Le jeune garçon avait jeté un grand cri en tendant les mains de son

côté: elle poussa son cheval jusqu'à lui, et se pencha en avant.

--Est-ce vrai, ce qui vient d'être dit? reprit-elle vivement, et

serais-tu l'ami des Anglais?

--Qu'on me donne des armes, s'écria Remy avec un mouvement d'indignation

ardente, et l'on verra si mon coeur est à Charles ou à Bedfort.

--Sur mon Dieu! voilà qui est bien répondre, dit la Pucelle, en se

tournant vers Charles, qui s'était approché; et notre gentil roi ne

refusera pas la grâce d'un pauvre chevrier de mon pays.

--Demandez plutôt justice pour lui! s'écria le moine, et le pauvre

chevrier deviendra un riche et noble seigneur; car, aussi vrai qu'il n'y

a qu'un Dieu en trois personnes, le jeune garçon ici présent est fils

légitime de la dame de Varennes.

--Par la gorge! moine, tu en as menti! s'écria de Flavi, qui fit avancer

brusquement son cheval sur le Père Cyrille, et le heurta si violemment

qu'il tomba étourdi et sanglant. Emmenez cet affronteur, ajouta-t-il en

faisant signe à ses gens de le saisir.

Mais Jeanne avait sauté à terre pour relever le moine, et s'écria tout

émue:

--Ah! Jésus! il est blessé. Aidez-moi à le soulager, messires, le coeur

me tourne quand je vois couler le sang d'un Français.

--De fait, ceci n'est point l'action d'un gentilhomme, dit le roi

sévèrement.

--Non, reprit la Pucelle, les vrais chevaliers ne frappent pas les

faibles; mais sur mon salut! ceux-ci ne me quitteront plus, et avec la

protection de notre gentil roi, leur dire sera vérifié.

--Ce sera chose facile, reprit Charles; ce soir même nous passons près

du château de Varennes. Emmenez vos protégés, Jeanne, nous les mettrons

en présence de la dame et d'hommes prudents qui décideront.

À ces mots, il tourna bride et se remit eu marche. Jeanne appela

aussitôt le frère Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de

Tours, qu'on lui avait donné pour aumônier particulier, et confia à sa

garde les deux voyageurs. Elle pria, de plus, le chevalier Jean d'Aulon,

son écuyer, de leur procurer des chevaux, les encouragea par quelques

pieuses paroles, puis rejoignit la suite du roi.

Restés seuls, le Père Cyrille et Remy adressèrent d'abord une fervente

prière à Dieu pour le remercier du secours inespéré qu'il leur avait

envoyé.

Cependant, si le péril était passé, la plus sérieuse épreuve leur

restait encore à subir; dans quelques heures le sort de Remy allait se

décider, et à cette pensée, tous deux tremblaient involontairement. Tant

qu'ils avaient été loin du but, les difficultés de la route avaient

absorbé toute leur attention, et occupé uniquement leur énergie; ils ne

s'étaient point préoccupés des moyens par lesquels ils prouveraient la

réalité des droits de Remy; les preuves qui leur avaient suffi pour

croire leur semblaient également suffisantes pour persuader; mais, le

moment venu de faire valoir ces preuves, ils commencèrent à craindre et

à douter! Les affirmations de Remy, appuyées par la déclaration du

chevrier qui l'avait recueilli, suffiraient-elles pour convaincre la

dame de Varennes d'abord, puis les gens qui devaient examiner l'affaire?

Le sire de Flavi ne ferait-il point prévaloir ses soupçons intéressés?

Le Père Cyrille, qui avait vécu parmi les hommes trop peu pour déjouer

leurs complots mais assez pour les craindre, se sentait surtout inquiet

du résultat de l'examen.

Ils chevauchèrent tout le jour l'un près de l'autre, et tourmentés tous

deux de l'épreuve annoncée sans oser se le dire. Enfin, vers le soir, la

troupe entière campa en vue du château de Varennes, et Ambleville, un

des hérauts d'armes de la Pucelle, vint pour chercher Remy et son

conducteur.

Ils trouvèrent dans la grande salle Jeanne entourée de plusieurs évêques

et gentilshommes qui formaient le conseil du roi. Le sire de Flavi était

près de la porte, l'air encore plus farouche que d'habitude.

Au moment où le moine entra avec Remy, la Pucelle fit un pas à leur

rencontre.

--Au nom de la Vierge Marie, dit-elle, approchez sans crainte et exposez

vos droits à messires qui sont prud'hommes. Si vous avez parlé vrai,

comme je crois, ils vous seront miséricordieux.

Cyrille s'inclina respectueusement devant les membres du conseil.

--Dieu le leur rendra, dit-il avec cette espèce de fierté dont l'habit

religieux pouvait seul alors donner l'habitude; car il est dit dans

l'Écriture: Comme l'homme jugera il sera jugé.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, fit

signe aux autres membres du conseil, qui s'assirent; puis il commença

l'interrogatoire de Remy et du Père Cyrille. Celui-ci leur raconta en

détail tout ce que le lecteur connaît déjà: l'arrivée du jeune chevrier

au couvent, la rencontre de l'archer, leur départ et les divers

accidents du voyage; enfin il présenta, à l'appui de ses affirmations,

le testament sous forme de lettre, dicté par Jérôme Pastouret avant sa

mort.

Mais messire de Flavi, qui avait écouté son récit avec un sourire

d'incrédulité ironique, haussa les épaules lorsqu'il eut achevé.

--La fable est passablement ourdie, dit-il d'un ton méprisant, et elle

pourrait surprendre des hommes de quelque prudence; mais avant de

répondre au révérend, je prie le conseil d'entendre l'archer, dont les

confidences lui ont appris les recherches de la dame de Varennes.

Le chancelier ordonna de l'introduire, et _Exaudi nos_ se présenta.

Il affectait une timidité respectueuse qui disposa favorablement le

conseil. Après l'avoir rassuré, l'archevêque de Reims lui demanda de

déclarer tout ce qu'il savait, et Richard raconta comment, en apprenant

par lui la recherche que faisait la dame de Varennes, le Père Cyrille

avait pensé à présenter Remy à la place de l'enfant disparu, et lui

avait proposé d'entrer dans le complot. La déclaration était faite avec

tant de calme et de précision, que le conseil parut ébranlé; mais

Jeanne, qui s'était retirée à l'écart pour prier, selon sa coutume,

s'approcha dans ce moment, et, entendant les dernières paroles d'_Exaudi

nos_, elle s'écria:

--Ah! par la vraie croix! je connais ce témoin; c'est celui qui a

traîtreusement comploté ma mort quand je me rendais devers le roi.

À cette déclaration inattendue, il y eut un mouvement général; les juges

surpris s'étaient retournés. _Exaudi nos_ devint pâle, et le Père

Cyrille s'approcha de Jeanne.

--Oui, c'est bien lui, reprit celle-ci, dont le regard restait appuyé

sur Richard. Aidé du messager, il devait me noyer au passage du pont.

--Et si vous avez échappé, ajouta le moine, c'est à l'enfant, après

Dieu, que vous le devez; car la voix entendue dans l'église de La Roche

était la sienne.

--Ah! sur mon âme! s'il en est ainsi, je le lui revaudrai! s'écria

Jeanne, et notre gentil roi ne refusera pas de m'aider à m'acquitter,

comme c'est justice.

Cet incident venait de produire une réaction aussi subite qu'inattendue.

L'accusation portée contre _Exaudi nos_ par Jeanne avait complétement

détruit l'effet de son témoignage, et le service rendu à l'héroïne par

Remy avait évidemment reporté sur lui l'intérêt du conseil. Messire de

Flavi s'en aperçut, et, interrompant brusquement les expressions de

reconnaissance de la Pucelle:

--C'est trop disputer sur une pareille affaire, dit-il; pour éviter des

débats et des retards, je demande qu'elle soit jugée par Dieu, et je

jette le gant à tout champion qui voudra défendre le mensonge du moine.

À ces mots, il ôta un de ses gantelets qui alla tomber sur les dalles, à

quelques pas de Remy.

Le jeune garçon fit un mouvement pour le relever; le Père Cyrille le

retint.

--Dieu ne doit juger que là où la sagesse des hommes fait défaut,

dit-il; et pour le présent, c'est au conseil à décider.

--Sur mon salut! si j'osais parler devant de si savants hommes, dit

Jeanne, je demanderais pourquoi la dame de Varennes n'est point appelée?

chaque femme reconnaît son sang.

Les membres du conseil firent un signe d'assentiment; ils se

consultèrent un instant, et après avoir fait retirer le moine et Remy

derrière une tapisserie, ils envoyèrent chercher la maîtresse du

château.

Celle-ci se présenta, accompagnée de son aumônier: c'était une femme de

quarante ans, qui avait été belle, mais pâlie par les chagrins et les

austérités. Elle portait le grand habit de veuve avec les coiffes et les

voiles. Avertie qu'il s'agissait de son fils, elle accourait éperdue, et

son premier cri demanda où il était. Le chancelier s'efforça de la

calmer.

--Celui qui réclame ce nom n'a pas encore prouvé son droit de le porter,

dit-il.

--Ah! qu'il vienne, reprit vivement la dame de Varennes, je suis sûre de

le reconnaître.

--Et comment? demanda l'archevêque.

--En l'interrogeant sur son enfance, reprit la mère; en lui montrant le

château dans lequel il a été élevé... ou plutôt... Non, j'ai un autre

moyen, messires, un moyen infaillible: la prière de sainte Clotilde.

--Une prière?

--Transmise de mère en mère dans notre famille, et qui est comme le

privilége du premier-né. Mon fils avait trois ans quand je la lui

appris... S'il ne l'a point oubliée, s'il peut seulement en répéter

quelques mots, le doute est impossible; car lui et moi sommes seuls à la

connaître.

Et cherchant du regard autour d'elle celui qui pouvait être son fils, la

veuve se mit à murmurer d'une voix tremblante:

--«Sainte Clotilde! toi qui n'as point d'enfant dans le paradis, prends

le mien sous ta protection; sois près de lui quand je n'y serai pas,

ici, ailleurs et partout.»

Elle s'arrêta palpitante comme si elle eût attendu la réponse à cette

espèce d'appel. Tout à coup une voix ferme et jeune se fit entendre et

continua:

--«Sainte Clotilde! je te donne mon fils petit pour que tu m'en fasses

un homme, et faible pour que tu me le rendes fort! Retranche trois de

mes jours pour lui en ajouter dix, et prends toutes mes joies pour lui

en donner cent fois davantage!»

La dame de Varennes poussa un cri, tendit les mains et tomba à genoux.

--Il sait la prière! balbutia-t-elle... C'est lui... Mon fils!

--Ma mère! répondit la voix.

Et le rideau, brusquement tiré, laissa voir Remy, qui s'élança dans les

bras de la veuve!...

On ne raconte point de telles scènes. Tout se borna longtemps à des

sanglots de joie, à des noms échangés, à des étreintes mouillées de

larmes. Les membres du conseil étaient émus; Jeanne priait et pleurait,

et le Père Cyrille, fou de joie, courait la salle en criant:

--J'en étais sûr, l'horoscope l'avait annoncé. Persécuté par le

Taureau... secouru par la Vierge et Mars... La Vierge et Mars, c'est

Jeanne, la pure et guerrière Jeanne, _sicut erat Pallas_. Maintenant,

que Dieu sauve la France! j'ai sauvé mon petit chevrier.

§ 8.

En prenant le nom et le rang que lui donnait sa naissance, Remy n'oublia

point le passé. Le Père Cyrille resta toujours à ses yeux son

bienfaiteur et son père spirituel. La dame de Varennes et lui le

retinrent au château, où ils lui abandonnèrent une tour pour son

laboratoire. Quant à Jeanne, elle poursuivit sa mission libératrice, et

après avoir conduit le roi Charles jusqu'à Reims, elle continua à

chasser les Anglais de province en province et de ville en ville.

Apprenant enfin que Compiègne était assiégée, elle courut s'y renfermer.

Mais messire de Flavi, qui était gouverneur de Compiègne, n'avait point

oublié que c'était surtout à Jeanne qu'il devait la perte de la fortune

de la dame de Varennes. Dans une sortie où elle avait repoussé les

ennemis avec sa valeur accoutumée, elle resta en arrière de ceux qui

rentraient, et trouva la porte de la ville fermée! Faite prisonnière par

les Anglais, elle fut jugée, condamnée comme sorcière et brûlée vive à

Rouen. Quand Remy apprit cette fin, il pleura à la fois sa bienfaitrice

et la libératrice de la France. Quant au frère Cyrille, il soupira, mais

ne parut point étonné.

--Très-bien, murmura-t-il, l'horoscope s'accomplit... toujours

l'hostilité du Taureau! Hélas! personne ne peut échapper au jugement de

Dieu, ni à la mauvaise influence de son étoile.

QUATRIÈME RÉCIT.

L'APPRENTI

§ 1.

Une de ces tristes scènes que la pauvreté traîne si souvent à sa suite

avait lieu vers le milieu de janvier 18.., dans l'une des plus

misérables maisons du faubourg de Bâle, à Mulhouse. Au fond d'un grenier

ouvert à tous les vents, où le givre entrait par les carreaux brisés,

une femme d'une quarantaine d'années était étendue sur un lit en

lambeaux. Sa figure livide annonçait que les sources de l'existence

étaient taries en elle. La veuve Kosmall, c'était le nom de la mourante,

avait lutté pendant plusieurs années contre les plus dures privations,

et avait usé un corps naturellement robuste dans un travail qui eût

demandé des forces surhumaines. À la mort de son mari elle était restée

chargée de deux enfants, dont l'aîné avait à peine quatre ans; ce

n'avait été qu'en accumulant fatigues sur fatigues, misères sur misères,

qu'en attendant bien souvent le salaire du lendemain pour satisfaire la

faim du jour, qu'elle était parvenue à élever ses deux orphelins. Depuis

longtemps déjà elle sentait que sa vigueur l'abandonnait; mais quand les

forces lui manquèrent entièrement pour le travail, la plupart des

personnes qui lui fournissaient de l'ouvrage, ignorant la cause de ce

qu'elles appelaient sa négligence, cessèrent de l'employer. Encouragée

et soutenue, la pauvre femme fût peut-être parvenue à surmonter son mal;

ainsi repoussée, la lutte lui devint impossible. Un soir, en rentrant

plus accablée que de coutume dans sa mansarde, elle jeta un regard sur

le bûcher et sur le buffet, vides tous deux, et dit à Frédéric, le plus

jeune de ses fils:

--Garçon, Dieu peut-être aura pitié de nous; mais ces jours-ci ne compte

point sur moi, car je me sens bien malade. Tu es un bon travailleur, ton

chef de fabrique t'aime; quand il saura que toi et ton frère vous

manquez de tout, il ne te refusera pas une avance. Je sais que c'est dur

à faire, ces demandes; mais tu as du courage, Frédéric, et Dieu a dit

qu'il fallait s'aider soi-même.

Frédéric regarda sa mère avec anxiété: le pain leur avait souvent

manqué, et jamais elle ne lui avait parlé ainsi. Il fut effrayé de sa

pâleur et de son abattement. Cependant il retint les pleurs qui lui

venaient aux yeux; il s'approcha d'elle, l'engagea à se coucher, et lui

dit qu'il allait se rendre chez M. Kartmann.

Mais l'avance qui fut faite par celui-ci suffit à peine pour satisfaire

pendant quelques jours aux premiers besoins, et bientôt tout manqua de

nouveau à la pauvre famille.

Le 20 janvier, la mansarde de la veuve Kosmall était encore plus froide

que de coutume; l'oeil aurait en vain cherché une étincelle dans le

poêle entr'ouvert; seulement, deux cierges brûlaient sur une mauvaise

table vermoulue placée auprès du lit, et on entendait encore dans la rue

le bruit argentin de la sonnette qu'un enfant de choeur agitait devant

le saint viatique. La mourante venait de recevoir les derniers secours

de la religion. Ses deux fils étaient à genoux près d'elle. Frédéric

paraissait absorbé par la douleur; François, l'aîné, pleurait aussi,

mais on sentait que ces pleurs n'étaient dus qu'à l'émotion du moment,

et à travers cette affliction passagère il était facile d'entrevoir

l'insouciance et l'insensibilité.

Peu après le départ du prêtre, l'agonisante essaya de se soulever, et

fit signe à ses deux enfants de l'écouter avec attention: puis, avançant

vers eux ses bras défaillants, elle leur prit à chacun une main et les

attira doucement sur sa couche.

--Dans quelques heures, leur dit-elle, vous serez entièrement orphelins,

et vous n'aurez plus pour vous soutenir que vous-mêmes. Dieu est bon

pour moi; il m'enlève au moment où mes bras devenaient trop faibles pour

vous nourrir. J'aurais voulu vivre encore quelque temps pour vous

guider... mais, puisqu'il faut mourir, écoutez-moi: je n'ai à vous

dicter que le testament du pauvre, celui des bons conseils. Avant que

vous soyez en âge de gagner votre vie comme des hommes, vous aurez bien

des mauvais jours à passer; quels que soient vos besoins, pourtant,

rappelez-vous que la probité est votre seule richesse. Souvent j'aurais

pu m'approprier le bien des autres quand vous manquiez de pain, mais

j'ai mieux aimé entendre vos cris de faim que de faire une chose

défendue par Dieu. D'ailleurs, l'avenir ne peut manquer de valoir mieux

pour vous que le passé. Toi, Frédéric, tu es bien jeune encore, car

c'est seulement à Noël dernier que tu as eu treize ans; mais tu possèdes

une véritable fortune, l'amour du travail. Quant à toi, enfant,

ajouta-t-elle en tournant ses regards éteints vers son fils aîné, ne

t'irrites point de ce que je vais te dire, et n'y vois point un reproche

du passé, mais seulement une prière pour l'avenir. Veille sur toi,

François! tu n'aimes point le travail, et c'est cependant la seule

garantie de probité pour le pauvre. Quand on n'a pas le courage de

gagner son pain de chaque jour, on est bien près de le voler! Reste

auprès de Frédéric; c'est ton compagnon naturel; écoute les avis qu'il

te donnera, ne te blesse point de sa supériorité; lui-même sait bien que

c'est à Dieu qu'il la doit, et il ne t'en fera point souffrir.

Puis, serrant la main de François qui restait immobile dans la sienne:

--Jure-moi, lui dit-elle, que tu ne te sépareras point de ton frère, et

que tu n'iras point chercher un toit loin de la seule affection qui te

reste.

François ému promit en pleurant, et bien qu'il n'y eût rien de senti

dans cette promesse, elle parut contenter la mourante, car sa figure

s'illumina d'un rapide rayon de joie.

--Je meurs tranquille, dit-elle. Oh! mes enfants bien-aimés: n'oubliez

point que tout ce que j'ai souffert c'est pour vous deux, et que quand

vous vous plaigniez, vos deux voix m'arrivaient au coeur en même temps;

restez donc unis dans cette vie comme vous l'avez été dans mon amour.

Puis, étendant ses mains glacées sur ces deux jeunes fronts qui se

courbaient devant elle, elle prononça d'une voix inintelligible quelques

mots qui ne s'adressaient qu'à Dieu et ne furent entendus que de lui

seul; ensuite elle rendit le dernier soupir.

Le lendemain, les deux orphelins suivaient la morte au cimetière. Des

porteurs, un seul prêtre et ses enfants la conduisaient à sa dernière

demeure. Sans les larmes de Frédéric et de son frère, rien n'eût averti

qu'il existait un lien de parenté entre le cadavre et les deux

assistants, car l'argent leur avait manqué pour acheter des habits de

deuil.

§ 2.

Abandonnés à eux-mêmes, les deux frères ne tardèrent pas à suivre deux

routes différentes. François, que la mort de sa mère avait troublé,

parce que la disparition de ceux qui nous soignent et nous aiment a

quelque chose de saisissant même pour les coeurs les plus frivoles, ne

trouva d'autre moyen d'échapper à la tristesse que les distractions

bruyantes. Le lendemain du jour où il avait descendu sa mère dans la

fosse, il était au Tanevat avec les garçons de son âge, glissant sur les

flaques d'eau glacée qu'entrecoupaient les clairières. Frédéric comprit

différemment ses devoirs; une fois sa première douleur apaisée, il

songea à suivre les conseils de sa mère en travaillant avec courage. Il

retourna à la fabrique les yeux rouges, le front pâle et le coeur

triste, mais résolu. En passant près de lui dans la journée, M. Kartmann

s'arrêta:

--Vous avez été plusieurs jours sans venir, lui dit-il sévèrement;

voudriez-vous renoncer à vos habitudes d'exactitude?

--Je soignais ma mère, monsieur.

--Elle est donc mieux maintenant?

--Elle est morte! répondit Frédéric en pleurant.

M. Kartmann laissa échapper une exclamation de surprise.

--Pauvre enfant! dit-il; et depuis quand?

--Depuis deux jours.

--Allez, reprit le fabricant avec un mouvement de tendre compassion;

allez, Frédéric, vous pouvez ne revenir qu'à la fin de la semaine, vous

recevrez votre paye comme si vous aviez travaillé.

--Merci, monsieur, répondit l'enfant; en quelque lieu que soit ma mère

maintenant, elle doit être heureuse de me voir à l'ouvrage; je lui obéis

en y restant.

M. Kartmann passa la main sur la tête du jeune apprenti avec un doux

intérêt, et lui dit:

--Vous passerez parmi les premiers apprentis, Frédéric, et j'augmente

votre salaire.

Mais le zèle de l'orphelin ne se borna point seulement aux travaux de la

fabrique. M. Kartmann annonça qu'il allait instituer chez lui un cours

du soir qui devait, pour ses apprentis, remplacer les écoles publiques

dont ils ne pouvaient profiter; cette nouvelle combla Frédéric de joie.

C'était la première voie d'instruction qui s'ouvrait devant lui. Plus

d'une fois il avait entendu sa mère déplorer l'ignorance dont ses

enfants n'avaient aucun moyen de sortir, et il avait facilement compris,

par ses propres observations, l'utilité de l'instruction; aussi, quand

arriva le 15 février, jour où les cours devaient s'ouvrir, il partit

pour son atelier plus disposé que jamais au travail, et le coeur plein

de courageuses résolutions. Pendant tout le jour la pensée du soir ne le

quitta pas une minute; il entrevoyait ce moment comme celui de la

récompense promise à son activité, et jamais sa tâche ne lui parut plus

légère.

Mais le pauvre enfant était loin de prévoir, dans sa généreuse

impatience, tous les obstacles qui l'attendaient sur la route. Dieu seul

pourrait dire quelle force d'âme il lui fallut pour surmonter les

premiers dégoûts de l'étude; de quelle puissance de volonté il eut

besoin pour dominer sa nature et la soumettre à un travail si nouveau.

On ne sait point assez de gré à l'enfant du peuple de l'instruction

qu'il acquiert; mille obstacles inconnus au fils du riche viennent

doubler pour lui les difficultés de l'étude. Rien, dans sa première

éducation, ne le prépare aux travaux raisonnés; la vie, pour lui, se

résume tout entière dans les faits matériels; c'est dans cette sphère

que se meuvent ses besoins et ses douleurs: Frédéric surtout avait été

placé, à cet égard, dans les conditions les moins favorables. Né dans

une ville manufacturière, on le posta, dès l'âge de sept ans, devant une

machine qu'il s'habitua à voir fonctionner sans chercher les relations

de ses différentes parties. Dans le travail qui lui fut imposé, il ne

sentit jamais d'autres nécessités que celles de la force et de l'adresse

manuelle. Son intelligence dut nécessairement contracter, par suite, des

habitudes d'inaction. Elle alla regardant de côté et d'autre, ne

s'arrêtant sur un objet qu'aussi longtemps qu'elle y trouvait un motif

d'amusement, et ne s'en faisant jamais un motif de réflexion. Aussi,

bien qu'il fût l'apprenti le plus laborieux de la fabrique, il était

demeuré complétement étranger à tout travail de pensée: il lui fallut

donc une volonté puissante pour fixer son esprit toujours vagabond.

Pendant les premiers jours, et quoi qu'il fît pour la soumettre, il

sentait constamment sa pensée lui échapper. Puis la mémoire, cette

faculté qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par un continuel

exercice, lui manquait presque entièrement. Cependant, peu à peu il

réussit à effacer les mauvaises influences de sa première éducation; à

force de le vouloir et d'y employer toutes ses facultés, il parvint à

maîtriser sa pensée, à lui imposer une direction. Une fois qu'il eut

remporté cette première victoire, qui mettait ses capacités

intellectuelles au pouvoir de sa volonté, l'étude lui parut plus facile;

ce qui d'abord lui avait semblé obscur s'offrit à lui sous une forme

précise; son esprit put sans trop de fatigue aller de la cause à l'effet

et tirer des déductions; mais que d'efforts cachés, que de généreuses

résistances avant d'arriver là!

Au bord du lac L'Esclave, le Serf, le Chevrier de Lorraine, l'Apprenti · 第 11 / 13 段