pour se mettre en pension chez une vieille femme, nommée Odile Ridler,
qui avait été l'amie de leur mère. Une fois installé dans sa nouvelle
demeure, notre jeune apprenti put profiter du feu et de la lumière de
son hôtesse pour travailler le soir et repasser les leçons reçues. Mais
ce qui lui profita plus fut un travail dont il eut lui-même l'idée. Il
pria Odile de lui prêter son livre d'heures, et de lui désigner à quel
endroit se trouvait une prière qu'il savait par coeur. Il étudia la
forme des mots un à un, et arriva, au bout de quelques semaines, à les
distinguer parfaitement entre eux sans avoir égard à leur place; il
chercha alors ces mêmes mots dans toutes les pages du livre et les
reconnut; puis il les décomposa en syllabes, et trouva qu'il avait un
nombre immense de celles-ci à sa disposition, et que pour lire la
plupart des mots il n'avait besoin que de les combiner différemment
entre elles. Souvent, au milieu de cette étude, le pauvre enfant, déjà
brisé par le travail du jour, sentait ses yeux se fermer; mais, imitant,
sans le savoir, un philosophe ancien, il avait fait promettre à la
vieille Ridler, qui prolongeait son travail jusqu'à onze heures, de
l'éveiller quand elle verrait le sommeil s'emparer de lui.
Un partie de la journée du dimanche était employée de la même manière.
Après avoir rempli ses devoirs religieux et fait une promenade, il
rentrait à la maison et ne quittait son livre que le soir, pour aller
avec Odile passer quelques heures chez des voisines.
Une si courageuse persévérance ne pouvait manquer d'avoir d'heureux et
prompts résultats. Vers la fin du printemps, Frédéric lisait
très-couramment. Il essaya alors de donner quelques leçons à François
qui ne travaillait point dans la même fabrique que lui; mais tous ses
efforts et toutes ses prières furent inutiles.
--À quoi ça me servira-t-il de savoir lire, pour filer du coton?
répétait celui-ci.
Frédéric dut renoncer à vaincre la paresse de son frère; mais il
continua, pour son compte, les études commencées. Il demanda instamment
au chef de l'école à passer dans la première division, où il prit des
notions d'écriture et de calcul, et à l'aide de son propre travail
beaucoup plus que des explications qu'il recevait, il fit dans ces
nouvelles connaissances des progrès aussi rapides que ceux qu'il avait
faits dans la lecture.
Deux ans environ se passèrent de cette sorte; M. Kartmann avait de
nouveau augmenté sa paye.
Cependant les cours qui se faisaient à la fabrique ne s'étendaient point
au delà de la lecture, de l'écriture et du calcul; Frédéric aurait voulu
étudier la géométrie, indispensable, comme il le savait, pour la
mécanique; malheureusement il manquait de livres et ne pouvait en
acheter. Enfin le jour de la Saint-Georges arriva, et avec lui une joie
inattendue pour l'orphelin: c'était la fête de M. Kartmann. Quand tous
ses ouvriers et apprentis vinrent la lui souhaiter, il fit avancer
Frédéric, et lui mettant une pièce d'or dans la main:
--Prenez, mon ami, lui dit-il; c'est la récompense que je destinais à
l'élève le plus studieux; je suis heureux qu'elle ait été méritée par
vous.
Une pièce d'or!... c'était plus que Frédéric n'avait jamais osé désirer;
c'était la réalisation de ses plus beaux rêves! Le pauvre enfant se
trouva si saisi de bonheur, que son trouble seul put témoigner de sa
reconnaissance.
Deux heures après il était dans le petit jardin attenant à la maison
d'Odile Ridler, assis sur un banc, et feuilletant avec une sorte
d'enivrement des livres posés sur ses genoux; on voyait mille
espérances, mille projets d'avenir passer dans son regard!... Il était
heureux pour la première fois!
§ 3.
Un soir d'été, après avoir quitté son atelier, Frédéric, selon son
habitude, était allé s'asseoir dans le parterre de la bonne femme Ridler
pour y étudier en repos, lorsque la nuit le força de fermer son livre.
Ses pensées se portèrent alors naturellement sur l'objet qui
l'intéressait le plus au monde; il se demanda pour la centième fois ce
que son frère avait pu devenir depuis quinze jours qu'il ne l'avait
point revu; il se rappelait avec douleur les dernières paroles de sa
mère:--Restez unis dans cette vie comme vous l'avez été dans mon
amour;--et il se disait que, dans le ciel même, son bonheur ne pourrait
être parfait, puisque sa dernière espérance avait été trompée. Au milieu
de ce chagrin une consolation lui restait, il pouvait se rendre la
justice qu'il n'avait rien négligé pour obéir aux recommandations de la
mourante. Non-seulement il avait aidé François de ses conseils, mais il
n'avait cessé de s'imposer mille privations pour lui. Maintenant, hélas!
il voyait que ses sacrifices étaient inutiles et qu'il y a des âmes qui
échappent à tous les liens. Ces réflexions l'attristaient profondément.
Contre son ordinaire il n'attendait point avec impatience qu'Odile
Ridler eût allumé sa petite lampe afin de continuer sa lecture, et,
dominé par ses inquiétudes, il se promenait dans les étroites allées du
jardin.
Tout à coup, une voix bien connue qui l'appelait d'un ton précautionneux
se fit entendre à quelques pas. Frédéric se retourna vivement et aperçut
François, dont les vêtements en lambeaux, la figure hâve et fatiguée
annonçaient assez comment il avait dû vivre depuis sa disparition.
Son frère le regarda quelque temps avec une expression de tristesse et
de pitié; mais, découragé par cette vue et ressentant la crainte
délicate qui vous rend embarrassé devant la faute d'autrui, il n'eut pas
la force de lui faire une question.
François, que son caractère insouciant mettait à l'abri de ces pudeurs,
fut le premier à rompre le silence.
--Tu me trouves bien changé, n'est-ce pas? lui demanda-t-il d'un ton qui
indiquait plutôt la contrariété que le remords, mais, dame! je n'ai pas
voyagé au pays de Cocagne, depuis que je t'ai quitté; et je me suis
couché plus d'une fois sur ma faim.
--Quelle raison a pu te tenir si longtemps éloigné de la maison? demanda
Frédéric avec hésitation.
--La meilleure de toutes, l'ennui de dévider des bobines. Le
contre-maître s'est aperçu que je n'avais pas grand penchant pour
l'atelier; il a fait son rapport au chef, qui m'a poliment congédié, il
y a quinze jours.
--C'était un malheur bien grand, pour nous qui n'avons d'autre ressource
que nos bras, mais ce n'était pas une cause suffisante pour disparaître.
--J'avais peur que la bonne femme Ridler, me sachant sans ouvrage, ne
voulût pas me recevoir.
--Peut-être à ma prière eût-elle consenti à te garder. D'ailleurs, tu le
sais, aussi longtemps que j'aurai un morceau de pain et un lit tu en
pourras toujours demander ta part.
--Oui, mais je m'attendais aussi à avoir ma part de sermons, et je n'en
veux plus. D'ailleurs, j'étais bien aise de voir un peu de pays. J'ai
voulu faire une promenade en Suisse; on dit que c'est si beau et qu'on y
vit pour rien! c'était tentant, vu ma position. Mais ces montagnards
sont des brutes; quand je leur demandais à manger ils me répondaient que
j'étais en âge de gagner ma vie moi-même!... comme si c'était la peine
de quitter son pays pour aller travailler ailleurs.
--Je crois bien, répliqua Frédéric d'un ton sérieux, qu'il n'y a pas de
pays où l'on soit dispensé de travailler, et je ne regarde pas cette
nécessité comme un malheur; mais ce qui en est un véritable, c'est de ne
pas vouloir s'y soumettre.
--Elle est amusante, ta nécessité! bon pour toi qui remontrerais la
sagesse au bon Dieu; quant à moi, j'étais né pour être riche, et l'on
aurait dû me faire apprendre cet état-là.
--Écoute, dit Frédéric, ce sont des choses bonnes à dire en plaisantant;
mais, tu le sais bien toi-même, tes plaintes sur ta position ne la
changeront pas; il faut donc l'accepter telle qu'elle est. Ce n'est
point au repos que nous devons tendre, nous autres fils d'ouvriers;
notre but doit être de vivre sans avoir besoin de l'aumône du riche;
pour cela nous n'avons de ressources que nos bras. Le faible seul a
droit de se plaindre; car quand on a la force et la santé, le travail
est facile.
--Ne t'ai-je pas dit, répliqua François d'un ton de mauvaise humeur, que
j'avais été chassé de la fabrique? À quoi donc me servirait l'amour du
travail puisque je n'ai plus d'ouvrage?
--Il y a à Mulhouse d'autres fabriques que celles où tu travaillais, et
avec de la bonne volonté tu trouverais à t'employer.
--Oui, que j'aille de porte en porte demander si on a besoin de moi,
n'est-ce pas? c'est glorieux ce métier-là.
--Trouves-tu moins humiliant de tendre la main devant la charité du
passant? Mais puisque ces démarches te coûtent, je t'en épargnerai
l'ennui. Demain matin je parlerai à M. Kartmann, et peut-être
consentira-t-il à t'admettre dans ses ateliers. Cela te convient-il?
--Il faut bien que ça me convienne.
Frédéric ne voulut pas prolonger un tête-à-tête pénible; d'ailleurs,
François avait l'air fatigué, il l'engagea à rentrer dans la chambre
d'Odile.
Celle-ci témoigna d'une manière peu gracieuse au vagabond l'étonnement
que lui faisait éprouver son retour, et l'engagea à chercher un asile
ailleurs; mais Frédéric intercéda pour son frère, et obtint de la bonne
femme Ridler la permission de lui donner la moitié de son lit et de son
souper.
Ainsi, François sentait déjà l'influence de Frédéric s'étendre sur lui
comme une protection.
La nuit qui suivit le retour du déserteur fut bien différente pour les
deux frères; l'aîné dormit tranquillement, s'inquiétant peu du
lendemain, tandis que le sommeil de Frédéric fut troublé par mille
inquiètes pensées. Il songeait avec effroi à la manière dont M. Kartmann
accueillerait sa demande.
Le lendemain matin il se rendit avec François chez son chef et lui
expliqua d'une voix tremblante la cause de sa visite. Il aurait voulu
cacher la mauvaise conduite de son frère; mais quand M. Kartmann lui
demanda pourquoi il avait quitté l'atelier où il travaillait, il avoua
tout, car il ne savait pas mentir.
--Ce sont de tristes antécédents, dit le chef de fabrique en secouant ta
tête; cependant, ajouta-t-il en se tournant vers François, je veux bien
vous admettre chez moi; mais n'oubliez pas que je vous reçois par
considération pour votre jeune frère, dont je vous engage à prendre
exemple.
Ce jour-là comme la veille, c'était donc encore sur la recommandation
d'un enfant moins âgé que lui qu'on voulait bien l'accueillir. Mais dans
le coeur de François, aucun sentiment de fierté ne se trouvait froissé
par ce renversement de rôles; et quand il se trouva seul dans l'escalier
avec Frédéric, il lui dit d'un ton dégagé:
--Diable! il paraît que tu es un personnage ici! tu n'as qu'à demander
pour obtenir. Dorénavant je saurai à qui m'adresser.
--Je fais mon devoir et l'on m'en sait gré, répondit Frédéric; voilà
tout le secret de mon influence.
§ 4.
Plusieurs mois se passèrent sans apporter aucun changement à la
situation des deux frères. L'aîné, comme nous venons de le dire, avait
été admis dans la fabrique de M. Kartmann, et, quoiqu'il montrât peu de
zèle, il n'avait point encore mérité de sérieuse réprimande. Quant à
Frédéric, les qualités qui l'avaient fait remarquer de son chef
prenaient chaque jour plus de développement. Son intelligence, accrue
par l'instruction qu'il avait acquise à force de persévérance, le
plaçait au-dessus de tous les apprentis de son âge, et l'attention
consciencieuse avec laquelle il s'acquittait du travail qu'on lui
confiait le rendait presque aussi utile qu'un homme. Employé comme
pinceauteur dans les immenses ateliers de M. Kartmann, qui comprenaient
la fabrication du coton depuis le filage jusqu'à l'impression, il avait
souvent admiré les planches gravées, au moyen desquelles des toiles
blanches se trouvaient transformées en élégantes indiennes; cette
observation attentive avait fini par devenir pour lui le motif d'un vif
désir et d'une vague espérance. Être admis dans l'atelier de gravure
pour y apprendre à composer ces planches précieuses fut bientôt le rêve
de toutes ses heures. Sans se rendre encore bien compte de ses projets,
il aimait à songer qu'il pourrait peut-être un jour changer sa position
contre celle de graveur, car il avait cette ambition louable qui fait
souhaiter à l'enfant de s'élever par son courage et son industrie. Il
songea d'abord à obtenir de son chef la permission de détourner quelques
heures de son travail pour apprendre l'état qu'il désirait; mais il
s'effraya à l'idée de solliciter une telle faveur. Son expérience
l'avait convaincu, d'ailleurs, que tout est possible à une volonté
ferme; il résolut donc de se rendre à l'atelier de gravure pendant
l'heure des repas et de s'y exercer en secret. Un jeune apprenti de cet
atelier, qu'il avait mis dans sa confidence, lui indiqua les moyens
mécaniques de sa profession, et au bout de quelque temps Frédéric était
capable de graver passablement un dessin peu compliqué.
Il continua ainsi pendant plusieurs mois à se rendre régulièrement à
l'atelier sans que personne se doutât de quelle manière il employait ses
récréations. Ses compagnons de travail étaient si peu accoutumés à
l'avoir pour compagnon de leurs jeux, qu'aucun d'eux ne songeait à
s'enquérir du motif de ses absences; il est même probable que Frédéric
eût atteint son but sans éveiller l'attention de personne si un
événement qui se passa vers le milieu de l'hiver de 18.. n'eût changé
ses projets et donné une nouvelle direction à sa vie.
Un jour que, selon son habitude, il venait de monter à l'atelier après
son dîner et qu'il était déjà à l'ouvrage, il entendit un bruit de pas
qui le fit tressaillir; comme il était là sans autorisation, la crainte
d'être surpris l'occupait toujours. Il se jeta précipitamment derrière
un meuble qui lui avait déjà servi plusieurs fois dans de semblables
occasions. Ce meuble lui cachait entièrement ce qui se passait dans
l'appartement; cependant, au mouvement qui se fit, il présuma que
plusieurs personnes y étaient entrées. Il ne songea d'abord qu'à se
blottir de façon à n'être pas remarqué; mais au bout de quelques
minutes, les précautions qu'il entendait prendre et des paroles
chuchotées à demi-voix lui causèrent de l'inquiétude.
--As-tu bien fermé la porte? disait quelqu'un.
--Regarde dans le cabinet s'il n'y a personne, reprit une autre voix.
--Pourquoi cette crainte d'être surpris? se demandait Frédéric avec
effroi; et il n'osait respirer. Quelque chose l'avertissait que ce
n'était point un hasard, mais une volonté providentielle qui le rendait
témoin de cette scène: jamais il n'avait éprouvé une pareille anxiété.
Quand les nouveaux venus se crurent à l'abri de toute surprise, l'un
d'eux prit la parole, et d'une voix basse mais bien articulée, et qui
prouvait l'importance qu'il attachait à ses explications, il développa
le projet qu'il avait conçu.
Ce projet ne consistait en rien moins qu'à forcer, au milieu de la nuit,
les fenêtres du comptoir de M. Kartmann et à enlever sa caisse. Frédéric
reconnut, dans les explications qui furent données, que ceux qui
tramaient ce complot étaient des ouvriers mêmes de la fabrique, et il ne
put se défendre d'un mouvement d'horreur; mais songeant combien il lui
importait de connaître tous les détails de cette affaire, il se tint
plus immobile que jamais.
Les rôles furent distribués.
--Un de nous, dit celui qui avait expliqué l'affaire, s'introduira le
premier dans le comptoir par le carreau cassé; voyons, quel est le plus
mince? Ça doit être François.
À ce nom Frédéric sentit un horrible frisson parcourir tout son corps.
Mais quand il entendit la voix de son frère répondre aux instructions
qu'on lui donnait, il laissa échapper malgré lui un cri de saisissement
et de douleur.
Il se fit un silence subit parmi les ouvriers.
--D'où vient ce cri? demanda-t-on.
--Il est parti de la chambre même.
--Il y a quelqu'un ici.
Les perquisitions ne furent pas longues, et Frédéric se trouva bientôt
en présence des comploteurs. On l'interrogea pour savoir ce qui l'avait
porté à se cacher; il l'expliqua brièvement.
--Tu as entendu tout ce qu'on vient de dire, n'est-ce pas?
--Oui, répondit Frédéric.
Alors s'éleva entre les ouvriers un débat sur la question de savoir ce
que l'on ferait de l'enfant. Il y eut contre lui des imprécations, des
menaces, et l'on alla même jusqu'à dire que le plus sûr était de s'en
débarrasser; mais cette proposition, qui avait pour but d'effrayer
Frédéric, le laissa sinon tranquille, du moins résolu. Enfin, il fut
convenu qu'on l'enfermerait pour s'assurer de son silence jusqu'au
lendemain. La difficulté était de trouver un lieu convenable. Un des
ouvriers proposa une mansarde qu'il occupait dans l'établissement; il
fit observer qu'elle était reléguée dans une partie de la maison qui ne
servait point à l'exploitation, et n'avait qu'une croisée donnant sur
une petite cour où l'on n'entrait jamais. Cette proposition fut
acceptée. On monta un escalier désert, on traversa un long corridor
étroit et on poussa Frédéric dans la chambre en fermant la porte à
double tour.
Rien ne peut peindre sa douleur lorsque, abandonné à lui-même, il eut
fait l'inspection rigoureuse de sa prison et se fut assuré qu'il n'y
avait aucun moyen de fuir.
Il se laissa tomber sur une chaise où il resta quelque temps dans un
accablement désespéré; puis, se levant, il se mit à parcourir la chambre
tout égaré. Les pensées se succédaient rapidement dans son esprit. Il
eût donné la moitié de sa vie pour pouvoir prévenir M. Kartmann du péril
qui le menaçait et pour détourner François du crime qu'il était près de
commettre: il voyait son bienfaiteur et son frère sur le point de se
perdre l'un par l'autre sans pouvoir les avertir ni les sauver.
Plusieurs heures se passèrent, pour lui, dans des alternatives
d'abattement et de désespoir. À la fin il fut pris d'une espèce de
fièvre d'angoisse. Malgré le froid rigoureux de l'hiver il sentait son
front brûler. Il ouvrit la fenêtre et vint s'y accouder, espérant que
l'air du dehors le soulagerait. Il resta pendant longtemps dans la même
position, regardant vaguement et suivant de l'oeil, sans les voir, les
nuages qui passaient dans le ciel. Après avoir erré sur tous les objets
environnants, ses regards vinrent enfin s'attacher à un tuyau de
cheminée qui se trouvait à une des ailes de la maison; pendant quelque
temps ils suivirent avec une distraction indifférente les tourbillons de
fumée qui s'en échappaient. Mais tout à coup l'enfant tressaillit, il se
pencha en avant et regarda avec anxiété; il n'en pouvait douter, cette
fumée sortait du cabinet de M. Kartmann.
Il rentra précipitamment dans la chambre qui lui servait de prison, et,
bénissant l'heureuse habitude qu'il avait contractée, de porter toujours
sur lui ce qui était nécessaire pour écrire, il se mit à tracer un
billet dans lequel il avertissait sommairement M. Kartmann de ce qu'il
avait découvert, en lui faisant connaître le lieu où il était renfermé.
Son billet achevé, il se rapprocha de nouveau de la fenêtre. La maison,
comme toutes celles qui servent à des exploitations de ce genre, était
très-élevée. Frédéric en mesura un instant la hauteur, mais sa
résolution ne fut point ébranlée par cet examen.
Souvent, dans ses jeux d'enfant, il avait grimpé à des arbres et
parcouru des toits; il était agile, hardi, et, d'ailleurs, il y avait
nécessité à tout hasarder. Il monta sur le relai de la croisée,
descendit avec précaution dans le canal formé par les toits des deux
corps de bâtiment qui se touchaient, et suivit sans grand danger cette
route jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la cheminée qu'il voulait atteindre.
Le plus difficile était de parvenir à celle-ci en gravissant un toit
glissant et très-incliné; cependant l'apprenti y parvint. Voulant
d'abord attirer l'attention des personnes qui travaillaient dans le
cabinet de M. Kartmann, il jeta un à un, dans le tuyau, des débris de
chaux durcie; puis, quand il jugea qu'il en était temps, il laissa
tomber son billet, lié entre deux tuiles afin de le préserver des
flammes, et regagna promptement sa chambre.
Il s'attendait à une délivrance immédiate; mais les heures s'écoulèrent
sans que personne parût. Déjà toutes les horloges de la ville avaient
sonné cinq heures; il était toujours auprès de la porte, l'oreille
clouée à la serrure; et nul pas ne se faisait entendre dans le corridor.
L'inquiétude commença à le saisir. D'où pouvait venir ce retard? son
billet n'avait-il point été lu? Toutes les angoisses dont il avait été
débarrassé pendant quelque temps lui revinrent. Enfin, quand la nuit fut
close, il crut distinguer le bruit d'une marche précautionneuse et
légère; une clef tourna doucement dans la serrure... Ce moment fut
horrible pour l'enfant, car ce pouvaient être les ouvriers aussi bien
qu'un envoyé de M. Kartmann; cependant la clef fut retirée sans que la
porte s'ouvrit, et un second essai aussi infructueux fut fait avec une
nouvelle clef: probablement on essayait des passe-partout; Frédéric se
sentit un peu rassuré à cette pensée. Enfin, à force de tentatives, la
porte tourna doucement sur ses gonds, et l'enfant reconnut la voix de M.
Kartmann qui l'appelait.
--Venez, lui dit-il, en lui saisissant la main; et du silence,
surtout... il ne faut point que l'on soupçonne votre délivrance...
Puis, le conduisant à travers les corridors obscurs, il le mena jusqu'à
son cabinet.
§ 5.
M. Kartmann étant sorti pour s'assurer que toutes les mesures étaient
bien prises, Frédéric demeura seul dans la pièce où il l'avait conduit.
Il eût bien voulu voir son frère, mais sous quel prétexte sortir? où le
trouver? Un instant il pensa à tout avouer au patron; mais peut-être
François avait-il changé de résolution et ne devait-il plus prendre part
au crime! dans ce cas, l'aveu de Frédéric l'eût déshonoré sans utilité!
Le pauvre enfant résolut d'attendre l'événement, se confiant à la bonté
de Dieu.
M. Kartmann rentra enfin. Tout était disposé pour prévenir le vol. Les
commis et quelques contre-maîtres de la fabrique étaient placés en
embuscade sur les différents points de la cour où donnaient les croisées
du comptoir, et ils étaient en nombre suffisant pour se rendre
facilement maîtres des voleurs. M. Kartmann conduisit alors Frédéric au
comptoir: l'enfant suivit sans observations, espérant que le hasard lui
fournirait l'occasion d'être utile à François s'il devait venir.
Une heure à peu près s'écoula sans que rien annonçât l'arrivée des
ouvriers, heure d'angoisses horribles pour Frédéric, que le plus léger
bruissement faisait tressaillir. L'obscurité et le silence qui régnaient
dans l'appartement lui faisaient mieux comprendre la gravité de la
circonstance et le glaçaient d'épouvante; c'était plus que les forces
d'un l'enfant n'en pouvaient supporter: il avait tout épuisé dans cette
affreuse journée, et son pauvre coeur n'y suffisait plus; mais il lui
sembla qu'il allait se briser quand l'horloge voisine sonna une heure et
qu'un léger grincement de fer l'avertit qu'on se préparait à forcer les
volets. M. Kartmann entendit également ce bruit et se rapprocha de la
croisée: Frédéric se leva par un mouvement spontané, puis retomba sur sa
chaise éperdu.
Cette agonie se prolongea longtemps. Les ouvriers, dans la crainte du
bruit, n'ébranlaient le volet que faiblement, et ce ne fut qu'après de
longs efforts qu'il fut enlevé. Au même instant, les débris d'un carreau
brisé tombèrent sur le parquet, et M. Kartmann fit entendre un coup de
sifflet. Le tumulte qui suivit prouva que l'ordre donné par le signal
avait été exécuté. Bientôt on distingua des cris, et un coup de feu
partit!... À ce bruit, M. Kartmann sortit précipitamment du comptoir.
Frédéric, jusque-là ne s'était senti la force de faire aucun mouvement.
Le frôlement d'un corps qui cherchait à s'introduire par l'ouverture
faite à la croisée l'arracha tout à coup à sa stupeur, et François se
trouva devant lui.
--Malheureux! s'écria-t-il; que viens-tu faire ici?
--Sauve-moi! lui dit François égaré; Frédéric, sauve-moi!
--Et comment le pourrais-je?...
Tout à coup un souvenir traversa sa pensée; il se rappela qu'une porte
donnait du comptoir sur le jardin, il la trouva à tâtons, entraîna
François après lui et le conduisit en courant vers une partie du mur de
clôture qui était peu élevée.
--Pars, lui cria-t-il en lui montrant le passage, et surtout ne reste
point à Mulhouse; tes complices sont arrêtés, ils te dénonceront.
--Adieu! cria François, du haut du mur.
Et il disparut.
§ 6.