longs malheurs qui accompagnèrent la démence de Charles VI avaient
altéré, là comme partout, le caractère des hommes et l'aspect des
choses. Beaucoup de champs se trouvaient en friche, les routes étaient
devenues impraticables. Presque chaque jour le beffroi du château venait
porter l'effroi dans la vallée, en annonçant l'approche d'un corps
ennemi. Les paysans se hâtaient de réunir leurs troupeaux, d'entasser
sur des chariots leurs meilleurs meubles, et de gagner la citadelle où
ils trouvaient un asile momentané. Mais ces dérangements amenaient
toujours quelque perte; la gêne venait, puis le découragement, puis la
misère!
Les dissensions ajoutaient encore à ces malheurs. Chaque village tenait
pour un parti différent, et les voisins, loin de se secourir, ne
cessaient de se combattre et de se nuire. Les uns s'étaient déclarés
pour les Armagnacs et pour le roi de France Charles VII, les autres pour
les Anglais et pour leurs alliés les Bourguignons. Malheureusement ces
derniers étaient presque partout les plus nombreux et les plus forts.
Non-seulement l'Angleterre s'était emparée de la plus grande partie de
la France, mais elle avait mis à la tête du gouvernement un prince
anglais, le duc de Bedford, et les Parisiens s'étaient déclarés en sa
faveur.
Cependant le retour du printemps avait réveillé quelques espérances au
milieu des populations désolées par un long hiver. En voyant reverdir
les prés et bourgeonner les arbres, elles reprirent un peu courage. Les
plus malheureux s'abandonnèrent à ce premier bien-être que donne le
joyeux soleil de mai. Ils ne pouvaient croire, en voyant revenir les
doux rayons, la verdure et les fleurs, que les affaires de France ne
renaîtraient point à l'exemple de la campagne.
--La Providence ne sera pas plus dure pour les hommes que pour les
champs! disaient les vieux paysans.
Et l'on se livrait à l'espoir sans motif, uniquement parce que Dieu
_avait donné des signes visibles de sa puissance_.
Les habitants de Domremy, village situé au penchant du vallon dont
nous venons de parler, avaient éprouvé, comme tous les autres,
l'influence de ce _primevert_ de l'année. Encouragés par l'arrivée
des beaux jours, ils voulurent célébrer la fête du printemps en se
rendant processionnellement à _l'arbre des fées_.
C'était un vieux hêtre planté sur la route de Domremy à Neufchâteau, et
aux pieds duquel coulait une source abondante. On le respectait dans la
contrée comme un arbre magique sous lequel les fées venaient chaque soir
former leur ronde à la lueur des étoiles. Tous les ans le seigneur du
canton, suivi des jeunes gens, des jeunes filles et des enfants de
Domremy, se rendait sous le grand hêtre que l'on décorait de bouquets et
de rubans.
Or, ce jour-là une foule nombreuse venait d'achever les cérémonies
habituelles et se préparait à regagner le village.
On voyait en tête un groupe de gentilshommes vêtus de soie et à cheval,
au milieu desquels se trouvaient quelques nobles dames portant à la
ceinture le trousseau de clefs qui indiquait leur titre de châtelaine,
et quelques jeunes damoiselles tenant encore à la main leur chapelet de
grains de verre colorié entremêlés de patenôtres de musc. Derrière
venaient les laboureurs vêtus de drap jaunâtre, avec la ceinture et
l'escarcelle de peau de chèvre; puis les jeunes filles et les enfants
qui chantaient des _reverdies_ dans lesquelles on célébrait l'arrivée
des beaux jours. De loin en loin marchaient quelques convalescents venus
pour recouvrer plus vite leurs forces en faisant trois fois le tour du
vieux hêtre, ou des malades qui s'étaient fait porter jusqu'à la source
dont les eaux guérissaient la fièvre. Enfin, au dernier rang cheminait
une famille composée d'un homme et d'une femme déjà sur l'âge,
qu'accompagnaient trois fils et deux filles.
Les visages du père et de la mère étaient graves et honnêtes, celui des
garçons respirait une simplicité franche, et la plus jeune fille
s'avançait en chantant comme un oiseau; mais sa soeur aînée, qui venait
la dernière, avait dans toute sa personne quelque chose de doux, de fort
et de pur qu'on ne pouvait voir sans en demeurer frappé. Elle marchait
plus lentement, et répétait à demi-voix une prière qui semblait
l'absorber tout entière, lorsqu'une rumeur se fit entendre subitement
dans la foule.
Tous les yeux venaient de se tourner vers la route, sur laquelle
s'élevait un nuage de poussière.
--Ce sont les gens de Marcey qui viennent à l'attaque! s'écrièrent
plusieurs voix.
Et une terreur panique s'emparant des femmes et des jeunes filles,
toutes se mirent à fuir du côté du village.
Marcey tenait en effet pour les Bourguignons, et sa jeunesse avait eu
plusieurs fois des rencontres avec celle de Domremy. Mais cette fois
l'épouvante fut de courte durée; le nuage, en s'approchant, permit de
voir qu'il ne s'agissait que de cinq à six jeunes garçons qui en
poursuivaient un autre à coups de pierre en criant:
--Tue! tue l'Armagnac!
Quelques hommes de Domremy, qui n'avaient point partagé l'effroi
général, n'eurent qu'à répondre par le cri:--Tue! tue les Bourguignons!
pour faire rebrousser chemin aux assaillants, qui reprirent, en courant,
la route de Marcey.
Quant à celui qu'ils poursuivaient, il s'arrêta couvert de sueur, de
poussière et de sang, au milieu des gens qui venaient de le délivrer si
à propos. C'était un jeune garçon d'environ quinze ans, fort et leste,
dont le visage exprimait la résolution; mais plus pauvrement vêtu que
les plus pauvres chevriers de la vallée.
--Par le ciel! qu'avaient donc ces damnés malandrins à te poursuivre?
lui demanda un des paysans qui avaient tenu ferme au moment de la
panique générale.
--Ils voulaient me faire crier:--Vive le duc Philippe, le roi anglais!
répondit le jeune gars.
--Et tu n'as pas voulu?
--J'ai répondu:--Vive le roi Charles VII, notre gentil prince et
légitime maître!
Une rumeur d'approbation se fit entendre dans tous les rangs.
--C'était parler bravement, reprit le paysan, et je loue Dieu que nous
ayons pu te débarrasser de cette truandaille; c'est une honte pour ceux
de Domremy que les chiens bourguignons de Marcey puissent mordre tous
les vrais Français qui viennent à nous: un jour ou l'autre, il faudra en
finir, en mettant le feu à leur chenil.
Quelques voix appuyèrent ces paroles, tandis que d'autres plus sages
engageaient à la patience: chacun reprit la route de Domremy, et le
jeune garçon, occupé à étancher le sang qui coulait d'une légère
blessure reçue au front, demeura bientôt seul en arrière.
Il le croyait du moins, car il n'avait point aperçu la jeune fille, qui
avait laissé le reste de sa famille continuer sa route, et qui s'était
approchée de lui avec un air de bonté compatissante.
--Les méchants garçons vous ont blessé, dit-elle, en regardant la plaie
qu'il lavait à la fontaine. Ah! c'est grande pitié de voir ainsi couler
partout le sang de bonnes gens; ici ce n'est que par gouttes, mais
ailleurs c'est par ruisseaux et rivières.
--Oui, répliqua le jeune gars, les Bourguignons sont partout les plus
heureux; on disait l'autre jour à Commercy qu'ils avaient encore battu
les Français près de Verdun. Aussi, quand je gardais les chèvres à
Pierrefitte, on répétait que tout serait bientôt réduit en leur pouvoir.
--Le grand Messire[10] ne le voudra pas, reprit vivement la jeune fille;
non, il nous conservera nos vrais rois pour que nous restions de vrais
Français. Ah! j'ai confiance dans Messire et dans sa bienheureuse
compagnie saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.
[10] Dieu.
À ces mots elle se signa dévotement, se mit à genoux et prononça à
demi-voix une fervente prière; après quoi, elle reprit la parole pour
interroger le jeune garçon sur lui-même.
Il répondit qu'il se nommait Remy Pastouret, que son père était un
pauvre chevrier qui venait de mourir, et qu'il allait rejoindre un
parent au couvent des Carmes de Vassy.
En retour de ses confidences, la jeune fille lui apprit qu'on l'appelait
Romée, du nom de sa mère, et Jeanne, de son nom de baptême, et que son
père avait une maison et quelques champs dont le produit les faisait
vivre pauvrement.
Tout en échangeant ces confidences, ils avaient atteint le village.
Jeanne s'informa où Remy devait passer cette nuit.
--Où j'ai passé les trois dernières, répondit le jeune chevrier: à la
porte de l'église, avec la pierre pour lit et le ciel étoilé pour
baldaquin.
Jeanne lui demanda avec quoi il comptait souper.
--Avec une croûte de pain dur trempée dans la fontaine du village,
continua-t-il.
Elle voulut savoir ce qu'il avait pour continuer sa route jusqu'à Vassy.
--Une bonne santé et la providence de Dieu, acheva Remy.
--Pour celle-ci, vous la garderez, répliqua Romée en souriant; mais au
pain dur j'ajouterai le lait de nos chèvres, et au lieu de dormir sur la
pierre du porche, vous aurez place sous le toit des chrétiens.
À ces mots, elle le conduisit vers une maison dont la vieille toiture de
chaume était garnie de mousses et de touffes de fougère. La famille
allait se mettre à table. Jeanne fit entrer Remy, montra la place qui
lui était destinée à elle-même, et se retira dans le coin du foyer où
elle se mit en prières.
Nul ne fit de remarques sur cette espèce de substitution d'un convive
étranger à la jeune paysanne, car elle y avait depuis longtemps habitué
tout le monde. Sachant sa famille trop pauvre pour donner et ne voulant
point que sa propre générosité retranchât quelque chose au nécessaire
des autres, elle ne faisait jamais aumône que de ce qui lui serait
revenu à elle-même, abandonnant au pauvre qu'elle avait fait entrer sa
place à table et son lit de paille.
Seulement, lorsque Remy eut pris place avec la famille près du foyer où
l'on avait jeté quelques rameaux, autant pour égayer le regard que pour
combattre la fraîcheur du soir, elle recommença à l'interroger sur ce
qu'on lui avait dit des affaires de France. Remy répéta les bruits
recueillis en chemin, et, à la nouvelle de chaque désastre, la paysanne
poussait un soupir et croisait les mains.
--Ah! si les jeunes filles pouvaient quitter la quenouille et le soin
des troupeaux, disait-elle, peut-être que le grand Messire aurait égard
à leur piété et leur accorderait la victoire qu'il refuse aux plus
forts.
Mais à ces mots le vieux père secouait la tête et répondait:
--Ce sont de folles pensées que vous avez là, Romée; songez plutôt à
Benoist de Toul qui espère trouver en vous une femme honnête et
laborieuse: nous ne pouvons rien aux affaires de ce monde, et c'est à
nos gentils princes de les régler, avec l'aide de Dieu.
Le lendemain Remy se leva au point du jour; il trouva Jeanne déjà au
travail. Après l'avoir remerciée de ce qu'elle avait fait pour lui, il
s'informa de la route de Vassy. La jeune fille, qui allait sortir pour
mener les troupeaux aux friches, le conduisit elle-même jusqu'au
prochain carrefour, et, après lui avoir montré la direction qu'il devait
suivre:
--Allez toujours devant jusqu'à Marne, lui dit-elle; et quand vous
rencontrerez une croix ou une église, n'oubliez point le royaume de
France dans vos prières.
À ces mots, elle lui remit le pain qu'elle avait apporté pour son propre
déjeuner, outre trois deniers qui formaient toutes ses épargnes; et,
comme il voulait la remercier, elle s'élança légèrement sur le cheval
qui se trouvait en tête, et le lança au galop vers le bois, suivie de
tout le reste du troupeau.
Quelle que fût la misère du peuple de Lorraine par suite des exactions
commises sous l'autre règne et des discordes politiques du temps
présent, il pouvait s'estimer heureux en comparant son sort à celui des
provinces voisines. Il lui était possible de cultiver en plein jour, de
couper et de battre ses blés, de faire paître ses troupeaux sur les
collines; le pays était appauvri, mais non complétement dévasté. Tout se
bornait aux déprédations exercées par les différentes garnisons des
villes et aux pillages des troupes de Bohémiens ou d'aventuriers armés,
qui, comme les loups, sortaient vers le soir des taillis pour chercher
une proie. Encore la noblesse renfermée dans ses châteaux fortifiés
échappait-elle à ces pertes. Enrichie par la curée du siècle précédent,
elle ne songeait qu'à jouir de son opulence. Jamais le luxe n'avait été
si extravagant ni si bizarre. Les femmes portaient pour coiffures de
véritables édifices, tout chargés de perles et de dentelles: à
l'extrémité de leurs chaussures pendaient des glands d'or, et leurs
vêtements de velours, de soie ou de brocard, étincelaient de pierres
précieuses.
Une aventure inattendue mit le jeune voyageur à même de connaître cette
richesse dont rien n'avait pu jusqu'alors lui donner une idée.
Il venait de traverser un pauvre village dont il avait vu les habitants
occupés à pêcher, pour leur dîner, des grenouilles dans une mare,
lorsqu'il se trouva devant un château. Les murailles étaient entourées
d'un fossé rempli d'eau vive, et sur cette eau nageait une troupe de
cygnes au plumage éclatant. Remy, qui était arrêté pour contempler leurs
gracieuses évolutions, entendit tout à coup une grande clameur s'élever
derrière lui. Il se retourna et aperçut une jeune damoiselle dont le
cheval emporté courait vers les fossés. Plusieurs gentilshommes et
plusieurs valets, arrêtés près du pont, levaient les bras en poussant
des cris de détresse. Encore quelques instants, et le coursier effrayé
allait se précipiter dans les eaux! Poussé par un élan subit, et sans
calculer le danger, Remy s'élança à sa rencontre, saisit les rênes et se
laissa traîner ainsi jusqu'au bord de la Douve, où le cheval trébucha.
La jeune châtelaine, désarçonnée par le choc, fut lancée en avant; mais
il la reçut dans ses bras et la déposa doucement à terre.
Tout cela s'était fait si rapidement, qu'au moment où les gentilshommes
arrivèrent, la jeune femme était déjà debout et presque remise de sa
frayeur. Quant à Remy, il s'était élancé à la poursuite de sa monture
qu'il ramena bientôt par la bride.
--Le voici, Périnette, le voici, dit le plus vieux des gentilshommes,
qui répondait évidemment à une question de la jeune fille. Approche,
brave gars, que l'on te remercie du service rendu à ma fille.
--Sans lui, j'étais perdue, s'écria Périnette, dont la voix tremblait
encore un peu.
--Allons, allons, c'est fini! reprit le châtelain en la caressant de la
main; aussi pourquoi diable aller à cheval au-devant de nos convives? Du
reste, les voici tous qui arrivent, et tu n'as plus qu'à leur souhaiter
la bienvenue.
Périnette ordonna rapidement à un jeune page de reconduire son cheval au
château, engagea Remy à le suivre; puis s'avança avec son père au-devant
d'une troupe de dames et de cavaliers qui se dirigeait vers le
pont-levis.
Il y avait ce jour-là grande fête au château du sire de Forville, et
toute la noblesse des environs y était conviée. Le sire de Forville,
après avoir occupé des emplois considérables, grâce auxquels il avait
décuplé sa fortune, vivait dans une opulence princière, sans autre souci
que de faire de sa vie, comme il le disait, une _agréable avenue vers le
Paradis_. Remy, qui avait été recommandé à l'intendant du château par
Périnette, fut revêtu d'un beau costume aux couleurs du sire de
Forville, et descendit dans la grande salle avec les autres gars du
château.
On y avait dressé une table de plus de soixante pieds, et
merveilleusement servie; aux deux extrémités s'élevaient des édifices en
charpentes, dont l'un représentait un Parnasse avec le dieu Apollo et
les Muses; l'autre un enfer dans lequel les démons semblaient faire
rôtir les damnés. Au milieu apparaissait un immense pâté tout rempli de
musiciens qui, dès l'arrivée des convives, commencèrent une charmante
symphonie composée sur le fameux air de l'_homme armé_.
Tout le monde prit place. Il y avait pour chaque invité une assiette,
une écuelle d'argent, un bouquet de fleurs printanières, et une de ces
petites fourches ou fourchettes dont l'usage s'était récemment introduit
dans les maisons nobles. On ne servait que du pain anisé et du vin à la
sauge ou au romarin.
Les convives mirent tous la serviette sur l'épaule et mangèrent le
premier service au son des instruments; mais lorsqu'il fut achevé, les
diables ouvrirent tout à coup leur enfer et en retirèrent force
poulardes rôties et force pâtisseries qui furent distribuées toutes
fumantes. Enfin, au moment du fruit, Apollo et les Muses se levèrent en
jetant autour d'eux des eaux de senteurs qui retombèrent de tous côtés
comme une pluie parfumée, et un Normand déguisé en cheval Pégasius
chanta une bacchanale de son pays attribuée à Basselin lui-même.
Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles;
Les pipes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles,
Ce sont mes gros canons qui battent, sans faillir,
La soif, qui est le fort que je veux assaillir.
Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre,
Il est mieux assuré qu'en un casque de guerre;
Pour cornette ou guidon suivre plutôt on doit
Les branches d'hiere ou d'if qui montrent où l'on boit.
Il vaut mieux, près beau feu, boire la muscadelle,
Qu'aller sur un rempart faire la sentinelle.
J'aime mieux n'être point, en taverne, en défaut,
Que suivre un capitaine à la brèche, à l'assaut.
Les convives applaudirent avec de grands transports.
--Par saint Barthélemy, voilà ce que j'appelle une chanson! s'écria un
gros prieur, qui avait toujours son assiette pleine et son gobelet vide;
si tout le monde était de l'avis de _Pegasius_, nous ne verrions point
la France livrée aux hommes d'armes.
--De fait, pourquoi tant combattre le Bourguignon et l'Anglais, reprit
le sire de Forville, puisqu'ils sont les plus forts?
--Et qu'ils nous laissent toucher la dîme, ajouta le prieur.
--Ce sont les gens qui n'ont rien qui entretiennent la guerre, continua
un riche bénéficier.
--Comme s'il leur importait beaucoup d'être Français ou autre chose!
--Et comme s'ils ne seraient pas toujours de la grande nation des gueux!
--Au diable les enragés!
--Dieu a dit: Paix aux hommes de bonne volonté!
--C'est-à-dire à ceux qui déjeunent, qui dînent et qui soupent.
--Sans oublier le _Benedicite_.
--Ni les épices.
On venait en effet de les servir, au grand contentement des dames, qui
n'avaient guère mangé jusqu'alors que quelques pâtisseries; ensuite les
pages apportèrent les chaufferettes pleines de parfum, afin que chaque
invité pût exposer à la vapeur embaumée ses cheveux, ses mains et ses
habits; et tout le monde se leva pour passer dans la salle du bal.
Remy mangea les restes du festin avec les valets, et, au moment où il
allait partir, Périnette lui fit envoyer une bourse raisonnablement
garnie, en lui recommandant de se réjouir en son intention.
Le présent valait mille fois autant que celui de la paysanne de Domremy;
et la recommandation devait être plus agréable au jeune homme. Cependant
il garda les trois deniers donnés par Jeanne, et se rappela de
préférence son conseil. C'est que, lui aussi, avait été élevé parmi ces
gens qui n'avaient rien... si ce n'est une patrie qu'ils voulaient
défendre, et qu'accoutumé de bonne heure à mieux aimer sa race que sa
propre personne, il repoussait de tous ses instincts le joug de
l'étranger, et voulait conserver, fût-ce au prix de sa vie, ce qui
faisait alors la nation, c'est-à-dire le roi, le drapeau et les saints
patrons de la France!
§ 2.
En arrivant en Champagne, Remy comprit qu'il approchait du champ de
bataille sur lequel se décidait le sort du royaume. Toutes les villes
étaient en état de défense, les villages gardés par des paysans, et les
routes couvertes par des troupes d'hommes d'armes ou de francs-archers.
Il rencontra même, près de Vassy, un parc d'artillerie, composé de
petits canons et de deux couleuvrines de vingt-quatre pieds de longueur,
avec lesquelles on s'exerçait à tirer sur le mât d'un bateau placé au
milieu de la Marne. C'étaient des Bourguignons détachés de la garnison
de Troyes.
Lorsqu'il arriva au couvent, il fallut subir un interrogatoire avant
qu'on lui permît d'entrer. Enfin le Père Cyrille fut averti et descendit
au parloir.
Le Père Cyrille exerçait dans le couvent des fonctions qui eussent été
proclamées incompatibles partout ailleurs. Il était à la fois médecin,
astrologue, chirurgien, et même, au dire des moines les plus ignorants,
quelque peu sorcier. Il se présenta à Remy la robe retroussée, les
lunettes sur le nez et tenant à la main une de ces cornues de verre
employées par les philosophes hermétiques pour leurs expériences.
Le jeune garçon, qui avait entendu parler en termes effrayants de la
science du frère Cyrille, fut frappé de ce singulier accoutrement, et
demeura muet devant lui.
--Eh bien, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? demanda le moine avec une
impatience affairée; on m'a dit que quelqu'un voulait me parler.
--C'est moi, mon révérend, murmura Remy à demi-voix.
--Ah! fort bien! reprit le religieux dont les regards se reportèrent sur
sa cornue... Et vous venez, je crois, de la part d'un parent?
--De Jérôme Pastouret.
--C'est cela... un cousin... un brave homme; et comment se porte-t-il,
le cousin Pastouret?
--Il est mort.
Le moine releva brusquement la tête et tira ses lunettes.
--Mort! répéta-t-il; Jérôme est mort?
--Depuis un mois!
--Ah! fort bien, répéta Cyrille, pour qui cette exclamation était
l'expression ordinaire d'une contrariété ou d'un chagrin; et de quelle
maladie?
--Je ne sais, reprit le jeune garçon, dont la voix devint moins ferme à
ce souvenir; il s'est couché un soir en se plaignant d'une douleur au
côté... Le lendemain il souffrait davantage... et le jour suivant il m'a
appelé en me disant d'aller chercher un prêtre...
--C'était un médecin qu'il fallait chercher, interrompit frère
Cyrille... Je veux dire l'un et l'autre... Douleur de côté avec toux et
oppression, sans doute... _Phlebotomia est_... Et on n'a rien fait?
--Le prêtre l'a confessé, mon père.
--Fort bien! dit le moine d'un ton chagrin... et... il en est mort?
--Dans la nuit, répliqua Remy, qui retenait avec peine ses larmes.
Frère Cyrille fit un geste de dépit.
--Fort bien! fort bien! répéta-t-il, en faisant quelques pas en arrière
dans le parloir... Ainsi, la science a beau faire chaque jour de
nouveaux progrès, l'ignorance du vulgaire les rend inutiles... _Servum
pecus!_... Il eût suffi de saigner le bras gauche... comme on saigne le
doigt auriculaire pour la fièvre quarte... le nez pour les maladies de
peau... Jérôme est mort par sa faute! par sa seule faute, et il en sera
responsable devant Dieu...
Son accent s'était élevé, mais il s'aperçut tout à coup de l'émotion de
Remy, et il s'arrêta court...
--Ah!... fort bien, murmura-t-il à demi-voix... Au fait, ce que je dis
là est maintenant inutile... Vous êtes sans doute le fils du défunt?
Le jeune garçon fit un signe affirmatif.
--Et qui vous a dit de venir me trouver?
--Mon père lui-même, répliqua Remy. Au moment de s'en aller vers Dieu,
il a prié le religieux qui le confessait d'écrire sur un parchemin, en
m'ordonnant de vous l'apporter dès qu'il ne serait plus.
--Et tu me l'apportes?
Remy tira de son escarcelle un rouleau soigneusement ficelé et scellé à
la cire noire, qu'il présenta au moine. Celui-ci rompit les liens,
déroula le parchemin et lut tout haut ce qui suit:
«Moi, Jérôme Pastouret, éleveur de chèvres à Pierrefitte, me sentant
près de paraître devant Dieu, je crois devoir révéler un secret dont
peut dépendre tout l'avenir de l'enfant que j'ai élevé sous le nom de
Remy.»
Le jeune garçon étonné redressa la tête.
«Je déclare donc, continua le moine, devant Dieu et devant ses
créatures, que cet enfant m'a été remis par un chef de Bohémiens, nommé
le roi Horsu, et qu'il n'est pas mon fils.»
Un cri poussé par Remy interrompit le frère Cyrille.
--Que dites-vous? balbutia-t-il éperdu.
--Sur mon âme! il y a bien cela, reprit le moine en montrant le
parchemin.
Le jeune garçon le saisit à deux mains, regarda, et relut ces mots: «Il
n'est pas mon fils!»
Il recula en joignant les mains.
--Est-ce possible? murmura-t-il... Celui que je croyais mon père... Mais
quelle est donc ma famille, alors?
--Écoutez, reprit Cyrille.
Et il continua.
«Le roi Horsu avait enlevé l'enfant à Paris, afin de le dépouiller de
riches joyaux qu'il portait, mais il n'a pu me faire connaître ses
parents...»
Remy fit un brusque mouvement...
«Tout ce que j'ai pu apprendre de lui, reprit le religieux, c'est que
l'enlèvement a eu lieu au parvis Notre-Dame, le jour de la Pentecôte.
«Tant que j'ai vécu, j'ai caché ceci, dans la crainte qu'en cessant de
me croire son père, Remy ne me retirât son affection; aujourd'hui je
dois tout avouer pour la décharge de ma conscience.