enseigné à rédiger ses comptes en latin.
--À la bonne heure, dit Catherine en riant; à force de prendre à ceux
qui entrent à la ville une poignée de farine, une poignée de sel ou une
poignée de pruneaux, maître Jacques est devenu le plus riche bourgeois
du pays et peut payer les leçons qu'on lui donne aussi cher qu'un
seigneur; mais le père sait-il ce qu'on lui prépare?
--Il dormait quand je suis revenu.
--Alors disposons tout avant son réveil: j'ai encore là des noix et des
cerises, ce sera pour son dessert.
En parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier.
Jehan ouvrit une armoire d'où il tira des écuelles, des plats, des
cuillères, des gobelets de bois, et tous deux se mirent à dresser le
couvert.
L'affection singulière qui semblait unir ces deux enfants était d'autant
plus remarquable que jamais peut-être la nature n'établit entre deux
êtres de plus frappantes oppositions. Catherine était grande et bien
faite; tous ses traits avaient une douceur élégante, tous ses mouvements
une souplesse gracieuse. Rien qu'à la voir on se sentait lui vouloir du
bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lèvres
vous obligeait à répondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire,
avait la taille courte, épaisse et gauche; ses traits moroses étaient
affadis plutôt qu'adoucis par la chevelure héréditaire qui avait fait
donner à l'un de ses ancêtres le nom de Lerouge. Né fils de serf, et
sans cesse froissé, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volonté et
dans ses sentiments, tout son être avait je ne sais quelle expression de
contrainte, de malheur et de révolte qui lui donnait quelque chose de
repoussant. Ce n'était qu'avec son père et sa cousine Catherine qu'il se
montrait soumis: pour eux rien ne lui coûtait, le louveteau devenait un
agneau, sa laideur prenait même alors une sorte de grâce.
Tout du reste se résumait pour Jehan dans ces deux amours. Son père
était toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait
l'épouser un jour; la mère de la jeune fille l'avait promise, et il ne
restait plus à obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point
l'habitude de refuser de telles demandes.
Cependant les deux enfants avaient achevé de mettre le couvert, la poule
au gruau était prête; le convalescent fit enfin un mouvement; Catherine
poussa une exclamation de joie.
--Ah! c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort
sur son coude; tu ne gardes donc pas aujourd'hui les vaches de
monseigneur?
--Le roi chassait dans la forêt, et les troupeaux ne sont point sortis
de peur des meutes, répondit la jeune paysanne.
--Le roi! répéta le vieux serf; et tu n'es pas allé pour le voir au
passage, Jehan?
--Vous aviez besoin de moi, mon père, répondit celui-ci.
--Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine; voyez plutôt.
Le vieux Thomas Lerouge se détourna.
--Quoi! la table servie, s'écria-t-il étonné.
--Et vous avez un hochepot, continua la jeune fille.
--Et du beurre, dit Jehan.
--Et des cerises, ajouta le vieillard qui s'était dressé sur son séant.
--Allons, père, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en
battant joyeusement des mains; venez vous asseoir là avec Jehan, et je
vous servirai.
Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans
un plat de bois qu'elle plaça tout fumant sur la table. Thomas avait
rejeté les peaux de chèvres qui lui servaient de couverture; il était
demeuré assis sur son lit, suivant tous ces préparatifs avec le regard
et le sourire affamés des convalescents; il allait enfin se lever pour
s'approcher de la table quand un grand bruit se fit entendre au dehors.
Jehan courut à la porte; mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il eût
pu la barrer et donna passage à une demi-douzaine de valets de meute,
portant les armes du roi brodées sur la poitrine.
Tous étaient entrés bruyamment en demandant la maison du forestier; mais
à la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur
parfumait la chaumière, ils poussèrent une exclamation de satisfaction.
--Pâques Dieu! s'écria le plus vieux en roulant autour de son corps le
fouet qu'il avait à la main; nous n'avons plus besoin de la maison du
forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir.
--Sur mon âme! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noiraud à l'air
affamé, dont les narines, caressées par le fumet du hochepot, semblaient
se dilater avec délices; je me réserve l'aile droite.
--Moi, l'aile gauche, s'écria vivement un blondin qui s'était déjà
emparé du meilleur escabeau.
--Moi, les cuisses, reprit le vieux.
--Moi, la carcasse, ajouta un quatrième.
--Doucement, mes maîtres, interrompit Jehan, dont la figure avait déjà
repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui
voulons également notre part.
--Nous n'en avons pas trop pour nous-mêmes, fit observer le grand brun,
qui avait déjà tiré son couteau.
--Possible, reprit le jeune garçon; mais il est d'usage que ceux pour
qui a été cuit le repas mangent les premiers.
--Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit le vieux valet,
et qu'à ce titre nous pouvons te tirer l'écuelle de la main ou le
gobelet des lèvres et te forcer à descendre du lit où tu vas t'endormir.
--Se peut-il! s'écria Jehan.
--Hélas! oui, murmura Thomas avec un soupir; c'est le droit de prise,
comme ils l'appellent.
--Et vous ne pourrez même partager ce repas que je vous avais destiné,
mon père? reprit le jeune garçon.
--À moins que le vieux n'ait un privilége qui l'autorise à se réserver
sa portion, répliqua le blondin.
--Je n'ai de privilége que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit
Thomas avec cette humble soumission des malades et des vieillards.
--Te laisser! s'écria le valet qui avait déjà parlé. Vive Dieu! il
faudrait pour cela une plus forte pitance; ne vois-tu pas que nous en
aurons à peine pour nos dents de devant?
--Mon père sort d'une dangereuse maladie, objecta Jehan avec impatience.
--Moins dangereuse que la faim, je suppose.
--Faites-lui place au moins au bout de la table.
--Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun.
--Puis, ajouta le blondin, cette poule doit avoir un coq dont ils
pourront faire un second hochepot.
Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumèrent; mais Catherine lui posa
la main sur l'épaule.
--Les gens du roi sont les maîtres partout, dit-elle à demi-voix; ne
l'oubliez point.
Jehan baissa la tête avec un soupir étouffé.
Quant à Thomas Lerouge, il avait accepté ce désappointement avec la
patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il était
aisé de voir que la privation du repas délicat sur lequel il avait un
instant compté, lui était singulièrement douloureuse. Ses regards
suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de
chagrin, de peur et de convoitise; ses lèvres s'entr'ouvraient
instinctivement et s'agitaient comme s'il eût partagé leur repas. Deux
fois même il se baissa à la dérobée pour ramasser les os à demi rongés
qu'ils jetaient à terre! Jehan, qui s'en aperçut, sentit des larmes
gonfler ses paupières et sortit brusquement.
Il ne rentra qu'une heure après, chargé d'une bourrée qu'il jeta dans un
coin. Les valets de meute étaient partis, et Catherine avait tout remis
en place; elle se préparait même à prendre congé de Thomas, car la nuit
allait venir; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle
accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle troupe se
présenta à la porte de la cabane.
Cette fois c'étaient les gens de Raoul de Mailié qui venaient exécuter
les ordres de monseigneur; maître Moreau l'intendant était à leur tête,
tenant le bâton noir à pomme d'argent.
--Où est Thomas Lerouge? demanda-t-il au jeune garçon qui s'était
découvert à sa vue.
--Ici, répondit Jehan.
--Et pourquoi a-t-il manqué à toutes les corvées de ce mois?
--Parce que la fièvre le retenait au lit...
--Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en
avais donné l'ordre.
--Et moi, je vous avais répondu que la chose était impossible, répliqua
Jehan.
--Pourquoi cela?
--Parce que mon père avait besoin de mes soins.
L'intendant devint rouge de colère.
--Fort bien, dit-il, ainsi tu es resté ici pour n'en point avoir le
démenti, tu as voulu prouver que l'on pouvait se moquer des ordres de
maître Moreau!
--Nullement, interrompit Jehan.
--Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous
verrons qui aura le dernier mot. Ah! tu prétends résister à l'autorité
de monseigneur!
--Je n'y pense point, dit le jeune garçon.
--Tu refuses d'obéir à ce que j'exige.
--Mais songez, maître...
--Rien; je ne veux rien écouter. Ah! le forestier avait raison de te
regarder comme un vaurien impossible à conduire; mais il ne faut pas que
les intérêts de monseigneur souffrent de l'entêtement de ses serfs. Tu
payeras l'amende pour toutes les corvées auxquelles tu as manqué.
Jehan haussa les épaules.
--Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez
nous un rouge denier, dit-il amèrement.
--Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en
trouverai, moi, s'écria l'intendant.
--Fouillez l'escarcelle, maître Moreau, dit le jeune homme en
entr'ouvrant une poche de cuir suspendue à sa ceinture.
--Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, drôle!
--Vous n'y trouverez que la maladie et la misère.
--J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe
à l'un de ses estafiers de détacher la bête du râtelier.
Jehan tressaillit.
--Que faites-vous? s'écria-t-il.
--Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, répondit
Moreau ironiquement.
--Au nom de Dieu! vous ne voudriez pas emmener la vache, dit Jehan.
--Pourquoi donc?
--Songez, maître, que les routiers ont coupé notre seigle en herbe, que
les loups ont mangé nos chèvres, que cette vache est notre dernier bien;
si vous nous l'enlevez, mon père et moi nous restons sans ressources.
--Fi donc! dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire
fortune: n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes
comptes en latin barbare?
--En effet, répliqua Jehan; ne peut-on dire ce qui est vrai?
--Soit, reprit l'intendant; mais je n'en ajouterai pas moins à la liste
des confiscations: _Item vacca Thomasii, cognomine Rubri_.
Et se tournant vers les valets:
--Emmenez la bête, ajouta-t-il brusquement.
Ceux-ci voulurent obéir; mais Jehan la retint par une des cornes.
--Cela ne peut être, maître Moreau, dit-il d'une voix que la colère et
l'émotion rendaient tremblante; les corvées auxquelles mon père et moi
avons manqué n'équivalent point au prix de cette vache; je veux parler à
monseigneur, il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de
vos barbarismes.
--Des barbarismes! s'écria Moreau exaspéré.
--J'ai pour preuve vos dernières quittances, reprit Jehan avec une
ironie irritée.
--Tu mens, s'écria l'intendant dont les prétentions au langage
cicéronien étaient précisément le côté faible.
--Faut-il les montrer à l'aumônier?
--_Mentoris impudenter._
--Vous voulez dire _mentiris_, maître.
L'intendant rougit et les valets se regardèrent en souriant.
--La peste soit du manant qui se mêle de morigéner ses anciens! s'écria
Moreau; l'ancien curé avait bien besoin de lui mettre en main les
auteurs; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la
charrue; mais en voilà assez: emmenez la vache, vous autres.
--Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant
toujours.
--Lâcheras-tu cette corne, misérable!
--Quand vous aurez lâché la corde.
L'intendant leva son bâton noir qui s'abattit sur la tête chevelue du
jeune garçon; mais Jehan ne laissa point à Moreau le temps de frapper
une seconde fois: s'élançant vers lui, il le saisit à la gorge avec une
sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux; heureusement
que les valets s'interposèrent: on écarta avec peine Jehan hors de lui,
et l'intendant fut relevé.
Sa chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque temps comme un
homme ivre qui se réveille; mais à peine put-il se reconnaître que toute
sa fureur lui revint.
--Arrêtez l'assassin! s'écria-t-il en montrant Jehan; il a outragé un
officier de monseigneur; il faut qu'il soit jugé, jugé et pendu! Vous
m'en répondez tous.
Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se débattre; on
lui lia les mains derrière le dos, et un manche de fouet lui fut mis
dans la bouche en guise de bâillon.
--Conduisez-le à la maison, reprit maître Moreau; monseigneur arrivera
demain et décidera ce qu'on doit en faire. Ah! tu résistes à l'intendant
du château, misérable; tu crois savoir mieux que lui le latin; tu oses
lever la main sur ton maître... bien, bien, nous verrons ce qui t'en
arrivera.
Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en
suppliant:
--La paix, vous autres, ajouta-t-il; la paix, vous dis-je; il n'y a
point de pardon pour de tels crimes!... La hart, la hart pour le
mécréant; et puisse-t-il aller au grand diable d'enfer.
§ 2.
Le même droit de conquête qui dans l'antiquité partagea les sociétés en
hommes libres et en esclaves, avait donné naissance, dans le moyen âge,
au seigneur et au serf. Celui-ci n'était donc, à proprement parler,
qu'un esclave dont on avait allongé la chaîne. Attaché à la glèbe,
c'est-à-dire à la terre qu'il cultivait, il devait à son maître la
meilleure part de son temps et de ses bénéfices, le suivait à la guerre,
et était obligé, en cas de captivité, de payer sa rançon.
Mais en revanche son pécule lui appartenait; il vivait chez lui,
labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immédiat du
seigneur. C'était un débiteur, non un valet.
Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se
racheter, et de là était venue la bourgeoisie. Cette dernière, vassale
du roi ou d'un autre seigneur, c'est-à-dire soumise à certains hommages
et à certaines redevances, tendait à s'émanciper chaque jour, et formait
déjà ce tiers-état ou troisième état qui devait un jour primer les deux
autres. Au quinzième siècle, où se passe notre histoire, la puissance
des communes ou réunions de bourgeois commençait déjà à devenir
redoutable, et toute l'ambition du serf était d'en faire partie. Le
clergé, qui avait favorisé les premiers affranchissements, continuait à
travailler à la destruction du servage, en prenant le parti du faible
contre le fort et proclamant l'égalité des hommes devant Dieu; mais la
noblesse, de son côté, qui sentait que la domination lui échappait,
était devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour à tour, pour
les maintenir, l'extrême indulgence ou l'excessive sévérité. Bien que le
système féodal fût menacé, il était donc encore entier, et d'autant plus
visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses.
Ainsi, pour nous résumer, la nation comprenait alors quatre classes
distinctes: les nobles, les religieux, les bourgeois, et les serfs. Au
dessus de tout était la puissance royale, qui grandissait chaque jour au
détriment des seigneurs.
Cependant ces derniers avaient conservé leurs droits les plus
importants, tels que ceux de se faire réciproquement la guerre,
d'établir l'impôt sur leurs terres, et de rendre la justice.
Ce dernier privilége, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le
fait, droit de vie et de mort sur leurs gens; car leurs arrêts sans
contrôle n'étaient le plus souvent que l'expression de leur colère ou de
leur clémence: la passion jugeait et faisait elle-même exécuter ses
sentences.
On comprend, d'après un tel état de choses, quelle dut être l'inquiétude
de Catherine et de Thomas Lerouge lorsqu'ils virent emmener Jehan.
Messire Raoul était connu pour un homme emporté, qui condamnait sans
rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il était à
craindre que maître Moreau n'en profitât pour perdre Jehan, car son
astuce égalait sa méchanceté.
Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercéder en
faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mêler d'une
affaire qui pouvait le compromettre sans profit. Il en fut de même du
prévôt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les
prairies de monseigneur par la protection de maître Moreau, et du
notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes
du château.
Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises nouvelles à Thomas;
elle suivait la lisière des blés le coeur gros et les yeux rouges,
lorsqu'elle aperçut un moine de Saint-François qui arrivait par un autre
sentier, se dirigeant également vers Rillé.
C'était un homme déjà vieux, mais dont le visage épanoui respirait je ne
sais quelle bonté active. Il portait un bâton, une cape, et une corde en
bandoulière, à laquelle étaient passées une miche de pain bis et une
gourde en forme de missel. Catherine le salua.
--Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'où venez-vous donc ainsi, à une
heure où tout le monde travaille aux champs?
--Je viens de chez le prévôt, mon père, répondit Catherine d'un accent
ému.
--De chez le prévôt! Auriez-vous quelque démêlé avec la justice?
--Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan.
--Quelle faute a-t-il donc commise?
La jeune fille raconta ce qui était arrivé la veille, et comment Jehan
avait été conduit aux prisons du château.
--Dieu le sauve! dit le Père Ambroise (c'était le nom du franciscain);
j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et
l'on eût dit un orage d'été. Un de ses écuyers a raconté au village
qu'il avait été désarçonné trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en
avait la rage au coeur.
--Ah! que dites-vous là, mon père? s'écria Catherine; l'intendant va
profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le
feront pendre aux fourches du château!
--Il faut espérer en sa miséricorde, dit le moine d'un ton prouvant
qu'il n'en attendait rien lui-même.
--Oh! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en
larmes; monseigneur Raoul n'a jamais pardonné dans sa colère; quand le
coeur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve à la
longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre
Jehan!... Et que va devenir le vieux père? qu'allons-nous devenir tous
sans lui? c'était notre force et notre avenir. Ah! si vous le
connaissiez, mon révérend!... courageux comme un sanglier contre qui
l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que
personne n'ose dire la vérité pour le défendre, ni le prévôt, ni le
notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi et le vieux père qui
oserions déclarer que le tort est à l'intendant; que c'est lui qui l'a
injurié, frappé... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous
écoutera point, et Jehan sera pendu. Ah! pourquoi ne puis-je le sauver
avec tout ce que j'ai de sang!
En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur
sa poitrine. Le moine fut attendri.
--Conduisez-moi au château de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le
prisonnier.
Catherine jeta un cri de joie.
--Est-ce vrai, mon père? demanda-t-elle éperdue.
--Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le
franciscain.
--Et vous oserez parler au comte Raoul?
Le moine sourit.
--Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler à
Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout hâtez-vous, car la
justice des châteaux est expéditive, et nous pourrions arriver trop
tard.
Cette pensée fit frissonner Catherine. Elle se mit à courir vers le
château, suivie du moine qui avait peine à la suivre.
Ils ne tardèrent point à l'apercevoir: la jeune fille leva les yeux avec
terreur vers les fourches de justice qui surmontaient la principale
tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus
l'année précédente par ordre de Raoul. Son coeur se desserra, et elle
continua sa route d'un pas moins rapide.
Le château de Rillé était récemment construit, et rien de ce
qu'enseignait alors l'art de la défense n'avait été négligé par le
maître maçon qui en était l'architecte. Il avait trois enceintes garnies
de tours, de créneaux et de machicoulis, entourées chacune d'une douve
avec pont-levis. Au milieu de la dernière s'élevait le donjon, encore
défendu par un fossé et par une herse toujours levée.
C'était là que se renfermaient les archives, les armes, le trésor. Dans
la même cour se trouvaient les citernes, les écuries, les caves, et le
corps de logis habité par le comte. Au-dessous étaient des souterrains
dont l'entrée n'était connue que de lui, et qui, s'étendant jusqu'à la
forêt, permettaient à la garnison, en cas de siége, de fuir sans être
aperçue.
Catherine laissa le Père Ambroise à la première entrée, le supplia
encore de ne rien négliger pour sauver Jehan, et s'assit au bord du
parapet en attendant son retour.
Le moine fut introduit dans la cour d'honneur, où les écuyers et les
pages s'exerçaient à l'escrime et à l'équitation. On lui fit ensuite
traverser les appartements de monseigneur Raoul.
Le luxe intérieur répondait à l'élégance et à la solidité de
l'extérieur. Les parquets étaient formés de pierres de diverses
couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille
arabesques brillantes; les poutres incrustées d'ornements en étain
soutenaient de loin en loin des armes ou des animaux étrangers
habilement conservés. Les vitres de verre peint représentaient
l'histoire des ancêtres du comte Raoul et la fondation du château.
Quant à l'ameublement, il était tout entier en bois de chêne
merveilleusement oeuvré et aussi noir que l'ébène; les salles avaient
été tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de
coffres rouges, de grands bancs à housse traînante, ou de lits larges de
douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, étaient
suspendus des miroirs de verre ou de métal, grands d'un pied.
Le Père Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge
dont l'aiguille marquait les minutes et les heures.
Il fut introduit dans la salle à manger où se trouvait le comte. C'était
une longue galerie soutenue des deux côtés par des piliers de chêne
incrustés de cuivre et d'étain, une table entourée d'une balustrade
occupait toute la longueur, et au milieu s'élevait une tour en charpente
sur laquelle était posée une torche destinée à éclairer la salle
entière; au fond apparaissait le dressoir chargé d'aiguières et de
hanaps d'argent, et à côté les tables de service; elles étaient
couvertes de bassins de viande accommodée à la sauge, à la lavande ou au
fenouil: de piles de pains de neuf onces parfumés d'anis, et de pots de
vin _tiré au-dessus de la barre_.
À l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie
dans laquelle se faisaient entendre tour à tour la trompette, la flûte,
le chalumel, le luth et le rebec.
Les convives, au nombre de près d'une centaine, étaient placés selon
leur importance: les premiers avaient devant eux des écuelles de vermeil
et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commençait à
s'introduire; ceux qui venaient après n'avaient que des écuelles
d'argent, et ceux qui suivaient des écuelles d'étain.
Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Père Ambroise. Le
varlet qui l'avait amené se contenta de lui montrer un escabel sur
lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une écuelle.
Le franciscain allait commencer à manger lorsque Raoul l'avisa dans un
coin.
--Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine,
s'écria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de
vider. Holà! mon père, venez vous asseoir à ma table, et vous autres,
faites place au révérend.
Les convives s'empressèrent de se serrer, et le Père Ambroise vint se
placer presque vis-à-vis du comte qu'il salua.
--Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de
Tours.
--J'en suis le père gardien, répondit le moine.
Le comte releva la tête.