votre maison, mon révérend, et je voulais même vous aller voir pour une
affaire... N'accordez-vous point à des laïques la permission de porter,
pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre?
--Il est vrai, monseigneur.
--Et en la revêtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordées
à vous-mêmes?
--Pourvu que l'on revête en même temps notre esprit d'amour et
d'humilité, reprit le Père Ambroise; cette robe de moine portée par les
hommes du siècle n'a d'autre but que de les rappeler à la piété des
cloîtres.
--Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur,
père gardien; à cette condition vous pouvez me demander pour votre
couvent tel avantage qu'il vous plaira.
--Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-même, dit le
Père Ambroise.
--Lequel donc? mon révérend.
--Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs.
--En effet, il m'a parlé d'un jeune drôle qui avait refusé d'obéir.
--J'ai promis de solliciter sa grâce.
--La grâce de Jehan, s'écria maître Moreau; n'en faites rien,
monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles à
conduire; il faut un exemple, vous-même vous l'avez dit.
--C'est la vérité, reprit le comte; mais je ne savais pas que le père
gardien s'intéressât à ce vaurien.
--Dieu sera pour nous ce que nous aurons été pour les autres, fit
observer Ambroise, et il ne pardonnera qu'à ceux qui auront pardonné.
Raoul parut incertain. L'intendant s'aperçut qu'il était ébranlé, et
craignant de perdre sa vengeance:
--Monseigneur n'a pas oublié que ce Jehan a déjà été mis à l'amende pour
avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et
pour avoir aiguisé son soc de charrue sans payer la taxe.
--Ah! diable, interrompit Raoul.
--De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur,
sous prétexte qu'ils fourrageaient son avoine.
--Est-ce vrai? dit le comte plus animé.
--Quant au daim qui a été tué sans qu'on ait pu découvrir par qui...
--Eh bien?
--Monseigneur sait que la cabane du père de Jehan est sur la lisière de
la forêt.
--Par le ciel, ce serait ce démon de rougeot, s'écria Raoul...
--J'en jurerais.
--À la potence alors, reprit le comte; malheur à qui touche à mes
chasses!
Et comme le moine voulait parler:
--Ne cherchez pas à le défendre, mon père, continua-t-il avec colère; je
veux que le drôle apprenne qui est le maître ici!... Qu'on lui prépare
une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus.
Il s'était levé; tous les convives l'imitèrent.
Le Père Ambroise courut à lui comme il allait quitter la salle.
--Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.
--Soit, dit Raoul, préparez-le à son sort; et vous, maître Moreau,
veillez à ce que tout soit achevé aujourd'hui même. Dieu vous garde, mon
révérend; sous peu je visiterai votre couvent.
Il sortit à ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes chargé de
le conduire près de Jehan.
§ 3.
L'homme d'armes conduisit le moine à la principale tour de la troisième
enceinte. Arrivé dans la salle basse, il noua une corde autour du corps
du frère gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec
effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit
dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait été jeté.
Cette espèce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour,
avait à peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni
lumière. Le Père Ambroise y trouva le jeune garçon accroupi dans un
morne désespoir. À la vue du moine il souleva pourtant la tête.
--Ah! monseigneur est de retour, dit-il.
--C'est lui qui m'envoie, répliqua le franciscain.
--Pour me préparer à mourir, mon père?
Ambroise baissa les yeux sans répondre.
--Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi
bien je ne pourrais continuer à vivre dans le servage. Il y a en moi
quelque chose qui se soulève contre la persécution et l'injustice; je
suis prêt, mon père, et j'attends vos dernières instructions.
--Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction.
--Ah! je le veux, dit Jehan qui s'était mis à genoux; écoutez-en l'aveu,
mon père, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne à ceux qui
vont m'ôter la vie.
Le moine s'assit à terre, et Jehan commença sa confession, avouant sa
colère, sa haine et ses désirs de vengeance.
Dans toutes ses impatiences, cette âme n'avait eu qu'une seule
aspiration: l'affranchissement! Le Père Ambroise fut touché de l'énergie
à la fois naïve et grave de cet enfant qui avait sans cesse préféré la
lutte et la souffrance à l'acceptation silencieuse de sa servitude.
Lorsque sa confession fut achevée, il lui adressa quelques conseils, lui
donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit
par prononcer l'absolution de ses fautes.
Jehan écouta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux
objets de son affection:
--Quand vous me quitterez, mon révérend, dit-il, retournez, je vous en
conjure, vers mon père et vers Catherine; préparez-les au coup qui va
les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne
le devrais point, mais j'étais accoutumé à mes souffrances; je les
oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon père heureux!
Hélas! qui veillera sur eux désormais! Ah! Dieu devrait prendre en même
temps ceux qui s'aiment, mon père, alors on accepterait de mourir.
Il demeura quelques instants la tête baissée sur sa poitrine, pleurant
silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et
prononça d'une voix attendrie quelques paroles de consolation.
--Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en maîtrisant son
émotion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-être n'y
avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: _Mors quae
liberat habetur libertas._
Le Père Ambroise parut surpris.
--Vous parlez latin? dit il.
--Pour mon malheur, répondit Jehan.
Il raconta alors au franciscain comment il s'était attiré la haine de
maître Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put
s'empêcher de sourire.
--Règle générale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le péché,
il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver à un
homme en place son ignorance, et invoquer son droit près d'un supérieur.
--Hélas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je soupçonne
maître Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dépit.
--Comment cela?
--Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur ses voleries.
--Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne
doit point soupçonner légèrement.
--Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.
Il se pourrait!
--J'ai vu maître Moreau percevoir les impôts, suivi de la voiture dans
laquelle se trouvaient les planchettes servant à la comptabilité du
château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait
jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins
une[5].
[5] Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité
comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos
jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le
tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par
des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme
_reçu_, l'autre au percepteur comme _livre de recette_.
--Mais pour la taxe en argent?
--Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds
de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du
pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.
--Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements téméraires.
--On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père; il suffit
d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances.
--Ainsi vous êtes sûr que maître Moreau trompe monseigneur?
--Aussi sûr que je le suis de paraître aujourd'hui devant Dieu.
--Peut-être! dit le Père Ambroise, à qui les confidences du jeune serf
semblaient donner une espérance inattendue: je vous quitte, mon fils,
mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espère.
--Aux pieds du gibet, mon père?
--Là ou ailleurs; adieu: priez et ne désespérez point: Dieu peut ce
qu'il veut.
À ces mots le moine tira la corde dont le bout était resté entre les
mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.
Il eut bientôt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire
chez l'intendant.
Lorsqu'il entra, maître Moreau était en conférence avec le sommelier. Il
jeta au moine un regard mécontent et lui demanda, sans se déranger, ce
qui l'amenait.
--Je voudrais vous entretenir, maître, répondit le Père Ambroise sans se
déconcerter.
--Excusez-moi, répliqua l'intendant; mais je suis en affaire.
--Il suffira d'un instant.
--Voyons alors.
Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se
retirer.
--Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret.
--Nullement, reprit le franciscain; c'est un service à rendre à
monseigneur.
--Pourquoi alors vous adresser à moi?
--Parce que la chose est de votre domaine.
--Qu'est-ce donc?
--Il s'agit de la perception des taxes.
--Ah! s'écria maître Moreau qui devint plus attentif.
--Jehan m'a communiqué des remarques...
--Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congédiant le
sommelier.
--Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti.
--Il prétend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers
les revenus de monseigneur.
--En augmentant les impôts?
--Non; mais en diminuant les vols.
Maître Moreau tressaillit.
--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
--Moi? rien, répliqua le Père Ambroise; mais ce garçon paraît avoir
connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves.
--Des preuves! s'écria l'intendant qui devint pâle.
--Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise
de vérifier... la vérité, continua le Père Ambroise.
Moreau fit un geste de terreur.
--Seulement, reprit le moine, j'ai pensé qu'il était convenable de vous
prévenir d'abord, ces affaires étant de votre domaine.
--Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix troublée; je vous
remercie, mon révérend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible
qu'il ait des preuves.
--Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter à monseigneur...
--C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout à fait inutile,
mon révérend.
--Je l'ai promis.
--Jehan ne veut que gagner du temps.
--Qui sait? Il peut avoir à donner quelque bon renseignement, et nul
doute que dans ce cas monseigneur ne lui fît grâce.
--Est-ce là ce que vous voulez, mon révérend? je m'en charge.
--Vous?
--Oui; j'ai réfléchi qu'après tout j'avais été un peu vif dans cette
affaire, qu'il fallait passer quelque chose à un enfant; car Jehan est
presque un enfant. Je comptais parler à monseigneur pour l'apaiser s'il
se pouvait.
--Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Père Ambroise, qui, ne
doutant plus des accusations avancées par Jehan, sentait l'intendant en
sa puissance; j'attendrai ici votre retour.
--C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tâcher d'obtenir le
pardon.
--Faites tous vos efforts, maître, car si le comte refuse, il faudra que
je lui parle des révélations de Jehan, comme dernière ressource.
--Vous n'en aurez pas besoin, mon père, j'en ai la certitude; le comte
manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments
j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon
révérend, et je reviens dans un instant avec sa grâce.
Maître Moreau sortit à ces mots, laissant le Père Ambroise émerveillé du
changement qui venait de s'opérer en lui.
Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint animé et le
front couvert de sueur.
--Jehan est sauvé, dit-il en entrant; mais ce n'a pas été sans peine;
monseigneur s'était fait à l'idée de le voir pendre et n'en voulait plus
démordre. Enfin pourtant, il a cédé; seulement, comme il craint que
cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de
Thomas quitte le pays.
--Et où l'envoie-t-il? demanda le franciscain.
--À un de ses anciens serfs, récemment affranchi, et maintenant
bourgeois de Tours, maître Laurent.
--Le marchand drapier?
--Précisément; il lui a promis un garçon de comptoir pris parmi ses
corvéables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris à
écrire.
--Et qui chiffre assez bien pour reconnaître les erreurs volontaires
d'une comptabilité, continua le Père Ambroise... vous avez raison,
maître; je crois que l'éloignement de Jehan sera commode pour tout le
monde. Je ne vois du reste aucune objection à un pareil projet. En
servant aujourd'hui maître Laurent, il peut un jour se racheter et
devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.
--Je la lui ai déjà fait savoir, répliqua Moreau, et il doit vous
attendre maintenant dans la cour d'honneur.
--Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bâton. Vous
remercierez le comte en mon nom, maître Moreau; mais surtout,
croyez-moi, soyez désormais moins dur envers les serfs de monseigneur et
plus exact dans vos calculs.
§ 4.
Jehan ne quitta point son père et Catherine sans de vifs regrets; mais
l'espoir de se faire un état qui pût assurer un jour son
affranchissement, adoucit l'amertume de cette séparation. Il s'arracha
donc courageusement à leurs embrassements, et prit la route de Tours.
Jusqu'alors il ne s'était jamais écarté de son village, et tout ce qui
frappait ses regards le long de la route était nouveau pour lui; mais ce
fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville!
Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui en sortaient. Un
mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'étaient les maîtres qui
promenaient leurs écoliers à cheval, comme il est d'usage le jour de la
Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperçut deux fous, reconnaissables à
leurs cheveux rasés, qui étaient enchaînés à la porte d'un médecin
traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit également
des gentilshommes qui passaient en portant au poing des éperviers ou des
faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles
et des perroquets. Les costumes eux-mêmes étaient différents de ceux
qu'il avait coutume de voir. C'étaient des souliers dits à la poulaine,
dont la pointe recourbée se relevait jusqu'à la hauteur du genou; des
bonnets de drap fourrés de martre ou de menu-vair, et des habits
mi-partie. Quelques seigneurs des plus élégants portaient deux épées,
l'une à droite, l'autre à gauche.
Enfin Jehan arriva, non sans peine, à la boutique de maître Laurent.
Celle-ci n'était pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier,
dressée sur les lices; car la grande foire de Tours venait de commencer.
Maître Laurent était un petit homme de manières rondes, toujours riant,
mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commença par conduire
Jehan dans son arrière-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau,
une miche de pain de seigle, un reste de pied de boeuf, et puis lui
demanda son histoire.
Le fils de Thomas raconta sincèrement tout ce qui le concernait, sans
oublier la dernière affaire qui l'avait amené à Tours. Laurent l'écouta
en poussant des exclamations à tout propos, ôtant son bonnet pour le
remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achevé:
--Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un héros; eh!
eh! eh! il n'y a pas de mal à cela, mon petit. Tu pourras rosser de
temps en temps les garçons de mes confrères qui font les insolents; je
ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir; eh! eh! eh! seulement
prends bien garde d'être pris pour dupe, ou de violer les règlements de
la foire. Les règlements doivent être chose sacrée pour nous autres
marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende;
eh! eh! eh! J'ai rédigé là un cahier pour ce que doivent savoir mes
commis; il faut que tu l'apprennes par coeur.
En parlant ainsi, maître Laurent ouvrit un tiroir d'où il tira un
manuscrit qui avait été bien souvent feuilleté, si l'on en jugeait par
le bord des pages salies et frangées. Jehan y trouva une sorte de
catéchisme mercantile, dans lequel le drapier avait réuni les
principales instructions nécessaires à sa profession.
Il vit qu'il y avait à chaque foire des inspecteurs des marchandises,
des poids et de l'argent; un tribunal composé de prud'hommes qui
jugeaient immédiatement toutes les contestations, et un grand nombre de
notaires spéciaux chargés de rédiger les actes de vente et d'achat. Ces
actes avaient certains priviléges particuliers provenant de la foire à
laquelle ils avaient été dressés; enfin, des gardes, assistés de cent
sergents, étaient chargés de maintenir la paix et d'arrêter les voleurs.
Il vit en outre que l'argent ne pouvait être prêté, même dans le
commerce, à plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un
acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins près de sa boutique que de
celle d'un confrère, était mis à l'amende.
Venaient ensuite des renseignements sur les différentes espèces de drap,
sur les moyens de les faire paraître avec avantage, et sur les prix
auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achevé de lire, Jehan
demanda si c'était tout.
--C'est tout ce qu'on peut écrire, garçon, répondit maître Laurent; mais
il y a, outre cela, le fin du métier, eh! eh! eh! Il ne suffit pas
d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme
nous en avons tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs
marchandises, substituer au besoin un drap plus léger à un drap plus
fort, et faire compter la lisière dans l'aunage, eh! eh! eh!
--Mais ce sont là de coupables tromperies! objecta Jehan.
Maître Laurent fit un mouvement des épaules.
--Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer
d'écuelle, dit-il. Crois-tu que l'on soit plus scrupuleux à notre égard?
Nous avons des débiteurs qui, après s'être habillés à crédit, se
réfugient dans une église, et nous n'avons même pas le droit de saisir
leurs meubles! D'autres qui, après nous avoir fait des cédules, les
passent à des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de
mauvais traitements si nous ne consentons à réduire nos créances du
tiers ou de la moitié! Je ne te parle pas des fripons qui laissent
mettre un drapeau sur leur pignon[6] et s'enfuient avec notre argent.
[6] Les banqueroutiers.
--Mais ne pouvez-vous donc vous faire rendre justice?
--La justice se rend toujours contre nous, garçon, par la raison que les
juges sont nobles pour la plupart, et que la noblesse est l'ennemie
naturelle de la bourgeoisie, eh! eh! eh! Les serfs se plaignent; mais
ils sont moins persécutés que nous. Le seigneur les ménage généralement
comme une chose à lui, tandis qu'il nous traite comme des prisonniers
qui lui ont échappé; il semble que notre indépendance soit un vol fait à
son autorité; aussi, Dieu sait que de dénis de justice, de manques de
foi, de taxes et d'amendes! Les plus honnêtes gentilshommes ne regardent
l'or qu'ils peuvent soutirer à des bourgeois que comme une restitution,
eh! eh! eh!
--Mais, du moins, vous êtes libres!
--Oui, à condition de nous soumettre aux lois de notre corporation, de
subir les règlements de la commune, d'obéir aux ordres du seigneur dont
nous sommes les vassaux. Notre liberté, vois-tu, ressemble à celle du
soldat qui doit garder les rangs, porter ses armes d'une certaine façon,
et obéir à tous ses officiers.
--Ah! vous avez raison, maître, la vraie liberté ne peut être que là où
il y a une seule loi pour tous, et une loi qui ne défende que ce qui
nuit au plus grand nombre.
--Aussi, sommes-nous obligés de ruser, reprit Laurent. Ne pouvant aller
droit en avant, nous serpentons entre les règlements et les priviléges,
eh! eh! eh! Nous cachons notre argent, en nous faisant petits quand les
maîtres n'en ont pas besoin, pour le montrer et devenir exigeants le
jour où ils en manquent, eh! eh! eh! Travaille, Jehan, travaille sans
regarder à la fatigue, et tu nous aideras un jour à faire à la noblesse
cette guerre en dessous. Dans dix ans, si tu le veux, tu peux être des
nôtres.
Jehan ne répondit rien, mais baissa la tête tristement. Ce qu'il avait
désiré, ce n'était point cette indépendance restreinte, sournoise et
disputée de maître Laurent; c'était le plein et libre exercice de ses
facultés! Le prétendu affranchissement du drapier lui répugnait autant
que sa morale, et il comprit tout de suite qu'il n'était point né pour
être marchand.
Cependant, l'aspect qu'offrait la grande foire, qui venait de s'ouvrir à
Tours, excita d'abord en lui une sorte d'admiration. Les relations
étaient encore, à cette époque, trop difficiles et trop irrégulières
pour que le commerce eût acquis de la stabilité. Chaque ville n'avait
point cette variété de marchands que nous y voyons maintenant; le
colportage, utile seulement aujourd'hui pour les hameaux, était alors
général. Les grands centres de population n'étaient fournis des objets
les plus nécessaires qu'à certaines époques où les marchands s'y
donnaient rendez-vous.
Ces foires, transformant les villes où elles avaient lieu en véritables
entrepôts de commerce, étaient favorisées par les municipalités, qui
faisaient les plus grands sacrifices pour attirer les trafiquants;
quelques-unes allaient jusqu'à entretenir sur les chemins des troupes
armées, chargées de donner aux marchands aide et protection contre les
routiers ou coureurs de poule[7], alors fort communs. La foire de Tours,
sans être une des plus importantes de France, attirait pourtant un
nombre considérable de commerçants étrangers. Leurs boutiques, ornées de
drapeaux, étaient pleines de bateleurs, dont les tours attiraient les
curieux. On y voyait les tapissiers d'Arras, les drapiers de Sédan, les
confituriers de Verdun, confisant au miel pour les bourgeois, au sucre
pour les gentilshommes; les gantiers d'Orléans, vendant les célèbres
gants de moufle, de chamois, brodés, fourrés de martre, pour porter le
faucon, au prix de neuf livres, c'est-à-dire autant que douze setiers de
blé! On y rencontrait également des Italiens vendant les belles armes de
Milan, et des Allemands les mauvaises armures de leur pays. Puis
venaient les apothicaires, cédant au poids de l'or le suc des cannes à
miel[8] et l'eau-de-vie; les cordonniers avec leurs mille chaussures de
cuir de Montpellier; les libraires avec leurs manuscrits enrichis de
miniatures, recouverts de velours, de vermeil, de pierreries, et dont un
seul pouvait coûter mille livres! les méridionaux étalant leurs riches
soieries brochées d'argent, d'or, de perles; les orfévres avec leurs
dressoirs étincelants de coupes, de hanaps, de plats ciselés; enfin, aux
rangs inférieurs se montraient les potiers d'étain, les oiseleurs, les
marchands de chiens, les marchands d'épices, et au-dessous encore, tout
à fait à l'écart, les juifs, reconnaissables à leurs bonnets jaunes,
n'étalant rien, mais vendant de tout, trafiquant sur tout, et gagnant
plus que tous les autres.
[7] On donnait ce nom aux soldats maraudeurs. Les _coureurs de poule_
étaient les mêmes _traînards_ qui, sous l'empire, furent appelés
_fricoteurs_.
[8] Sucre.
Jehan examina ces chefs-d'oeuvre et ces richesses avec curiosité; mais
une fois le premier émerveillement passé, il en revint à son dégoût pour
les ruses qu'il voyait pratiquer aux marchands, et pour l'humilité à
laquelle ils demeuraient condamnés.
Cependant, le Père Ambroise, en le quittant, lui avait recommandé de
venir le voir à son couvent. Jehan se le rappela, et, profitant de son
premier dimanche de liberté, il alla sonner à la porte des Franciscains.
§ 5.
Le Père Ambroise reçut le jeune serf avec cette bonté aisée et
caressante que donne l'habitude de consoler les affligés. Il le
conduisit d'abord au réfectoire, où il lui fit prendre place au milieu
des novices qui allaient se mettre à table; puis, le repas achevé, il
lui montra tout le couvent.