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PIERRE VILLEY
_Professeur Adjoint à l'Université de Caen_
Montaigne
et
François Bacon
PARIS
REVUE DE LA RENAISSANCE
14, Rue du Cardinal-Lemoine, 14
1913
TABLE DES MATIÈRES
Introduction 5
CHAPITRE I.--Les données objectives du problème 7
CHAPITRE II.--Influence de Montaigne sur les _Essais_ de Bacon 18
1.--Edition de 1597 20
2.--Edition de 1612 30
3·--Edition de 1625 37
4·--Conclusion 50
CHAPITRE III.--Influence de Montaigne sur le _De dignitate et
augmentis scientiarum_ 53
1.--L'Apologie de la Science et le _De dignitate scientiarum_ 54
2.--L'Objet de la Science et le _De augmentis scientiarum_ 62
CHAPITRE IV.--La Méthode de la Science.--Montaigne et le
_Novum Organum_ 77
Montaigne a-t-il eu quelque
influence sur François Bacon?
INTRODUCTION
Les deux grands noms qui figurent au titre de cette étude serviront
d'excuse à son extrême minutie. On ne saurait être trop précis
lorsqu'il s'agit de penseurs qui ont joué un rôle si considérable.
Depuis quelques années, il est fort à la mode en Angleterre et en
Allemagne de rechercher chez Montaigne l'origine de nombre d'idées
exprimées par Shakespeare et par Bacon. Un sport d'un genre nouveau,
plus germanique, semble-t-il, qu'anglo-saxon, est de faire la chasse
aux passages de ces trois auteurs qui, placés en parallèle, prouveront
l'influence du moraliste français sur les deux grands génies de
l'Angleterre qui lui sont presque contemporains. On est allé dans
cette voie jusqu'aux plus puérils rapprochements, et l'on a montré
quelles ridicules fantaisies une méthode excellente, quand elle est
mal appliquée, peut sembler autoriser. Quelque flatteuse que puisse
être pour notre orgueil national cette manie d'érudits, force nous est
de nous montrer un peu circonspects. Shakespeare a lu les _Essais_;
incontestablement même il leur a fait deux ou trois emprunts; ce sont
là néanmoins des raisons insuffisantes pour que nous donnions crédit à
cent autres emprunts que lui attribue l'imagination de critiques en
quête d'inédit, et pour que nous prenions en considération les
théories ambitieuses qu'on bâtit sur d'aussi fragiles fondements.
Pour Shakespeare, je ne saurais discuter les hypothèses trop
insaisissables des Stedefeld, des Jacob Feis et des Robertson. Pour
Bacon aussi, la fantaisie s'est donné libre carrière. Il m'a paru
cependant qu'en ce qui le concerne, les données du problème étaient
moins fuyantes, et qu'il y avait lieu de se demander si l'on pouvait
dégager de ce courant d'opinion quelque enseignement précis.
Les résultats essentiels de cette enquête peuvent se résumer en deux
mots.
Bacon a certainement connu et apprécié l'oeuvre de Montaigne. De cela
les preuves abondent.
Pourtant les _Essais_ de Bacon ne sont pas, comme on le supposait,
dans leur forme originelle, imités des _Essais_ de Montaigne: l'examen
des éditions successives dans lesquelles ils ont paru et des
rapprochements qu'on a signalés entre les deux oeuvres ne laisse guère
de doute à ce sujet. Ils ont peut-être subi l'influence lointaine des
_Essais_ de Montaigne, ils n'en sont pas sortis.
D'autre part, il est probable que Bacon a préparé par son commerce
avec eux cette critique de la raison humaine qui est la base de sa
méthode nouvelle. Sur ce dernier point toutefois, nous ne pouvons
formuler qu'une hypothèse vraisemblable, et il est peu croyable qu'on
parvienne jamais à une certitude.
Tout cela revient à dire que, dans les pages de Bacon où l'on a
relevé le plus de rapprochements avec Montaigne, l'influence de
Montaigne semble être peu importante, tandis qu'elle est peut-être
très considérable dans des pages où l'on n'en relevait point.
Concluons une fois de plus que la méthode qui consiste à juger
l'influence d'une oeuvre sur une autre au moyen de similitudes
verbales que l'on remarque entre elles est une méthode dont il
convient d'user avec une extrême prudence.
CHAPITRE PREMIER
LES DONNÉES OBJECTIVES DU PROBLÈME.
Il y a près de cinquante ans que, pour la première fois je crois, on
s'est avisé de se demander si Bacon n'avait pas contracté une dette
envers Montaigne. En 1862 parut en allemand, dans l'_Archiv de
Herrig_, un article intitulé: _Montaigne et Bacon_. L'auteur avait été
frappé de constater que tous les deux Montaigne et Bacon avaient,
presque en même temps, fait usage du titre d'_Essais_. Il en prenait
prétexte pour instituer un parallèle entre le rôle littéraire de
Montaigne et celui de Bacon dans une étude d'ailleurs très générale,
dépourvue de tout rapprochement précis. Aucune conclusion ferme ne
s'en dégageait sur les rapports littéraires des deux écrivains.
Presque à la même époque, en 1867 probablement sans connaître cet
article, un des admirateurs les plus fervents de Montaigne, un lecteur
assidu des _Essais_, Edouard Fitzgerald, écrivait dans une lettre
adressée à Wright: «Me trouvant avec Robert Groome, le mois dernier,
je lui dis avoir rencontré du Bacon chez Montaigne. Robert Groome me
répondit que vous aviez fait la même observation et que vous étiez
effectivement en train d'en recueillir des témoignages. Il s'agit, je
crois, de citations de Sénèque employées par Bacon de telle manière
qu'il les devrait évidemment à Montaigne... Je n'avais pas remarqué
ces rencontres de Sénèque mais j'avais observé quelques passages de
Montaigne lui-même qui me semblaient être passés dans les _Essais_ de
Bacon.» Le fait avait donc frappé en même temps les deux
correspondants.
L'investigation à laquelle Fitzgerald songeait à se livrer était bien
différente de celle du critique allemand. Il ne l'entreprit pas, je
pense, mais d'autres s'en acquittèrent. On signala des emprunts;
l'impulsion une fois donnée, on n'en releva que trop. On en découvrit
au-delà de toute mesure. Chaque chercheur tenait à honneur d'enchérir
sur son devancier. Reynolds en indiquait un grand nombre dans son
excellente édition des _Essais_ de Bacon. Dieckow les reprit dans une
dissertation inaugurale présentée à l'Université de Strasbourg en
1903[1], et en ajouta beaucoup auxquels Reynolds n'avait pas songé.
Une nouvelle liste parut encore en 1908, dans l'ouvrage de Miss Norton
intitulé: _The spirit of Montaigne_. Entre temps, on ne se faisait pas
faute d'affirmer que les _Essais_ de Montaigne avaient eu sur les
_Essais_ de Bacon une influence considérable[2].
Devant un tel concert d'affirmations et d'enquêtes, nous sommes tenus de
nous demander ce qu'elles renferment de solide. Pour ne parler que des
enquêtes, constatons d'abord qu'elles ont le tort de vouloir trop
prouver. Elles multiplient sans mesure les rapprochements insignifiants,
ceux qui ne révèlent ni une influence de Montaigne ni même une
similitude de pensée vraiment instructive. On s'amuse à relever chez
Bacon jusqu'aux idées les plus banales pour les faire dériver de
Montaigne. Elles ont encore le défaut, inévitable il est vrai, celui-là,
de négliger quelques rapprochements qui m'ont paru importants. Il y
avait donc lieu de les réviser entièrement[3] pour les compléter et pour
les élaguer. Plus encore, je leur reprocherai à toutes d'être de simples
listes très sèches dans lesquelles aucun effort n'est tenté pour montrer
la valeur ou l'insignifiance de chaque rapprochement, et pour dégager
des conclusions d'ensemble. De semblables énumérations, où chaque terme
est d'une appréciation si délicate parce que le lecteur est privé des
contextes et du coup d'oeil d'ensemble qui seul donne à chaque pensée sa
vraie portée, me semblent presque stériles si l'auteur ne nous aide pas
à les interpréter.
J'avertis, au reste, que nous n'aboutirons qu'à des résultats
probables. Bacon est de ceux pour lesquels une étude d'influence est
toujours discutable. Il y a bien des manières de subir une influence:
certains reproduisent les pensées ou les anecdotes qui les ont frappés
presque dans les termes mêmes où elles se sont présentées à eux. En
travaillant ils ont des livres ouverts sur leur table, ou bien des
notes très précises, ou encore leur mémoire très verbale conserve et
leur rend le texte avec le sens. C'est ainsi que Montaigne transcrit
presque intégralement de nombreux passages de ses auteurs, du
_Plutarque_ d'Amyot surtout, qu'il traduit fidèlement des morceaux de
son cher Séneca, qu'il cite des vers de ses poètes. Son
originalité est alors dans l'écho que ces pensées éveillent en lui,
dans la méditation qu'il y accroche. Ceux-là nous aident
singulièrement à découvrir leurs dettes. Mais il en est d'autres, et
Bacon est de ce nombre, qui se pénètrent d'une pensée étrangère la
digèrent, la transforment; lorsqu'ils l'expriment elle est devenue
leur, elle ne porte plus la signature de l'inventeur. Quelquefois,
elle a fourni un simple chaînon dans un long raisonnement, un
argument dans une démonstration; quelquefois elle s'est enrichie
d'aperçus et de développements inattendus. Pour ces derniers surtout,
la recherche d'influence est infiniment délicate.
Bien plus, même lorsqu'il veut citer, Bacon est très inexact et
défigure ses sources. «La négligence, nous dit Reynolds[4], est
certainement un des traits caractéristiques des _Essais_ de Bacon.
Travaillés et policés comme ils le sont par endroits, aspirant à vivre
autant que les livres, ils n'en fourmillent pas moins d'erreurs et de
citations fausses.» Avec tout son désir de défendre Bacon, Spedding ne
peut qu'excuser ses défauts, il lui est impossible de les méconnaître.
Aussi, pour donner une base solide à nos hypothèses, nous est-il
particulièrement nécessaire de rechercher s'il existe quelques preuves
incontestables de relations entre Montaigne et Bacon. Dans leur désir
de faire large l'influence de Montaigne, les commentateurs ont supposé
qu'il avait connu personnellement Bacon. La rencontre aurait eu lieu
en France, dans l'été de 1577. Miss Grace Norton[5], auteur de cette
hypothèse, a relevé dans l'_Histoire de la vie et de la mort_[6], un
passage où Bacon déclare avoir rencontré à Poitiers un Français qui
devint célèbre par la suite, et dans lequel elle croit reconnaître
Montaigne. La chose est possible, mais rien de plus. Aucun des faits
allégués par Miss Norton n'emporte la conviction. Ce «juvenis
ingenuosissimus sed paululum loquax», avec lequel Bacon eut des
relations familières, «qui in mores senum invehere solitus est, atque
dicere: si daretur conspici animos senum, quemadmodum cernuntur
corpora, non minores apparituras in iisdem deformitates: quin etiam
ingenio suo indulgens, contendebat vitia animorum in senibus vitiis
corporum esse quodam modo consentientia et parallela. Pro ariditate
cutis, substituebat impudentiam; pro duritie viscerum,
immisericordiam; pro lippitudine oculorum, oculum malum et invidiam;
pro immersione oculorum et curvatione corporis versus terram,
atheismum neque enim coelum, inquit, respiciunt, ut prius; pro tremore
membrorum, vacillationem decretorum, et fluxam inconstantiam; pro
inflexione digitorum, tanquam ad prehensionem, rapacitatem et
avaritiam; pro labascentia genuum timiditatem; pro rugis, calliditatem
et obliquitatem: et alia quæ non occurunt.»
Il est vrai que Montaigne a été dur pour la vieillesse: miss Norton
n'a pas eu de mal à le montrer. Mais bon nombre de ses contemporains
ont pu penser comme lui sur ce sujet. Antoine de Guevara en parle avec
aussi peu de ménagement dans ses _Epîtres dorées_, et l'on sait de
quelle faveur jouissaient alors les _Epîtres dorées_ de Guevara. Une
idée aussi générale n'appartient à personne.
Ce qu'il eût fallu pour nous convaincre, ç'eût été de trouver dans les
_Essais_ de Montaigne quelques-unes de ces ingénieuses comparaisons
qui avaient frappé Bacon dans la conversation de son interlocuteur.
Or, miss Norton n'en signale point, et il est impossible d'en relever
aucune. Nous ne pouvons pas nous fier à une conjecture plus séduisante
que solide.
Si Francis Bacon n'a pas rencontré Montaigne, à tout le moins il est
bien probable qu'il a entendu parler de lui par quelqu'un qui lui
touchait de près. C'est par l'intermédiaire d'Antony Bacon, le frère
de Francis, qu'on devait chercher un lien entre les deux écrivains.
Antony a passé en France non quelques mois, mais une grande partie de
sa vie, plus de douze années. Il a voyagé dans diverses provinces,
s'occupant partout de nouer des relations avec les protestants. Arrivé
à Bordeaux à la fin de 1583, il y resta quinze mois. Il y revint en
1590 pour y demeurer de nouveau. Il était bien probable _à priori_ que
durant ces séjours, surtout dans le premier qui se place au temps de
la mairie de Montaigne, Antony Bacon avait dû rencontrer l'auteur des
_Essais_, qui comptait des protestants dans sa famille. Le
dictionnaire britannique de biographie nationale[7] l'affirmait sans
en donner de preuve. Une lettre de Pierre de Brach[8], retrouvée dans
la volumineuse correspondance du diplomate anglais, nous en fournit
une incontestable; elle témoigne non seulement qu'il était lié avec
des amis intimes de Montaigne, mais qu'il entretenait un commerce
épistolaire avec Montaigne lui-même. La dernière lettre que reçut
Montaigne lui venait d'Antony Bacon et la mort ne lui permit pas d'y
répondre. Le diplomate était rentré en Angleterre depuis quelques mois
(février 1592). Il est vraisemblable qu'il y apporta les _Essais_ et
qu'il les fit lire à son frère, s'il n'avait déjà pris soin de les lui
envoyer. On peut encore supposer sans invraisemblance que Pierre de
Brach, qui prépara avec Mlle de Gournay l'édition posthume parue en
1595, la première complète, tint à lui faire parvenir les pensées
encore inédites de leur ami commun.
En tout cas, trois faits établissent que Francis Bacon a connu et
pratiqué les _Essais_: il a fait un emprunt direct à Montaigne; il a
fait une allusion à sa personne en le nommant; il a cité un passage
extrait de son livre dont il a indiqué lui-même la source.
Ce qu'il emprunte, c'est le titre de son premier ouvrage, les
_Essais_. Nous verrons tout à l'heure qu'il n'y a pas de contestation
sur ce point. En 1623, lorsqu'il traduit en latin et remanie sa
première partie du _De augmentis_, il y insère cette phrase que les
confessions de Montaigne lui inspirent: «Ceux qui ont naturellement le
défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont
actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui
survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là
peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de République,
mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que
boiter[9]».
Enfin, dans l'édition des _Essais_, qui parut en 1625, tout à la fin
de sa vie, Bacon cite textuellement une explication psychologique de
Montaigne[10].
Je ne connais aucun autre passage emprunté textuellement par Bacon à
Montaigne. Plusieurs citations d'auteurs latins se retrouvent chez
l'un et chez l'autre. Il est à présumer que Bacon n'est pas toujours
remonté à la source antique, et qu'il a pris quelques textes chez
Montaigne. Je n'ai pu m'en assurer pour aucun. Pour cela, il eût fallu
trouver un texte qui, identique chez Montaigne et chez Bacon,
présentât une leçon différente de celles que fournissent les éditions
de l'époque. Alors seulement nous aurions su avec certitude que
Montaigne est la source. Etant donné qu'il habille parfois à sa mode
ses citations, on pouvait espérer que pareille enquête aboutirait.
Mais je n'ai rien rencontré qui permît une affirmation. Comme
témoignages objectifs, incontestables, nous sommes donc réduits aux
trois que j'ai indiqués.
De ce nombre, nous ne pouvons évidemment pas conclure que Montaigne
ait été l'un des auteurs préférés de Bacon, car d'autres noms sont
cités beaucoup plus souvent que le sien; il ne faudrait pourtant pas
en conclure non plus que son influence est négligeable, car
l'influence d'un écrivain ne se mesure pas au nombre de fois que son
nom se retrouve mentionné par ses successeurs. Des motifs variés
peuvent appeler ces mentions. Si Bacon nomme si fréquemment beaucoup
d'auteurs anciens, tout particulièrement Tacite et César, ce n'est pas
seulement parce qu'il est leur disciple fervent et que sa culture
classique est de premier ordre, c'est encore par coquetterie d'homme
de lettres. La mode y était: c'est elle aussi qui le pousse à orner
son discours de citations de poètes latins, comme elle avait conduit
Montaigne à multiplier ses allégations, bien qu'il en condamnât
l'abus. Parmi les modernes, Gilbert et Machiavel sont nommés chacun
plus de vingt fois. Machiavel a été le maître de Bacon en politique.
Bien qu'il le critique souvent, il a beaucoup admiré sa méthode et son
oeuvre, et il semble que Gilbert ait joué, lui aussi, un rôle
important dans la formation de ses idées. D'autres écrivains ont eu
une influence moindre sans doute, mais bien probable, comme
Baldassare Castiglione, Guazzo, qui ne sont pas même nommés par lui.
Guichardin semble avoir eu une part, lui aussi, dans l'élaboration de
ses idées politiques; or, je ne trouve le nom de Guichardin qu'une
seule fois. Machiavel en politique, et Gilbert en physique, étaient
des novateurs audacieux qui ont frappé l'imagination de leurs
contemporains par l'originalité de leurs théories; la plupart de leurs
idées, étroitement liées à l'ensemble de leurs conceptions, y restent
en quelque sorte attachées, évoquent le souvenir du système et
conservent pour ainsi dire la marque de leur origine. Montaigne n'a
pas de système: on lui en prêtera un plus tard, mais il n'en a pas.
Sans ordre, il médite sur les questions que son esprit se pose et
jette des vues en tous sens; et ces questions encore sont les plus
courantes, celles que tout esprit réfléchi a méditées, soit en morale
soit en logique. On voit plus clair et plus loin en le quittant,
lorsqu'on revient aux questions qu'il a traitées, on y apporte un
esprit nouveau, mais on ne sait plus qui a transformé le point de vue,
on ne sait même plus que quelqu'un l'a transformé. Ses idées, très
détachées les unes des autres, plus sensées que neuves, s'assimilent
aisément et perdent leur étiquette de provenance. C'est peut-être une
première raison qui rend croyable que, tout en étant beaucoup moins
souvent nommé que Machiavel, Montaigne a pu avoir une influence
comparable à la sienne. Il y en a une autre: c'est que, précisément
parce qu'elles sont moins systématiques et moins inattendues, les
idées de Montaigne appellent moins une contradiction formelle que
celles de Machiavel et de Gilbert. Malgré les apparences, le
scepticisme de Montaigne n'est que sur fort peu de points en
opposition avec les gigantesques espérances que Bacon fonde sur la
raison, et nous aurons lieu de voir que Bacon accepte presque en
entier la critique de Montaigne. Or, la réfutation appelle volontiers
le nom de l'auteur réfuté, et c'est parfois pour les réfuter que Bacon
cite Machiavel et surtout Gilbert.
Sans en tirer des conclusions de fantaisie, ou pour le moins
prématurées, retenons de ces trois témoignages ce qu'ils peuvent
incontestablement nous apprendre. Ils nous apportent la preuve
évidente que Bacon a lu les _Essais_ de Montaigne. Par leurs dates ils
nous enseignent même que les _Essais_ n'ont pas été pour lui un de ces
livres de passage qu'on lit une fois, au temps de leur publication ou
bien au moment où ils vous tombent sous la main, et auxquels on ne
revient plus: l'un d'eux est du début de sa carrière, les deux autres
sont de la fin, probablement séparés l'un de l'autre par plusieurs
années. Notons encore que Bacon appelle simplement notre auteur de son
nom latinisé «Montaneus» sans y adjoindre aucun commentaire, ce qui
parait signifier qu'il lui était familier. Enfin, la mention du _De
augmentis_ montre qu'il s'intéressait à sa personne et à son
caractère.
Voilà tout ce que nous savons d'incontestable. Nous y pouvons ajouter
toutefois (et c'est là une considération de grand poids), qu'on lisait
beaucoup Montaigne autour de Bacon, qu'on faisait grand cas de ses
_Essais_, que l'opinion publique appelait impérieusement sur eux
l'attention. Quand Florio eut publié sa traduction en 1603, très vite
Montaigne semble avoir été en Angleterre un écrivain d'une grande
notoriété, d'une notoriété comparable à celle des Boccace et des
Machiavel. De nombreux témoignages[11], sur lesquels j'aurai occasion
de revenir dans un autre ouvrage, en fournissent la preuve
incontestable.
Montaigne est avant tout un moraliste: l'objet de son étude, il l'a
répété, c'est l'homme dans sa diversité ondoyante et multiple; et dans
la peinture si attachante de son moi, d'une façon générale, nous
pouvons dire que c'est l'homme qu'il a toujours cherché. Mais, pour
connaître l'homme, Montaigne devait nécessairement s'efforcer de
connaître l'origine et le fondement des idées de l'homme; il devait
encore préciser la méthode de son étude. Et ainsi, par une double
voie, il s'est trouvé amené à examiner le problème de la connaissance.
Comme Montaigne, Bacon, avant tout peut-être, s'est attaché à étudier
le problème de la connaissance, et à faire oeuvre de moraliste. Il est
historien dans son récit du règne de Henri VII, il est médecin dans
son _Histoire de la vie et de la mort_, naturaliste dans sa _Silva
silvarum_, romancier dans sa _Nouvelle Atlantide_, physicien dans son
_Histoire des vents_; la théologie exceptée, il n'est pas de science
cultivée de son temps dont il ne se soit sérieusement occupé, mais la
grande affaire de sa vie ç'a été de définir l'objet et la méthode de
la connaissance. Avec cette tâche, peut-être aucune ne lui a paru
attachante comme la composition de ses essais de morale. C'est sa
distraction favorite, comme il l'écrit lui-même quelque part, il y
revient avec une notable prédilection; il enrichit et il gonfle son
volume d'édition en édition, à la manière même de Montaigne. Nos deux
philosophes se sont donc préoccupés des mêmes questions.
On pourrait signaler un rapport étroit entre l'idée que Montaigne se
fait de l'histoire et la manière dont Bacon la traite, mais il serait
chimérique de chercher là une influence; en matière de sciences non
plus, Montaigne, qui n'est rien moins qu'un savant, n'avait rien à
enseigner à Bacon. Nous devons nous en tenir aux deux domaines que je
viens d'indiquer. Nous chercherons d'abord l'influence de Montaigne
sur l'oeuvre de Bacon moraliste, ensuite son influence sur l'oeuvre de
Bacon inventeur de la méthode scientifique.
[1] _John Florio's englische Uebersetzung der Essais
Montaigne's und lord Bacon's Ben Jonson's und Robert Burton's
Verhältnis zu Montaigne_--Strasbourg, 1903.
[2] Voir par exemple Ueberweg-Heinze: _Grundniss der
Geschichte der Philosophie der Neuzeit_, volume I, 8e éd.
Berlin 1896, S. 68; et aussi Kuno Fischer: _Francis Bacon und
seine Nachtfolger_; 2e éd. Leipzig 1875; S. 18.--Les
jugements de ces deux critiques sont reproduits dans la
brochure de Dieckow, p. 56.
[3] Il ne sera peut-être pas inutile de faire remarquer que,
lorsqu'elle a entrepris ses recherches, Miss Norton, ignorait
celles de M. Dieckow, et que j'ai moi-même entrepris les
miennes antérieurement à la publication de Miss Norton et
sans connaître celle de M. Dieckow. Nos trois enquêtes ont
été conduites indépendamment les unes des autres. Il y a donc
quelque chances pour que peu de rapprochements essentiels
nous aient échappé.
[4] Voir son édition des _Essais_ de Bacon, 1890,
introduction.
[5] Miss Norton: _Early Writings of Montaigne_: New-York,
1904, page 205.
[6] Ed. Spedding, t. II, page 211.
[7] Article _Antony Bacon_.
[8] Au moment où j'ai écrit cette étude, en 1907, je devais
la connaissance de cette lettre à M. Auguste Salles qui me
l'avait très aimablement communiquée et auquel j'exprime ici
ma sincère gratitude. Elle a depuis été publiée par M. Sidney
Lee. En voici le texte tel que le donne M. Sidney Lee:
«Monsr.; Il me souvenoit tant de l'estat ou vous estiez quand
vostre despart vous desroba de nous, qu'aussitost que je vy
le sieur, qui me rendist la vostre lettre je luy demanday
comment il vous alloit, sans que je prins le loisir de
l'apprendre par vous-même. Ainsi s'enquiert-on, souvent de
sçavoir et de voir, ce que le plus souvent nous trouverons
contre nostre desirs comme contre mon desir et avec grande
desplaisir je sçeus la continuation de vostre mauvais
portement. Il me souvient bien, que je me deffiois qu'en une
saison si facheuse, vous peussiez supporter le travail de la
mer qui vous devoit porter. Mais vous estiez si affamé de
vostre air natural, que ce desin vous faisoit mespriser tout
danger. Vous aviez raison de vouloir s'éloigner le nostre
pour la mauvaise qualité, qu'il a prins par les evaporations
de nos troubles, qui l'ont tellement infecté, qu'il n'a nous
laissé rien de sain, et nous enmaladé autant de l'esprit que
du corps. Quant à moy, monsieur, je me suis retiré en ce
lieu, ayant tout à faict quitté Bourdeaux, pour ce que
Bourdeaux ne me pouvoit rendre ce que j'y ay perdu, et je
continue en ma solitude de rendre ce que je dois à la mémoire
de ma perte. J'ay icy dressé un estude aussi plaisant à mon
desplaisir que nouveau en ses peintures et devises, qui ne
sortent point de mon subject. Je les vous descriray, si
j'avois autant de liberté d'esprit que de volonté. Mais je
suis touché si au vif d'un nouvel ennuy par la nouvelle de la
mort de Monsr. de Montaigne, que je ne suis point à moy. J'y
ay perdu le meilleur de mes amis; la France le plus entier et
le plus vif esprit qu'elle eut oncques, tout le monde le
patron et mirroir de la pure philosophie, qu'il a tesmoignée
aux coups de sa mort comme aux escrits de sa vie, et à ce que
j'ay entendu ce grand effect dernier n'a peu en luy faire
dementir ces hautes parolles. La dernière lettre missive,
qu'il receut, fut la vostre, que je luy envoiay, à laquelle
il n'a respondu, pource-qu'il avoit à respondre à la Mort,
qui a emporté sur luy ce qui seulement estoit de son gibier:
mais le reste et la meilleure part, qui est son nom et sa
mémoire, ne mourra qu'avec la mort de ce tout, et demeurera
ferme comme sera en moy la volonté de demeurer tousjours,
Monsr., Vostre très humble et affectionné serviteur. De
Brach.
[9] Bacon _De augmentis_, livre VIII, ch. 2.
[10] Bacon, _Essays_, édition Spedding. t. VI, page 379.
[11] On en trouvera dans l'ouvrage de Miss Grace Norton, _the
Spirit of Montaigne_.
CHAPITRE II
INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LES _Essais_ DE BACON[12]
Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et
sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste: il est
bien par là et de son pays et de son temps. Mais l'ouvrage où se
montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil
d'_Essais_. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel,
les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je
crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que
leurs conclusions en ont été faussées.
La première édition des _Essais_ de Bacon a été publiée en 1597. Mais
dans deux des éditions postérieures, données en 1612 et en 1625, Bacon
les a considérablement modifiés et augmentés. En volume, les premiers
_Essais_ représentent à peine la douzième partie des derniers.
Vingt-huit années séparent la première oeuvre des dernières additions,
et ce sont vingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans
la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop
clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, comme si elles
formaient un bloc, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent, des idées
qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées
par des circonstances si variées. Nous nous priverions ainsi du moyen
d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les
plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois
éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible.
I.--Prenons d'abord la première édition, celle de 1597: avant de
l'ouvrir, nous sommes frappés par le titre _Les Essais de Francis
Bacon_. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les
_Essais_ de Michel de Montaigne; cette lecture même l'a probablement
frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, _à priori_, nous
sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français.
L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun
d'eux ayant indépendamment imaginé ce même titre pour des ouvrages de
même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un
modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à
tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première
vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la
France et l'Angleterre font à l'Italie; mais malgré de longues
recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du
seizième siècle qui porte le nom de _Saggi_ ou qui puisse le suggérer.
Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans
doute aucune traduction anglaise des _Essais_ n'existait encore: la
première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de Florio, qui
date de 1603; mais Bacon, qui était venu en France, savait le
français. Il nomme dans ses ouvrages Du Bartas[13], Commynes[14] à
plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des
proverbes français, aussi bien dans son _Instauratio Magna_[15] que
dans ses _Essais_[16]. Il écrivait même le français, et la littérature
française était à sa disposition, non moins que l'italienne et
l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en
revanche, en 1596, le Montaigne français est déjà singulièrement
répandu: l'édition de 1595, la première complète, est probablement la
huitième édition publiée, et dès avant cette date l'influence de
Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels
que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de
Raimond. On la sent même au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien
de surprenant donc à ce que les _Essais_ aient déjà pénétré en
Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être
rapportés de Bordeaux ou reçus de ses amis bordelais[17], et qu'il put
les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas
déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que
Francis lui dédia la première édition de ses propres _Essais_ en 1597?
J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous
attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois
ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à
quelques-uns des _Essais_ français qui sont parmi les plus connus: le
second, _Of discourse_, qui dans la langue du temps signifie
conversation; le septième, _Of health_, qui fait songer aux ironies
de Montaigne contre les médecins, le huitième _Of honour and
reputation_[18]. Mais il n'y a guère que les titres qui se
ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, _Of
Honour and Reputation_[19], et rapprochez-le du seizième essai du
second livre de Montaigne, _De la gloire_: Montaigne a pour fin de
nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si,
néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir
les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter; Bacon se place à
un tout autre point de vue: sans examiner si l'amour des hommes pour
la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les
plus sûrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour
faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité.
Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme
d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la
solitude de sa «librairie»? Il est possible, mais rien n'invite
sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par
contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur
Bacon.
Pour ce qui est de la santé _Regiment of health_[20], Bacon, en homme
de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne
des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le
soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun.
Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur
efficacité qu'il en prend non seulement lorsqu'il est malade, mais
même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à
les recevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux:
c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre
tempérament, profiter de ses expériences individuelles: peut-être la
lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais
cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se
limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces
deux malades.
Les autres traces d'influence que je relève sont aussi générales,
moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des
sentences comme celles-ci: «On rencontre assez d'hommes qui dans la
conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur
esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce
d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de
faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai
d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plutôt
à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en
est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes
familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là
sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître
monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès
qu'on découvre en eux ce défaut.»
Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne
citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font
toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et
aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au
tour intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière[21].
Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que
celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout.
Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement très peu
des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous
regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous
constatons. Il n'y a rien de vivant, d'animé, de personnel comme un
essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles
des éditions de 1588 et 1595. Sans cesse un exemple, une anecdote
viennent animer la dissertation morale et attachent à des images
concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits
psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tantôt pris aux
histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne
disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la
souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon,
au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes
sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait
qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un
exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières.
Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre _Sur les
dépenses_, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai _De la
vanité_ et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin
d'aucun commentaire.
Des dépenses[22].
Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les
dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou de
bonnes actions; mais les dépenses extraordinaires doivent
être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui
les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se
dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel,
mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à
la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses
propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les
administrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la
négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon
aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup
plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin
que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait
imaginé. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands
seigneurs d'entrer dans le détail de leurs affaires; et si la
plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de
cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne
pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les
trouvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer
eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras,
n'ont d'autres ressource que celle de bien choisir les
personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la
précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux
venus étant plus timides et moins rusés. Lorsqu'on a dessein
de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le
faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop
tard, car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre
qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts. Celui qui a un
vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les
plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les
petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A
l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon
qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en
commençant; cependant on peut dans les grandes occasions, qui
sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence
qu'à l'ordinaire.
La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort
imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte
anglais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de
courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins
c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition,
n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues,
décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les
ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans
justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces
sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui
par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se
dément vite: ce qui frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale
d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais
les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des
associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée;
chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu
dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très
générale qu'exprime le titre de l'essai.
Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux
de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous
étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je
parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là
seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un
recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison
pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation.
Si j'avais cité au lieu du chapitre _Des dépenses_, celui _Des études_
ou celui _De la conversation_, cette impression se dégagerait plus
fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé
dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre
curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des
faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur
et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur,
mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui
demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre
expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de
Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt.
Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous
replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le
seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si
largement les littératures italienne et française, qu'en France et en
Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous
toutes les formes. Quelques années après ses _Essais_, Bacon, imitant
en cela les Italiens, écrira son _De Sapientia veterum_, où il
recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique
dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il
découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau
de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les
sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et
les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui
s'impriment partout, et des oeuvres originales fort bien accueillies
telles que, en France, les _Proverbes_ de Baïf[23] et les quatrains
stoïciens de M. de Pibrac[24]. En Italie les conseils et avis de
Guichardin[25], de Lottini[26], de Sansovino[27]. Ceux-là sont les
véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là
en accord avec le goût de son temps.
Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès
de ces premiers _Essais_. Par le caractère très pratique, très positif
de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre _Des
dépenses_, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en
vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie
ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher
surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science;
Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui
dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux
solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement
sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième
siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout
autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente
des cadres traditionnels du genre.
En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'oeuvre de
Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds,
trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très
loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir
des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons
ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts
traités complètent le petit volume de Bacon, les _Méditations
sacrées_, et les _Couleurs du bien et du mal_: or, ni dans
l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait
écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans
l'autre[28], je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597,
Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va
s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant
de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si
servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant?
La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son
ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement
nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595,
qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait
rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de
janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce
qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée
avant de connaître celle de son devancier.
N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a
rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son _De
Augmentis_, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un
recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques
qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à
la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor
d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il
donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple,
sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux
communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer
ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.
Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à
plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa
jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun
de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement
comme sont les conseils de ses _Essais_. Il en explique lui-même la
raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à
manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes
de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec
éloquence. Voilà pour la forme l'origine des _Essais_ de Bacon: il
faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux
aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de
composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit
une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa
classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui
visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est
beaucoup de cette sorte dans l'essai _Des dépenses_) a été suggérée
par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il
n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de
diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent
plus de l'expérience, moins des livres.
Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa
pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne.
C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de
Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré
quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu
même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela
soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur
domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à
conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes.
Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il
a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son
expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi
que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait
singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première
édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation
d'_Essais_. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si
peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.
II.--Dans la deuxième édition[29] qui fut publiée quinze ans plus
tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres
primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit
nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq
fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère
n'en est guère changé.