[72] Voici par exemple ce mot de Platon que peu d'athées sont

assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne

suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI,

Montaigne II, XII, t. III, p. 182.--Montaigne avait dit en

français ce mot répété par Cicéron dans ses _Tusculanes_ et

son _de Finibus_ que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la

gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient

ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai XLI). Bacon

cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain

glory).--Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que

«l'amour et la prudence ne peuvent ensemble». (_Essais_, III,

V, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion

lorsqu'il dit dans son essai de l'amour, p. 260, traduct.

Riaux: «Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible

d'être en même temps amoureux et sage».--Le _Hoc age_ que

l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au

XXe essai de Bacon.--Voir aussi de part et d'autre une

allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son

_Timée_, sous le nom d'Atlantide: Montaigne I, XXXI, début;

Bacon, Essai LVII.

[73] La première partie des _Essais_ de Cornwallis parut en

1600, la seconde partie en 1601. Tous étaient donc publiés

antérieurement à la traduction des _Essais_ de Montaigne par

Florio, qui date seulement de 1603. Mais de son aveu même

Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio.

Je reviendrai ailleurs sur les _Essais_ de Cornwallis et sur

leurs emprunts à Montaigne.

CHAPITRE III

INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE

_De dignitate et augmentis scientiarum_

L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place

considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son

recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan

gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au

moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne,

quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus

grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que

celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des

maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les

prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur

qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la

science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son

action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer

comment elle s'est exercée.

Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement

scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne

s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la

science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut

distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en

l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un

panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la

matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_

paru en 1605.

Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard

remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science,

détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les

résultats qu'il doit espérer de ses efforts.

Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit

suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.

Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science,

détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut

rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux

premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74].

La dernière porte le titre de _Novum organum_.

I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_

Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques

réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait

pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre

contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque

séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui

voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme

dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre

ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à

multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant

plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique

les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes

des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et

de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de

laborieuses recherches.

Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et

la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de

Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la

rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu

composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels

pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la

phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne.

Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que

dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il

n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons

entendre une véritable déclamation d'école.

Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les

théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre

les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être

inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre

les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur

condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un

souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles

ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille

autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs

travaux.

C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au

panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il

prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur

réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si

vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et

utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la

preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un

instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer

qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de

l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys

l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans

la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La

mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa

déchéance d'être condamné à des besognes actives.

Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes

n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant

d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations

devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas

tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?

Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres

traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands

politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les

vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis.

Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été

justifiée par ses enfants».

Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la

méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une

tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux

représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le

caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas

Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la

phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent

ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis

bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion

dont ses devanciers ont usé.

Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et

des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la

résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie

l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans

le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment

n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques

enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent

pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au

christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les

livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui

s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise,

qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale

et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on

voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à

leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux

principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de

la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une

grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_,

examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la

fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le

savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en

conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures,

et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les

connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa

thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles,

d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.

Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans

le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la

science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en

France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle

affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la

grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait

convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour

contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une

grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de

vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma

togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux

partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce

thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le

retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas

encore épuisé.

On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la

«bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres

questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer

ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de

tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de

l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité.

Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité

inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent

presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en

est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de

Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le

tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été

l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les

leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est

précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque

part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que

par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels

argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur

ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions,

il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des

observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation

de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache

étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.

Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il

s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il

n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras

d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai

que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons

plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait

voulu lui répondre.

Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce

premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à

des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve

sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est

bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui

contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit

Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne

semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes

chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide

rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne

disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort:

«Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image

était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que

Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres

rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des

souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est

dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne

n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop

vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].

A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont

développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute

sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met

en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le

pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les

reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs

encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses

idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie

plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de

leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le

supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre

elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne

l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants

par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de

dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82].

Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots

étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des

questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur

ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à

l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le

sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux

savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords

dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent

également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par

Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux

gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois

incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur

idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais

savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe,

n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet

de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas

civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce

n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on

regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science

n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous

l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science

écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science

y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord

conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].

En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres

opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des

deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous

ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces

similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je

ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au

point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à

nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent

à l'esprit.

S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son

apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de

penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides,

dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un

pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec

lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter

à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui

a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des

amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des

exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui

tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient

pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître

la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat

autant qu'une profession de foi sincère.

II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_

Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie

des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant

qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas

inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle

fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a

besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien

défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à

l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la

conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons

constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de

son objet.

Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements

assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu,

et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien

importante envers son devancier.

C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre

l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de

l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse

puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de

la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire

que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la

morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel»,

«globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés.

Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune

méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les

conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon

répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si

nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge

est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression

d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il

sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette.

Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.

Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à

railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes

espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante

conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon

et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la

science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne

songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne

d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants

qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers

aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre

du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de

Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance

quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en

une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences

physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie

des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs

creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans

l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère,

lui aussi, fabriquer de l'or.

Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités

s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait

déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui

sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa

complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui

avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des

adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs

sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les

voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence

considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur

la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles

à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires.

C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions

humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales

destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon

trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait.

Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa

notion de la science au domaine des faits politiques[90].

Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque

entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la

lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la

rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée

dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet

esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine

tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans

doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On

pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel

d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en

moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et

polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée:

dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que

son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre

hypothèse aussi peu solide.

Montaigne et François Bacon · 第 4 / 8 段