Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente,

ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui

d'abord qu'un ami nous permet de soulager notre coeur par des

confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies; ensuite

qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les

exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien

conduire que pour faire prospérer nos affaires; en troisième lieu

l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade

est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous

dans les cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire

valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie

nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que

Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association d'intérêts: je crois

que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais,

l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent

de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné.

Certainement Bacon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour

Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les

avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme

d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a

goûtée, tandis que Montaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses

méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la

présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que

Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne

veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas

le secours matériel, mais cela explique qu'il en parle tout autrement

que Montaigne.

Ce contraste de leurs tempéraments et de leurs oeuvres n'a cependant

pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la lecture de

Montaigne et de prendre en lui le germe de quelques-unes de ses idées.

Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements

qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler

que de probabilité. A l'exception d'une ou deux peut-être, aucune de

ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un

emprunt direct et incontestable.

Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques

réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprimées par

lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne: cette

idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses ne sont

que des querelles de mots[57]; cette autre encore qu'il est bien

souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et

que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure

voie sans chercher à percer le mystère de leur nature[58]. Cette

dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les

éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et

enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort

heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et

à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi

contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophéties et pronostics

de tout genre, et Bacon se souvient peut-être d'avoir lu une idée

toute semblable chez Montaigne quand il écrit: «Lorsque l'événement

prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette

conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout

le défaut d'accord: genre de méprise où il tombent également par

rapport aux songes et à tout autre genre de prédictions

superstitieuses[59]. C'est là une des causes aux yeux de l'un et de

l'autre, qui accréditent de pareilles fables. «Personne, dit

Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont

ordinaires et infinis, et fait-on valoir leurs divinations de ce

qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses.»[60] Voici encore

chez Bacon une idée à laquelle Montaigne a consacré un petit essai

tout entier, «Whatsoever is somewhere gotten is somewhere lost»[61].

C'est à peu près la traduction de la phrase française: «Il ne se fait

aucun profit qu'au dommage d'autrui.»[62]

Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages

probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son

dernier développement: trois des faits[63] par lesquels Bacon rend

sensible la puissance de l'habitude ont été vulgarisés par Montaigne,

et peut-être c'est Montaigne qui l'engage à tirer parti, dans

l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre

les langues étrangères dès la première enfance[64].

Voici toutefois qui peut être plus intéressant: il se pourrait que

Montaigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour

qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici surtout

à l'essai intitulé: _Des innovations_[65], des «nouvelletés», comme

aurait dit Montaigne: sans doute Bacon connaissait les condamnations

vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces «nouvelletés»,

qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranquillité

et son indépendance, attristé son coeur très pitoyable et très humain,

quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles; peut-être elles ont

contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la

question, posée très nettement par les anciens déjà, avait été trop

débattue dans toute la littérature politique du XVIe siècle, pour que

nous puissions affirmer que Montaigne est pour beaucoup dans les

méditations de Bacon sur ce sujet[66].

Mais dans l'essai _De la Vérité_[67], dirigé contre la mode de

scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne présent à la

pensée, il le nomme, il le cite textuellement. Malheureusement il ne

nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne; on peut penser

toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a été frappé par son

scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était

pas affaire de mode.

L'essai _Des voyages_[68] surtout me semble devoir son idée première à

Montaigne. «Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en

commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de

l'éducation, et dans l'âge mûr une partie de l'expérience»[69]. Ce

sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement

marqué tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation

de son jugement, combien «frotter et limer sa cervelle»[70] à celle

des étrangers peut lui être profitable, et plus tard, après son long

tour en Suisse, en Allemagne et en Italie, il a dit dans ses _Essais_

quels avantages il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour

un homme fait de voir du pays[71]. C'est lui, je crois, qui a

vulgarisé ces notions. Et dans le développement, çà et là nous

retrouvions des idées de détail que Montaigne a pu suggérer: celle-ci,

par exemple, qu'en voyage il faut «éviter avec soin la compagnie de

ses compatriotes», rechercher les étrangers, interroger des gens de

toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de répéter les idées

de Montaigne. Il va plus avant que son devancier. Avec son sens

pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les

précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment

profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On

devrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on

entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui

soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal,

s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et

d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de

vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des

listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des

personnes dont il est particulièrement utile de faire la connaissance.

En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute

à son devancier; il complète ses indications; ses habitudes d'homme

très pratique, très méthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau

nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit

son thème.

Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la

traduction latine de ses _Essais_, _Sermones fideles_, n'est pas un

écho de la première phrase de Montaigne: «C'est icy un livre de bonne

foy, lecteur.» Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de

1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se

multiplient encore sensiblement[72]. Pas plus qu'en 1612 il n'en est

aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à

Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en

considération. Aussi bien, parmi tous les rapprochements qu'on a pu

faire, il en est assez peu pour lesquels il soit permis d'être

affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû

multiplier les peut-être. Je crois bien que si je n'avais craint leur

monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est

indiscutable, c'est l'opposition des deux oeuvres. Pourtant je crois

que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement

beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a

supposée _a priori_, ou, ce qui revient au même, d'après des enquêtes

toutes dirigées et faussées par des idées _a priori_. Elle n'a pas

déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident.

IV.--Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette

étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne est une

enquête morale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre

à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, ni même ses cadres.

Le véritable imitateur des _Essais_ de Montaigne, celui qui a

introduit le genre dans la littérature anglaise, suivant le type que

Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir

William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en 1600, a publié, lui

aussi, des _Essais_[73], où l'auteur ne cachait point son admiration

pour Montaigne, et où le nom de Montaigne revenait jusqu'à sept fois.

Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophe est moins fameux

sans doute que celui que nous lui contestons: il ne gagne pas au

change. Mais si les _Essais_ de Cornwallis n'ont pas eu pour soutenir

leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom,

au temps de leur apparition ils ne semblent pas avoir rencontré

beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon.

Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Montaigne pour modèle.

Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre.

Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne

s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé

dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois

même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En

adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la

modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'oeuvre tout entière.

Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dû

partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de

Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres _Essais_,

il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français.

Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans

la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner

une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se

détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est

borné son rôle. Quelle que fût la vogue des _Essais_ de Montaigne

autour de lui, quelle que fût la liberté avec laquelle certains

contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le

type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la

manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son

devancier.

En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler,

c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins

imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus

voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les _Essais_ français,

mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original: la

philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est bien

l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il

a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse y avoir apporté sa

contribution, lui appartient en propre.

Si cette étude nous a un peu déçus en ne donnant pas à Montaigne la

part que nous étions en droit d'espérer, du moins nous a-t-elle fourni

l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution

des _Essais_ de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très

forte que, s'il n'a pas à proprement parler imité Montaigne, du moins

Bacon a goûté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une

grande attention. Peut-être dans quelque autre ouvrage sa pensée

devait-elle en tirer plus de profit.

[12] Rappelons quelques dates qu'il est indispensable d'avoir

présentes à l'esprit pour suivre cette étude.

Les _Essais_ de Bacon ont paru en trois fois: l'édition de

1597 ne compte que dix courts essais; celle de 1612 en porte

le nombre à 38; celle de 1625 à 57.

L'_Advancement of learning_ (en anglais), qui est la première

forme de l'_Instauratio magna_, est de 1605. L'_Instauratio

magna_ comprend deux parties: le _Novum organum_, en deux

livres, presque entièrement nouveaux qui parurent en 1620; le

_De augmentis_ qui reproduit en latin l'_Advancement of

learning_ en y insérant quelques additions importantes et en

divisant la matière en neuf livres au lieu de deux; il est de

1623.

Nous nous référons pour Bacon, à l'édition de James Spedding,

Robert Leslie, Ellis, Duglas Denom Heath, de 1858, Londres.

Pour les _Essais_ on trouvera au tome VI de cette édition les

textes de 1597, 1612 et 1625, que nous nous proposons

d'étudier successivement. Les citations sont empruntées à la

traduction Riaux (Paris 1843), mais nous aurons soin d'y

introduire la distinction entre les trois éditions

successives dont le traducteur n'a pas tenu compte. Je ne

connais aucune traduction française de la première édition;

la seconde a été traduite par Beaudouin en 1619 (Paris, 1

vol. in-8º). Réimprimé en 1626 in-12, 1633, 1636, 1637,

antérieurement à l'apparition de la troisième: la troisième

se trouve dans toutes les traductions de Bacon.

[13] Ed. Spedding, tome I, 449.

[14] Id., VI, 439.

[15] _Cf._ Livre VI, ch. 3.

[16] _Cf._ Les essais: of Fortune, of Vain glory.

[17] Aucun emprunt n'est assez précis pour qu'on puisse

déterminer quelle édition de Montaigne Bacon avait entre les

mains lors de la composition de ses premiers essais.

Toutefois si l'essai _Of discourse_ a quelque relation avec

l'essai de Montaigne, _De la conversation_, qui est le

huitième du troisième livre, il en résulte qu'il a connu une

des dernières éditions parues alors, soit celle de 1588 soit

celle de 1595, puisque ce sont les seules qui contiennent le

troisième livre.

[18] Comparer chez Montaigne les essais III, VIII, _De l'art

de conférer_; II, XXXVII, _De la ressemblance des enfants aux

pères_; II, XVII, _De la gloire_.

[19] Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 531.

[20] Bacon, édit. Spedding. t. VI, p. 530.

[21] Sur ce sujet de la conversation, outre cet essai Cf. le

_De Augmentis_ 1er chap. livre VIII et des _Short notes for

civil conversation_, ouvrage posthume qu'on estime être de

Bacon et qu'on trouvera dans l'éd. Spedding, tome VII, page

105. On se convaincra aisément qu'à propos de ce sujet Bacon

ne doit pas grand'chose à Montaigne. Il semble qu'il

s'inspire davantage d'écrivains Italiens spécialement de

Baldassare Castiglione dans son _Cortegiano_. Les gestes, les

formes, voilà surtout ce qui paraît attirer son attention.

[22] Bacon, éd. Spedding, tome VI, p. 529, traduction Riaux,

tome II, page 314.

[23] _Les mimes, enseignemens et proverbes de Jan Antoine de

Baïf_, Paris 1576, in-12, l'éd. de 1597 est augmentée du

double.

[24] _Cinquante quatrains, contenant préceptes et

enseignemens utiles pour la vie de l'homme._ Paris et Lyon

1574.

[25] _Piu consigli e avvertimenti, in materia

di republica et di privata._ Paris Morel 1576, in-4º.

[26] _Avvertimenti civili di M. Gioc. Franc. Lottini_:

Firenze 1574, in-4º.

[27] Sansovino réunit les deux oeuvres précédentes et y joint

ses propres maximes dans un ouvrage publié à Venise en 1588

sous le titre de: _Propositioni: overo considerationi di

stato_...

[28] Peut-être cependant est-ce avec raison que Fitzgerald a

été frappé de la ressemblance des deux expressions que voici:

Bacon: «Proceeding and resolving in all actions is necessary:

for, as he sayeth well, not to resolve is to resolve»

(_Colours of good and evil_, IV). Montaigne: «parfois c'est

bien choisir de ne choisir pas» (III, IX, t. VI. 182). Voir

miss Norton, _The Spirit of Montaigne_ p. 11 et Bacon, éd.

Spedding, t. VII, p. 81.

[29] J'entends l'éd. augmentée de 1612, dont on trouvera la

reproduction dans l'éd. Spedding, tome VI, page 543.

[30] On trouvera les sentences dans le _De augmentis_, l. VI,

ch. III.

[31] Bacon, _Essais_, éd. 1612, no XXX, éd. Spedding, tome

VI. p. 576.

[32] Montaigne, I, XIII, à la fin.

[33] Bacon, trad. Riaux, tome II, p. 340, éd. Spedding, pour

le texte de 1612, tome VI, p. 572.

[34] Montaigne, III, II.

[35] «Groanes and Convulsions, and a discoloured face, and

friends' weepings, and Blakes and obsequies, and the like,

shew death terrible». (Essai II vers le début).

[36] Montaigne I, XX, t. I, p. 132.

De même quand Bacon dit: «Il n'est point dans le coeur de

l'homme de passion si faible qu'elle ne puisse surmonter la

crainte de la mort», il peut penser aussi bien à la VIe

épître de Sénèque qu'à cette phrase de Montaigne: «Toute

opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la

mort» (I, XIV). Les exemples qu'il allègue à ce sujet peuvent

être suggérés par l'un des modèles aussi bien que par

l'autre.

[37] Tout particulièrement le chap. 20 du premier livre «_Que

Philosopher c'est apprendre à mourir_» et le XIIe chap. du

livre III «_De la physionomie_».

[38] Outre l'essai de Bacon (Essai II) on peut voir dans le

_De augmentis_, livre VII, chap. II, un passage où les mêmes

idées sont exprimées.

[39] «The Stoikes bestowed too much cost upon death, and by

their great preparations made it appeare more fearefull.

Better saith he, _qui_ finem vitæ extremum inter munera ponat

naturæ (Essai III).

Je ne rapproche ici que l'idée. «Celui» désigne non

Montaigne, mais Juvénal, dont la phrase est citée en latin

dans le texte anglais.

[40] Montaigne III, XII, t. VI, p. 292.

Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira, _tota

philosophorum vita commentatio mortis est_, mais il m'est

advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie...

Au nombre de plusieurs autres offices que comprend le

général et le principal chapitre de sçavoir vivre est cet

article de sçavoir mourir, et des plus legers si nostre

crainte ne luy donnoit poids.»

[41] Montaigne, Essais II, VIII.

[42] Bacon, éd. Spedding _Essay_ VI. t. VI, page 548.

[43] The illiberality of Parents in allowance towards their

children is an harmefull error: makes them base, acquaints

them with shifts, makes them sort with meane companie, and

makes them surfet more, when they come to plenty.» (Essay

VI.)

Comparer chez Montaigne _Essais_ II, VIII, tome III, page 85.

[44] Montaigne _Essais_ I, LIV, tome II, page 281 sqq.

[45] Y a-t-il lieu de tenir compte encore du parallèle que

voici signalé par Dieckow (p. 67)?

Montaigne: «Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de

pareille façon, souhaitons que cette esmotion chaleureuse,

qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre

voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour

cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs,

maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent

en fin nostre entière ruine. Et de vray, une guerre

estrangère est un mal bien plus doux que la civile. Par fois

aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns leurs

ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de

peur que l'oysiveté mère de corruption ne leur apportast

quelque pire inconvenient:

_Et patimur longæ pacis mala sævior armis Luxuria incumbit._

(II, XXIII).

Bacon: «A civil war indeed is like the heat of a fever, but a

foreign war is like the heat of exercice, and serveth to keep

the body in health, for in a slothful peace both courages wil

effeminate and manners corrupt.» (_Greatness of kingdoms_,

éd. Spedding, t. VI, p. 586.)

[46] Montaigne II, VIII, t. III, p. 88.

[47] «Yet hee was reputed one of the wise men, that made

answere to the question: when a man should marrie.--A young

man not yet, an elder man not at all.» Ed. Spedding, tome VI,

p. 579.

[48] Cf. par exemple cette image d'Aristote:

«Neither is the ancient ruse amisse, to bend nature as a

wand, to a contrary extreame, whereby to set it right.»

(Essai XXVI, Montaigne III, X au début).

Une citation de Martial: «_Principis est virtus maxima nosse

suos._» (Bacon éd. Spedding, t. VI. p. 555, Montaigne III. 8,

t. VI, p. 99).

[49] Bacon. Essai. XXIX, éd. Spedding, t. VI, page 544.

[50] Bacon. Essai II. éd. Spedding, t. VI, page 379.

[51] Bacon, Essai XXXVI, éd. Spedding, t. VI, p. 582.

[52] _De augmentis_, livre VIII, chap. 2.

[53] Montaigne, Essai II, XVIII, t. IV, p. 246.

[54] Montaigne, Essai III, IX.

[55] Bacon, Essai X, éd. Spedding, t. VI, p. 397.

[56] Montaigne, Essai I, XXVIII.--Bacon, Essai XXVII, éd.

Spedding, VI. p. 438.

[57] Bacon, Essai III, _of Unity in Religion_; Montaigne II,

XII, t. IV. p. 30.

[58] Cf. Bacon, Essai VII, éd. Spedding, t. VI, p. 391.

Montaigne I, XXVI, t. II, p. 26.

[59] «Men mark when they (predictions) hit, and never mark

when they miss, as they do generally also of dreams.» (Essai

XXXV.)

[60] Montaigne I, XI, _t._ I, p. 54.

[61] Bacon, Essai XV.

[62] Montaigne I, XXII, t. I, p. 149. Il est clair qu'il

serait facile de multiplier les rapprochements de cette

sorte: bon nombre d'idées morales sont communes aux deux

auteurs. Je n'ai retenu que les plus significatives, celles

qui ont quelque chance d'avoir été suggérées à Bacon par

Montaigne. On trouvera d'autres rapprochements, qui me

paraissent superflus, dans les ouvrages ci-dessus mentionnés,

de Reynolds, de Dieckow et de miss Grace Norton.

[63] Ce sont le mépris des gymnosophistes indiens pour la

douleur, les contestations qui dans certains pays s'élèvent

entre les veuves à qui aura l'honneur d'être brûlée avec le

corps du mari défunt, l'endurance des jeunes garçons de

Sparte, qui se laissent fouetter devant l'autel de Diane sans

pousser un cri. Cf. Bacon, Essai XXXIX _Of Custom and

education_; Montaigne I, XIV et II, XXXII. Il faut ajouter

toutefois que Cicéron avait réuni ces exemples dans ses

_Tusculanes_ V, 26.

[64] Bacon, Essai XXXVIII.--Montaigne I, XXVI, t. II, p. 34.

L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note

néanmoins c'est qu'elle était moins banale au XVIe siècle

qu'aujourd'hui, c'est aussi qu'il y a dans les termes dont

use Bacon un mot qui rappelle très précisément Montaigne: «Si

vous ne la formez de bon heure, dit Montaigne, la langue ne

se peut _plier_» au langage des nations voisines, et Bacon:

«We see, in languages, the tongue is more _pliant_ to

expressions and sounds... »

[65] Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433.

[66] A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci,

Bacon considère la question tout à fait au même point de vue

que Montaigne dans son essai _De la vanité_: «Il est vrai que

ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude

peut, sans être très bon en soi-même, être du moins plus

convenable, et que les choses qui ont longtemps marché

ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariées les

unes aux autres, au lieu que les institutions nouvelles ne

s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles

qu'elle puissent être en elles-mêmes, elles sont toujours un

peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité.»

(Essai XXIV, fin). Voir aussi _Novum organum_, livre I,

aphorisme 90.

[67] Bacon, Essai I.

«Therefore Montaigne saith prettily, when he inquired the

reason, why the word of the lie should be such a disgrace and

such an odious charge? Saith he, If it be well weighed, to

say that a man lieth, is as much to say, as that he is brave

towards God and a coward towards men. (Essai I.)

[68] Bacon, Essai XVIII.

[69] «Travel, in the younger sort, is a part of education; in

the elder, a part of experience.» (Essai XVIII.)

[70] Montaigne, Essais I, XXVI, t. II, p. 33.

[71] Montaigne, Essais III, IX, toute la première moitié du

chapitre.

Montaigne et François Bacon · 第 3 / 8 段