Le lendemain de cette scène, tous les coupables, à l'exception de

François, furent remis entre les mains de la justice, et Frédéric,

d'après l'ordre de M. Kartmann, se présenta à son cabinet. Le fabricant

le fit asseoir près de lui, et après l'avoir vivement remercié, lui dit

de demander sans crainte la récompense qu'il avait méritée. L'enfant

hésita pendant quelques instants, mais M. Kartmann l'ayant encouragé:

--J'aurais une bien grande faveur à vous demander, Monsieur, dit

Frédéric d'une voix tremblante... permettez-moi d'assister quelquefois

aux leçons de vos enfants.

--Dès demain, dit M. Kartmann, vous les partagerez toutes. Il y a déjà

longtemps que j'ai remarqué en vous ce louable désir de vous instruire,

et je suis persuadé que, grâce à lui, vous réussirez à vous faire une

bonne position dans le monde. D'après ce que vous m'avez raconté hier,

vous vouliez devenir graveur; j'espère qu'en travaillant vous pourrez

aller plus loin!

Plus loin que graveur! pensa Frédéric. Oh! que de joies ces paroles

venaient de donner au pauvre enfant! jusque-là délaissé et n'ayant

d'autres ressources que sa patience, il avait enfin trouvé une

protection!... On lui parlait d'un but qu'il pouvait atteindre; on lui

en facilitait les moyens. Ce fut à peine si son coeur, comprimé par un

sentiment nouveau, lui permit d'articuler quelques remercîments

entrecoupés; mais il joignit les mains avec tant de ferveur, attacha sur

M. Kartmann des yeux si attendris, que celui-ci comprit tout ce que ce

geste et ce regard contenaient de reconnaissance.

--Vous êtes un brave garçon, Frédéric, lui dit-il en lui serrant la

main; et je suis sûr de n'avoir jamais à me repentir de ce que je fais

aujourd'hui pour vous.

Le lendemain même de cette entrevue, M. Kartmann présenta Frédéric à ses

deux fils et à leurs maîtres. Le service qu'il venait de rendre à la

famille, la preuve d'élévation de coeur qu'il avait donnée dans le choix

même de sa récompense, parlaient trop puissamment en sa faveur pour

qu'il ne fût pas accueilli avec empressement par les professeurs et par

les élèves. On le loua hautement de sa noble émulation, chacun se fit

une joie et un point d'honneur d'aider l'apprenti, de contribuer pour sa

part à son instruction.

L'habitude qu'avait contractée Frédéric de rattacher ses différentes

observations à un centre commun et d'en faire un point de départ pour

d'autres remarques, lui fut aussi utile dans ses nouvelles études

qu'elle l'avait été pour les précédentes. Cette méthode de toujours

procéder par le raisonnement, l'avait accoutumé à trouver facilement les

conséquences ou les causes logiques d'un fait, et le préparait surtout

merveilleusement à l'étude des mathématiques et à celle des langues.

Aussi, fit-il de rapides progrès dans ces deux branches d'instruction;

mais ce ne fut cependant pas au détriment de ses autres travaux.

L'histoire, la géographie, le dessin, ne furent point négligés; le

dessin surtout était, dans son application, trop fréquemment lié aux

mathématiques pour qu'il ne s'en occupât pas avec zèle, et il fut

bientôt assez habile pour copier les machines les plus compliquées.

Au bout de trois ans de leçons, Frédéric était au niveau des fils de M.

Kartmann. Il savait déjà l'arithmétique, la géométrie et étudiait la

statique. Sans connaître toutes les ressources de la langue française,

il l'écrivait avec correction.

Ses condisciples, plus jeunes que lui, l'un de deux et l'autre de quatre

ans, étaient fiers de ses progrès, et le traitaient en camarade beaucoup

plus qu'en protégé. Si ces relations affectueuses étaient dues en partie

à la bonté du coeur de ces enfants, la conduite de Frédéric contribuait

aussi beaucoup à les maintenir. Il se montrait si modeste dans ses

succès, si complaisant sans bassesse, si dignement reconnaissant, et en

même temps si soigneux d'éviter tout nouveau service, qu'on aurait rougi

de lui faire sentir sa position d'obligé.

Quand il eut atteint sa dix-neuvième année, M. Kartmann le fit passer

parmi les contre-maîtres. Il était si sobre et si rangé, que, tout en

s'habillant beaucoup plus proprement que ses camarades d'atelier, il ne

tarda pas à réaliser quelques économies qu'il employa à acheter les

livres, les instruments de mathématiques et les fournitures de classe

dont il avait besoin. Ce fut une grande joie pour lui quand il put

subvenir à ces dépenses et diminuer ainsi la charge qu'avait bien voulu

prendre son chef. L'avenir ne l'inquiétait plus; quel qu'il fût, il

avait maintenant des ressources qui ne devaient jamais lui manquer.

Pourvu que la main de Dieu ne se retirât pas de lui et que la maladie ne

vînt point le frapper, il ne craignait rien, car tous les moyens humains

de réussite étaient en son pouvoir.

§ 7.

C'était par une de ces chaudes et claires soirées si communes à

Mulhouse, à cette heure où les ouvriers quittant leurs fabriques,

montent sur les coteaux qui bordent le canal et y font entendre des

choeurs qui, de là, vont se prolongeant dans toute la vallée.

Frédéric, un carton sur ses genoux, mettait au net une épure qu'il avait

dessinée dans la journée. Lui aussi aurait aimé les chants et la

promenade! Quand l'air était ainsi parfumé, il sentait souvent, après

une longue journée de travail, le désir d'aller respirer dans les

vignes; mais, quelque innocents, quelque permis qu'eût été ce plaisir,

il avait le plus souvent le courage d'y renoncer. Les jours donc où la

gaieté du temps l'invitait à sortir, il prenait ses livres ou son carton

à dessin et s'asseyait pour travailler sur un petit banc placé à la

porte d'Odile Ridler. Il apercevait de là une échappée de campagne, il

respirait un air plus frais, entendait le gazouillement de quelques

oiseaux citadins, et pour lui, habitué à une réclusion continuelle,

c'était du bien-être et de la joie.

Le soir dont nous parlons, Frédéric était assis à sa place ordinaire; il

travaillait avec ardeur, car le jour baissait, et il voulait achever,

avant la nuit, le dessin commencé.

C'était l'épure d'une des machines les plus compliquées de la maison

Kartmann. La respiration de quelqu'un qui se penchait sur son épaule

l'arracha tout à coup à son application: il releva la tête et aperçut un

étranger qui regardait très-attentivement son dessin.

--Dans quelle fabrique se trouve la machine que représente cette épure?

lui demanda-t-il.

--Dans celle de M. Kartmann, répondit Frédéric.

--Et comment avez-vous pu vous la procurer?

--M. Kartmann me permet de partager les leçons de ses fils.

--Vous devez avoir alors dans vos cartons une grande partie des machines

de cette maison.

--À peu près toutes, Monsieur.

--Je serais curieux de les voir.

Frédéric ouvrit obligeamment son carton et présenta ses dessins à

l'étranger. Après que celui-ci les eut examinés avec la plus scrupuleuse

attention:

--Je ne vois point dans tout cela, objecta-t-il, l'épure de la grande

machine que M. Kartmann a reçue d'Angleterre il y a environ deux mois?

--Nous devons la copier après-demain, Monsieur.

--Dites-moi, mon ami, pouvez-vous me donner une copie de ces dessins?

--J'ai bien peu de temps à moi; cependant, s'ils peuvent vous être

agréables, je tâcherai de les copier.

--Je tiendrais surtout à avoir la nouvelle machine dont je vous parlais;

mais comme le temps a de la valeur, j'entends vous payer ce travail.

Tenez, continua-t-il en lui présentant trois pièces d'or, voilà d'abord

un à-compte, plus tard nous nous entendrons pour un prix plus élevé.

La vue de cet or fit tressaillir Frédéric et éveilla en lui un soupçon;

on ne pouvait lui payer aussi chèrement des dessins dont on n'aurait

point voulu faire usage. Ces épures allaient sans doute servir à la

confection de machines qui créeraient une fatale concurrence pour son

chef, qui amèneraient sa ruine peut-être!... Le pauvre enfant frémit à

la pensée du mal qu'il aurait pu commettre par imprudence; et,

réunissant à la hâte ses dessins épars, il les rejeta dans son carton

qu'il ferma soigneusement.

Son interlocuteur le regarda avec étonnement et lui présenta de nouveau

les trois pièces d'or.

--Je vous remercie, Monsieur, dit Frédéric, mais je ne puis accepter un

tel marché. Je réfléchis que je dispose d'une propriété qui ne

m'appartient pas, et je ne veux ni ne dois le faire. Adressez-vous

directement à M. Kartmann; il pourra, mieux que moi, juger si votre

demande ne nuit en rien à ses intérêts.

L'étranger sentit que Frédéric avait deviné ses intentions.

--Je comprends, dit-il, le motif de votre refus. Vous savez que les

fabricants cachent leurs machines aux regards des autres industriels, et

vous craignez que votre chef, en apprenant que vous m'avez livré ces

dessins, ne vous renvoie de ses ateliers; mais je puis vous faire de

tels avantages que ce renvoi serait pour vous une fortune. Je vous offre

dès maintenant, dans ma fabrique, des appointements doubles de ceux que

vous recevez; et je vous payerai, en outre, le jour où vous me remettrez

l'épure que je vous demande, la somme que vous fixerez vous-même.

Frédéric n'en entendit pas davantage, il saisit vivement son carton; et,

jetant sur l'étranger un regard où la honte se mêlait à l'indignation:

--Je ne sais ni trahir ni me vendre, Monsieur, dit-il d'une voix

tremblante.

Et il rentra brusquement chez la veuve Ridler.

Quelques jours après cette scène, M. Kartmann fit appeler Frédéric dans

son cabinet.

--Où sont toutes les épures que vous avez dessinées avec mes enfants?

demanda-t-il.

--Dans mon carton, Monsieur.

--Apportez-les moi.

Frédéric alla chercher son carton, qu'il remit en tremblant à son chef,

car il y avait dans le ton de celui-ci quelque chose de bref et

d'inquiet qui l'alarmait.

M. Kartmann feuilleta tous les dessins; la vue de chacun d'eux lui

arrachait une nouvelle exclamation.

--Quelle imprudence à moi! murmurait-il, il y avait là de quoi me

perdre.

Quand il eut tout examiné, il se tourna vers Frédéric.

--Quelqu'un vous a proposé d'acheter ces dessins? je le sais.

--Oui, Monsieur.

--Et vous ne m'en avez point parlé?

--J'ai pensé que cela n'en valait pas la peine.

--Quelle récompense vous offrait-on?

--Celle que j'aurais demandée.

--Et vous avez refusé?

--Oui, Monsieur.

--Sans hésitation?

--Hésiter eût été une lâcheté.

--Ta main, Frédéric! s'écria M. Kartmann en tendant la sienne au jeune

ouvrier.--Tu es un noble coeur. Je connais jusqu'au moindre détail de

cette affaire. J'avais agi imprudemment, mon ami, car quelqu'un de moins

honnête que toi eût pu me perdre; mais je te remercie de ta probité.

Aujourd'hui tu n'es plus un enfant; d'après tous les rapports que m'ont

faits tes professeurs, et d'après ce que je vois moi-même, tu ne dois

pas continuer à rester contre-maître. À partir de demain tu viendras

habiter ma maison; ma table sera la tienne; tu continueras à partager

les leçons de mes enfants et tu recevras des appointements conformes à

ta nouvelle position.

Dès le lendemain, en effet, Frédéric fit ses adieux à la bonne femme

Ridler, qu'il ne quitta point sans verser quelques larmes, car son

bonheur ne lui faisait point oublier combien elle avait été bonne pour

lui; aussi, continua-t-il à se montrer reconnaissant des soins qu'elle

lui avait donnés et ne manqua-t-il jamais chaque semaine de venir

visiter sa vieille hôtesse en lui apportant quelque présent.

§ 8.

Plusieurs années s'écoulèrent encore sans que la situation de Frédéric

subît de graves modifications. Son intelligence, qu'il avait continué à

appliquer, soit à des études d'art, soit à des travaux positifs, avait

pris un développement remarquable; et notre petit ouvrier, qui, douze

ans auparavant, ne connaissait pas une lettre, était maintenant cité

comme un des jeunes gens de son âge le plus sérieusement instruits.

Chaque jour M. Kartmann se félicitait davantage de l'avoir attaché à sa

maison. Jamais les fonctions qu'il remplissait ne l'avaient été avec

autant de probité et de dévouement: aussi, ne voyait-il pas seulement en

lui un commis; c'était l'ami de la famille, le compagnon le plus cher de

ses fils, leur digne émule. Les événements qui nous restent à raconter

vinrent encore fortifier cette confiance et cette affection, en montrant

jusqu'à quel point elles étaient méritées.

Depuis plusieurs mois M. Kartmann paraissait triste, et Frédéric, entre

les mains duquel passaient tous les comptes de la maison, commençait à

apercevoir un certain embarras financier dans les affaires de son chef.

Bientôt les confidences de celui-ci, les expressions d'inquiétude qui

lui échappaient, les nombreuses réclamations de ses bailleurs de fonds

achevèrent d'éclairer Frédéric et de le convaincre qu'il ne s'agissait

point seulement d'une gêne momentanée, mais d'une de ces crises

commerciales qui ébranlent les fortunes les plus solides. Le moment ne

tarda pas à venir où M. Kartmann lui-même leva ses derniers doutes.

Il rentra un jour, à l'heure du dîner, encore plus accablé que de

coutume. Quand le repas fut achevé, il pria son fils aîné et Frédéric de

passer avec lui dans son cabinet.

--Avant deux mois, leur dit-il, cet établissement ne m'appartiendra

plus. Après sa vente il me restera encore de quoi satisfaire à mes

engagements; si j'attendais plus longtemps, mes dettes ne tarderaient

pas à dépasser mes valeurs. Les nouvelles machines de M. Zinberger m'ont

complétement ruiné; ses produits, plus beaux et d'un prix moins élevé

que les miens, sont les seuls qui se vendent maintenant. Pendant quelque

temps j'ai soutenu la concurrence, quelque ruineuse qu'elle fût pour

moi, j'espérais toujours faire subir des modifications à mes machines;

toutes mes tentatives à cet égard ont été vaines: une lutte plus longue

devient impossible. Aussitôt donc que mes livres seront en règle,

j'annoncerai la mise en vente de cette manufacture. Il m'est affreux,

sans doute, après tant d'années de travail, de voir s'évanouir tous les

rêves d'aisance que j'avais formés pour mes enfants, mais au milieu de

tant d'espérances détruites, je me sens le coeur moins brisé quand je

pense que toutes mes dettes seront acquittées, et que ma famille et moi

aurons seuls à souffrir de ce désastre.--Quant à toi, Frédéric,

ajouta-t-il en tendant la main au jeune homme, tu ne cesseras point, je

l'espère, d'être notre ami; mais tu le vois, il faut que nous nous

séparions. Je ne suis point inquiet de ton avenir; avec tes talents les

emplois ne te manqueront pas; seulement, cette séparation est un chagrin

de plus pour moi qui m'étais habitué à te considérer comme un troisième

fils.

--Je vous quitterai, Monsieur, dit Frédéric d'une voix triste, mais

ferme, quand je serai convaincu que je vous serai inutile; mais j'espère

que ce jour n'arrivera pas sitôt. Songeons à vous, Monsieur: peut-être

le danger qui vous menace n'est-il point aussi imminent que vous le

supposez. Ma jeunesse me rend encore bien inexpérimenté dans les

affaires; cependant, si j'osais vous donner un conseil, je vous dirais

de ne point trop vous hâter dans vos déterminations; pour quiconque

regarde longtemps et attentivement, le remède est bien souvent à côté du

mal.

--Je crois qu'il n'y en a aucun pour moi, reprit M. Kartmann en secouant

tristement la tête; tous deux, du reste, vous jugerez mieux cette

question quand vous aurez vu mes livres particuliers; eux seuls peuvent

constater ma position.

Et il les ouvrit devant eux.

Frédéric les parcourut avec distraction. La question ne pouvait plus

être dans une erreur de chiffres; il connaissait la grande cause du mal

et songeait déjà aux moyens de le réparer.

Rentré dans sa chambre après avoir pris congé de M. Kartmann, il se jeta

tout égaré sur un fauteuil. Dans quinze jours, répétait-il, tous les

comptes de la maison seront en règle et cet établissement en vente.

Quinze jours, mon Dieu! rien que quinze jours! Comment, dans un temps si

court, résoudre un tel problème, perfectionner des machines de manière à

rendre la fabrication moins coûteuse et les produits plus parfaits? Ô

mon Dieu? ne m'abandonnez pas, car vous savez seul tout ce que je dois à

cet homme que je veux sauver.

Autant par goût que par nécessité de position, la mécanique était, de

toutes les sciences positives, celle dont Frédéric s'était le plus

préoccupé; il avait même dans cette partie des connaissances

approfondies: mais la tâche qu'il s'imposait ne demandait-elle que de la

science? Il fallait trouver ce que le hasard seul peut-être avait fait

rencontrer à un autre, s'épuiser dans des combinaisons qui pourraient

bien le ramener simplement au point de départ! Mais qu'importaient au

courageux jeune homme? il voulait sauver un homme et il marchait avec

ardeur vers son but. Il repoussait tous les doutes, toutes les craintes,

comme de mauvaises pensées; il se sentait fort, car il savait ce que

pouvait la volonté contre les obstacles.

Dix nuits se passèrent dans un travail continuel: nuits d'angoisse et de

fièvre, pendant lesquelles Frédéric vit s'évanouir plus de vingt fois la

solution du problème qu'il se croyait sur le point de saisir. Cependant,

tant d'efforts infructueux, tant de cruelles déceptions n'amenèrent

point le découragement. Il ne lui restait plus que quelques jours; mais

jusqu'à la dernière heure il voulait espérer, car il puisait ses forces

dans cette vertueuse confiance.

Enfin, que vous dirai-je? il n'y a que les mauvais sentiments qui soient

stériles; les sentiments généreux portent toujours leurs fruits, et la

reconnaissance donna du génie à Frédéric. Ce moyen, dans la recherche

duquel tant d'autres avaient échoué, il le trouva! À peine osait-il

croire lui-même à sa découverte. Il parcourait avec une sorte

d'égarement les lignes tracées devant lui; son calme, sa raison, qui ne

l'avaient point abandonné au milieu de tant de recherches impuissantes,

lui faisaient faute au moment de la joie. Il pressait avec une sorte de

folie ses papiers contre sa poitrine; il croyait parfois que tout son

bonheur n'était qu'une illusion que l'examen d'un autre tuerait; il ne

pouvait se lever de sa chaise, il n'osait quitter sa chambre et aller

demander s'il s'était trompé.

Une partie de la nuit se passa dans ce doute affreux de lui-même; enfin,

quand le jour arriva, il voulut avoir le dernier mot sur ses espérances

et il s'élança vers la chambre de M. Kartmann.

--Tenez, dit-il en s'avançant vers le lit de son chef, et lui présentant

son travail, voyez ce plan de machine et dites-moi si c'est seulement un

rêve.

Puis il tomba épuisé sur un siége, dans une horrible angoisse d'attente

et d'espoir.

À mesure que M. Kartmann examinait les papiers, sa figure devenait plus

pâle, ses mains plus tremblantes: on sentait dans tous ses traits cette

contraction qui indique le passage d'une grande souffrance à un bonheur

inespéré. Quand il eut parcouru toutes les pièces, il tourna vers

Frédéric des regards humides.

--Non, ce n'est point un rêve, lui dit-il; c'est une oeuvre de génie, et

mieux que cela, une oeuvre qui sauve ma famille de la misère! C'est une

grande leçon que tu as donnée aux enfants du peuple, Frédéric; tu as

montré ce que peut la volonté aidée du dévouement.

Et, découvrant sa tête blanche, dans un de ces sublimes mouvements

d'enthousiasme que l'attendrissement donne parfois aux hommes les plus

calmes:

--Je te salue, ajouta-t-il, enfant du pauvre; sois béni, et accepte-moi

pour père, toi qui m'as sauvé comme aurait pu le faire un fils!

§ 9.

La maison Kartmann est aujourd'hui une des maisons les plus florissantes

de Mulhouse. Toute sa prospérité est due à la découverte de Frédéric et

aux soins actifs qu'il continue de donner à l'établissement: ses

spéculations, jusqu'à ce jour, n'ont cessé de prouver son habileté et la

sûreté de son jugement. M. Kartmann, dont il est devenu le gendre, a

pour lui une confiance sans bornes.

Un seul chagrin est venu traverser son bonheur. Depuis le départ de son

frère, il avait inutilement cherché à connaître son sort, lorsqu'à

l'époque de son mariage un article de journal vint lui donner le premier

et le dernier mot sur cette existence qu'il avait vue avec tant de

douleur séparée de la sienne. On y disait que la diligence de Francfort

à Paris avait été attaquée par une bande de voleurs; les voyageurs

s'étaient courageusement défendus, et plusieurs bandits avaient été

blessés à mort: on donnait leurs noms, parmi lesquels figurait celui de

François Kosmall. Frédéric ne put retenir une cuisante larme au souvenir

de cet être qui était parti du même point que lui, que la même main

mourante avait béni, et qui s'était fait, par sa faute, une destinée si

différente de la sienne.

FIN.

TABLE.

PREMIER RÉCIT.--L'Esclave 1

DEUXIÈME RÉCIT.--Le Serf 51

TROISIÈME RÉCIT.--Le Chevrier de Lorraine 125

QUATRIÈME RÉCIT.--L'Apprenti 209

Au bord du lac L'Esclave, le Serf, le Chevrier de Lorraine, l'Apprenti · 第 13 / 13 段