côté: elle poussa son cheval jusqu'à lui, et se pencha en avant.
--Est-ce vrai, ce qui vient d'être dit? reprit-elle vivement, et
serais-tu l'ami des Anglais?
--Qu'on me donne des armes, s'écria Remy avec un mouvement d'indignation
ardente, et l'on verra si mon coeur est à Charles ou à Bedfort.
--Sur mon Dieu! voilà qui est bien répondre, dit la Pucelle, en se
tournant vers Charles, qui s'était approché; et notre gentil roi ne
refusera pas la grâce d'un pauvre chevrier de mon pays.
--Demandez plutôt justice pour lui! s'écria le moine, et le pauvre
chevrier deviendra un riche et noble seigneur; car, aussi vrai qu'il n'y
a qu'un Dieu en trois personnes, le jeune garçon ici présent est fils
légitime de la dame de Varennes.
--Par la gorge! moine, tu en as menti! s'écria de Flavi, qui fit avancer
brusquement son cheval sur le Père Cyrille, et le heurta si violemment
qu'il tomba étourdi et sanglant. Emmenez cet affronteur, ajouta-t-il en
faisant signe à ses gens de le saisir.
Mais Jeanne avait sauté à terre pour relever le moine, et s'écria tout
émue:
--Ah! Jésus! il est blessé. Aidez-moi à le soulager, messires, le coeur
me tourne quand je vois couler le sang d'un Français.
--De fait, ceci n'est point l'action d'un gentilhomme, dit le roi
sévèrement.
--Non, reprit la Pucelle, les vrais chevaliers ne frappent pas les
faibles; mais sur mon salut! ceux-ci ne me quitteront plus, et avec la
protection de notre gentil roi, leur dire sera vérifié.
--Ce sera chose facile, reprit Charles; ce soir même nous passons près
du château de Varennes. Emmenez vos protégés, Jeanne, nous les mettrons
en présence de la dame et d'hommes prudents qui décideront.
À ces mots, il tourna bride et se remit eu marche. Jeanne appela
aussitôt le frère Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de
Tours, qu'on lui avait donné pour aumônier particulier, et confia à sa
garde les deux voyageurs. Elle pria, de plus, le chevalier Jean d'Aulon,
son écuyer, de leur procurer des chevaux, les encouragea par quelques
pieuses paroles, puis rejoignit la suite du roi.
Restés seuls, le Père Cyrille et Remy adressèrent d'abord une fervente
prière à Dieu pour le remercier du secours inespéré qu'il leur avait
envoyé.
Cependant, si le péril était passé, la plus sérieuse épreuve leur
restait encore à subir; dans quelques heures le sort de Remy allait se
décider, et à cette pensée, tous deux tremblaient involontairement. Tant
qu'ils avaient été loin du but, les difficultés de la route avaient
absorbé toute leur attention, et occupé uniquement leur énergie; ils ne
s'étaient point préoccupés des moyens par lesquels ils prouveraient la
réalité des droits de Remy; les preuves qui leur avaient suffi pour
croire leur semblaient également suffisantes pour persuader; mais, le
moment venu de faire valoir ces preuves, ils commencèrent à craindre et
à douter! Les affirmations de Remy, appuyées par la déclaration du
chevrier qui l'avait recueilli, suffiraient-elles pour convaincre la
dame de Varennes d'abord, puis les gens qui devaient examiner l'affaire?
Le sire de Flavi ne ferait-il point prévaloir ses soupçons intéressés?
Le Père Cyrille, qui avait vécu parmi les hommes trop peu pour déjouer
leurs complots mais assez pour les craindre, se sentait surtout inquiet
du résultat de l'examen.
Ils chevauchèrent tout le jour l'un près de l'autre, et tourmentés tous
deux de l'épreuve annoncée sans oser se le dire. Enfin, vers le soir, la
troupe entière campa en vue du château de Varennes, et Ambleville, un
des hérauts d'armes de la Pucelle, vint pour chercher Remy et son
conducteur.
Ils trouvèrent dans la grande salle Jeanne entourée de plusieurs évêques
et gentilshommes qui formaient le conseil du roi. Le sire de Flavi était
près de la porte, l'air encore plus farouche que d'habitude.
Au moment où le moine entra avec Remy, la Pucelle fit un pas à leur
rencontre.
--Au nom de la Vierge Marie, dit-elle, approchez sans crainte et exposez
vos droits à messires qui sont prud'hommes. Si vous avez parlé vrai,
comme je crois, ils vous seront miséricordieux.
Cyrille s'inclina respectueusement devant les membres du conseil.
--Dieu le leur rendra, dit-il avec cette espèce de fierté dont l'habit
religieux pouvait seul alors donner l'habitude; car il est dit dans
l'Écriture: Comme l'homme jugera il sera jugé.
Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, fit
signe aux autres membres du conseil, qui s'assirent; puis il commença
l'interrogatoire de Remy et du Père Cyrille. Celui-ci leur raconta en
détail tout ce que le lecteur connaît déjà: l'arrivée du jeune chevrier
au couvent, la rencontre de l'archer, leur départ et les divers
accidents du voyage; enfin il présenta, à l'appui de ses affirmations,
le testament sous forme de lettre, dicté par Jérôme Pastouret avant sa
mort.
Mais messire de Flavi, qui avait écouté son récit avec un sourire
d'incrédulité ironique, haussa les épaules lorsqu'il eut achevé.
--La fable est passablement ourdie, dit-il d'un ton méprisant, et elle
pourrait surprendre des hommes de quelque prudence; mais avant de
répondre au révérend, je prie le conseil d'entendre l'archer, dont les
confidences lui ont appris les recherches de la dame de Varennes.
Le chancelier ordonna de l'introduire, et _Exaudi nos_ se présenta.
Il affectait une timidité respectueuse qui disposa favorablement le
conseil. Après l'avoir rassuré, l'archevêque de Reims lui demanda de
déclarer tout ce qu'il savait, et Richard raconta comment, en apprenant
par lui la recherche que faisait la dame de Varennes, le Père Cyrille
avait pensé à présenter Remy à la place de l'enfant disparu, et lui
avait proposé d'entrer dans le complot. La déclaration était faite avec
tant de calme et de précision, que le conseil parut ébranlé; mais
Jeanne, qui s'était retirée à l'écart pour prier, selon sa coutume,
s'approcha dans ce moment, et, entendant les dernières paroles d'_Exaudi
nos_, elle s'écria:
--Ah! par la vraie croix! je connais ce témoin; c'est celui qui a
traîtreusement comploté ma mort quand je me rendais devers le roi.
À cette déclaration inattendue, il y eut un mouvement général; les juges
surpris s'étaient retournés. _Exaudi nos_ devint pâle, et le Père
Cyrille s'approcha de Jeanne.
--Oui, c'est bien lui, reprit celle-ci, dont le regard restait appuyé
sur Richard. Aidé du messager, il devait me noyer au passage du pont.
--Et si vous avez échappé, ajouta le moine, c'est à l'enfant, après
Dieu, que vous le devez; car la voix entendue dans l'église de La Roche
était la sienne.
--Ah! sur mon âme! s'il en est ainsi, je le lui revaudrai! s'écria
Jeanne, et notre gentil roi ne refusera pas de m'aider à m'acquitter,
comme c'est justice.
Cet incident venait de produire une réaction aussi subite qu'inattendue.
L'accusation portée contre _Exaudi nos_ par Jeanne avait complétement
détruit l'effet de son témoignage, et le service rendu à l'héroïne par
Remy avait évidemment reporté sur lui l'intérêt du conseil. Messire de
Flavi s'en aperçut, et, interrompant brusquement les expressions de
reconnaissance de la Pucelle:
--C'est trop disputer sur une pareille affaire, dit-il; pour éviter des
débats et des retards, je demande qu'elle soit jugée par Dieu, et je
jette le gant à tout champion qui voudra défendre le mensonge du moine.
À ces mots, il ôta un de ses gantelets qui alla tomber sur les dalles, à
quelques pas de Remy.
Le jeune garçon fit un mouvement pour le relever; le Père Cyrille le
retint.
--Dieu ne doit juger que là où la sagesse des hommes fait défaut,
dit-il; et pour le présent, c'est au conseil à décider.
--Sur mon salut! si j'osais parler devant de si savants hommes, dit
Jeanne, je demanderais pourquoi la dame de Varennes n'est point appelée?
chaque femme reconnaît son sang.
Les membres du conseil firent un signe d'assentiment; ils se
consultèrent un instant, et après avoir fait retirer le moine et Remy
derrière une tapisserie, ils envoyèrent chercher la maîtresse du
château.
Celle-ci se présenta, accompagnée de son aumônier: c'était une femme de
quarante ans, qui avait été belle, mais pâlie par les chagrins et les
austérités. Elle portait le grand habit de veuve avec les coiffes et les
voiles. Avertie qu'il s'agissait de son fils, elle accourait éperdue, et
son premier cri demanda où il était. Le chancelier s'efforça de la
calmer.
--Celui qui réclame ce nom n'a pas encore prouvé son droit de le porter,
dit-il.
--Ah! qu'il vienne, reprit vivement la dame de Varennes, je suis sûre de
le reconnaître.
--Et comment? demanda l'archevêque.
--En l'interrogeant sur son enfance, reprit la mère; en lui montrant le
château dans lequel il a été élevé... ou plutôt... Non, j'ai un autre
moyen, messires, un moyen infaillible: la prière de sainte Clotilde.
--Une prière?
--Transmise de mère en mère dans notre famille, et qui est comme le
privilége du premier-né. Mon fils avait trois ans quand je la lui
appris... S'il ne l'a point oubliée, s'il peut seulement en répéter
quelques mots, le doute est impossible; car lui et moi sommes seuls à la
connaître.
Et cherchant du regard autour d'elle celui qui pouvait être son fils, la
veuve se mit à murmurer d'une voix tremblante:
--«Sainte Clotilde! toi qui n'as point d'enfant dans le paradis, prends
le mien sous ta protection; sois près de lui quand je n'y serai pas,
ici, ailleurs et partout.»
Elle s'arrêta palpitante comme si elle eût attendu la réponse à cette
espèce d'appel. Tout à coup une voix ferme et jeune se fit entendre et
continua:
--«Sainte Clotilde! je te donne mon fils petit pour que tu m'en fasses
un homme, et faible pour que tu me le rendes fort! Retranche trois de
mes jours pour lui en ajouter dix, et prends toutes mes joies pour lui
en donner cent fois davantage!»
La dame de Varennes poussa un cri, tendit les mains et tomba à genoux.
--Il sait la prière! balbutia-t-elle... C'est lui... Mon fils!
--Ma mère! répondit la voix.
Et le rideau, brusquement tiré, laissa voir Remy, qui s'élança dans les
bras de la veuve!...
On ne raconte point de telles scènes. Tout se borna longtemps à des
sanglots de joie, à des noms échangés, à des étreintes mouillées de
larmes. Les membres du conseil étaient émus; Jeanne priait et pleurait,
et le Père Cyrille, fou de joie, courait la salle en criant:
--J'en étais sûr, l'horoscope l'avait annoncé. Persécuté par le
Taureau... secouru par la Vierge et Mars... La Vierge et Mars, c'est
Jeanne, la pure et guerrière Jeanne, _sicut erat Pallas_. Maintenant,
que Dieu sauve la France! j'ai sauvé mon petit chevrier.
§ 8.
En prenant le nom et le rang que lui donnait sa naissance, Remy n'oublia
point le passé. Le Père Cyrille resta toujours à ses yeux son
bienfaiteur et son père spirituel. La dame de Varennes et lui le
retinrent au château, où ils lui abandonnèrent une tour pour son
laboratoire. Quant à Jeanne, elle poursuivit sa mission libératrice, et
après avoir conduit le roi Charles jusqu'à Reims, elle continua à
chasser les Anglais de province en province et de ville en ville.
Apprenant enfin que Compiègne était assiégée, elle courut s'y renfermer.
Mais messire de Flavi, qui était gouverneur de Compiègne, n'avait point
oublié que c'était surtout à Jeanne qu'il devait la perte de la fortune
de la dame de Varennes. Dans une sortie où elle avait repoussé les
ennemis avec sa valeur accoutumée, elle resta en arrière de ceux qui
rentraient, et trouva la porte de la ville fermée! Faite prisonnière par
les Anglais, elle fut jugée, condamnée comme sorcière et brûlée vive à
Rouen. Quand Remy apprit cette fin, il pleura à la fois sa bienfaitrice
et la libératrice de la France. Quant au frère Cyrille, il soupira, mais
ne parut point étonné.
--Très-bien, murmura-t-il, l'horoscope s'accomplit... toujours
l'hostilité du Taureau! Hélas! personne ne peut échapper au jugement de
Dieu, ni à la mauvaise influence de son étoile.
QUATRIÈME RÉCIT.
L'APPRENTI
§ 1.
Une de ces tristes scènes que la pauvreté traîne si souvent à sa suite
avait lieu vers le milieu de janvier 18.., dans l'une des plus
misérables maisons du faubourg de Bâle, à Mulhouse. Au fond d'un grenier
ouvert à tous les vents, où le givre entrait par les carreaux brisés,
une femme d'une quarantaine d'années était étendue sur un lit en
lambeaux. Sa figure livide annonçait que les sources de l'existence
étaient taries en elle. La veuve Kosmall, c'était le nom de la mourante,
avait lutté pendant plusieurs années contre les plus dures privations,
et avait usé un corps naturellement robuste dans un travail qui eût
demandé des forces surhumaines. À la mort de son mari elle était restée
chargée de deux enfants, dont l'aîné avait à peine quatre ans; ce
n'avait été qu'en accumulant fatigues sur fatigues, misères sur misères,
qu'en attendant bien souvent le salaire du lendemain pour satisfaire la
faim du jour, qu'elle était parvenue à élever ses deux orphelins. Depuis
longtemps déjà elle sentait que sa vigueur l'abandonnait; mais quand les
forces lui manquèrent entièrement pour le travail, la plupart des
personnes qui lui fournissaient de l'ouvrage, ignorant la cause de ce
qu'elles appelaient sa négligence, cessèrent de l'employer. Encouragée
et soutenue, la pauvre femme fût peut-être parvenue à surmonter son mal;
ainsi repoussée, la lutte lui devint impossible. Un soir, en rentrant
plus accablée que de coutume dans sa mansarde, elle jeta un regard sur
le bûcher et sur le buffet, vides tous deux, et dit à Frédéric, le plus
jeune de ses fils:
--Garçon, Dieu peut-être aura pitié de nous; mais ces jours-ci ne compte
point sur moi, car je me sens bien malade. Tu es un bon travailleur, ton
chef de fabrique t'aime; quand il saura que toi et ton frère vous
manquez de tout, il ne te refusera pas une avance. Je sais que c'est dur
à faire, ces demandes; mais tu as du courage, Frédéric, et Dieu a dit
qu'il fallait s'aider soi-même.
Frédéric regarda sa mère avec anxiété: le pain leur avait souvent
manqué, et jamais elle ne lui avait parlé ainsi. Il fut effrayé de sa
pâleur et de son abattement. Cependant il retint les pleurs qui lui
venaient aux yeux; il s'approcha d'elle, l'engagea à se coucher, et lui
dit qu'il allait se rendre chez M. Kartmann.
Mais l'avance qui fut faite par celui-ci suffit à peine pour satisfaire
pendant quelques jours aux premiers besoins, et bientôt tout manqua de
nouveau à la pauvre famille.
Le 20 janvier, la mansarde de la veuve Kosmall était encore plus froide
que de coutume; l'oeil aurait en vain cherché une étincelle dans le
poêle entr'ouvert; seulement, deux cierges brûlaient sur une mauvaise
table vermoulue placée auprès du lit, et on entendait encore dans la rue
le bruit argentin de la sonnette qu'un enfant de choeur agitait devant
le saint viatique. La mourante venait de recevoir les derniers secours
de la religion. Ses deux fils étaient à genoux près d'elle. Frédéric
paraissait absorbé par la douleur; François, l'aîné, pleurait aussi,
mais on sentait que ces pleurs n'étaient dus qu'à l'émotion du moment,
et à travers cette affliction passagère il était facile d'entrevoir
l'insouciance et l'insensibilité.
Peu après le départ du prêtre, l'agonisante essaya de se soulever, et
fit signe à ses deux enfants de l'écouter avec attention: puis, avançant
vers eux ses bras défaillants, elle leur prit à chacun une main et les
attira doucement sur sa couche.
--Dans quelques heures, leur dit-elle, vous serez entièrement orphelins,
et vous n'aurez plus pour vous soutenir que vous-mêmes. Dieu est bon
pour moi; il m'enlève au moment où mes bras devenaient trop faibles pour
vous nourrir. J'aurais voulu vivre encore quelque temps pour vous
guider... mais, puisqu'il faut mourir, écoutez-moi: je n'ai à vous
dicter que le testament du pauvre, celui des bons conseils. Avant que
vous soyez en âge de gagner votre vie comme des hommes, vous aurez bien
des mauvais jours à passer; quels que soient vos besoins, pourtant,
rappelez-vous que la probité est votre seule richesse. Souvent j'aurais
pu m'approprier le bien des autres quand vous manquiez de pain, mais
j'ai mieux aimé entendre vos cris de faim que de faire une chose
défendue par Dieu. D'ailleurs, l'avenir ne peut manquer de valoir mieux
pour vous que le passé. Toi, Frédéric, tu es bien jeune encore, car
c'est seulement à Noël dernier que tu as eu treize ans; mais tu possèdes
une véritable fortune, l'amour du travail. Quant à toi, enfant,
ajouta-t-elle en tournant ses regards éteints vers son fils aîné, ne
t'irrites point de ce que je vais te dire, et n'y vois point un reproche
du passé, mais seulement une prière pour l'avenir. Veille sur toi,
François! tu n'aimes point le travail, et c'est cependant la seule
garantie de probité pour le pauvre. Quand on n'a pas le courage de
gagner son pain de chaque jour, on est bien près de le voler! Reste
auprès de Frédéric; c'est ton compagnon naturel; écoute les avis qu'il
te donnera, ne te blesse point de sa supériorité; lui-même sait bien que
c'est à Dieu qu'il la doit, et il ne t'en fera point souffrir.
Puis, serrant la main de François qui restait immobile dans la sienne:
--Jure-moi, lui dit-elle, que tu ne te sépareras point de ton frère, et
que tu n'iras point chercher un toit loin de la seule affection qui te
reste.
François ému promit en pleurant, et bien qu'il n'y eût rien de senti
dans cette promesse, elle parut contenter la mourante, car sa figure
s'illumina d'un rapide rayon de joie.
--Je meurs tranquille, dit-elle. Oh! mes enfants bien-aimés: n'oubliez
point que tout ce que j'ai souffert c'est pour vous deux, et que quand
vous vous plaigniez, vos deux voix m'arrivaient au coeur en même temps;
restez donc unis dans cette vie comme vous l'avez été dans mon amour.
Puis, étendant ses mains glacées sur ces deux jeunes fronts qui se
courbaient devant elle, elle prononça d'une voix inintelligible quelques
mots qui ne s'adressaient qu'à Dieu et ne furent entendus que de lui
seul; ensuite elle rendit le dernier soupir.
Le lendemain, les deux orphelins suivaient la morte au cimetière. Des
porteurs, un seul prêtre et ses enfants la conduisaient à sa dernière
demeure. Sans les larmes de Frédéric et de son frère, rien n'eût averti
qu'il existait un lien de parenté entre le cadavre et les deux
assistants, car l'argent leur avait manqué pour acheter des habits de
deuil.
§ 2.
Abandonnés à eux-mêmes, les deux frères ne tardèrent pas à suivre deux
routes différentes. François, que la mort de sa mère avait troublé,
parce que la disparition de ceux qui nous soignent et nous aiment a
quelque chose de saisissant même pour les coeurs les plus frivoles, ne
trouva d'autre moyen d'échapper à la tristesse que les distractions
bruyantes. Le lendemain du jour où il avait descendu sa mère dans la
fosse, il était au Tanevat avec les garçons de son âge, glissant sur les
flaques d'eau glacée qu'entrecoupaient les clairières. Frédéric comprit
différemment ses devoirs; une fois sa première douleur apaisée, il
songea à suivre les conseils de sa mère en travaillant avec courage. Il
retourna à la fabrique les yeux rouges, le front pâle et le coeur
triste, mais résolu. En passant près de lui dans la journée, M. Kartmann
s'arrêta:
--Vous avez été plusieurs jours sans venir, lui dit-il sévèrement;
voudriez-vous renoncer à vos habitudes d'exactitude?
--Je soignais ma mère, monsieur.
--Elle est donc mieux maintenant?
--Elle est morte! répondit Frédéric en pleurant.
M. Kartmann laissa échapper une exclamation de surprise.
--Pauvre enfant! dit-il; et depuis quand?
--Depuis deux jours.
--Allez, reprit le fabricant avec un mouvement de tendre compassion;
allez, Frédéric, vous pouvez ne revenir qu'à la fin de la semaine, vous
recevrez votre paye comme si vous aviez travaillé.
--Merci, monsieur, répondit l'enfant; en quelque lieu que soit ma mère
maintenant, elle doit être heureuse de me voir à l'ouvrage; je lui obéis
en y restant.
M. Kartmann passa la main sur la tête du jeune apprenti avec un doux
intérêt, et lui dit:
--Vous passerez parmi les premiers apprentis, Frédéric, et j'augmente
votre salaire.
Mais le zèle de l'orphelin ne se borna point seulement aux travaux de la
fabrique. M. Kartmann annonça qu'il allait instituer chez lui un cours
du soir qui devait, pour ses apprentis, remplacer les écoles publiques
dont ils ne pouvaient profiter; cette nouvelle combla Frédéric de joie.
C'était la première voie d'instruction qui s'ouvrait devant lui. Plus
d'une fois il avait entendu sa mère déplorer l'ignorance dont ses
enfants n'avaient aucun moyen de sortir, et il avait facilement compris,
par ses propres observations, l'utilité de l'instruction; aussi, quand
arriva le 15 février, jour où les cours devaient s'ouvrir, il partit
pour son atelier plus disposé que jamais au travail, et le coeur plein
de courageuses résolutions. Pendant tout le jour la pensée du soir ne le
quitta pas une minute; il entrevoyait ce moment comme celui de la
récompense promise à son activité, et jamais sa tâche ne lui parut plus
légère.
Mais le pauvre enfant était loin de prévoir, dans sa généreuse
impatience, tous les obstacles qui l'attendaient sur la route. Dieu seul
pourrait dire quelle force d'âme il lui fallut pour surmonter les
premiers dégoûts de l'étude; de quelle puissance de volonté il eut
besoin pour dominer sa nature et la soumettre à un travail si nouveau.
On ne sait point assez de gré à l'enfant du peuple de l'instruction
qu'il acquiert; mille obstacles inconnus au fils du riche viennent
doubler pour lui les difficultés de l'étude. Rien, dans sa première
éducation, ne le prépare aux travaux raisonnés; la vie, pour lui, se
résume tout entière dans les faits matériels; c'est dans cette sphère
que se meuvent ses besoins et ses douleurs: Frédéric surtout avait été
placé, à cet égard, dans les conditions les moins favorables. Né dans
une ville manufacturière, on le posta, dès l'âge de sept ans, devant une
machine qu'il s'habitua à voir fonctionner sans chercher les relations
de ses différentes parties. Dans le travail qui lui fut imposé, il ne
sentit jamais d'autres nécessités que celles de la force et de l'adresse
manuelle. Son intelligence dut nécessairement contracter, par suite, des
habitudes d'inaction. Elle alla regardant de côté et d'autre, ne
s'arrêtant sur un objet qu'aussi longtemps qu'elle y trouvait un motif
d'amusement, et ne s'en faisant jamais un motif de réflexion. Aussi,
bien qu'il fût l'apprenti le plus laborieux de la fabrique, il était
demeuré complétement étranger à tout travail de pensée: il lui fallut
donc une volonté puissante pour fixer son esprit toujours vagabond.
Pendant les premiers jours, et quoi qu'il fît pour la soumettre, il
sentait constamment sa pensée lui échapper. Puis la mémoire, cette
faculté qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par un continuel
exercice, lui manquait presque entièrement. Cependant, peu à peu il
réussit à effacer les mauvaises influences de sa première éducation; à
force de le vouloir et d'y employer toutes ses facultés, il parvint à
maîtriser sa pensée, à lui imposer une direction. Une fois qu'il eut
remporté cette première victoire, qui mettait ses capacités
intellectuelles au pouvoir de sa volonté, l'étude lui parut plus facile;
ce qui d'abord lui avait semblé obscur s'offrit à lui sous une forme
précise; son esprit put sans trop de fatigue aller de la cause à l'effet
et tirer des déductions; mais que d'efforts cachés, que de généreuses
résistances avant d'arriver là!