pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites
collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et
qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les
avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605,
dans son _Advancement of learning_. Cela ne l'empêcha pas de les
reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des
sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions
juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce
nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à
volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours
s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter
celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les
présenter comme des opinions fausses à combattre.
Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans
l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences[30]
prises à l'_Advancement of learning_; tels sont les essais _Of praise,
Of delaie, Of fortune_; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra
discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de
l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai _Des
délais_ par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que
par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un
exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de
reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif
de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de
composition semblait devoir entraîner.
Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le
fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences
oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le
vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons
deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée
plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition
des _Essais_ et la composition des recueils de lieux communs. Nous
sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les _Essais_ de 1597
provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605,
avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En
second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles
tient en échec l'influence de Montaigne.
Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se
faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales
sont empruntées à Montaigne.
J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés _Of religion_
et _Of young men and age_. Ils évoquent singulièrement le souvenir de
Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les
défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait
bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne
accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je
n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.
Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible,
sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont
pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que
Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances
mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation
choquante qui est contraire à la civilité[31]. C'est tout à fait la
leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai _De l'entrevue des
rois_: «J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et
importuns de courtoisie»[32]. L'autre est dans l'essai _Sur le naturel
considéré dans l'homme_. C'est dans la vie privée seulement, y dit
Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre
sans affectation; il est lui-même[33]. Chacun reconnaît là un thème
cher à Montaigne[34]. Il l'a développé surtout dans son essai _Du
repentir_, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside
au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation
morale.
Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne
semble probable: je veux parler des essais _De la mort, Des parents et
des enfants, De l'athéisme_.
Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque
beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser
directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté
quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre
l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements,
dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une
famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend
la mort si terrible»[35]. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du
Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres
essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils
effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur
qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des
femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et
transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une
chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de
médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy autour
de nous»[36]. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même,
mais elle se retrouve encore à la XXIVme épître de Sénèque, et Bacon
dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître.
Visiblement elle est présente à son esprit.
Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme
de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort
frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré
l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de
Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne[37] après celui de
Bacon[38], on sera tout disposé à le croire.
Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus
fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour
exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne
font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la
mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de
la vie»[39]. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre _De la
physionomie_, qui y est répétée sous toutes les formes[40].
De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de
Montaigne intitulé _De l'affection des pères aux enfants_[41] en
écrivant son essai _Of parents and children_[42]. Sans doute ce n'est
pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des
joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne
qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les
enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement
sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les
exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers
de l'avarice des pères[43].
Enfin dans l'essai _Of Atheism_ je relève cette idée qu'un peu de
philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que
beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à
Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que
chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples
moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui
par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent
soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité,
s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier
sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que
nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y
sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et
clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue
et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse
lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de
nostre police ecclesiastique»[44].
Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des
réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon
on ne peut attendre que cela[45]. A tout le moins quelques-unes de
ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps;
elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à
penser que Bacon est resté en relation avec ces _Essais_ dont la
lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera
encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images
empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez
Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne.
Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu
les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il
n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait
passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés,
commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme
il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage
à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur
l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes,
qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il
n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps.
Il faut refuser l'opportunité à toute action importune»[46]. Et Bacon
reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages
celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit
cette réponse: quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand
on est vieux il n'est plus temps»[47]. D'autres rapprochements[48],
sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la
même opinion.
Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde
de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui
commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La
phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions
conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux
surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent
parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont
bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en
1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés
certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des
remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai _Of
negociating_ tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode
d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute
nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour
l'expression des idées morales.
III.--Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera
complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son
influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs
personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif
que les premiers _Essais_; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au
milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième
personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu,
une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun
chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des
souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la
couleur de l'oeuvre.
La multiplication des images et des comparaisons, des phrases
incidentes, des explications et des justifications, des indications de
lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce
qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une
importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il
le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.
Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi
constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces
_Essais_ de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente
un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les
chapitres. Voyez le chapitre _De la grandeur des Etats_[49]: tous les
exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur
l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612:
combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont
pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus
lumineuse! Dans l'essai _De la Mort_[50], au lieu d'allusions rapides
aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des
détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec
eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que
Bacon veut nous faire éprouver.
Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés
de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les
idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon.
Le système qui avait présidé à la construction des premiers _Essais_
est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour
nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur
y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition,
il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de
les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus
concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités
psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup
moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les
nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la
méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les _Essais_ de
Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est
pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis
la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très
populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre
qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas
marqué son admiration? Ne s'était-il pas montré enclin à subir
l'influence de son devancier?
Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme
modèle la forme des _Essais_ de Montaigne. En aucune façon. Il aurait
eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se
rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de
lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les
orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des
dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que
Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai
_Of Judicature_[51] était déjà très régulièrement composé en 1612; en
1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en
trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les
articulations du raisonnement.
Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on
l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant
cette dernière édition des _Essais_, il avait publié son _De
augmentis_, où plus nettement que dans _The advancement of learning_,
il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour
la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque
vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des
essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de
petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents,
de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études
d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles
de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais
_De l'Envie_, _De l'audace_, _de la dissimulation_, sont ainsi de
véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des
enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une
étude systématique de ce genre.
Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à
lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement
que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les
anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont
appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus
concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples
lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer
l'expression.
Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son
contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon
subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité
reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de
celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le
moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler
ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les
moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former
quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées
de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement,
et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux oeuvres,
c'est en marquer le contraste.
Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon
que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix
des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est
pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le
devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une
parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte
d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y
chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps
pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait
fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger
toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires
publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge;
il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans
des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des
plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les
hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare
sagacité.
Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais
nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent.
S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant
tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre
avancement. Il a proposé dans le _De augmentis_ de constituer un art
de s'avancer dans le monde[52]: on pourrait presque dire que quelques
chapitres en sont traités dans les _Essais_. Sous les titres que
voici: _De la ruse et de la finesse_, _De l'expédition dans les
affaires_, _Des négociations_, _Des solliciteurs et des postulants_ et
beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très
pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il
accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver
la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise
nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il
est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire
ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions
politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série
de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation
n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus
significatifs: _De la noblesse_, _Des troubles et des séditions_, _De
la souveraineté et de l'art de commander_, _Du conseil et des conseils
d'Etat_, _De la véritable grandeur des Etats et des royaumes_, _Des
colonies ou plantations de peuples_, _Des devoirs d'un juge_. Il
apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée:
nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa
dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les
jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son
attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un
sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources
bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux
traits dominants de sa personnalité que ses _Essais_ laissent deviner.
Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi
dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis
du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si
nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain[53], a
une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt
ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent
individuelles, «ineptes à la société publique»[54], comme il se plaît
à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et
aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se
rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi,
les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent
du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.
Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille
âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie.
Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles
apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les
bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement
toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et
la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des
femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle
sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de
l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du
christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être
qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un
enfant de la folie qui bouleverse le jugement[55], ruine les
situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse
la plus pratique.
Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de
l'amitié[56] rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la
solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie
mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en
lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que
l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que
l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret
déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie
toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La
Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une
union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»;
la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami
qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes
ressorts.