultats qu'il doit espérer de ses efforts.
Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit
suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.
Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science,
détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut
rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux
premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74].
La dernière porte le titre de _Novum organum_.
I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_
Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques
réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait
pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre
contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque
séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui
voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme
dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre
ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à
multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant
plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique
les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes
des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et
de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de
laborieuses recherches.
Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et
la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de
Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la
rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu
composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels
pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la
phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne.
Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que
dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il
n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons
entendre une véritable déclamation d'école.
Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les
théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre
les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être
inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre
les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur
condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un
souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles
ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille
autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs
travaux.
C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au
panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il
prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur
réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si
vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et
utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la
preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un
instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer
qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de
l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys
l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans
la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La
mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa
déchéance d'être condamné à des besognes actives.
Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes
n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant
d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations
devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas
tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?
Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres
traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands
politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les
vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis.
Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été
justifiée par ses enfants».
Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la
méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une
tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux
représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le
caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas
Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la
phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent
ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis
bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion
dont ses devanciers ont usé.
Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et
des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la
résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie
l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans
le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment
n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques
enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent
pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au
christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les
livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui
s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise,
qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale
et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on
voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à
leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux
principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de
la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une
grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_,
examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la
fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le
savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en
conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures,
et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les
connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa
thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles,
d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.
Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans
le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la
science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en
France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle
affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la
grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait
convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour
contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une
grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de
vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma
togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux
partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce
thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le
retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas
encore épuisé.
On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la
«bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres
questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer
ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de
tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de
l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité.
Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité
inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent
presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en
est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de
Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le
tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été
l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les
leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est
précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque
part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que
par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels
argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur
ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions,
il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des
observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation
de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache
étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.
Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il
s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il
n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras
d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai
que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons
plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait
voulu lui répondre.
Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce
premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à
des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve
sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est
bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui
contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit
Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne
semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes
chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide
rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne
disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort:
«Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image
était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que
Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres
rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des
souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est
dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne
n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop
vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].
A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont
développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute
sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met
en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le
pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les
reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs
encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses
idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie
plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de
leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le
supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre
elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne
l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants
par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de
dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82].
Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots
étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des
questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur
ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à
l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le
sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux
savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords
dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent
également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par
Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux
gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois
incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur
idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais
savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe,
n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet
de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas
civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce
n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on
regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science
n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous
l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science
écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science
y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord
conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].
En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres
opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des
deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous
ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces
similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je
ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au
point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à
nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent
à l'esprit.
S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son
apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de
penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides,
dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un
pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec
lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter
à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui
a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des
amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des
exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui
tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient
pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître
la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat
autant qu'une profession de foi sincère.
II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_
Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie
des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant
qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas
inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle
fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a
besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien
défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à
l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la
conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons
constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de
son objet.
Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements
assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu,
et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien
importante envers son devancier.
C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre
l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de
l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse
puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de
la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire
que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la
morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel»,
«globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés.
Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune
méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les
conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon
répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si
nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge
est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression
d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il
sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette.
Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.
Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à
railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes
espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante
conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon
et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la
science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne
songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne
d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants
qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers
aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre
du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de
Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance
quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en
une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences
physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie
des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs
creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans
l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère,
lui aussi, fabriquer de l'or.
Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités
s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait
déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui
sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa
complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui
avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des
adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs
sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les
voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence
considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur
la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles
à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires.
C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions
humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales
destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon
trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait.
Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa
notion de la science au domaine des faits politiques[90].
Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque
entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la
lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la
rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée
dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet
esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine
tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans
doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On
pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel
d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en
moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et
polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée:
dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que
son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre
hypothèse aussi peu solide.