Le moine s'étonna de ne voir que des femmes et des enfants; mais on lui

apprit que les hommes étaient sortis avec les charrues auxquelles ils

s'attelaient, à défaut de boeufs, pour labourer de nuit; car tels

étaient les désordres de ce malheureux temps qu'ils n'osaient paraître

de jour dans les champs qu'ils cultivaient.

Rien ne pouvait, du reste, donner idée du dénûment de ces pauvres gens.

Les femmes étaient vêtues de peaux non tannées et de quelques lambeaux

d'étoffes dont la pluie et le soleil avaient fait disparaître la

couleur, leurs enfants, de grossiers tissus de paille tressée. Cependant

elles offrirent aux deux voyageurs de partager leur chétif repas:

c'était un peu de lait de chèvre et quelques racines cuites sous la

cendre. Elles s'excusèrent de ne pouvoir offrir de viande, leurs boeufs

et leurs porcs ayant été enlevés par les soudards qui avaient brûlé le

hameau. Mais le frère Cyrille déclara que, selon Gallien, le boeuf

occasionnait des obstructions, tandis que la chair de porc engendrait la

mélancolie; et il commença une dissertation entrecoupée de grec et de

latin pour prouver que toutes les maladies venant de la raréfaction ou

de la superfluité des humeurs, la nourriture végétale était la plus

propre à entretenir celles-ci dans un juste équilibre, et par suite la

seule qui convînt véritablement à l'homme.

Après avoir ainsi assaisonné d'aphorismes la frugalité du repas, il

allait se jeter avec Remy sur une litière de feuilles étendue le long du

mur, lorsque des pas de chevaux retentirent devant le porche. Les femmes

effrayées se levèrent, craignant que ce ne fût encore quelque troupe

d'aventuriers; mais les cavaliers qui venaient de mettre pied à terre

n'étaient qu'au nombre de cinq, et celui qui marchait à leur tête entra

en souhaitant la paix de Dieu aux femmes accourues vers l'entrée. Il

s'avança ensuite vers le choeur, s'agenouilla dévotement et se mit à

prier.

Remy, qui s'était trouvé sur son passage, n'avait pu retenir un geste de

surprise qu'il renouvela en le voyant se relever.

--Connaîtrais-tu ce jeune homme? demanda le frère Cyrille, qui avait

remarqué son mouvement.

--Que Dieu m'éclaire si je suis le jouet de quelque illusion! répondit

le jeune garçon; mais il me rappelle trait pour trait la paysanne qui

m'accueillit il y a un an à Domremy.

--Qui parle de Domremy? s'écria l'étranger en se retournant vivement.

Et ses yeux ayant rencontré le pupille de Cyrille, ajouta:

--Sur mon salut! c'est le chevrier que ceux de Marcey voulaient tuer.

--Ainsi je ne me suis pas trompé! s'écria Remy; vous êtes bien Jeanne

Romée.

--Si bien, que voici mon frère Pierre, dit la paysanne en montrant un

jeune soldat qui venait de s'approcher. Que le grand Messire soit loué

de mettre sur mon chemin un visage connu et qui me rappelle mon pauvre

village!

--Dieu nous sauve! Depuis quand les filles des champs voyagent-elles en

habits de cavalier et l'épée au côté? demanda le frère Cyrille avec

surprise.

--C'est en effet chose peu ordinaire, mon révérend, répliqua la paysanne

avec modestie; mais la nécessité des temps est une dure loi.

--Et où allez-vous? reprit le moine.

--Vers le roi de France, mon père, pour remplir une mission.

Frère Cyrille allait continuer ses questions, lorsqu'un des cavaliers

qui accompagnaient la jeune fille, et qui, par son âge aussi bien que

par son costume, semblait supérieur aux autres, s'approcha.

--Montrez plus de prudence, Jeanne, dit-il vivement; c'est trop déjà

qu'on vous ait reconnue, et si vous racontez à tout venant vos projets,

la route ne peut manquer de nous être fermée.

--N'ayez point de souci, messire Jean de Metz, répondit la jeune fille

avec calme; ceux ci peuvent être regardés comme bons Français.

--Priez-les alors d'oublier votre rencontre et ce que vous avez pu leur

dire, car du secret dépend la réussite.

--La réussite ne dépend que du grand Messire, reprit Jeanne doucement;

mais vous serez satisfait, car je m'assure que le révérend et le jeune

garçon sauront se taire.

Remy et le moine protestèrent de leur discrétion.

--J'y compte, braves gens, reprit la paysanne, et surtout j'espère que

vous vous souviendrez de moi dans vos prières du soir et du matin; car

tout vient de Dieu et de nos saints patrons.

À ces mots, elle se signa en saluant les deux voyageurs et suivit

messire Jean de Metz près du porche où les chevaux avaient été attachés.

Elle y attendit quelque temps le retour de plusieurs compagnons qui

étaient allés à la recherche de vivres. Ils arrivèrent enfin; et, à la

lueur du feu qu'ils ne tardèrent pas à allumer, frère Cyrille reconnut

parmi eux _Exaudi nos_.

Il attira vivement Remy dans la partie la plus obscure de l'église, en

lui recommandant de ne point se laisser voir par l'archer, qui, après la

scène du couvent, ne pouvait manquer de deviner le motif de leur voyage;

et, afin de mieux se cacher tous deux, ils se couchèrent sur les

feuilles.

Le repas achevé, Jeanne et ses compagnons s'étendirent également sur un

peu de paille près du bénitier. _Exaudi nos_ et un autre cavalier, qui

portait le costume de messager du roi, restèrent seuls éveillés.

Après avoir fait entrer les chevaux dans l'église pour les mettre à

l'abri des loups dont on entendait les hurlements dans la nuit, ils

s'avancèrent vers le choeur et s'assirent près du dernier feu qui jetât

encore quelques lueurs. Ils se trouvaient ainsi à quelques pieds du

frère Cyrille et de son protégé.

Tous deux avaient sans doute leurs raisons pour s'éloigner de leurs

compagnons; car ils parlèrent longtemps, vivement, à voix basée, et le

nom de Jeanne revenait sans cesse dans cet entretien mystérieux. Ils

s'interrompirent cependant tout à coup en tressaillant.

--N'as-tu pas entendu remuer derrière toi? demanda _Exaudi nos_.

--Oui, dit le messager en se retournant.

--Il y a quelqu'un là sur la litière de feuilles.

--C'est un moine qui dort.

--Il est seul?

--Tout seul.

L'archer se rassura, reprit la conversation qui dura encore quelque

temps, puis tous deux s'assoupirent autour du feu éteint.

Mais avant le jour la voix de Jeanne se fit entendre; elle réveillait

ses compagnons.

--Allons, messire Jean de Metz, messire Bertrand de Poulengy,

disait-elle, il est temps de remettre le pied à l'étrier, afin d'aller

où Dieu nous envoie.

Les gentilshommes secouèrent un reste de sommeil et se levèrent. Après

la prière dite à haute voix par la jeune paysanne, on brida les chevaux

et on les fit sortir sous le porche, où chacun se mit en selle.

Le jour commençait alors à paraître, et Jeanne aperçut que le messager

et _Exaudi nos_ se tenaient près d'elle; elle tressaillit comme si leur

vue eût subitement réveillé son souvenir, et appelant Jean de Metz:

--Savez-vous, messire, pourquoi ces deux méchants garçons se trouvent à

ma droite et à ma gauche? demanda-t-elle.

--Pourquoi serait-ce, sinon pour vous servir de conducteurs? répliqua le

gentilhomme.

--Comme vous dites, reprit Jeanne. Reste seulement à savoir où ils

veulent me conduire.

--Vers le roi, sans doute.

--Vous répondez à leur place; mais moi, j'ai une autre idée, et

puisqu'ils ne veulent rien dire, je parlerai pour eux.

--Pour nous! répétèrent les deux hommes surpris.

--Tout à l'heure, nous allons rencontrer une rivière, reprit Jeanne.

Le messager et l'archer firent un mouvement.

--Sur cette rivière se trouve un pont sans parapet.

Ils tressaillirent.

--Ces deux hommes doivent prendre la bride de mon cheval, sous prétexte

de le conduire...

Ils devinrent pâles.

--Et quand nous serons au milieu, ils me pousseront au plus profond de

l'eau! N'est-ce pas là ce dont vous êtes convenus pour vous débarrasser

de celle dont la conduite vous expose, dites-vous, à de trop grands

périls?

_Exaudi nos_ et son compagnon joignirent les mains avec épouvante.

--Grâce! grâce! demoiselle Jeanne, s'écrièrent-ils tremblants.

--Par le ciel! si c'est la vérité, ces deux méchants doivent être

branchés au premier arbre! s'écria Bertrand de Poulengy en faisant

avancer brusquement son cheval vers l'archer et son complice.

Mais Jeanne l'arrêta du geste.

--Laissez, dit-elle; tous deux me prennent pour une magicienne; mais je

leur prouverai bien que mon pouvoir vient de Messire et non du démon.

Pour cette fois, nous n'avons rien à craindre, car un chrétien m'a

averti de leur mauvaiseté. Laissez-les donc nous suivre sans plus vous

tourmenter, et par la volonté du vrai Dieu, ils ne nous nuiront point.

À ces mots, elle souleva la bride de son cheval et partit avec toute la

troupe.

Lorsqu'elle eut disparu, Remy sortit de la niche où il s'était tenu

caché et où il avait pu voir le résultat de l'avertissement donné par

lui à Jeanne. Il demeura sous le porche tant qu'il aperçut son cheval

blanc dans la nuit, puis rentra dans l'église pour réveiller le frère

Cyrille et se remettre en route avec lui.

§ 5.

À mesure que nos deux voyageurs approchaient de la limite où l'autorité

française s'était maintenue, le pays devenait encore plus ravagé, et les

faibles secours qu'ils avaient trouvés jusqu'alors leurs manquèrent

complétement. La population, en butte aux attaques des deux partis,

s'était lassée de relever des toits toujours incendiés, de semer des

moissons toujours fauchées en herbe; elle avait pris la fuite, si bien

que tout était désert. Cyrille et Remy étaient forcés de faire de longs

détours, afin de passer par les bourgs où ils pouvaient trouver quelques

ressources; mais, outre qu'ils prolongeaient ainsi leur route, la

rencontre des partis qui battaient le pays les exposait à mille dangers.

Qu'ils fussent Français, Bourguignons ou Anglais, on pouvait les

regarder comme ennemis de quiconque se trouvait trop faible pour leur

résister. Nos deux voyageurs furent plusieurs fois arrêtés et rançonnés

autant que le permettait leur indigence; mais en arrivant à Tonnerre, ce

fut bien autre chose: soit feinte, soit erreur, on les prit pour des

espions, et tous deux furent jetés en prison.

Le moine demanda en vain à parler au gouverneur; plusieurs jours

s'écoulèrent sans qu'il pût l'obtenir. On les avait placés dans une

salle basse où se trouvaient enfermés des juifs, des _caignardiers_ et

des _robeurs d'enfants_[11], dont toute l'ambition était de se laisser

oublier jusqu'à ce que le hasard leur fournît une occasion de

délivrance. Celui qui couchait avec eux (selon l'usage alors établi dans

les prisons, où chaque lit servait pour trois prisonniers) les engagea

d'abord à attendre comme lui une heureuse chance; mais voyant qu'ils ne

pouvaient s'y résigner, il leur dit enfin:

[11] On appelait «caignardiers» certains vagabonds dangereux qui

avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et «robeurs

d'enfants» des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils

faisaient trafic.

--Par saint Ladre! puisque vous avez si peu de patience, je puis vous

donner le moyen d'être conduit sans plus de retard au gouverneur; mais

il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la

dure.

--Qu'importe! pourvu que nous puissions nous justifier, répliqua

Cyrille.

--Alors donc, continua le prisonnier, refusez dès aujourd'hui de payer

le droit de geôle de huit deniers, vous serez rangé parmi ceux qui n'ont

pour couche qu'une litière de paille, et comme vous ne serez plus

d'aucun profit à notre gardien, il saura bien vous faire obtenir

audience du seigneur qui gouverne.

Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait prévu arriva. Le

moine et Remy, ne rapportant plus au geôlier que la peine de les garder,

furent bientôt conduits au gouverneur pour être interrogés.

Ils trouvèrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une

table couverte de coupes et de hanaps. C'était un homme d'environ

quarante ans, un peu replet, mais tanné par le soleil et la bise. Il

avait le front bas, le regard hautain, et ces lèvres minces qui

indiquent l'avarice et l'insensibilité.

Au moment où les deux prisonniers parurent, il tendait à son écuyer une

large coupe de vermeil.

--Verse, s'écriait-il, ce sont les juifs qui payent la benoite liqueur.

--À condition qu'on leur en rende le prix au centuple, fit observer un

des convives.

--De fait, c'est une honte que tout l'or de la noblesse aille enrichir

cette immonde engeance, continua un second; leurs escarcelles sont

pleines de nos promesses et cédules.

--Sans compter qu'ils osent nous menacer de la justice! ajouta un

troisième.

--À qui le dites-vous? reprit le gouverneur; n'ont-ils pas écrit au roi

pour que j'aie à payer ce qui leur est dû?

--Et vous ne nous délivrez pas de ces loups ravisseurs, messire?

Le gros homme cligna des yeux.

--Patience, patience, dit-il, on trouvera un moyen de leur faire donner

quittance de toute dette, et cela sans beaucoup attendre! Buvons

toujours, vous dis-je, avec courage et sans autre inquiétude pour le

présent.

Il avait de nouveau fait remplir son hanap qu'il commençait à vider,

lorsque le frère Cyrille et Remy s'approchèrent. Il s'arrêta à moitié de

la libation.

--Eh bien, qu'est-ce que c'est? s'écria-t-il; d'où nous viennent ce

frocard et ce jeune drôle?

Puis, comme s'il se fût tout à coup rappelé:

--Ah! je sais, reprit-il, encore des espions de Bedford? Qu'ils payent

rançon, sang Dieu! qu'ils payent rançon ou qu'on les pende.

--Très-bien! dit le moine résolument; mais aucun de nous, messire, n'a

mérité d'être rançonné ni pendu; loin d'être des messagers de Bedford,

nous sommes de vrais Francs.

--Ah! tu me donnes des démentis, toi! reprit le gouverneur en lançant au

moine un regard de travers. Sang Dieu! tu crois peut-être que ta robe me

fera peur?

--Je crois seulement qu'elle me fera respecter, reprit Cyrille avec

fermeté, car c'est la livrée d'un serviteur de Dieu!

--Par le ciel! peu me chaut que ce soit de Dieu ou du diable! s'écria le

seigneur. Qui es-tu? d'où viens-tu? que cherches-tu ici? voyons, réponds

sans ambages, ou toi et ton jeune gars, je vous fais brancher à l'un des

arbres de la grande place, aussi vrai que je me nomme messire de Flavi!

Remy et le Père Cyrille firent un mouvement.

--De Flavi! s'écrièrent-ils ensemble.

Le gouverneur les regarda en face.

--Eh bien! dit-il.

--Le cousin de la dame de Varennes! ajouta le moine.

--Après? demanda Flavi plus attentif.

Le Père Cyrille ouvrit la bouche pour ajouter un mot, mais il ne le

prononça pas: seulement, son regard alla comme involontairement du

gouverneur à Remy.

Celui-ci avait déjà réprimé son trouble.

--Que signifie cette surprise en entendant mon nom? s'écria Flavi, et

pourquoi me parler de la dame de Varennes? Sur mon salut! il y a ici

quelques diableries. Approchez, révérend, et si vous tenez au moule de

votre capuchon, répondez sans plus attendre.

En prononçant ces mots, le gouverneur de Tonnerre avait reposé

brusquement sur la table son hanap. Cyrille, qui allait répondre,

tressaillit et s'arrêta tout à coup: il venait d'apercevoir le boeuf

sculpté qui formait l'anse de la tasse de vermeil.

L'horoscope de Remy lui revint aussitôt à la mémoire; il se rappela les

sinistres présages qui se rattachaient au signe du Taureau, et ne douta

point que le danger annoncé ne fût arrivé.

Flavi, surpris et irrité de son silence subit, renouvela ses questions

avec impatience; mais le moine était bien décidé à ne lui donner aucune

explication. Il répondit seulement qu'il se rendait en Touraine avec

l'autorisation de son prieur, pour une affaire de succession; et les

efforts de Flavi ne purent lui rien arracher de plus. Enfin, à bout de

patience, il ordonna de faire reconduire les voyageurs en prison, afin

qu'ils fussent pendus le lendemain, comme convaincus d'espionnage.

Le Père Cyrille prit d'abord ce dernier ordre pour une menace; mais son

inquiétude devint plus sérieuse lorsqu'à son retour le geôlier les

renferma dans des cachots séparés. Il voulut de nouveau parler au

gouverneur; on lui répondit qu'il venait de quitter Tonnerre à la tête

d'une compagnie armée, avec laquelle il devait battre la campagne

pendant plusieurs jours. Le geôlier ajouta seulement, par forme de

parenthèse, que maître Richard, archer du sire de Flavi, avait reçu

ordre de ne point oublier les prisonniers, et qu'il se présenterait avec

un confesseur vers le point du jour.

Désormais le doute était impossible: le Père Cyrille avait cru faire

acte de prudence en taisant la vérité, et ce silence l'avait perdu ainsi

que Remy.

Cette pensée lui causa une sorte de vertige. Pour lui-même, il eût pu,

sans trop d'émotion, accepter ce coup inattendu: au milieu des désastres

qui affligeaient la France depuis tant d'années, trop de sang avait

coulé pour que l'idée d'une fin violente ne fût pas devenue familière à

tous; à force de voir tomber ses voisins, on s'était accoutumé à

attendre la mort pour son propre compte; mais comment l'accepter pour

celui d'un enfant qu'on avait protégé, auquel on supposait une longue et

heureuse destinée? Frère Cyrille ne pouvait s'habituer à la pensée que

tant d'espérances allaient être moissonnées dans leur fleur; il

s'indignait et se désolait tour à tour. Il priait Dieu avec ferveur ou

repassait le _thème_ calculé pour Remy: le Taureau se montrait toujours

hostile; mais, toujours aussi, Mars et la Vierge promettaient leur

influence favorable. Frère Cyrille flottait malgré lui entre l'espoir et

la crainte, et cependant la crainte augmentait d'instant en instant!

Une partie de la nuit était déjà écoulée; l'heure désignée pour le

supplice approchait, toute chance de salut paraissait perdue! Tout à

coup une lueur rougeâtre brille au dehors; elle devient plus vive, elle

grandit; une immense clameur s'élève: c'est le feu! Ses reflets

étincelants éclairent les murailles; on entend le mugissement des

flammes, le craquement des charpentes! Le geôlier accourt ouvrir les

portes des cachots en criant que le feu est au quartier des juifs, placé

derrière la prison. Le moine se précipite dans les corridors étroits, il

appelle Remy; une voix qui prononce son nom lui a répondu: tous deux se

cherchaient, et tous deux se rencontrent à l'entrée du préau réservé. La

porte est ouverte; ils s'y précipitent, traversent une seconde cour,

s'élancent dans la rue et courent devant eux en se tenant par la main.

Mais leur course les rapproche de l'incendie; ils sont heurtés d'abord

par les malheureux qui fuient chargés de ce qu'ils ont pu dérober aux

flammes, puis par les soldats du sire de Flavi, qui les poursuivent et

les dépouillent. Le Père Cyrille se rappelle alors la menace du

gouverneur, et comprend la cause du désastre; mais une pluie de cendre

et de charbons embrasés l'oblige à rebrousser chemin; il trouve une

ruelle solitaire, s'y précipite avec Remy, et tous deux gagnent la

campagne.

Ils ne s'arrêtèrent qu'à la lisière d'un fourré épais, qui leur assurait

une retraite. Là, le moine haletant cria:--Assez! regarda derrière lui

pour s'assurer qu'ils n'étaient point poursuivis, puis se tourna vers

Remy.

--Ah! Dieu vient de faire pour nous un miracle, dit-il.

--Mon père! s'écria celui-ci, ému de joie.

--Qu'il soit béni de t'avoir sauvé! reprit le moine en se signant avec

une expression d'ardente reconnaissance; nous devons ce bonheur aux

soldats qui ont mis le feu à la rue pour que l'incendie donnât quittance

à leurs officiers. Du reste, le _thème_ l'avait annoncé: Mars nous

protége!... Seulement n'oublions pas que nous avons toujours contre nous

le Taureau!

Ils se remirent en marche à travers le fourré, suivirent le Serein

jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un gué, puis se dirigèrent vers la

Cure. Ils marchèrent pendant le reste de la nuit et pendant une partie

du jour suivant; enfin, près de Vermanton, la fatigue les força de

s'arrêter.

Ils frappèrent à la porte d'une maison d'assez bonne apparence, bâtie

dans le bois, et qu'ils prirent pour une maison de forestier. Mais la

femme qui vint leur ouvrir portait le costume bourgeois; elle regarda

d'abord par un guichet grillé, demanda ce qu'on lui voulait, et finit

par ouvrir avec quelque hésitation.

En entrant, le Père Cyrille et son compagnon remarquèrent un établi

couvert d'outils et de fragments d'os. Mais leur hôtesse se hâta de les

faire passer dans une seconde pièce, où elle leur offrit des siéges

autour d'une table sur laquelle elle plaça de quoi satisfaire leur faim.

Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangèrent et burent

d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin rassasiés, le Père Cyrille

adressa la parole à la femme, qui s'était assise près du foyer, et les

regardait dîner sans rien dire.

--Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce

familiarité que lui permettaient sa profession et son âge; mais la

meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalité est le bruit

du couteau et de la cuiller de ses hôtes. Dieu vous rendra ce que vous

faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs.

La maîtresse du logis se signa en soupirant.

--Puisse-t-il vous entendre, mon révérend! murmura-t-elle; car nous

vivons dans des temps où il fait expier durement à tous les fautes de

quelques-uns.

--Hélas! vous avez raison, répliqua doucement le Père Cyrille; pour

l'heure, nous voyons le royaume livré à deux peuples et à deux princes

qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi nul ne peut-il dire

quand finiront nos maux, si la Trinité elle-même n'en prend souci.

--Peut-être le moment de la miséricorde est-il venu, fit observer la

femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi

Charles.

--Une nouvelle Judith! répéta le moine étonné.

--Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se

disait envoyée de Dieu est arrivée à Chinon dans le mois de février.

Après l'avoir fait examiner par des évêques et par l'université de

Poitiers, Charles l'a mise à la tête d'un secours qui se rendait à

Orléans, et elle a fait lever le siége aux Anglais.

--Est-ce possible! interrompit Remy.

--Si possible, qu'elle est elle-même à Loches, où se trouve maintenant

le roi.

--Au nom du Christ! partons pour Loches, mon père! s'écria le jeune

garçon en se levant; c'est là qu'il faut arriver.

Leur hôtesse objecta les dangers de la route couverte de partis anglais,

qui, depuis la défaite d'Orléans, ne faisaient quartier à personne. Mais

le Père Cyrille lui répondit que Dieu, qui les avait protégés depuis

trois mois, ne les abandonnerait pas. Elle voulut alors garnir de

provisions la besace que portait le jeune garçon, et passa dans la pièce

voisine pour remplir sa bouteille de cuir. Mais comme elle se dirigeait

vers le cellier, plusieurs coups furent frappés à la porte d'entrée, et

on l'appela par son nom.

--Dieu nous sauve, c'est Nicolle! s'écria-t-elle.

--Oui, femme, reprit la voix; ouvre vite par le ciel! je meurs de soif

et de faim.

Elle courut ouvrir, et un homme au teint bruni, mais à l'air jovial,

parut sur le seuil. Il était vêtu de la robe de pèlerin, et portait,

suspendue au cou, une de ces petites boîtes grillées dans lesquelles on

renfermait les reliques à vendre.

--Jésus Dieu! est-ce bien vous? reprit la femme stupéfaite.

--Tu ne m'attendais pas sitôt, dit le nouveau-venu; mais depuis que

Jeanne la Pucelle met partout les Anglais en fuite, ceux-ci sont devenus

dévots; dès qu'ils m'apercevaient avec ma robe de pèlerin, ils

accouraient pour acheter des reliques qui pussent les préserver de

malencontre: aussi, ai-je tout vendu en quelques jours, et je viens

renouveler ma trousse à miracles...

--Plus bas! malheureux! interrompit la femme effrayée; il y a là un

jeune garçon et un moine.

--Ah! _goddem!_

--Au nom de Dieu! ôtez vite cette robe...

--C'est inutile, dit le Père Cyrille, qui avait tout entendu de la pièce

voisine, et qui se montra, l'air sévère et courroucé.

La femme recula en poussant un cri. Quant au pèlerin, après le premier

mouvement de surprise, il parut prendre son parti.

--Par le ciel! mon révérend, vous confessez les gens sans qu'ils s'en

doutent, dit-il avec une gaieté effrontée.

--Tais-toi, sacrilége! s'écria le moine dont l'indignation avait étouffé

l'indulgence habituelle; faut pèlerin, fabricant impie de reliques

menteuses, peux-tu oublier les peines éternelles qui doivent punir ton

imposture dans l'autre monde?

Au bord du lac L'Esclave, le Serf, le Chevrier de Lorraine, l'Apprenti · 第 9 / 13 段