reprirent leur entretien avec plus de liberté.
Pendant quelques heures, Norva et son fils oublièrent complétement leur
situation. Ils parlaient de l'Armorique dans la langue du pays; ils
rappelaient les circonstances de leur vie passée, les noms de ceux
qu'ils avaient connus, les lieux où ils avaient été heureux! Arvins
retrouvait l'accent, le geste, la poésie et les croyances auxquels son
enfance avait été accoutumée; il n'était plus à Rome, plus esclave,
c'était l'enfant du grand chef Menru, assis au foyer de sa mère, et
apprenant d'elle les traditions de son peuple.
La nuit arriva sans que Norva ni son fils s'en aperçussent. Les yeux
levés vers ce bleu ciel d'Italie tout parsemé de brillantes étoiles, ils
continuèrent à s'entretenir de la patrie absente sans prendre garde à la
fuite des heures. Arvins confia à sa mère son espoir d'affranchissement.
--Morgan nous parle aussi de délivrance, dit Norva; mais c'est avec du
fer, non avec de l'or qu'il compte l'obtenir.
--Songerait-on à une révolte? demanda vivement Arvins.
--Je le crains, répondit Norva. Morgan entretient des intelligences avec
des esclaves de notre nation. La plupart ont employé leur pécule à
acheter secrètement des armes, et, à la première occasion, ils peuvent
jeter le cri de guerre. Les Daces et les Germains complotent aussi
mystérieusement, et j'entends rappeler sans cesse, tout bas, le nom de
Spartacus.
Les yeux d'Arvins s'allumèrent: Norva s'en aperçut, et, saisissant avec
une tendresse inquiète la main de l'enfant:
--Rappelle-toi que tu es trop jeune pour te mêler à une pareille
entreprise, dit elle.
--J'ai quinze ans, répliqua Arvins avec impatience.
--Tu n'as point l'âge des guerriers, tu le sais: pour soutenir le grand
nom que tu portes, il faut des bras plus exercés et plus forts. Morgan
l'a dit, et moi je te défends de prendre part à cette révolte.
--J'obéirai, ma mère, répondit Arvins d'une voix sourde, et les yeux
gonflés de larmes.
Norva attira sa tête sur ses genoux avec cette caressante compassion des
mères et le baisant au front:
--Ne te chagrine pas, enfant, reprit-elle, tu arriveras à l'âge d'homme,
et alors je n'aurai plus aucun pouvoir sur toi; tu seras maître de
choisir un champ de bataille où tu le voudras; mais d'ici là, laisse-moi
user de mon autorité pour préserver ta vie; que je puisse jouir de ces
dernières joies de la mère qui sent que son fils va sortir de l'enfance
et lui échapper. Hélas! bientôt tu ne seras plus à moi! tu appartiendras
à tes passions, à ta volonté, à une autre femme peut-être... Ne me
regrette pas ces dernières heures de royauté, et ne te révolte pas
contre la tendre tyrannie de celle qui t'a donné le jour. Aujourd'hui je
berce encore l'enfant dans mes bras, demain ce sera un homme, et je ne
serai plus mère qu'à moitié; car je ne pourrai plus le protéger.
Norva avait prononcé ces mots avec une voix si triste et si douce,
qu'Arvins en fut attendri; il la serra sur son coeur en l'appelant des
noms les plus tendres, et lui promit de se soumettre sans regrets à tous
ses désirs.
§ 6.
La nuit s'était écoulée dans ces intimes causeries; le soleil était de
retour; Norva songea enfin à retourner chez sa maîtresse. L'enfant
demanda et obtint la permission de l'accompagner.
Tous deux descendaient le mont Coelius, lorsqu'ils aperçurent une troupe
d'esclaves conduits par un affranchi. À leur aspect, Norva s'arrêta
saisie.
--Ce sont les familiers de Métella, dit-elle.
Les esclaves venaient de reconnaître la mère d'Arvins; ils coururent à
elle et l'entourèrent.
--Enfin te voilà reprise, dit l'affranchi.
--Que voulez-vous dire? s'écria Norva.
--N'as-tu pas fui de chez ta maîtresse?
--J'y retournais.
L'affranchi éclata de rire.
--Tous les esclaves échappés en disent autant, fit-il observer; qu'on
lui lie les mains et qu'on l'emmène.
Norva voulut s'expliquer; mais on lui imposa silence. Arvins ne réussit
pas mieux à se faire entendre, et l'on entraîna sa mère malgré ses
efforts.
--Mais qu'allez-vous faire? demanda l'enfant effrayé.
--Ne sais-tu pas ce qui attend les esclaves fugitifs? De peur qu'ils ne
se perdent une seconde fois, on les marque d'un fer rouge au front.
Arvins poussa un cri.
--C'est impossible, dit-il; je verrai votre maîtresse; je me jetterai à
ses pieds.
--Si tu la fatigues, elle t'infligera le même supplice, interrompit
l'affranchi.
--À moi! s'écria l'enfant.
--Elle le peut en payant à Corvinus le tort qu'elle lui aura fait.
Oublies-tu qu'un esclave n'est autre chose qu'un vase de prix? Si on le
fêle ou si on le casse, on en dédommage le maître, et tout est dit.
--Laisse-moi, laisse-moi, s'écria la mère épouvantée.
Mais Arvins ne l'écoutait pas. Ils arrivèrent tous ensemble à la demeure
de Métella. La matrone n'était point encore rentrée. On avertit
l'intendant qui vint savoir de quoi il s'agissait. Arvins voulut essayer
la prière; il fut repoussé rudement.
--N'est-il donc aucun moyen de sauver ma mère? demanda l'enfant
désespéré.
--Achète-la, répondit l'intendant avec ironie.
--L'acheter! répéta Arvins; un esclave peut-il en acheter un autre?
--Ne sais-tu donc pas ce que c'est qu'un vicaire?
L'enfant se rappela en effet que quelques-uns de ses compagnons avaient,
sous leurs ordres, des esclaves auxquels ils laissaient faire les
travaux les plus rudes et les plus grossiers; mais il ignorait qu'ils
eussent été achetés de leur _pécule_.
--Que faudrait-il pour délivrer ma mère? demanda-t-il en tremblant.
--Trois mille sesterces.
L'enfant joignit les mains avec désolation.
--Je n'en ai que deux mille, murmura-t-il...
Mais un espoir traversa tout à coup sa pensée. Beaucoup de ses
compagnons avaient un _pécule_; ils ne refuseraient point sans doute de
lui prêter chacun quelques as, et il pourrait peut-être réunir ainsi ce
qui lui manquait. Il courut à l'intendant qui se retirait.
--Je reviendrai bientôt avec les trois mille sesterces, dit-il d'une
voix suppliante; promettez-moi seulement de suspendre le châtiment.
--Je te donne jusqu'à la quatrième heure.
Arvins le remercia, embrassa sa mère en pleurant, et partit.
Il courut d'abord chercher son _pécule_ qu'il compta de nouveau. Il lui
manquait bien mille sesterces pour compléter la somme demandée! Il
descendit à l'appartement des esclaves afin d'implorer leurs secours.
Mais il n'en trouva aucun. Tout était en rumeur dans la maison de
Corvinus. Poursuivi par les faenerateurs, dont les prêts usuraires
avaient hâté sa ruine, le jeune patricien venait de quitter sa demeure
que les gens de justice avaient envahie. Des écriteaux, portant copie de
l'édit du magistrat, et annonçant la vente de tout ce qui lui avait
appartenu, étaient déjà suspendus au-dessus du seuil. Les
administrateurs du trésor de Saturne, qui devaient présider à l'encan,
venaient d'arriver, ainsi que l'_argentier_ chargé de recevoir le prix
des objets. On achevait l'inventaire des biens de Corvinus.
Ce fut dans ce moment qu'Arvins se présenta, son argent à la main. Un
des créanciers délégués par les autres pour présider à la vente
l'aperçut.
--Que portes-tu là? demanda-t-il à l'enfant.
--Mon _pécule_, répondit Arvins.
--À combien s'élève-t-il?
--À deux mille sesterces.
--Ils aideront à la liquidation de Corvinus, dit le Romain, qui étendit
la main vers le vase dans lequel Arvins avait déposé ses économies.
--Cet argent m'appartient, s'écria l'enfant en s'efforçant de le
défendre.
--Il appartient à ton maître, esclave, répondit le créancier. Tu ne
possèdes rien en propre; pas même ta vie. Livre donc ces deux mille
sesterces, ou prends garde aux lanières.
--Jamais! jamais! s'écria Arvins en pressant son trésor contre sa
poitrine. Ce _pécule_, je l'ai économisé sur ma faim et sur mon sommeil;
il est destiné à racheter ma mère. Ma mère subit aujourd'hui le supplice
des fugitifs, si je n'apporte à sa maîtresse trois mille sesterces. Ah!
ne m'enlevez pas cet argent, citoyens; si vous ne me le laissez point
par justice, que ce soit par pitié... Vous avez des mères aussi...
Grâce! grâce! je vous en prie à genoux.
Le jeune Celte était tombé aux pieds des trésoriers de Saturne et du
créancier. Celui-ci haussa les épaules et fit signe aux hérauts chargés
d'annoncer la vente. Ils s'approchèrent d'Arvins et essayèrent de lui
arracher les deux mille sesterces; l'enfant se débattait avec des
menaces et des cris de fureur; mais, trop faible pour résister à des
hommes, il fut bientôt dépouillé.
Il se releva couvert de poussière et fou de rage; ses yeux cherchaient
une arme dont il pût se servir. Les hérauts le saisirent en riant, le
lancèrent hors de la cour et refermèrent la porte.
Arvins frappa avec fureur sa tête de ses deux poings, comme s'il eût
voulu se punir lui-même de son impuissance. Dans ce moment, une main se
posa légèrement sur son épaule. Il se détourna; c'était Nafel.
--Qu'as-tu, enfant? demanda-t-il.
--Ma mère! s'écria Arvins, dont la voix étouffée par la colère et les
sanglots ne put faire entendre que ce mot.
L'Arménien tâcha de l'apaiser par quelques douces paroles, et lui fit
raconter ce qui venait d'arriver.
--Console-toi, dit l'Arménien; mon pécule à moi n'a point été saisi: il
renferme quatre mille sesterces, et je te le donne.
Arvins recula de surprise, n'osant en croire ses oreilles.
--Viens, ajouta Nafel: je l'ai déposé chez un frère de la voie Suburane;
nous allons le lui redemander.
Le jeune Celte voulut balbutier un remerciement; mais l'Arménien lui
imposa silence.
--Le service que l'on peut rendre retourne bien plus au profit du
bienfaiteur que de l'obligé, dit-il; car celui-ci ne reçoit qu'un
secours terrestre et passager; tandis que l'autre acquiert un droit à
des félicités éternelles; ne me remercie donc pas et suis-moi.
Tous deux se rendirent chez le dépositaire; mais il était absent; il
fallut attendre assez longtemps. L'angoisse d'Arvins était horrible; il
tremblait d'arriver trop tard.
Enfin, le juif qui gardait le _pécule_ de Nafel rentra. Les quatre mille
sesterces furent livrés au jeune Celte, qui se dirigea, en courant, vers
la demeure de Métella.
En passant devant la basilique de Julia, il leva la tête; le clepsydre
marquait la quatrième heure! Arvins se sentit froid jusqu'au coeur. Il
reprit sa course d'un élan désespéré, traversa le Forum, et aperçut
enfin la porte de Métella.
Au moment où il en atteignait le seuil, un cri horrible retentit.
L'enfant s'appuya au mur en chancelant.
--Tu arrives trop tard, dit Morgan, qui l'attendait à l'entrée.
--Où est ma mère... où est-elle? cria Arvins.
Le vieux Celte le prit par la main sans répondre, et l'entraîna vers la
cour.
Elle était pleine d'esclaves qui parlaient à demi-voix; au milieu le
correcteur se tenait debout près d'un réchaud allumé; Norva était
accroupie à ses pieds!...
Arvins se précipita vers elle en étendant ses bras; mais à peine
l'eut-il aperçue, qu'il poussa un cri d'horreur; un nuage couvrit ses
yeux, ses jambes se dérobèrent sous lui et il tomba évanoui près de sa
mère.
§ 7.
Deux heures après, Norva était étendue mourante sur la natte qui lui
servait de couche, ses deux mains posées dans celles de son fils, dont
elle murmurait encore le nom. Morgan, la tête basse et les bras croisés,
se tenait debout au chevet.
La pauvre mère, qui sentait près d'elle Arvins, retenait ses plaintes,
et tâchait, par instants, de lui sourire; mais ce sourire même glaçait
le coeur. Son front avait été enveloppé d'une toile de lin, à travers
laquelle suintait un sang noirci; ses paupières, gonflées par la
douleur, ne pouvaient plus s'ouvrir, et son haleine sortait avec un
sifflement funeste de ses lèvres déjà blanchies.
Arvins, abîmé dans son désespoir, retenait ses sanglots de peur
d'ajouter aux souffrances de sa mère; mais les quelques heures qui
venaient de s'écouler avaient sillonné son visage de traces aussi
profondes qu'une longue maladie. Penché sur la couche de Norva, il
observait d'un oeil épouvanté chacun de ses mouvements, interrogeait sa
pâleur, écoutait sa respiration haletante.
Tout à coup elle étendit les bras, et fit un effort pour se redresser.
--Arvins! balbutia-t-elle; où es-tu?... Tes mains, je ne sens plus tes
mains. Oh! serre-moi sur ton coeur... Ne me quitte pas, Arvins... Pauvre
enfant...
Sa tête retomba sur l'épaule de son fils. Il y eut un instant de
terrible silence... Arvins éperdu n'osait regarder.
--Ma mère! répéta-t-il enfin d'une voix étranglée.
--Elle a rejoint Menru, murmura Morgan.
L'enfant releva brusquement la tête de Norva; mais cette tête retomba en
arrière insensible et inanimée. Il était orphelin!
Nous n'essayerons point de dire son désespoir. Dans le premier instant,
il effraya Morgan lui-même. L'enfant avait éprouvé depuis la veille tant
d'émotions que ses forces étaient épuisées. Un fièvre brûlante le
dévorait; il sentit sa tête s'égarer, et pendant quelques heures sa
douleur fut du délire. Enfin l'épuisement ramena un peu de calme dans
son âme.
Morgan, qui ne l'avait point quitté, en profita pour le rappeler au
courage.
--Ils ont tué ta mère, dit-il à voix basse; la pleurer est inutile;
songeons plutôt à la venger.
--La venger! répéta Arvins. Ah! que faut-il faire?
--Retrouver des forces pour me suivre quand le moment sera venu.
Le jeune Celte se leva d'un bond.
--Allons! dit-il.
--Il faut encore attendre, répondit le vieillard; mais ne crains rien:
pour être retardée, la vengeance n'en sera pas moins terrible.
Il développa alors à Arvins le plan des esclaves. C'était à Rome même
que la révolte devait éclater. L'ordre était de livrer la ville aux
flammes, et d'égorger tout ce que le feu aurait épargné.
L'enfant écouta avec une joie farouche ces détails qui promettaient une
pleine satisfaction à sa haine. Élevé dans les idées de sa nation, il
croyait fermement que ces sanglants sacrifices devaient réjouir les
mânes de Norva. Faire couler le sang romain, c'était donc prouver sa
tendresse à la morte; il ne voyait pas dans la vengeance une joie
personnelle, mais un devoir et une sainte expiation!
La pensée de satisfaire ainsi aux mânes de sa mère lui rendit des
forces; il refoula en lui sa douleur et attendit avec impatience le
signal.
Il fut enfin donné; les esclaves s'élancèrent sur le Forum des torches à
la main; mais les consuls avaient été avertis; des mesures étaient
prises, et les révoltés se virent presque aussitôt entourés.
La plupart jetèrent leurs armes et cherchèrent leur salut dans la fuite.
Quelques Germains et quelques Celtes, parmi lesquels se trouvaient
Morgan et Arvins, essayèrent seuls de résister. Écrasés par le nombre,
tous tombèrent frappés par devant, et entourés de cadavres ennemis.
Morgan et Arvins furent relevés mourants de cette sanglante couche.
Comme on espérait obtenir d'eux quelque utile révélation, ils furent
déposés dans des cachots séparés, où l'on pansa leurs blessures.
Tous deux revinrent à la vie; mais l'interrogatoire ni les tortures ne
leur firent trahir leurs complices. Les bourreaux durent s'avouer
vaincus, et les deux Armoricains furent jetés dans la prison commune où
l'on déposait les victimes destinées aux bêtes.
Lorsqu'Arvins et Morgan se revirent, ils se tendirent la main sans se
parler, et s'assirent l'un près de l'autre. Tous deux avaient été
trompés dans leur dernier espoir, et ils allaient mourir vaincus! Il y
eut un assez long silence.
--Ma mère ne sera pas vengée! dit enfin Arvins d'un air sombre.
--Nos dieux ne l'ont pas voulu, répondit Morgan.
--Qu'est-ce donc que tes dieux? répliqua amèrement le fils de Norva. Ils
ne peuvent ni nous défendre au foyer, ni nous protéger dans l'esclavage;
pourquoi les adorons-nous s'ils manquent de puissance? et s'ils en ont,
pourquoi nous abandonnent-ils? Les dieux de Rome sont les seuls vrais;
car ils sont les seuls qui conservent les libertés.
--Invoquons-les alors, dit Morgan dédaigneusement. Crois-tu qu'ils
entendent la voix d'un esclave? Ils n'accordent leurs faveurs qu'aux
maîtres; pour nous, qu'ils livrent aux Romains, ce ne sont pas des
dieux, mais des ennemis.
--Ainsi, reprit le jeune Celte, le monde entier n'existera désormais que
pour être la bête de somme d'une seule ville. Oh! pourquoi naître alors?
Pourquoi ne pas égorger par pitié l'enfant qui ouvre ses yeux à la
lumière du jour? Quel mauvais génie a donc fait la terre, si elle doit
être pour jamais abandonnée à l'injustice et à la servitude?
--Le règne de la paix et de la liberté approche, dit une voix douce.
--Arvins, étonné, releva la tête; c'était Nafel.
--Vous ici! s'écria-t-il... Avez-vous donc aussi conspiré contre les
oppresseurs?...
--Non, répondit l'Arménien; ils m'ont condamné aux bêtes uniquement
parce que j'adore un dieu tel que vous le désiriez tout à l'heure.
--Que voulez-vous dire?
--Je suis chrétien.
Arvins regarda Nafel avec curiosité. Il avait plusieurs fois entendu
prononcer ce nom de chrétien avec mépris: c'était, disait-on, la
religion des criminels et des misérables; une fable venue de Judée qui
avait séduit les derniers du peuple, comme tout ce qui est nouveau.
--Si ton dieu est bon, dit le fils de Norva, il est donc sans puissance,
puisqu'il vous abandonne à vos ennemis?
--Mon dieu m'aime, répondit Nafel; il veut se servir de moi pour
soutenir sa loi. Chaque fidèle qui meurt féconde de son sang la croyance
nouvelle. À force de voir tomber des martyrs en les entendant crier: _Je
suis chrétien!_ on se demandera ce que signifie ce mot qui apprend aux
hommes à mourir sans regret et en pardonnant à leurs bourreaux.
--Et que veut-il dire? demanda Arvins.
--Il veut dire que l'on croit au seul vrai Dieu, à celui qui a fait la
terre pour les hommes, et les hommes pour qu'ils vivent comme des
frères. Toutes les fausses divinités qui se partagent maintenant
l'adoration, tomberont bientôt; car elles ne sont que les symboles des
passions humaines; il ne restera que le Dieu qui est à tous comme le
soleil.
--Et qu'ordonne sa loi? demanda Arvins.
--La liberté et la fraternité entre les hommes; le bonheur de tous et le
dévouement de chacun. Les plus saints, à ses yeux, ne sont pas les
heureux, mais ceux qui souffrent. Elle vient pour détruire la violence
et briser les fers, non par la révolte, mais par la persuasion. Un jour
arrivera, et il n'est pas loin peut-être, où l'égalité des hommes sera
proclamée; car le christianisme, ce n'est pas seulement une croyance,
c'est la loi humaine, l'esprit de l'avenir; c'est une nouvelle ère
annoncée au monde.
--Et nous ne la verrons pas, dit le fils de Norva.
--Qu'importe? la terre n'est qu'un lieu de passage. Même réformée par la
loi du Christ, elle sera seulement l'ombre d'un monde meilleur où chacun
sera récompensé selon ses oeuvres.
--Et qui nous ouvre ce monde? demanda Arvins.
--La mort! répondit Nafel.
Arvins garda un instant le silence. Les paroles de l'Arménien l'avaient
profondément ému. Il apercevait des éclairs d'une lumière inattendue et
entrevoyait mille horizons nouveaux. Jamais idée si grande, si belle, si
consolante, n'avait été offerte à son esprit. Il comparait cette
religion, fondée sur l'équité et l'amour, aux barbares enseignements de
Morgan, et l'impuissance de ses dieux qui le laissaient sans
consolations dans son abîme, à la générosité de celui des chrétiens,
qui, pour le dédommager de la vie, lui montrait au delà du tombeau une
existence éternelle où le règne de l'équité commençait.
--Ainsi, reprit-il après une longue réflexion, ta croyance, Nafel,
établit ici-bas une loi de justice et de vérité, et comme toute oeuvre
humaine est imparfaite, elle promet une autre vie où les iniquités
seront réparées, les coupables punis, et les affligés consolés. Là, se
trouvera dans toute sa perfection ce que la loi du Christ ne peut
établir qu'imparfaitement parmi les hommes, et l'existence du ciel
continuera et redressera l'existence de la terre.
--Oui, dit l'Arménien, et c'est à nous autres qui avons connu la vérité
de la confesser en face de tous, et d'annoncer, en tombant dans le
cirque, cette _bonne nouvelle_ au genre humain.
--Nafel! s'écria Arvins en se levant, je veux mourir chrétien!
§ 8.
Quelques jours après, des écriteaux suspendus à tous les édifices
publics annonçaient le spectacle donné par l'empereur au peuple romain.
La foule se précipitait vers le cirque et en envahissait insensiblement
les gradins comme une marée montante. Des esclaves, le râteau à la main,
égalisaient l'arène poudreuse, tandis que les bestiaires, tête nue et
vêtus seulement de leurs tuniques sans manches, se promenaient lentement
devant les caves.
Les condamnés furent amenés; ils étaient près de deux cents. Au premier
rang marchaient Nafel et Arvins. Morgan les suivait le front levé et
l'oeil tranquille.
En passant devant la loge de l'empereur, tous s'inclinèrent en répétant,
selon l'usage:
--César! ceux qui vont mourir te saluent!
Ils arrivèrent au milieu du cirque où on les débarrassa de leurs liens;
puis les licteurs se retirèrent avec les esclaves et les bestiaires.
Il y eut alors un grand silence d'attente: toutes les têtes s'étaient
avancées, tous les yeux se tenaient fixés sur l'arène. Dans ce moment,
Nafel prit la main d'Arvins, et d'une voix forte:
--Romains! s'écria-t-il, le Dieu des chrétiens est le seul vrai Dieu;
moi et cet enfant, nous mourons en confessant son nom.
Il n'avait point achevé qu'on entendit mille rugissements s'élever à la
fois; toutes les caves venaient d'être ouvertes et les bêtes
s'élançaient dans l'arène!
La plupart des condamnés se dispersèrent; Arvins et Nafel tombèrent à
genoux, les mains levées vers le ciel.
Alors commença une mêlée horrible! Mais la poussière qui s'élevait ne
tarda pas à l'envelopper comme un nuage; on entrevit seulement des
hommes qui fuyaient; on entendit des cris, de longs rugissements; puis
insensiblement tout s'éteignit, et quand le nuage fut dissipé, on
n'aperçut plus que les ours, les tigres et les lions accroupis, le
ventre dans le sang, et qui achevaient de ronger des cadavres.
DEUXIÈME RÉCIT.
LE SERF.
§ 1.
C'était une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux, à fenêtre
sans vitrage, et dont les murailles crevassées laissaient pénétrer du
dehors la pluie et le vent. Au fond, quelques chèvres, couchées sur une
litière qui n'avait point été renouvelée, broutaient nonchalamment,
tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son râtelier les restes
d'un foin coriace et mêlé de joncs.
Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en
une table grossièrement équarrie, et en une claie dressée sur quatre
pieux de bois et garnie de paille fraîche; c'était là le seul lit de
l'habitation.
Un homme en cheveux blancs y était couché, les yeux fermés; mais il
était aisé de voir, à sa respiration entrecoupée et au léger tremblement
de ses lèvres, que la maladie l'y retenait plutôt que le sommeil. Un
jeune garçon d'environ seize ans, assis près de là au foyer, s'occupait
à entretenir le feu sous une bassine de fer.
Il venait de la découvrir et semblait savourer l'odeur succulente qui
s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son âge entra portant un
morceau de beurre enveloppé dans un lambeau de toile rousse.
--Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le
lit, comme si elle eût craint d'éveiller le malade.
Jehan se détourna vivement à cette voix connue; un éclair de joie
traversa l'expression habituellement mécontente de son visage.
--Bonjour, Catie, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un
pas vers la jeune fille.
--Comment va le père? demanda-t-elle.
Jehan secoua la tête.
--Toujours bien faible! Cette maladie a été une rude secousse, et il
faudra bien des soins pour qu'il retrouve la santé.
--Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en déployant le lambeau de
toile qui enveloppait le beurre.
Jehan sourit.
--Merci, bonne Catie, merci, dit-il; ce sera aujourd'hui jour de régal,
car j'ai là déjà de quoi lui rendre des forces.
Qu'est-ce donc, Jehan?
--Voyez.
Il découvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avança la
tête, et, soufflant la vapeur qui s'en échappait afin de mieux voir:
--Une poule au gruau! s'écria-t-elle toute surprise.