et dont les fruits étaient cités comme les meilleurs du pays; les
cloîtres où les frères se promenaient, les mains dans leurs larges
manches et la tête baissée, rêvant à Dieu et au salut des hommes; la
chapelle où leurs âmes se confondaient dans l'élan d'une prière commune;
leurs cellules ornées d'un simple crucifix, symbole de dévouement et de
délivrance!
Le Père gardien le conduisit ensuite à la bibliothèque, et là Jehan
tomba dans une véritable extase. Les manuscrits, rangés avec ordre et
proprement reliés, étaient au nombre de plusieurs centaines. Ambroise
apprit au jeune serf que c'était la propriété du couvent. Ils allaient
passer aux salles d'étude lorsque l'on vint avertir le Père gardien que
quelqu'un le demandait: c'était un homme qui avait la figure couverte
d'un morceau d'étoffe, et qui venait le consulter pour un cas de
conscience.
Jehan descendit seul dans le préau, où il trouva les novices. L'un d'eux
le reconnut et l'appela par son nom: c'était le fils d'un des voisins de
son père. Le jeune serf lui raconta son histoire et comment il se
trouvait à Tours.
--Ah! Jehan, que ne te fais-tu recevoir dans notre couvent? reprit le
novice, lorsqu'il eut achevé. Ici nous sommes _hors du siècle_ et à
l'abri de ses iniquités; ici il n'y a ni nobles ni vilains; nous
jouissons de la liberté et de l'égalité devant Dieu. Notre Père gardien
lui-même ne doit son autorité qu'au choix des autres moines, qui ont
librement reconnu la supériorité de ses vertus et de son expérience.
C'est le royaume du ciel transporté sur la terre. Notre vie s'écoule en
travaux utiles, en bonnes oeuvres et en prières; les seigneurs qui
tiennent tout esclave dans le monde sont sur nous sans pouvoir; s'ils
touchent à nos droits, nous pouvons les retrancher, par
l'excommunication, de la société des chrétiens; s'ils nous attaquent,
les fortifications de notre couvent nous rendent la défense facile.
--Il est vrai, dit Jehan, mais cette liberté, vous la payez du plus
grand bonheur que l'homme puisse connaître sur la terre; vous ne voyez
ni vos soeurs, ni vos mères; vous ne pouvez choisir une femme, ni bercer
dans vos bras un enfant. Ah! je ne puis accepter un affranchissement qui
me séparerait à jamais de Catherine.
--Retourne au monde alors, Jehan, dit le novice; tu apprendras bientôt
que plus on y forme de liens, plus on donne de prise à la douleur. Ceux
qui sont nés serfs comme nous n'ont pas à choisir leur moyen
d'affranchissement; s'ils veulent donner la liberté à leur intelligence
et à leur âme, il faut qu'ils acceptent le sacrifice de leurs instincts
terrestres. Le monastère est un premier dépouillement de l'enveloppe
charnelle, une sorte d'initiation à la vie de l'éternité.
Jehan revint chez maître Laurent tout incertain et tout pensif. Malgré
les paroles du jeune novice, la vie du cloître ne satisfaisait point
complétement ses désirs; il était à cet âge où l'on ne compte point avec
la réalité, où tous les rêves semblent possibles, et l'expérience ne lui
avait point encore appris que chaque être doit subir la loi de la
société dont il fait partie.
Mais s'il ne pouvait s'accoutumer à la vie du couvent, celle qu'il
menait lui déplaisait encore davantage; aussi le drapier ne tarda-t-il
point à s'apercevoir que son apprenti montrait peu de dispositions.
Jehan ne pouvait d'ailleurs consentir à employer les ruses
traditionnelles. Il vendait comme s'il eût été au confessionnal,
disant:--Ceci est bon, ceci médiocre, ceci mauvais. Maître Laurent
entrait parfois dans des accès de colère qui s'exprimaient par des
injures de tout genre. Enfin, un jour que Jehan avait échangé des
monnaies anciennes contre des nouvelles[9], le drapier s'emporta jusqu'à
le frapper. Le parti du jeune homme fut pris aussitôt; il quitta la
boutique, courut à la Loire, et apercevant une grande barque qui
passait, il se jeta à la nage pour la rejoindre.
[9] La valeur intrinsèque de celles-ci était beaucoup moindre que
celle des monnaies anciennes, quoiqu'elles eussent la même valeur
nominale.
Les mariniers le reçurent bien et consentirent à le conduire jusqu'à
Blois, où ils se rendaient.
Leur barque transportait dans cette ville des canons et coulevrines
composés de plusieurs morceaux joints et cerclés comme des douvelles de
tonneaux, selon l'usage du temps. C'était la première fois que Jehan
voyait ces armes nouvellement en usage, et il en fut singulièrement
surpris. Le patron de la barque lui apprit que le roi avait douze canons
beaucoup plus forts, qu'il avait appelés les douze pairs. Leur longueur
était de vingt-quatre pieds, et il ne fallait pas moins de trente boeufs
pour traîner chacun d'eux. Il ajouta que l'on en fabriquait aussi de
tout petits dont on se servait en les appuyant sur l'épaule d'un soldat,
tandis qu'un autre placé derrière ajustait et mettait le feu.
En arrivant à Blois, Jehan prit congé du marinier et se dirigea vers
Paris; mais le peu d'argent qu'il avait fut bientôt épuisé, et il dut
s'adresser à la charité publique.
Comme il traversait les faubourgs d'Orléans, il aperçut un enterrement
qui sortait d'une maison de riche apparence. Le cercueil était porté par
les pauvres de la ville, et surmonté d'une effigie en cire. À quelques
pas marchait un bateleur portant les habits du mort dont il imitait si
merveilleusement le port, les gestes et la démarche, que la famille et
les amis qui suivaient ne pouvaient s'empêcher de fondre en larmes.
Jehan ayant appris que le défunt avait ordonné de compter six sous
bourgeois à chaque pauvre qui se présenterait le jour de son
enterrement, alla recevoir sur-le-champ sa part du legs.
Cependant il continuait toujours à s'avancer vers Paris; il arriva un
soir au sommet d'une colline d'où la vue n'apercevait au loin que des
bruyères et des forêts sans aucun village. Il s'inquiétait déjà de
passer ainsi la nuit à la belle étoile, lorsqu'il aperçut derrière un
bouquet de pommiers sauvages une légère colonne de fumée. Il se dirigea
de ce côté et arriva à une logette surmontée d'un clocheton.
La porte était ouverte et il n'y avait personne au logis; mais la nuit
commençait à venir, le brouillard était froid; Jehan se décida à
attendre le maître.
Celui-ci entra peu après en chantant. Il portait au cou un barillet dont
il avait souvent tourné le robinet, à en juger par sa gaieté. À la vue
de Jehan il poussa un bruyant éclat de rire.
--Vive Dieu! quel est l'étranger qui vient chercher abri dans mon
palais? s'écria-t-il.
Jehan lui raconta comment il était entré.
--Tu n'as donc pas reconnu la logette? reprit l'homme au barillet.
--Nullement, répliqua Jehan.
--Et tu ne sais point où tu es?
--Où suis-je donc?
Pour toute réponse le nouveau venu écarta la peau de chèvre dans
laquelle il était enveloppé, et laissa voir une tartarelle à la ceinture
de laquelle pendait une cliquette et une tasse.
--Un lépreux! s'écria le jeune homme en se levant d'un bond.
--Ce n'est point ma faute si tu es entré, reprit le ladre en riant.
--Je m'en vais, dit Jehan, qui gagna la porte. Veuillez me dire
seulement si je suis loin de quelque village.
--À trois lieues, et il faut traverser la forêt, où tu seras
immanquablement égorgé.
--N'importe, dit le jeune serf... je ne puis rester.
--Pourquoi ça? As-tu peur des écailles qui me couvrent le visage, et de
l'ulcère qui me ronge les bras? demanda le lépreux. On peut alors
renoncer pour ce soir à ces agréments.
Et prenant un linge, il fit disparaître les traces hideuses dont il
était couvert.
Jehan ne put retenir une exclamation.
--Comme tu le vois, ma ladrerie est facile à guérir, reprit le faux
malade en riant. Demain je la reprendrai pour faire ma tournée
d'aumônes.
Et comme Jehan demeurait toujours sur le seuil:
--Allons! ne vois-tu pas que tu n'as rien à craindre? reprit-il; ferme
cette porte et prends un escabel; je veux te faire voir comment vivent
les ladres qui connaissent leur métier.
À ces mots, il avança une table devant le foyer, y plaça un reste de
langue fourrée, du porc frais, des fruits, et son barillet encore à
moitié plein; puis, forçant Jehan à s'asseoir en face de lui, il
commença à souper avec un appétit d'écolier.
--Ainsi vous avez consenti à feindre une maladie qui vous sépare à
jamais des vivants? dit Jehan, qui regardait le feux lépreux avec un
étonnement mêlé d'horreur.
--Par la raison que cette maladie me donnait de quoi vivre, tandis que
ma bonne santé me laissait mourir de faim, répondit celui-ci. Tel que tu
me vois, j'ai été tour à tour valet de meute, batelier, laboureur,
courrier, mais toujours serf, et comme tel, misérable. J'eus l'idée un
instant de me faire ermite; mais on me dit qu'il fallait pour cela être
affranchi. Je me décidai alors à devenir ladre, puisque c'était le seul
moyen de vivre à l'aise et selon sa fantaisie. Un mendiant de Paris
m'avait appris à imiter les ulcères avec de la pâte de seigle et du mil;
je n'eus pas de peine à me faire passer pour lépreux: on me bâtit
aussitôt une logette sur cette colline; on me donna une vache, un
verger, une vigne; le curé me revêtit d'un suaire, prononça sur moi
l'office des morts, me jeta une pellée de terre sur la tête; puis on me
laissa en promettant de me fournir chaque semaine tout ce dont je
pourrais avoir besoin, et on n'y a jamais manqué.
--Mais vous ne pouvez approcher les autres hommes?
--Sans doute: il m'est défendu d'aller dans les réunions, de parler à
ceux qui sont sous le vent, de boire aux fontaines, de passer par les
ruelles, de toucher les enfants; je vis isolé, j'inspire le dégoût et
l'horreur; mais crois-tu que ce soit acheter trop cher l'aisance et la
liberté?
--Le ciel me préserve de les conquérir à ce prix, pensa Jehan; mais
pourquoi faut-il vivre dans un monde où l'on doive les payer aussi cher!
Le repas achevé, le ladre étendit à terre une peau de chèvre sur
laquelle le fils de Thomas passa la nuit.
Le lendemain, il prit congé de son hôte et continua sa route vers Paris.
À mesure qu'il approchait de la grande ville, les voyageurs devenaient
plus nombreux. Il rencontrait tantôt une troupe de gens d'armes couverts
de soie, de plumes et de broderies; tantôt de francs-archers habillés de
cuir, coiffés de salades (ou casques sans cimier), et portant l'arc à la
main et l'épée attachée derrière leur haut-de-chausse; tantôt des
bourgeois qui se rendaient pour leur commerce dans les villes voisines.
Enfin Paris lui apparut avec son grand dôme de vapeurs, ses clochers,
ses toits pointus et ses mille rumeurs.
Il fallut plusieurs jours à Jehan pour parcourir les différents
quartiers et voir les palais et les églises.
À _Notre-Dame_, il lut la chronique des événements historiques attachée
au cierge pascal. Il y admira sur une tour de bois une bougie qui aurait
pu faire le tour de Paris, et le banc sur lequel étaient déposées les
chemises pour les pauvres. Il se fit ensuite montrer l'hôtel des
Tournelles, l'hôtel Saint-Paul et la Bastille, placés tous trois l'un
près de l'autre; puis le palais où se trouvait la fameuse table de
marbre sur laquelle les clercs de la Basoche représentaient les
_mystères_.
Mais ce qui l'émerveillait le plus, c'était de voir les rues pavées, et
bordées des deux côtés de boutiques appartenant au même métier; c'était
de parcourir ces halles immenses où abondaient les marchandises de tous
les pays, ces parcs de bestiaux distribués dans Paris, et qui en
faisaient, par instant, une campagne au milieu des palais; ces
boucheries tellement distinctes et séparées, que chacune ne pouvait
vendre qu'une espèce de viande; de sorte que l'on achetait le porc à
Sainte-Geneviève, le mouton à Saint Marceau, le veau à Saint-Germain, et
le boeuf au Châtelet. Puis, quel bruit de chevaux, de voitures, de voix,
d'instruments! Le matin les trompettes sonnaient du haut des tours du
Châtelet pour annoncer le jour; à midi, c'étaient les crieurs de vin qui
parcouraient les rues un linge sur le bras, le broc dans une main et la
tasse dans l'autre; le soir venait le tour des chandeliers, des
oublieurs, des pâtissiers.
Et que de distractions à toute heure pour le curieux! Ici l'on pouvait
voir les bourgeois de Paris s'exerçant par milliers au tir de l'arc ou
de l'arbalète; là les écoliers jouant aux jeux de la balle, de la crosse
ou de la boule. Quelquefois les enfants de choeur parcouraient la ville
à la lueur des torches et déguisés en évêques; plus souvent les
pèlerins, le chapeau suspendu au cou, les épaules couvertes de
coquilles, et le bâton rouge à la main, parcouraient la rue Saint-Denis
en chantant des cantiques et racontant leurs aventures de la
Terre-Sainte.
Mais ce qui charmait Jehan plus que tout le reste, c'étaient les porches
des églises sous lesquels étaient déposés, avant le sermon, les livres
auxquels les textes devaient être empruntés, et les boutiques des
libraires où étaient exposés des manuscrits que le passant pouvait lire
à travers les vitres.
Le goût de l'étude, déjà éveillé dans Jehan par les leçons qu'il avait
reçues de l'aumônier de Rillé, s'accrut encore à la vue de toutes les
ressources qu'offrait Paris. Il sentait d'ailleurs instinctivement que
cette instruction était un moyen d'ennoblir la pensée, et, par suite, un
commencement d'affranchissement. Il résolut donc de profiter de son
séjour à Paris pour suivre les cours des maîtres les plus célèbres, et
s'initier à des connaissances dont il n'avait étudié que les éléments.
Il écrivit en conséquence à son père pour le tranquilliser sur son sort,
et lui fit connaître sa résolution. Un pèlerin qui devait passer par
Rillé fut chargé de sa lettre; car, à cette époque, les pèlerins étaient
les messagers les plus sûrs et les plus ordinaires. Sans autre fortune
que leur bourdon, leur chapelet et un morceau de la vraie croix, ils
n'avaient à craindre ni les routiers, ni les grandes bandes, si
redoutables pour tout autre voyageur.
§ 6.
Voici la lettre que Jehan écrivait au vieux Thomas.
«Cher et honoré père,
«Vous êtes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui, surtout si vous
avez appris ma fuite de chez maître Laurent. On n'aura pas manqué d'en
parler comme d'une nouvelle preuve de mon indocilité; mais je n'ai fui,
mon père, que pour éviter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que
j'étais un homme racheté comme lui avec le sang du Christ, et il voulait
me traiter comme l'intendant de Rillé. Je l'ai quitté afin de ne pas
lever la main contre celui dont j'avais mangé le pain.
«Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette lettre, comprend
bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups: les
coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre
autrement; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout
être qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, d'autre
aiguillon que le devoir.
«Je suis aujourd'hui à Paris! Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup,
mon père, et cependant il ne peut vous dire la centième partie de ce
qu'il contient.
«Paris est une ville où les maisons sont entassées comme les pierres
dans la carrière, où les palais, les cathédrales, les châteaux-forts
sont semés aussi nombreux que les bluets dans vos blés. Là il y a comme
deux cités séparées par la Seine: d'un côté tout est vêtu de noir, tout
parle, gesticule, étudie; c'est le quartier des écoles! de l'autre sont
les habits éclatants, les chaperons de mille couleurs, les litières et
les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie!
«Quoique la ville soit pavée, les pauvres seuls la parcourent à pied.
Les marchands font leurs affaires à cheval, les médecins visitent leurs
malades à cheval, les moines mêmes prêchent à cheval. Il n'y a que les
conseillers qui se rendent au Palais sur des mules.
«Le nombre des charrettes est immense; mais elles font peu de bruit,
celles qui transportent des vivres ayant seules le droit d'avoir des
roues ferrées.
«Du reste, vous pourrez encore peut-être, à force d'imagination, vous
figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la nuit qu'il faut le voir
avec ses mille lanternes allumées devant les niches des saints, ses
troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine
sous ses immenses ponts! Puis à minuit toutes les cloches sonnent à la
fois, les cierges se rallument dans les églises, les prêtres y
accourent, l'orgue retentit, et l'on croirait entendre les anges chanter
dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu'à matines où le branle reprend,
et où l'on voit accourir bedeaux, chantres, enfants de choeur: les
messes commencent; les prêtres vont dans les cimetières, à la lueur des
torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts;
enfin le jour se lève, et alors le bruit de la ville qui se réveille
couvre tous les autres bruits.
«Hier j'ai vu dîner le roi; le repas se composait de volailles, d'oeufs,
de porc, et de beaucoup de pâtisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui
faisait envie à voir, c'était le dessert. Un bourgeois qui se trouvait
près de moi m'en a nommé tous les plats. Il y avait des confitures
servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de l'anis,
de l'écorce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi
prenait son gobelet, un huissier criait:
«--Le roi boit.
«Et tous les assistants répétaient: _Vive le roi!_
«Le même bourgeois qui m'avait nommé les sucreries composant le dessert,
m'apprit que le service de la bouche occupait au moins deux cents
personnes. Il y a les maîtres-queux, les potagers, les hâteurs, les
valets tranchants, les valets de nappe; puis les sert-l'eau, les
tournebroches, les cendriers, les souffleurs, les galopins! On fait à la
cour cinq repas comme dans certains châteaux: le déjeuner d'abord, le
repas de dix heures ou décimer, le second décimer, le souper, et enfin
le repas de nuit ou collation.
«Mais je m'oublie dans ces détails; à quoi bon vous parler de toutes ces
choses? Ah! que n'êtes-vous plutôt ici pour les voir avec moi! Que ne
puis-je conduire Catherine au Palais-Royal, où se vend tout ce qui pare
une femme; à la foire Saint-Laurent, au Landit surtout, où la plaine
Saint-Denis est couverte, d'un côté, de livres, de parchemins et
d'écoliers; de l'autre, d'étoffes, d'orfévrerie, et de tout le beau
monde qui habite aux environs de l'hôtel Saint-Paul.
«Pauvre Catherine! hélas! je ne la reverrai de longtemps sans doute; car
je suis résolu à poursuivre ici mes études, et à prendre, si je le puis,
mes degrés.
«Quoi qu'il arrive, je ne lui dis point de penser à moi; le coeur de
Catherine n'oublie rien. Les affections qui y mûrissent n'en peuvent
plus sortir. Qu'elle continue donc à m'aimer comme je l'aime; car c'est
pour elle, c'est pour vous, mon père, que je travaille et que je vis!
«Adieu: pensez à moi dans vos prières, et gardez-vous bien de dire où je
suis; messire Raoul serait capable de me faire saisir ici et ramener à
son domaine, dont je fais partie comme les arbres mêmes qui y croissent.
«Puisse Dieu vous prendre dans sa miséricorde, et moi avec vous!
«JEHAN.»
Cette lettre une fois écrite et partie, Jehan se trouva plus tranquille,
et il se hâta de se présenter aux lieux où se donnaient des leçons,
portant comme tous les écoliers, d'une main ses livres, et de l'autre la
botte de paille sur laquelle il devait s'asseoir. Mais lorsqu'il voulut
entrer, on lui demanda la _cédule_ par laquelle son seigneur
l'autorisait à suivre les cours de l'université de Paris. Jehan demeura
confus et muet.
--Nul serf ne peut entrer aux écoles sans permission de son seigneur,
lui dit le contrôleur chargé d'inscrire les étudiants.
--Ainsi ce n'est pas assez d'être les maîtres de notre corps, murmura
Jehan, il faut qu'ils le soient de notre intelligence.
Et il se retira le coeur gonflé d'amertume.
Un plus long séjour à Paris lui devenait inutile; il délibérait déjà en
lui-même s'il ne retournerait point à son village, quoi qu'il pût lui
arriver, lorsqu'un soir les portes de la ville furent fermées avec
grande alarme; toutes les lumières qui brûlaient dans les rues, près des
niches des saints, furent éteintes, et l'on donna ordre aux habitants de
tenir devant chaque porte un seau d'eau et une chandelle allumée. Les
Anglais avaient descendu la Seine et venaient attaquer Paris.
On aperçut au matin les feux de leurs avant-postes; bientôt le gros de
l'armée parut et campa sur les deux rives.
Cependant, tout ce qu'il y avait dans la ville d'hommes de guerre
s'était armé; les bourgeois eux-mêmes accouraient avec de grands cris.
On transporta sur les remparts des pierres pour jeter sur les
assaillants, et des sacs de terre pour se mettre à l'abri de leurs
traits.
Peu à peu la première terreur fit place à la confiance, puis au dédain.
On cria qu'il fallait prévenir l'ennemi en l'attaquant dans son camp. On
réunit les hommes d'armes; les plus déterminés bourgeois se joignirent à
eux, et une porte fut ouverte pour que la troupe pût marcher aux
Anglais.
Jehan, qui avait trouvé une hallebarde perdue dans la confusion, suivit
cette troupe.
Ils arriveront bientôt devant les ennemis, qui les avaient aperçus et
s'étaient préparés à les bien recevoir. Les archers anglais s'avancèrent
d'abord contre le corps des bourgeois, qui marchait un peu en avant;
mais, contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en
tombât un grand nombre, ils continuèrent à s'approcher du camp.
Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins
hardis, et chargèrent à bride avalée sur l'ennemi; mais, soit qu'ils
eussent mal calculé l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des
_communes_, comme à Poitiers, ils heurtèrent une partie de la troupe des
bourgeois, qu'ils culbutèrent sur les archers. Il en résulta un désordre
dont ceux-ci profitèrent, et qui fut encore augmenté par l'arrivée de la
cavalerie anglaise.
Cependant, les gens d'armes, qui avaient évidemment compromis le succès
par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforçaient de racheter leur faute
par la bravoure. Entraîné dans la mêlée, Jehan avait été renversé
plusieurs fois et s'était toujours relevé plus acharné au combat. Il
venait d'échapper à la flèche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face
d'un chevalier anglais qui leva son épée pour le frapper; mais le jeune
serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfonça sa hallebarde au
défaut de la cuirasse: le chevalier tomba; Jehan releva son épée, saisit
la bride du cheval, sauta en selle et se précipita de nouveau au combat.
Jusqu'alors, le résultat était demeuré incertain; mais l'arrivée d'une
nouvelle troupe sortie de la ville, décida la fuite des Anglais.
Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient
point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant
presque seul il tourna bride vers Paris.
Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gémissements étouffés
le frappèrent! Mettant aussitôt pied à terre, et se dirigeant vers
l'endroit d'où les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier
étendu sur le sol sans mouvement. Jehan le souleva avec effort, déboucla
son armure et réussit à lui rendre le sentiment.
Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis,
quoique blessé, la force l'avait abandonné en chemin, et qu'il était
tombé évanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui
céder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait à Paris, et
proposant de lui laisser en gage son éperon d'or. Jehan refusa le gage,
mais donna le cheval en disant qu'il irait le réclamer, et le
gentilhomme partit.
L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne
manquait point de courage, et le succès lui avait laissé une exaltation
orgueilleuse qui lui parut aussi agréable que nouvelle. Il aimait
l'espèce d'égalité que le combat établit entre tous les combattants, la
terrible liberté laissée à chacun, ces émotions successives de terreur,
de joie ou de fierté. Dans une société, d'ailleurs, où la force avait
toujours le droit de son côté, l'homme de guerre ne devait-il pas être
le plus indépendant et le plus heureux? Ces idées fermentèrent dans son
esprit toute la nuit.
Le lendemain, lorsqu'il se présenta à la demeure du chevalier, celui-ci
lui demanda ce qu'il désirait en récompense du service qu'il lui avait
rendu.
--Prendre rang parmi les hommes d'armes du roi, répondit Jehan.
--Es-tu serf ou homme libre? demanda le gentilhomme.