--Alors la chose est impossible; le serf doit son sang à son seigneur,
et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.
--Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le même
obstacle! Impossible d'échapper à ce vice de naissance qui me marque au
front comme Caïn! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chaîne à tout
prix.
Et le soir même il quittait Paris, monté sur son cheval de guerre.
Il traversa d'abord la forêt de Bondi, pleine de charbonniers et de
boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens
conduits par un curé, qui voyageaient sur deux chariots traînés par des
ânes; c'étaient des confrères de la Passion qui parcouraient la France
en jouant des _mystères_. Jehan lia conversation avec le curé, auquel il
raconta une partie de ses misères.
Celui-ci, qui considérait la monture du jeune homme d'un oeil d'envie,
lui proposa tout à coup d'entrer dans sa troupe. Le rôle du _Péché
mortel_, dans la pastorale intitulée: _la Bonne et la mauvaise fin_, se
trouvait précisément à prendre. Il l'assura que les frères de la
Passion, outre qu'ils faisaient une oeuvre agréable à Dieu en
représentant leurs _mystères_, vivaient dans une liberté et dans un
bien-être dont aucune autre profession ne pouvait donner idée. Jehan fut
persuadé; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler
son cheval, et continua son chemin avec la troupe de maître Chouard.
Malheureusement, les promesses de ce dernier étaient comme ses pièces:
_Sonitus et vacuum, sed praeterea nihil._ Jehan ne tarda point à
s'apercevoir du mépris mérité dont ils étaient partout l'objet. À cette
époque de rénovation, le besoin de changement et d'aventures avait
poussé hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la
féodalité était devenu insupportable: c'était ainsi que s'étaient
formées les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes
de pèlerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les
troupes de comédiens qui, sous différents noms, commençaient à exploiter
les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le curé Chouard
n'était qu'un ramas de clercs endettés, d'écoliers compromis, de
banqueroutiers en fuite, qui eussent également fait partie d'une bande
de routiers. Lui-même n'en avait pris la direction que pour se livrer
plus facilement à tous les écarts qu'entraînait la vie de bohémiens
qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de
route et les orgies avaient épuisé toutes les ressources de la troupe;
leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de
Troyes, pour payer ce qui lui était dû. Notre héros voulut en vain
réclamer son cheval, sous prétexte qu'il n'appartenait point à la
troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre.
Il s'en prit alors au curé Chouard, le menaçant de le conduire devant
les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait à cette
extrémité, il serait forcé de dire son nom, son état, son pays, et que
l'on ne manquerait point de le faire conduire à Rillé, comme serf ayant
fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.
Heureusement que le même jour un voyageur qui habitait l'auberge et
avait vu son embarras vint le trouver.
--Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante
copistes pour mes livres; car, malgré le nouvel art venu d'Allemagne,
les gens de naissance ou de la cour préféreront toujours une copie à un
imprimé: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'écrivains pour les
majuscules et les têtes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume
avec dextérité, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi,
et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est-à-dire de quoi
vivre en chrétien; réfléchissez, et demain vous me ferez connaître votre
décision.
Le lendemain, Jehan suivait son nouveau maître sur la route de Besançon.
§ 7.
Plus d'un an après les faits racontés dans le chapitre précédent,
messire Raoul était debout dans la grande salle du château, écoutant
avec impatience la lecture que lui faisait maître Moreau d'un acte sur
parchemin.
--Enfin, dit-il en l'interrompant tout à coup, la vente est conclue,
n'est-ce pas?
--Conclue, monseigneur.
--Et je cède au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine
avec tous les serfs qui en font partie?
--Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui
même; beaucoup de familles sont déjà réunies dans la cour.
--Je ne veux pas les voir, dit Raoul; leurs lamentations me font mal!
Pauvres gens; je les livre à une bête féroce, car le duc n'est pas un
homme; mais cette expédition en Terre-Sainte a ruiné notre famille; j'ai
vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher à mon domaine;
enfin, il a fallu s'y décider. Au diable! et n'y pensons plus! Tu
t'occuperas de tout livrer, maître Moreau; et surtout veille à ce que le
nouveau propriétaire n'empiète pas sur ce qui me reste, car un domaine
écorné ressemble à une étoffe trouée; la déchirure va toujours
s'élargissant.
Dans ce moment un domestique ouvrit la porte.
--Qu'y a-t-il? demanda le comte en se détournant.
--Un marchand voudrait être reçu par monseigneur.
--Un marchand! que Satan l'étrangle; il vient sans doute réclamer le
montant de quelque créance.
--Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur.
--Et que vend-il?
--Des manuscrits.
--Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa
marchandise.
--Il prétend vouloir parler d'une affaire étrangère à son commerce et
qui peut être profitable à monseigneur.
--Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prêter à
soixante pour cent; fais entrer.
Le domestique sortit et reparut bientôt avec un jeune homme au teint
brun, à la chaussure poudreuse et portant sur ses épaules la balle de
colporteur.
À la vue du comte il se découvrit et demeura debout à quelques pas,
attendant que messire Raoul lui adressât la parole.
--Tu as affaire à moi? lui demanda brusquement celui-ci.
--Oui, monseigneur, répondit le marchand.
Le son de cette voix parut frapper maître Moreau; il releva la tête.
--Dieu me sauve! dit-il, ce n'est pas un étranger.
Et s'approchant du colporteur, il demeura tout à coup immobile et
stupéfait.
--Qu'est-ce donc encore? demanda messire Raoul.
--Aussi vrai que je suis chrétien, je ne me trompe pas reprit
l'intendant... ce colporteur.
--Eh bien?...
--C'est un de vos hommes, monseigneur.
--À moi?
--C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans.
--Il se pourrait!...
--C'est la vérité, monseigneur, dit le marchand.
--Et tu oses te présenter ici, vaurien! s'écria maître Moreau; sais-tu
bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte?
Jehan jeta à l'intendant un regard de mépris.
--Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il
froidement; mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans
une ville franche.
--Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit Raoul; as-tu obtenu
de moi ton affranchissement?
--Non, monseigneur; mais je le tiens de la coutume.
--Que veux-tu dire?
--Voici une cédule prouvant que j'ai habité un an et un jour à Besançon.
--A Besançon, répéta maître Moreau en saisissant le parchemin que
tendait Jehan.
--Et que m'importe! répliqua Raoul.
--Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le séjour dans certaines
villes affranchit.
--Est-ce vrai?
--Trop vrai, murmura maître Moreau.
--Ainsi, ce drôle est libre sans mon consentement?
--Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas
moins le vassal de monseigneur, tenu à l'hommage et obligé de le servir
envers et contre tous, sauf contre le roi.
--Et c'est à quoi je suis prêt, répondit Jehan.
--Au diable le manant! s'écria Raoul en frappant du pied. Qui a permis
que le séjour d'une ville pût ainsi prescrire contre nos droits? Vive
Dieu! ces communautés de bourgeois finiront par devenir des lieux
d'asile pour tous nos hommes.
Puis se tournant vers Jehan.
--Et tu viens ici sans doute pour me braver, drôle? ajouta-t-il.
--Loin de moi cette pensée, monseigneur, dit le jeune homme.
--Que cherches-tu alors?
--Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous
deux en servage; le vieillard est mon père et la jeune fille doit être
ma femme.
--Après.
--Je voudrais acheter leur affranchissement.
--Et moi je ne veux point te le vendre, s'écria messire Raoul; nous
verrons si ceux-là aussi l'obtiendront contre ma volonté.
--Ah! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'écria
Jehan; il ne me refusera point.
--Je refuse.
--Mais songez, monseigneur...
--Je songe que ton père et ta fiancée sont en mon pouvoir et qu'ils y
resteront. Par le ciel! je ferai peut-être une fois ma volonté.
--Monseigneur a, d'ailleurs, disposé du vieux Thomas et de Catherine,
objecta maître Moreau avec un sourire méchant.
--Comment cela?
--Tous deux font partie des familles qui doivent être livrées au
seigneur de Vaujour.
--Se peut-il! s'écria Jehan.
--Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec tous leurs serfs,
et tu ne pourras retirer de ses mains ni le vieillard ni la jeune fille,
car il a juré de ne jamais consentir à un affranchissement.
Jehan tressaillit et devint pâle; il savait que le seigneur de Vaujour
était un de ces fous sanguinaires que les souffrances des autres
réjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruauté: la plus
grande partie de ses serfs étaient morts de misère ou avaient pris la
fuite, ses terres avaient cessé d'être cultivées, et les villages de son
domaine tombaient en ruine. La seule idée de voir son père et Catherine
au pouvoir de ce monstre, causa au jeune homme une véritable épouvante.
--Je me soumettrai à telle condition qu'il plaira à monseigneur
d'ordonner, dit-il; mais au nom du Christ, qu'il ne livre point ceux que
j'aime au duc de Vaujour.
--Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit
maître Moreau, qui craignait que Raoul ne se laissât toucher par les
prières du jeune homme.
--Je lui abandonnerai en dédommagement tout ce que je possède,
interrompit Jehan.
--En vérité, dit le comte; je serais curieux de savoir ce qu'un drôle de
ta sorte cache dans son escarcelle.
--Je puis disposer de douze vieux écus, reprit rapidement Jehan en
tirant tout son argent de la bourse de cuir qu'il portait à son côté.
--C'est trop peu, dit sèchement maître Moreau.
--Hélas! je ne puis donner davantage, dit Jehan; mais prenez en outre,
s'il le faut, tous mes manuscrits! Voyez, monseigneur, ce sont des
bréviaires écrits aux trois encres, des missels ornés de majuscules
dorées, des copies d'Horace et de la logique d'Aristote; il y en a là
pour vingt écus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement
d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille? Oh! je vous en conjure, ne
me refusez pas! Vous ne voudriez pas vous venger de moi, monseigneur,
car je suis trop faible et vous trop fort! Vous savez que rien ne peut
vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon père et Catherine, c'est
les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en pitié! Au nom de tout
ce que vous avez aimé, grâce pour eux, monseigneur, grâce pour moi!
Jehan était tombé aux pieds du comte; l'intendant s'aperçut que celui-ci
était ébranlé, il le tira vivement à l'écart.
--Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan était imité,
vos terres resteraient bientôt sans paysans.
--Sans doute, répondit Raoul; mais la douleur de ce garçon m'a troublé.
--Retirez-vous, et je me charge de le congédier.
--Mais ces douze écus et ces livres?
--Je les aurai, monseigneur.
--En vérité!
--Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour
l'exemple.
--Alors, fais pour le mieux, dit Raoul.
Et se tournant vers le jeune colporteur qui était demeuré tout ce temps
à genoux et les mains jointes.
--Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il; fais tes propositions
à maître Moreau.
Et il quitta la salle.
Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement; ses yeux rencontrèrent
ceux de l'intendant; il tressaillit involontairement.
--Je suis à votre discrétion, maître, dit-il d'un accent abattu; que
puis-je espérer?
--Ces douze écus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possèdes?
demanda celui-ci.
--Tout; je le jure sur mon salut.
--Alors choisis entre ton père et Catherine.
--Que voulez-vous dire?
--Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux.
Jehan recula; dans toutes ses prévisions, il n'avait jamais songé à une
pareille épreuve; il en demeura comme étourdi.
L'intendant le regarda avec une joie mal déguisée
--Eh bien, m'as-tu compris? demanda-t-il enfin.
--C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel
choix...
--Alors, tous deux partiront pour Vaujour, répondit Moreau avec
indifférence.
--Non, s'écria le jeune homme; non, tous deux resteront. Je vous en
conjure, maître!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh
bien, j'engagerai ma parole pour une somme égale.
L'intendant haussa les épaules.
--Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, dit-il sèchement;
choisis et hâte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard.
Il avait ouvert la fenêtre, et Jehan aperçut alors la cour pleine
d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait
les noms. Tous faisaient entendre de sourds gémissements et levaient au
ciel des yeux noyés de larmes.
--Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit maître Moreau;
dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et
ton choix serait alors inutile: décide-toi donc si tu ne veux perdre
sans retour ton père et ta cousine.
La situation de Jehan était horrible. Partagé entre deux affections
qu'il s'était accoutumé jusqu'alors à regarder comme égales, il n'osait
interroger son coeur. Sauver Catherine, c'était sauver, pour ainsi dire,
son avenir et assurer la réalisation de toutes ses espérances: mais
sauver son père, c'était payer la dette de reconnaissance que lui avait
léguée le passé. Des deux côtés les dangers étaient égaux; aussi,
éperdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrêt qui lui faisait manquer
au devoir ou anéantissait son bonheur.
Il était tombé à genoux près de la fenêtre, les mains jointes, demandant
à Dieu de l'inspirer et ne pouvant trouver en lui la force nécessaire
pour une décision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperçue
sortit tout à coup de la foule. En la voyant si belle et si éplorée,
Jehan ne put résister plus longtemps; il se leva d'un bond et il se
penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut à son tour,
marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son père,
et la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il se rappela tout à coup les
soins qu'il avait reçus du vieillard, la tendresse dont il avait été
entouré, les conseils utiles qui lui avaient été donnés; tous les
souvenirs de ses jeunes années semblèrent se réveiller pour faire
cortége au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse,
son coeur se fendit; il découvrit sa tête et étendit les bras en
pleurant.
--Mon père! s'écria-t-il... Rendez-moi mon père!... et que Dieu ait
pitié de moi!
§ 8.
Plusieurs mois s'étaient écoulés; le soleil commençait à baisser à
l'horizon et ses dernières lueurs étincelaient joyeusement sur la forêt
de Vaujour; mais l'on n'entendait dans la campagne aucun des bruits qui
ordinairement l'animent à cette heure: point de cri d'appel, aucun
mugissement de troupeaux, nul son de cloche avertissant de prier avant
la fin du jour! Les champs étaient déserts, les maisons fermées et
muettes! On eût dit que quelque grand désastre pesait sur la contrée
entière.
Or, ce désastre, c'était la guerre! et la plus affreuse de toutes; une
guerre où les ennemis parlent la même langue et se sont embrassés la
veille; une guerre entre voisins!
La vente faite par le comte Raoul au duc de Vaujour n'avait point tardé
à amener des querelles entre les deux seigneurs. Chacun d'eux se
plaignait de la mauvaise foi de l'autre; des explications on passa aux
injures, et des injures aux armes.
Le duc fut le premier à faire sa déclaration de guerre, il entra sur le
territoire de son voisin, détruisit les moissons, brûla les villages et
tua le plus qu'il put de ses gens.
Le comte Raoul, voulant user de représailles, convoqua ses vassaux; et
Jehan, qui venait de perdre son père, se rendit en armes au lieu
indiqué.
Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaça sous le
commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donné ses instructions
secrètes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces
troupes, et au moment où nous reprenons notre récit, il se dirigeait
avec elle vers Clairai.
Les vassaux de messire Raoul marchaient en désordre, jetant de tous
côtés des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embûche et
se demandant tout bas quel était le but de leur expédition. Jehan, qui
allait derrière, fut tout à coup accosté par un pêcheur de l'étang de
Rillé, qui, en qualité de vassal et fermier du comte, avait aussi été
forcé de marcher.
--Eh bien, demanda-t-il à voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de
nous?
--Rien de bon, sans doute, répondit Jehan.
--J'ai idée que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de
Vaujour a traité nos villages.
--Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis? répliqua
Jehan.
--C'est la vérité, garçon, reprit le pêcheur; mais qu'y faire? Le vassal
est obligé de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne.
--Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme lâche et félon,
car il n'est point maître de sa haine; sur un signe, sur un mot, son
voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache
pourquoi! Il faut qu'il épouse toutes les colères de son maître, qu'il
frappe où celui-ci ordonne de frapper!
--Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de
Vaujour, fit observer le pêcheur.
--Ni moi, je l'espère, dit Jehan.
--Mais, j'y pense, ta cousine Catherine?...
--Elle est au service de la fille du duc et habite le château même, où
il n'y a rien à craindre.
--Tu te trompes, Jehan, dit une voix.
Le jeune homme se détourna vivement et aperçut maître Moreau.
--Catherine n'est plus au château, continua l'intendant.
--Comment savez-vous?... s'écria Jehan.
--Par les espions qui ont parcouru le domaine de Vaujour. Elle a rejoint
sa mère qui était malade.
--Au vivier, s'écria Jehan; ah! j'y cours.
--C'est inutile.
--Comment?
--La troupe commandée par Pierre y est déjà avec ordre de tout brûler.
--Se peut-il!
--Et tu arriverais trop tard, regarde!
Jehan leva la tête; des flammes illuminaient effectivement l'horizon du
côté du vivier.
Le jeune homme poussa un cri et s'élança à travers le fourré, se
dirigeant en courant vers l'incendie.
Bientôt il distingua les cabanes en feu, il crut entendre des cris!...
Faisant un dernier effort, il franchit rapidement l'espace qui lui
restait à parcourir et arriva à la porte de sa cousine.
La flamme commençait à peine à serpenter le long du toit de chaume,
Jehan éperdu se précipita dans la cabane; mais en y entrant, son pied
glissa dans le sang et alla heurter un cadavre étendu à terre.
C'était celui de Catherine!
* * * * *
Un mois après Jehan prenait l'habit de novice chez les Franciscains de
Tours.
Le jour où il descendit au préau pour la première fois, un moine vint à
lui et lui demanda s'il le reconnaissait: c'était celui qui, simple
novice, dix ans auparavant, lui avait conseillé d'entrer au couvent. En
remarquant la pâleur de ce front triste et ravagé, le jeune religieux
secoua la tête.
--Hélas! je le vois, dit il, vous avez fait une rude expérience de la
vie.
--Et après de longues épreuves j'ai reconnu, comme vous le disiez, que
c'était ici seulement le port, ajouta Jehan. Partout ailleurs le servage
vous laisse quelque bout de sa chaîne à traîner; ici seulement est la
délivrance; ici l'on retrouve la dignité de l'homme. Ah! naguère je ne
voyais dans vos couvents que des maisons de prières; mais maintenant je
sais que ce sont aussi des hospices pour les coeurs affligés. Au milieu
de cette société barbare encore, basée sur les droits du plus fort, les
monastères sont comme ces hautes montagnes où se réfugient les vaincus
pour échapper à la servitude. Quand l'égoïsme et la violence abrutissent
la foule, ici se conserve le saint héritage de la science, de la
justice, de la liberté!
--Et vous pouvez ajouter, mon frère, que cet héritage se répandra d'ici
sur toute la terre, ajouta le moine. Oui, un jour viendra où la
fraternité que nous prêchons deviendra la loi générale; où les sociétés
des hommes ne seront que de grandes communautés dans lesquelles tous
seront égaux, et où les chefs librement élus pourront seuls commander.
C'est à cette grande oeuvre que nous devons consacrer nos efforts et nos
prières.
--Hélas! dit Jehan, s'il en est ainsi, que ne sommes-nous venus sur
cette terre quelques siècles plus tard; pourquoi devons-nous bâtir avec
une sueur de sang l'édifice où d'autres seront à couvert?
--Et savez-vous, mon frère, ce qu'ont souffert ceux qui ont préparé le
nôtre, reprit vivement le moine? Croyez-vous qu'ils n'aient point été
plus cruellement éprouvés que nous, les premiers chrétiens qui
proclamèrent la liberté des hommes et leur égalité devant Dieu? Combien
sont morts déchirés par les bêtes ou par les verges du bourreau, avant
que l'esclave antique soit devenu un serf de nos temps! N'accusez point
la Providence; mais admirez au contraire comme elle a donné à chaque
génération sa tâche et à chaque temps son progrès. L'esclave n'avait
autrefois de refuge que dans la tombe; aujourd'hui le serf trouve parmi
nous une retraite. Ah! ne nous plaignez pas, frère; mais songeons
seulement à hâter la régénération du monde.
--Et comment cela? demanda Jehan.
--En prêchant l'affranchissement de toutes nos forces, répondit le
moine; en faisant comprendre aux puissants, près de paraître devant
Dieu, que ce Dieu ne connaît ni seigneurs ni manants; en faisant enfin
disparaître partout la possession de l'homme par l'homme, dernier
héritage d'un paganisme inique et brutal.
--Ah! que Dieu vous entende, s'écria Jehan, et qu'il me fasse la grâce
de travailler à une telle oeuvre!
--Vous le pouvez, répliqua le moine; car vous avez revêtu la livrée des
travailleurs.
--Et vous espérez la réussite, mon frère?
--Je compte sur la parole du Christ, dit le moine, et le Christ a dit:
_Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés._
TROISIÈME RÉCIT.
LE CHEVRIER DE LORRAINE.
§ 1.
Entre Neufchâteau et Vaucouleurs s'étend une fraîche vallée que baigne
la Meuse et qu'encadrent des coteaux couverts aujourd'hui de champs
cultivés, de bosquets, de fermes et de villages. Le touriste chercherait
en vain un site plus calme et plus fertile. On est là à mille lieues de
la civilisation des grandes villes, et cependant rien de sauvage, nul
signe de misère ou d'ignorance! les sillons sont couverts de moissons,
les pâturages de troupeaux, les routes d'attelages. Des hommes à l'air
sérieux et libre vous croisent en vous souhaitant la bienvenue; des
femmes d'une beauté calme sourient chastement à votre passage! Partout
vous trouvez la bienveillance aisée et digne, nulle part la servilité.
Vous sentez que vous êtes en pleine Lorraine, au milieu de cette
population saine, courageuse et sympathique, dans laquelle se retrouve à
la fois la nature de la femme et la nature du soldat.