«Et vu que je suis trop pauvre pour rien laisser à celui que j'ai aimé

comme mon enfant, je l'adresse, avec cette déclaration, à mon savant

cousin Cyrille, afin qu'il lui serve d'aide et de conseiller.»

Il y eut une pose après cette lecture. Le religieux, touché malgré lui,

affectait de tousser pour cacher son émotion, tandis que Remy,

bouleversé, regardait le parchemin sans pouvoir parler. Il y avait dans

son trouble de la surprise, de la douleur, de l'attendrissement. En

apprenant que le chevrier qui l'avait élevé n'était point son père, il

lui sembla qu'il le perdait une seconde fois; puis la crainte exprimée

par le mourant lui revint tout à coup au coeur, et laissant couler

librement ses larmes, il s'écria, comme si Jérôme eût pu l'entendre:

--Non, père Jérôme, je ne vous retirerai pas mon affection, parce que

Dieu ne m'a pas fait naître votre fils; celui qui m'a recueilli quand

j'étais petit et qui m'a cherché un protecteur quand je restais

abandonné, ne peut cesser d'être mon père.

Le moine approuva ces sentiments, mais s'efforça de calmer l'exaltation

du jeune gars. Il déclara qu'il acceptait le legs de son cousin et qu'il

lui tiendrait lieu de parent et de tuteur.

Remy fut, en conséquence, conduit chez le prieur, qui consentit

volontiers à le garder au couvent, à la condition qu'il prendrait la

robe de novice.

Le frère Cyrille avait d'abord déclaré qu'il ferait des recherches pour

découvrir la famille de son protégé; mais il en comprit bientôt

l'impossibilité: toutes les routes étaient interceptées par les partis

armés, toutes les relations de ville à ville interrompues; c'était à

peine si les messagers du roi pouvaient porter les dépêches d'une

province à l'autre, encore étaient-ils un mois et plus à se rendre de

Chinon, où se tenait alors la cour, en Champagne et en Lorraine. Il

fallut donc remettre les recherches à un temps plus opportun.

En attendant, le Père Cyrille s'occupa de l'instruction de son nouveau

pupille.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, le moine de Vassy réunissait en lui

toute la science acquise de l'époque; seulement son cerveau ressemblait

à ces bibliothèques dont on n'a point fait le catalogue, et où rien

n'est en ordre. Les connaissances chirurgicales s'y trouvaient

confondues avec les principes de l'astrologie judiciaire. Il entreprit

d'instruire Remy comme on sème les prairies, c'est-à-dire en mêlant

toutes les graines. Le jeune garçon savait seulement lire et écrire; il

lui mit à la fois entre les mains vingt traités différents: les

_Doctrinaux_, les _Floriléges_, les _Cornucopies_ et le _Vrai art de

pleine rhétorique_. En même temps, il lui enseignait les propriétés

psychologiques ou médicales des différentes substances; il lui apprenait

comment, au dire des anciens auteurs, les améthistes rendaient sobre,

les grenats joyeux; comment les saphirs préservaient de la perte des

biens temporels, et les agates de la morsure des serpents. Il

l'accoutumait également à distiller les eaux d'herbes qui servaient à

combattre la plupart des maladies; il lui expliquait de quelle manière,

depuis la découverte faite par un savant, _que les esprits vitaux

étaient de même nature que l'éther dans lequel se meuvent les astres_,

les alchimistes pouvaient recueillir, dans des flacons, une provision de

ces esprits qu'ils faisaient ensuite respirer aux valétudinaires. Il lui

signalait enfin l'influence de la lune sur le corps humain, et le danger

des maladies commençant lorsque cet astre entrait dans le signe des

Gémeaux.

Remy retenait une bonne partie de ces enseignements, car c'était un

esprit ouvert et attentif; mais ses goûts le portaient visiblement d'un

autre côté. Chaque jour il s'échappait du laboratoire de frère Cyrille

pour rejoindre le sire d'Hapcourt, qui, peu versé dans les lettres et

les sciences, ne s'était jamais soucié, comme il s'en vantait lui-même,

que de l'art par excellence, celui de la guerre!

Le sire d'Hapcourt, resté sans ressources et couvert de blessures, après

quarante années passées sous le harnais, avait été reçu parmi les moines

en qualité d'_oblat_. On donnait ce nom à de vieux soldats sans asile,

que certains couvents devaient recevoir et entretenir sans en exiger

autre chose que d'assister aux offices de la communauté, et de suivre

ses processions l'épée au côté. L'_oblat_ de Vassy, qui avait été grand

batailleur dans son temps, se plut à développer les instincts guerriers

de Remy. Il lui prêta son vieux cheval, l'arma d'un bâton coupé dans le

taillis voisin, et lui enseigna à s'en servir tour à tour comme d'une

lance, comme d'une épée ou comme d'une hache d'armes. Il lui fit mettre

ensuite pied à terre et lui apprit à combattre de loin, de près, corps à

corps. Les moines prenaient plaisir à voir des exercices qui rappelaient

à plusieurs leurs jeunes années; mais le Père Cyrille s'indignait de ces

vols faits à l'étude des nobles sciences.

--Très-bien! s'écriait-il chaque fois qu'il surprenait Remy recevant des

leçons de l'_oblat_; j'espérais en faire un docteur, messire d'Hapcourt

m'en fera un soudard!

--C'est pour la santé, mon révérend, et afin d'aider à la digestion,

disait le vieux gentilhomme en souriant.

Le frère Cyrille haussait les épaules et répondait aigrement:

--Pourriez-vous me dire seulement ce que c'est que la digestion,

messire? Il y en a quatre: celle de l'estomac, celle du foie, celle des

veines, celle des membres, et l'exercice est nuisible aux trois

premières; mais vous vivez sans savoir comment; vous vous servez de

votre corps sans le connaître, _ignarus periculum adit_. Continuez,

messire, continuez; la science est une dame d'assez haute maison pour

être fière; elle ne veut pas de qui la néglige.

Cependant, malgré ces mécontentements du moine, il s'attachait chaque

jour davantage à Remy. Sauf ses relations avec l'_oblat_, il ne pouvait

en effet lui rien reprocher. C'était un esprit droit, une imagination

ardente, mais tempérée par le sentiment du devoir; un coeur ouvert à

toutes les impulsions généreuses. La rude éducation du travail et de la

pauvreté avait ajouté à ces qualités naturelles l'audace qui entreprend,

la patience qui persévère. Remy avait en lui-même cette confiance que

donne une volonté soutenue. Humble et soumis avec ceux qu'il aimait, il

était fier, inflexible devant quiconque voulait méconnaître son droit;

c'était, en un mot, une de ces natures énergiques et tendres, également

propres à la vie paisible et aux difficiles épreuves. Aussi le Père

Cyrille l'avait-il adopté dans son coeur. Ne pouvant commencer les

recherches nécessaires pour trouver sa famille, il voulut au moins faire

son horoscope.

L'astrologie n'était point regardée, au quinzième siècle, comme une

branche de la magie, mais comme une science positive dérivant de la

cosmographie. On examinait la planète sous laquelle une personne était

née; et, suivant que cette planète était, par rapport au signe du

Zodiaque dont elle dépendait, en conjonction, en opposition, à une

certaine distance, au-dessus ou au-dessous, on calculait l'avenir de

celui qu'elle dominait. Il y avait, en outre, des relations établies

entre les douze maisons du soleil, et certaines parties du corps humain

ou certains actes de la vie. Tout cela étant soumis à des règles

mathématiques, il suffisait de savoir _faire le thème_ d'une destinée

pour la prédire aussi sûrement que l'apparition d'une comète. Aussi y

avait-il, dans toutes les villes importantes, des astrologues patentés

qui exerçaient publiquement leur profession. Les rois et les grands

seigneurs en avaient également à leurs gages. Le frère Cyrille fit, avec

soin, le thème de Remy. Il trouva que son sort subirait une modification

importante lorsque la lune se trouverait en conjonction avec les

Poissons, et que le signe de la Vierge et de Mars lui serait favorable;

mais qu'il avait tout à craindre de celui du Taureau, et que le moment

décisif de sa vie arriverait lorsque la planète se trouverait en

_exaltation_, c'est-à-dire au-dessus du Zodiaque!

§ 3.

Les occupations du frère Cyrille le mettaient en continuels rapports

avec les herbiers et les droguistes de Vassy, et le plus souvent c'était

Remy qui servait de messager pour les demandes à faire, les substances à

acheter, les instruments à emprunter. Il avait aussi parfois des

commissions pour les docteurs en chirurgie, qui consultaient le moine

dans les cas difficiles, mais plus rarement pour les médecins; car

ceux-ci haïssaient Cyrille, qu'ils accusaient tout haut d'_arabisme_,

c'est-à-dire de préventions en faveur de la médecine arabe, et auquel

ils reprochaient tout bas de leur enlever la plupart de leurs clients.

La réputation du frère amenait, en effet, au couvent un grand nombre de

malades, qui s'en allaient presque toujours soulagés ou guéris.

Un jour, que Remy revenait de Vassy, il trouva à la porte du monastère

un soldat qu'il reconnut sur-le-champ pour un archer à son habit de cuir

et à son casque sans cimier. Seulement, contre l'habitude de ses

pareils, il était à cheval et sans autre arme que l'épée accrochée

derrière son haut-de-chausses.

En s'approchant, le jeune garçon s'aperçut qu'il était blessé à la

jambe.

--Vous cherchez le Père Cyrille? demanda-t-il au soldat.

--Je cherche un moine qui guérit toutes les plaies, répliqua celui-ci.

--C'est ici, entrez.

L'archer descendit de cheval et suivit Remy en boitant.

Ce dernier le conduisit au laboratoire du révérend, qu'ils trouvèrent

penché sur une bassine de cuivre dans laquelle bouillaient des herbes

desséchées.

--Dieu me damne! c'est une boutique de sorcier! s'écria le soldat en

s'arrêtant à la porte du laboratoire avec une sorte de répugnance et

promenant son regard sur les ustensiles bizarres dont il était garni.

Le frère Cyrille releva la tête.

--Quel est cet homme? demanda-t-il avec un étonnement distrait.

--Vous le voyez bien, reprit le blessé, je suis franc-archer.

--Et que voulez-vous?

Le soldat montra sa jambe.

--Voilà! répliqua-t-il. Il y a six mois que j'ai fait une chute, et

depuis la blessure a toujours empiré.

--Ah! fort bien, dit le moine, qui était devenu attentif, et qui fit

asseoir son visiteur pour délier le bandage dont sa jambe était

entourée; c'est alors une vieille plaie?...

--Que trop vieille, reprit l'archer. J'ai eu beau consulter vos

confrères, que les cinq cents diables puissent emporter! le mal est

chaque jour devenu pire...

--Je parie que vous vous êtes adressé à des barbiers, reprit le Père

Cyrille, qui continuait à défaire l'appareil... ou à quelques drameurs à

couteaux de pierre? L'ignorance des blessés est incroyable! ils entrent

dans toute boutique où ils aperçoivent des lancettes... sans vérifier si

c'est un plat à barbe ou une boîte qui pend à l'enseigne.

--En fait d'enseignes, je ne m'occupe que de celles auxquelles pend une

touffe de lierre, reprit le soldat. Mais que dites-vous de ma jambe?

--Fort bien! répliqua le moine, qui examinait avec attention la plaie

mise à découvert... Inflammation... suppuration... C'est un véritable

ulcère.

--Et voyez-vous quelque chose à faire?

--Il y a toujours à faire, reprit le moine, qui cherchait dans ses

boîtes de plomb. J'ai là un baume de ma façon dont vous me direz

des nouvelles... Lavez la plaie, Remy... Vous avez eu affaire à

des ignorants, mon fils; à quelques faiseurs d'onguent ou

drameurs-thériacteurs... Préparez les bandelettes, Remy. Avant un mois,

je veux voir là une belle cicatrice rouge et luisante... Avancez la

jambe et ne bougez pas.

Le frère Cyrille, qui avait étendu son baume sur une compresse de

charpie, se baissa pour l'appliquer à la plaie; mais l'archer l'arrêta

de la main.

--Un instant! s'écria-t-il; vous me promettez bonne et prompte guérison.

--Je vous le promets, interrompit le moine.

--On m'en avait averti, reprit le soldat. Au dire de tout le monde, il

vous suffit de toucher un mal pour l'enlever; mais me jurez-vous que

vous n'employez pour cela ni charmes ni magie?

Le moine haussa les épaules.

--Jurez, reprit le soldat vivement; par les cinq cents diables! je suis

bon chrétien, et j'aimerais mieux perdre ma jambe que mon âme!

Pour toute réponse, le frère Cyrille fit le signe de la croix avec la

compresse, et commença _le Credo_ à haute voix. L'archer attendit qu'il

l'eût achevé; puis, poussant un soupir de soulagement, il étendit la

jambe et se laissa panser sans autre observation.

Ce soudard était évidemment d'une nature très-communicative, et pendant

que l'on soignait sa blessure, il se fit connaître au frère Cyrille. Son

nom était Richard; mais, selon l'usage des soldats du temps, il avait

substitué à ce nom une phrase prise dans les psaumes, et se faisait

appeler _Exaudi nos_. Il venait d'arriver à Vassy, et dans son

empressement de consulter le frère Cyrille, il était accouru au couvent

à jeun. Le moine comprit l'intention de cette confidence, et envoya Remy

à l'office pour chercher une _portion d'étranger_ avec un pot de vin

destiné aux malades.

Cette attention acheva de lui gagner le coeur de l'archer qui devint

encore plus communicatif, et se mit à raconter comment il se rendait en

Lorraine avec un messager du roi, nommé Collet de Vienne, lequel

apportait des dépêches au sire de Baudricourt, gouverneur de la ville de

Vaucouleurs.

Remy lui demanda si l'on avait de bonnes nouvelles.

--Bonnes pour les Anglais, que Satan confonde! répliqua l'archer. Ils

tiennent toujours Orléans assiégé, et ils ont élevé autour des bastilles

qui coupent toute communication; si bien que la ville meurt de faim en

attendant qu'on l'égorge.

--Et l'on ne peut lui porter aucun secours? demanda le jeune garçon.

--Pour voir recommencer la journée des Harengs? répliqua _Exaudi nos_;

non, non, la Trinité et toute sa milice est pour les _goddem_. Orléans

est le dernier boulevard du royaume; une fois aux Anglais, il ne restera

plus d'autre ressource que de se retirer dans le Dauphiné, comme on dit

que le roi Charles VII en a l'intention.

--Ce sont de tristes nouvelles à porter en Lorraine! fit observer le

frère Cyrille, qui, à travers ses préoccupations scientifiques,

conservait un sentiment de nationalité juste et sincère.

_Exaudi nos_ remplit son verre qu'il vida d'un trait, fit claquer sa

langue contre son palais et hocha la tête avec insouciance.

--Bah! reprit-il d'un ton expansif, après tout il n'y a de malheur que

pour les bourgeois et pour la paysantaille. Nous autres, gens de guerre,

nous trouvons à ça notre compte; et, comme dit notre capitaine, les

moutons qui n'ont plus ni chiens ni bergers sont plus faciles à tondre.

--Ah! c'est l'opinion de votre capitaine? dit le moine, qui achevait le

pansement. Et quel est le nom de cet excellent Français?

--Pardieu! vous devez le connaître, dit l'archer, que le vin rendait de

plus en plus familier; c'est, après le bâtard de Vaurus, le plus mauvais

garçon de France et d'Angleterre. Nous l'appelons, entre nous, _le Père

des sept péchés capitaux_, vu qu'il les a tous; mais son vrai nom est le

sire de Flavi.

--Vous êtes à son service? demanda Remy d'un air de surprise.

--C'est-à-dire que je suis son écuyer de confiance, répliqua _Exaudi

nos_ d'un ton suffisant. Je connais toutes ses affaires comme les

miennes.

--Et cela vous rapporte beaucoup?

--Coussi, coussi; le sire de Flavi a l'escarcelle fermée par deux

cadenas difficiles à ouvrir, la pauvreté et l'avarice; mais nous serons

bientôt débarrassés du premier.

--Votre maître compte donc sur quelque fortune de guerre?

--Mieux que ça. La dame de Varennes, dont il est le plus proche parent,

ne tardera pas à lui laisser ses biens... Ce serait déjà fait sans la

déclaration d'un damné de vagabond...

--Comment?

--Oh! c'est toute une histoire, dit _Exaudi nos_ en achevant le broc de

vin. Il faut vous apprendre d'abord que la dame de Varennes n'avait

qu'un fils qu'elle a perdu tout petit, et qu'elle est devenue veuve

dernièrement; si bien que, dégoûtée du monde, elle a voulu quitter la

cour où elle est dame d'honneur, en abandonnant ses domaines à son

cousin le sire de Flavi. Elle était près de se retirer dans un couvent,

quand, il y a deux mois, on lui a dit que son fils vivait.

--Son fils!

--Oui; il avait disparu, voilà environ dix ans, sans qu'on pût savoir ce

qu'il était devenu. On avait seulement soupçonné les juifs de l'avoir

enlevé pour leurs maléfices...

--Et l'on s'était trompé? demanda le frère Cyrille, évidemment

intéressé.

--Peut-être, reprit l'archer; car un bohémien, mort dernièrement à la

ladrerie de Tours, a déclaré que c'était lui qui l'avait enlevé au

parvis Notre-Dame.

Le moine et Remy tressaillirent.

--Au parvis Notre-Dame! répétèrent-ils en même temps.

--Le jour de la Pentecôte, acheva _Exaudi nos_.

Le jeune garçon ne put retenir un cri.

--Ça vous étonne? continua l'archer, qui se méprit sur la cause de son

émotion, c'est pourtant chose commune; les _robeurs_ d'enfants sont

aussi nombreux à Paris que les pourceaux de saint Antoine.

--Et après son enlèvement, le fils de la dame de Varennes ne fut-il pas

emmené en Lorraine? demanda le Père Cyrille.

--Justement, répliqua _Exaudi nos_.

--Où il fut confié à un éleveur de chèvres?

--C'est cela!

--Le ravisseur était bohémien et se nommait le roi Horsu?

--D'où diable savez-vous tout cela, mon révérend? s'écria l'archer

surpris.

--Ah! j'ai donc une mère! s'écria Remy avec un élan de joie impossible à

rendre.

_Exaudi nos_ parut stupéfait.

--Comment! s'écria-t-il; est-ce que par hasard... est-ce que ce garçon

serait...

--L'enfant que l'on cherche! interrompit le Père Cyrille; le fils

légitime de la dame de Varennes.

Le soldat se leva en poussant une exclamation.

--Oui, continua le moine avec enthousiasme; le _thème_ l'avait annoncé:

_grande nouvelle à la conjonction de la lune avec les Poissons_, et nous

y sommes aujourd'hui même! Je vous prends à témoin, messire archer, de

la grandeur et de l'infaillibilité de la science astrologique!

Mais, au lieu de répondre, _Exaudi nos_ adressa au moine et à Remy de

nouvelles questions. Tout ce qu'ils lui dirent confirma la découverte

qui venait d'être faite, et il ne put douter que le jeune novice fût

réellement le dernier descendant des Varennes. Cette assurance rembrunit

subitement ses traits.

--Mille diables! c'est jouer de malheur! murmura-t-il.

--De malheur! répéta le frère Cyrille; ne voyez-vous pas que c'est un

coup du ciel...

Et se ravisant subitement.

--Ah! fort bien! ajouta-t-il d'un ton plus sérieux. Je comprends... La

réapparition de l'enfant enlève au sire de Flavi ses droits à

l'héritage.

--Il faudra voir, reprit _Exaudi nos_ brusquement; on demandera des

preuves.

--Nous en donnerons, répliqua Cyrille avec chaleur; le signe de la

Vierge est pour nous... J'irai avec Remy trouver la dame de Varennes...

Seulement, vous ne nous avez pas dit où la trouver.

--Cherchez! répliqua l'archer en se retirant; mais, par Satan! prenez

garde de trouver messire de Flavi sur votre chemin.

Le frère Cyrille voulut retenir le soldat; mais il gagna la porte du

couvent, remonta à cheval et disparut en renouvelant son avertissement.

Le moine n'en avait pas besoin pour comprendre les difficultés et les

périls que son protégé allait avoir à surmonter; mais celui-ci n'y

songeait point; tout à son enivrement, il voulait partir

sur-le-champ.--J'ai une mère! Ce cri qu'il avait jeté dans son premier

transport de surprise et de ravissement, il le répétait maintenant sans

cesse au fond de son coeur. Il n'était plus orphelin, il n'était plus

pauvre, il n'était plus obscur! il pouvait espérer une satisfaction pour

les instincts de tendresse et d'activité qu'il sentait en lui; il

prendrait sa place dans la famille des hommes, parmi ceux qui avaient le

droit de vouloir, d'agir! Le frère Cyrille essaya en vain d'amortir

cette ardeur et d'ajourner les recherches, Remy déclara qu'il ne pouvait

attendre, qu'il sentait en lui une sorte de puissance invisible qui le

poussait.

--Mais songe, malheureux garçon, que tu ne sais rien de ta mère que son

nom! disait le moine.

--J'irai partout, le répétant jusqu'à ce qu'une femme y réponde,

répliquait Remy dans son exaltation.

--Et si elle te repousse?

--Je lui offrirai des preuves.

--Mais les fatigues de la route, les dangers, les piéges qu'on pourra te

tendre!...

--Vous oubliez, mon père, que j'ai pour moi la Vierge et Mars!

Cette dernière raison convainquit le frère Cyrille.

--Eh bien, tu partiras, dit-il enfin, mais pas seul! Jérôme t'a confié à

moi; tu as vécu à mes côtés une année entière; je ne te jetterai pas

ainsi sans conseiller et sans appui au milieu de la mêlée; nous irons

ensemble, et je ne te quitterai qu'après avoir trouvé la dame de

Varennes.

La permission du prieur fut obtenue sans peine; car dans ces temps de

révolutions la claustration des religieux eux-mêmes était loin d'être

aussi sévère que dans les siècles précédents. Les intérêts, les

passions, les nécessités les arrachaient souvent à leurs retraites pour

les mêler aux débats humains, et la robe monacale flottait partout, à la

cour, sur les champs de bataille, dans le conseil des princes! C'était

encore une défense; ce n'était déjà plus un empêchement.

Les préparatifs furent bientôt faits, et le frère Cyrille quitta le

couvent avec Remy.

Tous deux se dirigeaient vers la Touraine, où se tenait la cour et où

ils espéraient obtenir plus facilement les renseignements dont ils

avaient besoin.

§ 4.

On se trouvait dans l'année 1428, c'est-à-dire à une époque où tous les

désastres semblaient s'être réunis pour désoler la France. La guerre,

les maladies, la famine, le froid, avaient tour à tour décimé la

population et ruiné le pays. Nos voyageurs durent éviter les villes qui

tenaient leurs portes fermées, et traverser des campagnes couvertes de

neige, où ils trouvaient la plupart des villages abandonnés. Les

difficultés se multipliaient à chaque pas et retardaient sans cesse leur

marche. Il fallait éviter les troupes d'Anglais ou de Bourguignons qui

parcouraient les campagnes pour piller ce qui restait à prendre, les

brigands qui s'embusquaient aux carrefours des routes pour dépouiller

les voyageurs, les bandes de loups qui venaient jusqu'aux ouvrages

avancés des villes attaquer les sentinelles! Heureux quand ils

rencontraient, le soir, quelque masure où ils pouvaient allumer du feu

et trouver un abri. Mais il fallait, pour cela, s'écarter des routes et

s'enfoncer au plus profond des ravines et des fourrés. Partout ailleurs,

les habitants gardaient leurs portes fermées, n'osant ni sortir, ni

parler, ni allumer le foyer, dont la fumée les eût trahis. Plus de

troupeaux dans les campagnes, plus d'attelages, plus même de chiens! les

maraudeurs, dont ils annonçaient l'approche, les avaient tués.

Remy et son guide continuèrent cependant leur route avec courage,

souffrant sans se plaindre le froid, les fatigues et la faim. À chaque

épreuve, le jeune garçon opposait ses espérances, et le moine ses

préoccupations scientifiques. Tout lui devenait occasion d'enseignement

ou d'études. Si les vivres faisaient défaut, il parlait longuement de la

propriété malfaisante de la plupart des mets et des avantages de la

diète; le froid sévissait-il avec plus de rigueur, il se réjouissait

tout haut de pouvoir expérimenter ses effets encore mal étudiés; si la

fatigue roidissait leurs membres, il expliquait comment cela avait lieu,

et il donnait au jeune garçon une leçon d'anatomie d'après le livre de

Chauliac.

Un soir, ils arrivèrent au hameau de La Roche, récemment brûlé par une

troupe de soldats. Tous les habitants s'étaient réfugiés dans l'église

qui restait seule debout, et qui était encombrée des meubles grossiers

arrachés à l'incendie. Quelques chèvres s'y trouvaient parquées. Le Père

Cyrille et son protégé y cherchèrent un refuge pour la nuit.

Les huit ou dix familles qui s'y étaient retirées se tenaient groupées

autour de plusieurs feux allumés sur les dalles, et la fumée, qui

n'avait d'autre issue que les fenêtres, formait une atmosphère épaisse,

à travers laquelle on pouvait à peine s'apercevoir. Cependant, en

reconnaissant la robe du Père Cyrille, on resserra le cercle pour faire

place aux nouveaux venus.

Au bord du lac L'Esclave, le Serf, le Chevrier de Lorraine, l'Apprenti · 第 8 / 13 段