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AU BORD DU LAC
PAR ÉMILE SOUVESTRE
L'Esclave.--Le Serf.--Le Chevrier de Lorraine.
L'Apprenti.
PARIS
D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS
7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7
Maison du Coq d'Or.
1852
IMPRIMERIE DE PILLET FILS AÎNÉ, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
À M. EUGÈNE GUIEYSSE
Vous rappelez-vous, mon ami, combien de fois nous avons admiré, dans
notre Bretagne, ces menhirs druidiques, sur lesquels le christianisme
avait greffé la croix du Libérateur, ces débris celto-romains incrustés
dans une ruine du moyen âge, ces gracieux reliquaires de la renaissance,
usurpés par l'utilitarisme moderne et transformés en habitations ou en
écoles? En voyant ces restes séculaires, sentinelles perdues du passé
que la faulx du temps semble avoir oubliés, combien de fois nous
sommes-nous reportés vers les sociétés éteintes qu'ils rappelaient? La
marche des générations nous paraissait imprimée sur le sol même par ces
dernières traces; elles racontaient à leur manière les civilisations
successives, et avec ces pages déchirées du passé, on pouvait presque
recomposer le livre tout entier.
Depuis, ce souvenir m'est revenu souvent, et je lui dois sans doute
l'idée des rapides esquisses qui composent ce volume. J'ai voulu y
montrer à travers quelles épreuves l'humanité avait accompli ce progrès
social que la mode nie maintenant ou feint de déplorer. Si j'ai choisi
pour héros de mes récits des enfants, c'est que les vices ou les
améliorations d'une société se font plus vivement sentir à eux. L'être
fort modifie toujours un peu le milieu dans lequel il est appelé à
vivre; l'être faible le subit. _L'Esclave_, _le Serf_ et _l'Apprenti_
sont comme les symboles de trois sociétés qui se sont succédé. J'ai
pensé que montrer l'avantage de chacune de ces sociétés sur la
précédente, pouvait être utile à ceux qui ne se sont point encore
décidés à «avoir des yeux pour ne point voir.» En regardant ce qu'était
le passé, on est plus indulgent pour le présent, on attend avec plus de
confiance l'avenir.
Je vous envoie ce volume des bords de notre petit lac, encadré de villas
à colonnades antiques, de tourelles aux créneaux innocents, de manoirs
féodaux en carton-pierre et de cottages bourgeois! Je vois, des dix
golfes fleuris qui le découpent, s'élancer des barques chargées
d'enfants de toutes conditions, qui se poursuivent dans des joûtes
simulées. La blouse coudoie l'habit de velours; les mains brunies se
mêlent aux mains blanches; les voix et les rires se répondent; l'égalité
règne partout! Et moi, tout en regardant, je cherche par la pensée
combien il a fallu d'efforts, de souffrances et d'attente pour rendre
possibles un tel paysage et de tels jeux!
ÉMILE SOUVESTRE.
Enghien-Montmorency.
AU BORD DU LAC.
PREMIER RÉCIT.
L'ESCLAVE.
§ 1.
Toute la ligne de rues qui conduisait du mont Janicule au Forum était
envahie par cette masse de désoeuvrés que créent les grands centres de
civilisation. Ce jour-là, l'oisiveté romaine s'était éveillée avec
l'espérance d'une distraction; elle comptait sur l'arrivée d'un immense
convoi de prisonniers.
Les maîtres du monde avaient trouvé une nouvelle nation à réduire: ce
coin de terre tout couvert de magiques forêts, et que protégeaient des
dieux inconnus, était enfin soumis; on allait voir ce peuple de
l'Armorique, si merveilleux par sa force, si étrange dans ses moeurs,
dans son culte, et c'était courbé sous la domination romaine qu'il
allait apparaître!
Aussi, ce jour-là, tous les instincts du grand peuple étaient-ils
agités; toutes ses curiosités avaient été mises en mouvement! il
trouvait à la fois un triomphe pour son orgueil, un spectacle pour ses
loisirs. Parfois cependant, dans cette foule qu'amassait une même
pensée, on entendait surgir quelques mots de regret; c'étaient les plus
pauvres qui, au milieu de la joie publique, s'attristaient de n'avoir
pas quelques milliers de sesterces peur acheter un Armoricain!
Vers la quatrième heure (dix heures du matin), les promeneurs se
rangèrent sur deux haies: le cortége de prisonniers commençait à passer
sous la porte Aurélia et à traverser les rues de la ville.
Plus de six mille Celtes, portant au front la double attestation de leur
liberté perdue, une couronne de feuillage et une indicible expression de
douleur, défilèrent devant la nation souveraine. Toutes les souffrances
réunies se laissaient entrevoir dans leurs regards et dans leurs
attitudes. Ils ne marchaient pas seulement le coeur brisé par d'inutiles
désespoirs, les souffrances du corps venaient se joindre à celles de
l'âme. La fatigue de la route et surtout l'influence d'un nouveau ciel
les avaient épuisés. Habitués aux fraîches brises de l'Océan, au soleil
voilé de l'Armorique, au silence des forêts, ils ne pouvaient supporter
ni le soleil ardent de l'Italie, ni cette blanche poussière des chemins,
ni ces cris de la foule. Mais si, affaiblis par la lutte contre un
nouveau climat, ils ralentissaient leur marche, le fouet du maquignon
(marchand d'esclaves) leur rappelait promptement qu'ils n'avaient plus
droit même au repos.
Je ne sais si la vue de tant de misères n'émut point secrètement ces
Romains avides de spectacle et de domination; mais on n'aperçut dans la
foule aucun témoignage de pitié: aucun oeil ne se baissa, aucune plainte
compatissante ne se fit entendre.
Quand une population entière se trouvé sous le poids d'une calamité qui
l'atteint d'un seul coup dans tous ses bonheurs, l'individualité de
chacun s'efface pour ainsi dire dans ce malheur général, et tous les
visages se ressemblent. Cependant, parmi les milliers de victimes qui
traversaient Rome, il s'en trouvait une dont la figure se montrait plus
inquiète, plus souffrante encore que les autres, mais en même temps plus
empreinte de dévouement et de courage. C'était celle d'une femme
d'environ trente-cinq ans, dont le regard ne quittait pas l'enfant qui
marchait à ses côtés. Tout ce que le coeur d'une mère peut contenir
d'angoisses était exprimé dans ce regard; mais, outre la douleur qui se
laissait voir également dans l'oeil de chaque mère, on y trouvait je ne
sais quelle sainte énergie.
L'histoire de cette pauvre femme était à peu près celle de toutes ses
compagnes. Elle avait vu mourir à ses côtés son mari et l'aîné de ses
fils; puis, elle et le plus jeune avaient été faits prisonniers. Mais
les pertes douloureuses qu'elle avait faites n'avaient diminué en rien
l'activité de sa sollicitude maternelle; elle oubliait ses chagrins pour
ne songer qu'à son enfant. Sans doute elle avait plus et mieux aimé que
les autres, car il n'y a que les coeurs d'élite qui restent ainsi
dévoués et forts aux heures d'agonie.
Cette femme s'appelait Norva. Son fils Arvins, âgé d'une douzaine
d'années, marchait silencieusement auprès d'elle. Son pas ferme et
grave, sa résignation muette, son expression calme attestaient fortement
son origine. Les mains passées dans la ceinture de sa braie, la tête
droite, l'oeil triste, mais sec, il suivait, sans proférer une seule
plainte, ceux qui marchaient devant lui! Et cependant, il y avait
encore, au milieu de sa jeune force, assez de la fragilité de l'enfance,
pour que ses pleurs ne pussent être accusés de faiblesse. Lui aussi sans
doute puisait son courage dans la vue de sa mère; car quand leurs yeux
venaient à se rencontrer, il portait la tête plus haut et appuyait le
pied plus solidement sur la terre.
Il souffrait cependant cruellement, car il songeait au passé, et ses
compagnons lui avaient fait comprendre ce que serait l'avenir! Mais il
sentait que ce passé renfermait encore pour sa mère de plus cuisants
regrets; il devinait que l'avenir pèserait encore plus lourdement sur
elle, faible et bientôt vieille, et il cachait avec soin ses propres
tortures.
La vue de Rome et de ses monuments ne fit pas diversion à la douleur de
Norva. Les riches palais, les superbes temples de la _ville_ par
excellence passèrent devant ses yeux comme des ombres; mais Arvins, que
sa jeunesse mettait à l'abri de ces chagrins sans trève qui forcent
l'âme à creuser toujours le même sillon, fut frappé des merveilles qui
se déployaient devant lui. Son aspect resta aussi grave; mais peu à peu
l'expression de tristesse qu'on entrevoyait derrière cette gravité fit
place à l'étonnement.
La multitude de statues de marbre et de bronze, les temples entourés de
colonnes, où le jour produisait tant de magiques effets, les lignes de
palais avec leurs riches vestibules frappèrent vivement l'enfant. Il ne
pouvait se lasser de voir, au milieu de ces magnificences de l'art, des
centaines d'hommes se drapant dans la pourpre, ou que des chars dorés
entraînaient avec la rapidité de l'éclair.
Mais, quand il arriva sur le Forum, son étonnement devint de la
stupéfaction. Ce que Rome possédait de plus beaux édifices était
renfermé dans cette enceinte que surmontait le Capitole. Les yeux
d'Arvins couraient d'un temple à l'autre, des basiliques aux statues
dorées, et partout c'était la même élégance, la même splendeur! Le jeune
Armoricain se demanda si tout ce qui l'entourait était bien
véritablement l'ouvrage des hommes.
Arrivé au centre de la place, le cortége s'arrêta; c'était là que la
séparation des prisonniers devait avoir lieu; là que chacun d'eux allait
suivre le maquignon qui l'avait acheté à la république, jusqu'à ce que
celui-ci le revendît, à son tour, au maître qui devait, pour ainsi dire,
le baptiser esclave.
Arvins fut cruellement rappelé à la pensée de sa situation et de celle
de sa mère en comprenant qu'ils avaient atteint le but de leur course.
L'espèce d'enchantement auquel il s'était abandonné pendant quelque
temps disparut bientôt pour faire place à l'inquiétude. Qu'allaient-ils
devenir tous deux?... Auraient-ils un maître commun? ou bien faudrait-il
encore, à tant d'autres malheurs, joindre celui de la séparation?
Écrasés par la chaleur, les Armoricains, naguère si forts dans leur âpre
atmosphère, s'étendirent sur les dalles de pierre qui pavaient le Forum,
cherchant avidement l'ombre de chaque édifice, de chaque statue, et
jusqu'à celle des plus frêles colonnes. Cette fois, le hasard fut bon
pour Norva et son fils; il les plaça sous le grand ombrage de l'immense
figuier du lac Curtius.
La voix dure des maquignons ne tarda pas à interrompre ce court repos.
On fit signe aux prisonniers de se lever; on procéda à leur partage, et
chaque esclavier emmena avec lui son lot de prisonniers.
Arvins et sa mère ayant été acquis de la république par le même
marchand, furent conduits, avec une trentaine de leurs compagnons, dans
une taverne, près du temple de Castor.
La vente définitive ne devait avoir lieu que quelques jours après, et
lorsque les captifs seraient reposés; car les Romains ne voulaient que
des esclaves sains de corps, beaux et vigoureux. Cette santé, qu'ils
payaient comme un objet de luxe, se fanait sans doute bien vite dans les
épuisements de la servitude; mais, pendant sa durée, c'était du moins,
pour les palais, une décoration dont la vanité des plus riches pouvait
se faire gloire.
Maintenant donc qu'on avait fourni sa curée à l'orgueil national en lui
montrant l'abattement d'une nation vaincue, il fallait songer à
satisfaire d'autres exigences; il fallait parer la marchandise qu'on
devait présenter aux acquéreurs; engraisser le bétail!... c'était la
noble science du maquignon.
Aussitôt que les Armoricains, parmi lesquels se trouvaient Norva et son
fils, furent entrés dans la taverne dont nous avons parlé, on les
entoura de mille soins; un repas abondant leur avait été préparé, et
d'anciens esclaves furent chargés de veiller à leurs besoins.
§ 2.
Quand le jour de la vente arriva, on parfuma les Celtes à la sortie du
bain; on peigna soigneusement leurs longues chevelures, on y mêla
quelques ornements, en ayant soin toutefois de conserver le caractère
d'étrangeté qui prouvait leur origine. Enfin, la quatrième heure venue,
après avoir posé sur leur front la même couronne de feuillage qu'ils
avaient lors de leur entrée à Rome, et leur avoir suspendu au cou un
petit écriteau sur lequel étaient relatées les qualités de chacun, on
les fit monter sur des échafauds dressés devant la taverne, en leur
adjoignant une quinzaine d'anciens captifs dont le propriétaire espérait
se défaire à l'aide de l'affluence qu'attirerait la vente des
Armoricains.
D'après la loi qui ordonnait aux maquignons de déclarer l'origine de
leurs esclaves par des signes extérieurs, ces derniers ne portaient
point la couronne de feuillage qui distinguait les prisonniers de
guerre; mais leurs pieds frottés de craie annonçaient qu'ils étaient
d'outre-mer. Quelques-uns d'entre eux étaient coiffés d'un bonnet de
laine blanche pour annoncer que le maquignon ne répondait point de leurs
qualités, et ne voulait prendre, à leur égard, vis-à-vis des acquéreurs,
aucune des responsabilités dont la loi le chargeait.
Pour la seconde fois le Forum romain étalait sa splendeur devant les
habitants de l'Armorique; mais si les pauvres captifs avaient retrouvé
dans le repos un peu de leur ancienne force, leurs âmes n'étaient ni
moins tristes ni plus accessibles aux distractions. Tout ce luxe de
marbre, de bronze, de monuments, était à peine remarqué par la plupart
d'entre eux. Une seule chose les frappa, ce fut l'aspect presque désert
de cette place au milieu de laquelle ils avaient vu, quelques jours
auparavant, circuler des flots de population. C'était le moment où les
magistrats rendaient la justice, où les négociants traitaient les
affaires de commerce dans les basiliques, où les acheteurs étaient
occupés dans les tavernes. Quant aux oisifs, ils se trouvaient, comme
toujours, là où était le mouvement, sérieusement occupés de regarder le
travail des autres, et de le juger sans y prendre part.
Dans une heure ou deux, la physionomie du Forum allait complétement
changer. La population romaine devait inonder cette place; mais d'ici là
les captifs étaient maîtres de leurs mouvements et de leurs pensées.
Ils employèrent ces moments d'attente à de derniers adieux. Les mains
purent encore se presser une fois; on put échanger quelques larmes;
parler de ceux qui étaient morts; répéter le nom du pays dans cette
douce langue celtique qu'il faudrait bientôt abandonner pour celle des
maîtres!
Les plus forts essayèrent de donner quelques consolations aux plus
faibles en leur parlant de vengeance. Ils répétèrent que tout n'était
point perdu de l'Armorique, puisque les dieux qui la protégeaient
veilleraient toujours sur ses enfants exilés; mais parmi les voix qui
s'élevèrent pour encourager les généreuses fiertés, celle du vieux
druide Morgan se faisait surtout écouter.
--Ne montrons point lâchement les blessures de nos coeurs aux ennemis,
répétait-il d'un accent calme et fort; après avoir versé notre sang
devant eux, ne leur donnons pas la joie de voir encore couler nos
pleurs. Quelles que soient les misères que ce peuple nous tienne en
réserve, aucune agonie ne pourra être aussi cruelle pour nous que celle
que nous avons éprouvée quand on nous a arrachés de force du sol
paternel. Puisons donc du courage dans cette pensée que nous avons
désormais subi les plus dures épreuves. Que les femmes elles-mêmes, si
de nouvelles douleurs viennent les atteindre dans leurs enfants, ne
laissent échapper aucun cri, et que le coeur de l'Armoricaine soit assez
grand pour ensevelir toutes les larmes de la mère!
Le regard de Morgan planait sur ceux qui l'entouraient avec une
expression de sublime commandement; mais quand il vint à rencontrer les
yeux de Norva qui se fixaient avec anxiété sur son fils, une ombre de
pitié le traversa, et sa voix passa subitement à un accent plus doux.
--Norva, dit-il, tu es la femme d'un chef; songe que du palais de nuages
qu'il habite maintenant, mon frère te regarde: ne le fais pas rougir aux
yeux des héros.
--Je tâcherai, répondit la mère.
--Et toi, enfant, ajouta le vieillard en se tournant vers Arvins, toi
qui dans quelques heures peut-être ne seras qu'un triste rameau détaché
de sa tige, rappelle-toi que l'Armorique est ta patrie, et qu'avant le
jour où Rome a foulé ta terre natale, les Celtes, qu'elle a chargés de
chaînes, vivaient libres et heureux sous leurs grandes forêts. À nos
vainqueurs donc toute ta haine! et quand nos dieux, les seuls vrais et
puissants, permettront que le moment de la délivrance arrive pour ton
pays, montre à cette nation que, nous aussi, nous sommes dignes d'être
maîtres; car nous savons faire souffrir! Si jamais, à la vue d'un de nos
ennemis, tu te sentais pris d'un sentiment de pitié, écoute tes
souvenirs, et tous te diront, qu'à défaut d'autre héritage, les
Armoricains ont transmis à leurs enfants celui de la vengeance.
Les éclairs qui jaillirent des yeux d'Arvins contenaient plus de
promesses que les plus énergiques paroles. Morgan, le noble et courageux
vieillard, mais le prêtre d'une religion sans pardon, parut heureux des
sentiments qu'il venait d'exciter; il posa sa main sur la tête de
l'enfant en signe de bénédiction, se tourna vers la mère et ajouta:
--Ne crains rien pour ton fils, Norva; il a déjà le coeur assez fort
pour que les maux de la vie passent sur lui sans l'avilir.
Le clepsydre du temple de Castor marquait la cinquième heure; c'était le
moment où la place du Forum allait être envahie par la foule; le
maquignon imposa silence aux esclaves.
Norva se pressa contre Morgan et essaya de mettre son enfant encore plus
près d'elle; car elle se sentait fortifiée par cette double protection
d'amour et de pitié. Arvins serra la main de sa mère contre son coeur,
et lui jeta un regard qui contenait toutes les suppliantes soumissions
de l'enfant, jointes aux fières résolutions de l'homme.
Les curieux ne tardèrent pas à entourer les tavernes d'esclaviers qui se
trouvaient sur les différents points du Forum. Chacun des maquignons,
une baguette à la main, et se promenant devant les tréteaux, cherchait à
attirer l'attention de la foule en enchérissant sur les impudents
mensonges de ses voisins.
--Venez à moi, illustres citoyens, criait le propriétaire de Norva et de
son fils; aucun de mes confrères ne pourra vous donner des esclaves
doués de qualités aussi merveilleuses que les miens. Vous savez que je
suis connu depuis longtemps dans le commerce pour la supériorité de ma
marchandise. Regardez plutôt, continua-t-il en désignant un Armoricain
d'une trentaine d'années, remarquable par l'élégance de ses formes et
l'énergie de ses attitudes; où trouverez-vous un homme aussi fort et
aussi beau? N'est-il pas digne de poser pour un Hercule? Et bien, nobles
Romains, croyez-m'en sur ma parole, car rien ne me force à mentir, cet
esclave est mille fois plus précieux encore par sa probité, son
intelligence, sa sobriété, sa soumission, que par cette beauté qui vous
étonne. Quel est donc celui de vous qui ne ferait pas volontiers un
léger sacrifice pour acquérir un aussi rare trésor?
Plus la foule grossissait autour de la taverne du maquignon et plus il
redoublait de bavarde effronterie. On eût dit que la figure ignoble de
ce _marchand d'hommes_, personnification vivante de toutes les passions
honteuses et brutales, était jetée là comme contraste devant ces belles
têtes celtiques qui ne reflétaient, pour la plupart, que de fiers
instincts et de sérieux sentiments.
Déjà plusieurs marchés avaient été conclus, plusieurs arrêts de
séparation avaient été prononcés entre des êtres aimés. Plus d'un
vieillard avait vu s'éloigner le fils sur lequel il s'appuyait; plus
d'un enfant avait vu partir sa mère; et tous pourtant tenaient
religieusement la promesse qu'ils avaient faite de ne point donner leur
douleur en spectacle à des ennemis. On étouffait un soupir, on refoulait
une larme dans son coeur à chaque nouveau compagnon qu'on voyait se
perdre au loin dans la foule, et si le courage d'une mère l'abandonnait
au départ de son enfant, on se plaçait devant elle, afin que ses
gémissements n'arrivassent point jusqu'aux maîtres!
Toutes les scènes de ce drame poignant, mais silencieux, retentissaient
dans l'âme de Norva. À chaque coup qui tombait sur un de ses frères,
elle sentait comme une nouvelle faculté douloureuse se développer au
fond de son coeur, mais quand elle était près de défaillir, elle levait
les yeux sur Morgan, et la vue de cette tête impassible lui rendait son
courage.
Pendant quelques instants cependant le coeur de la pauvre femme fut
inondé de joie; une mère et son enfant venaient d'être achetés par un
même maître! Mais le souvenir et la douleur lui revinrent vite; il y
avait autour d'elle tant d'enfants sans mère, tant de mères sans
enfants!
Il ne restait plus qu'une dizaine d'Armoricains parmi lesquels se
trouvait encore le groupe de Morgan, de Norva et d'Arvins, quand les
yeux d'un affranchi s'arrêtèrent avec une attention marquée sur ce
dernier.
Le maquignon, toujours à l'affût de ce qui se passait autour de son
étalage, s'avança rapidement du côté de l'enfant, et posant le bout de
sa baguette sur son épaule.
--Regardez-moi cela, noble Romain, s'écria-t-il en se tournant du côté
de l'affranchi; ne diriez-vous pas, à voir ce jeune garçon si grand et
si robuste, qu'il est au moins dans sa quinzième année? eh bien, je puis
vous garantir qu'il n'a que neuf ans; jugez de ce qu'il deviendra un
jour. Cette race armoricaine est vraiment merveilleuse.
Norva n'avait pu se défendre d'un frémissement en voyant la baguette du
maquignon se poser sur son fils. Quant à Arvins, il ne donna aucun signe
d'abattement pendant l'examen fort long de l'acheteur.
Enfin, après s'être convaincu que l'enfant lui convenait, celui-ci en
proposa trois cents sesterces. Quelques voix élevèrent ce prix jusqu'à
quatre cents sesterces, puis l'on n'entendit plus aucune nouvelle
proposition.
Comme dernier enchérisseur, le Romain s'avança alors sur les tréteaux,
auprès d'un homme qui avait devant lui une petite table, sur laquelle se
trouvaient des balances d'airain; et, prenant un as à la main:
--Je dis, répéta-t-il, que, d'après le droit des _quirites_, ce jeune
garçon est à moi, et que je l'ai acheté avec cette monnaie et cette
balance.
Puis il laissa tomber l'as dans un des plateaux.
Ce bruit fut comme un coup de mort pour Norva, car il avait également
précédé le départ de chacun de ses compagnons. L'enfant se troubla un
moment en voyant la pâleur de sa mère; mais un coup d'oeil de Morgan
suffit pour ramener le calme dans son attitude.
Le vieillard se pencha vivement vers Norva, murmura quelques paroles à
son oreille, et la pauvre mère se redressa vivement.
Cette scène fut trop rapide sans doute pour être remarquée par aucun
étranger. Morgan parut le croire, du moins, car il lança sur la foule
romaine son même regard de dédain.
Le maquignon vint prendre Arvins, afin de le réunir aux anciens esclaves
de l'affranchi, qui attendaient leur nouveau compagnon aux pieds des
tréteaux. Un geste brutal sépara l'enfant de la mère, et les lèvres de
la pauvre femme n'eurent pas même le temps de se poser sur le front de
son fils.
--Au revoir, ma mère, cria Arvins; nous nous reverrons dans peu,
j'espère; car je compte sur ma force et ma patience.--Au revoir, Morgan.
--Adieu, cria celui-ci en étendant la main vers lui.
Et son bras resta longtemps sans se baisser, car il cachait à la foule
curieuse la pâle tête de Norva!
§ 3.
L'affranchi qui avait acheté Arvins était l'intendant d'un des plus
riches patriciens de Rome. Claudius Corvinus avait hérité, il y avait
seulement quelques années, de deux cents millions de sesterces[1], dont
la plus grande partie était déjà dissipée. Aussi citait-on sa maison
comme l'une des plus somptueuses du mont Coelius. Les parquets en
étaient de marbre de Caryste, les colonnes de bronze, les statues
d'ivoire, et les bains de porphyre. On y trouvait autant de salles de
banquet, ou _triclinium_, que de saisons, et les lits de ces salles
étaient de citre incrusté d'argent, les coussins de duvet de cygne, les
housses de soie de Babylone. Tous les murs avaient été tendus d'étoffes
attaliques; des voiles de pourpre brodés d'or étaient suspendus
au-dessus des tables de festin.
[1] 41,906,666 fr. 40 cent.
Lorsque l'affranchi arriva avec l'enfant à ce palais splendide, il sonna
à une porte de bronze: l'_ostiarius_ sortit de sa loge où il était
enchaîné près d'un molosse, et ouvrit avec empressement; le conducteur
d'Arvins fit alors demander le _Carthaginois_.
C'était l'interprète chargé de se faire entendre des trois cents
esclaves de Corvinus. Occupé de commerce avant sa captivité, il avait
parcouru toutes les mers sur les navires de sa nation, et parlait
presque toutes les langues des peuples maritimes.
L'affranchi lui livra le jeune Celte, afin qu'il le fît revêtir d'un
costume convenable, et qu'il lui donnât les instructions nécessaires.
Le _Carthaginois_ conduisit l'enfant au logement occupé par les
esclaves.
--Quelqu'un t'a-t-il déjà instruit de tes nouveaux devoirs? lui
demanda-t-il.
--Je n'ai reçu que des leçons d'hommes libres, répondit sèchement
Arvins.
L'interprète sourit.
--Tu es bien le fils de ces Gaulois qui ne craignent que la chute du
ciel, reprit-il ironiquement. Cependant, ici je t'engage à craindre de
plus les coups de lanières. Tu sauras d'abord qu'en ta qualité
d'esclave, tu n'es pas une _personne_, mais une _chose_; ton maître peut
faire de toi ce qu'il lui plaira: te mettre à la chaîne sans raison, te
flageller pour se distraire, ou même te faire manger par les murènes de
son vivier, comme Vedius Pollion.
--Qu'il use de son droit, dit Arvins.
--Corvinus n'est point méchant, continua le _Carthaginois_; c'est un des
_beaux_ de Rome, et il a pour principale occupation de se ruiner. Il ne
se lève d'habitude qu'à la dixième heure (quatre heures du soir), pour
se mettre entre les mains de ses familiers, qui le parfument, peignent
ses joues avec de l'écume de nitre rouge, et frottent son menton de
_psilotrum_ pour lui faire tomber la barbe; cent cinquante esclaves sont
employés ici pour sa seule personne, et ont chacun des fonctions
différentes.
--Quelles seront les miennes? demanda Arvins.
--Tu seras employé à la conduite des chars, répondit l'interprète.
Suis-moi; je vais te montrer ton royaume.
Il conduisit le jeune Celte aux remises, et lui montra les différents
chars qui s'y trouvaient à l'abri.
--Voici d'abord, lui dit-il, les _petorita_, équipages à quatre roues,
imités de ceux des Germains, et qui servent au transport des provisions
ou des esclaves; plus loin, les _covini_, chars couverts dans lesquels
le maître sort lorsqu'il pleut. Ces voitures légères, ornées d'ivoire,
d'écaille et d'argent ciselé, que tu vois à notre droite, s'appellent
_rhedae_; Corvinus s'en sert d'habitude pour les promenades. À notre
gauche sont les litières garnies de tapis de Perse et de rideaux de
pourpre.
Arvins était émerveillé de tant de magnificence. L'interprète le
conduisit aux écuries pavées de lave, dont tous les rateliers étaient de
marbre de Luna.
--Les cinquante mules qui sont rangées là, lui dit-il, sont destinées à
traîner les chars de Corvinus; quant aux soixante cheveux que tu vois de
l'autre côté, ils servent aux esclaves numides qui précèdent l'équipage
du maître lorsqu'il sort. Maintenant que tu connais les lieux, je vais
te conduire au chef des écuries pour qu'il te donne ses ordres.
Arvins se rendit avec l'interprète près de l'esclave chargé des
équipages; celui-ci fit connaître au _Carthaginois_ quelles seraient les
fonctions de l'enfant, et son conducteur lui transmit ces explications.
Lorsqu'il eut achevé:
--Je n'ai plus à te faire qu'une recommandation, ajouta-t-il, c'est de
garder toujours le silence devant le maître, lorsque tu auras appris la
langue latine. Il est si fier avec ses esclaves, qu'il ne leur adresse
jamais la parole. Lorsqu'il leur commande, c'est par signe ou en
écrivant sur ses tablettes. Maintenant, tu peux aller chercher ton
_diarium_ ou ration journalière, puis tu te mettras au travail.
Tout ce qu'Arvins venait de voir et d'entendre était si nouveau pour
lui, que sa douleur en fut, sinon diminuée, du moins suspendue. Mais ce
fut bien autre chose lorsqu'il vit sortir, au milieu de ses clients, des
joueuses de flûte et des prêtres saliens, Claudius Corvinus, revêtu de
la toge de pourpre, les cheveux parfumés de cinnamome, les bras polis à
la pierre ponce et tout chargés d'anneaux incrustés de pierres
précieuses. Il ne s'était jamais fait l'idée de tant d'opulence. Telle
était en effet, à cette époque, la vie des riches patriciens de Rome,
que leurs maisons ressemblaient moins à des demeures privées qu'aux
cours efféminées des plus puissants rois de l'Asie. On n'y entendait que
la voix des chanteurs; des couronnes de roses de Pestum, abandonnées par
les convives, jonchaient toujours le seuil, et un parfum de festin
s'exhalait sans cesse des soupiraux entr'ouverts. Chaque matin, une
foule de clients remplissaient le vestibule pour recevoir la _sportule_
ou distribution journalière de cent quadrans[2], par laquelle le patron
s'assurait leurs voix aux élections des magistratures. Lui-même se
montrait quelquefois à ces faméliques courtisans, passant au milieu
d'eux d'un pas nonchalant, et la tête penchée vers l'esclave
_nomenclateur_, qui lui répétait à l'oreille le nom de chacun.
[2] 1 fr. 17 cent.
Le reste du jour était consacré aux promenades à pied, sous les
portiques du Forum, ou, en char, sur la voie Appienne. Puis venait le
repas du soir, auquel accouraient les parasites, et qui se prolongeait
le plus souvent jusqu'au jour.
La table de Claudius Corvinus était citée pour sa délicatesse. Il
faisait partie de ce sénat de mangeurs qui avaient proposé des prix
publics à ceux qui inventeraient de nouveaux mets; et son cuisinier,
acheté au prix énorme de deux cent mille sesterces[3], était le même
auquel l'illustre gourmand Apicius avait fait présent d'une couronne
d'argent comme à l'homme le plus utile de la république. Aussi le
_triclinium_ de Corvinus était-il toujours garni de convives appartenant
aux plus nobles familles ou aux plus hautes magistratures de Rome.
[3] 40,916 fr. 66 cent.
À la surprise qu'un genre de vie si nouveau devait exciter chez Arvins,
succéda bien vite le mépris. Élevé dans les habitudes frugales de sa
nation, et accoutumé à dédaigner tout ce qui n'ajoutait ni à la force de
l'homme, ni à sa sagesse, il détourna les yeux avec un superbe dégoût de
cette profusion sans but, et se remit à penser tristement à l'Armorique.
Le souvenir de sa mère lui était d'ailleurs toujours présent; c'était le
seul amour qui lui restât, le dernier intérêt de sa vie; il espéra qu'à
force de recherches il pourrait découvrir dans Rome le maître qui
l'avait achetée.
Mais pour essayer cette enquête difficile, il fallait avant tout pouvoir
se faire entendre. Il se mit donc à étudier le latin avec toute l'ardeur
que peut donner une passion unique et profonde. Malheureusement, sa
langue, accoutumée au rude accent celtique, se refusait à de plus molles
inflexions. Sa mémoire ne retenait qu'avec une sorte de paresse haineuse
les mots de ce peuple ennemi; on eût dit que tous les instincts
patriotiques se révoltaient en lui contre le langage du vainqueur. Mais
la volonté de son coeur, plus patiente et plus forte, finit par dompter
ces répugnances; quelques mois s'étaient à peine écoulés, qu'Arvins put
comprendre ce qu'on lui disait, et y répondre.
Il commença alors ses recherches; mais il s'aperçut bientôt que, pour
les rendre profitables, le loisir et la liberté lui manquaient. Son
temps appartenait au maître, et c'était à peine s'il disposait, chaque
jour, de quelques heures. Aussi, plusieurs mois se passèrent-ils sans
qu'il pût rien apprendre sur le sort de Norva.
Triste et découragé, l'enfant cherchait en lui-même par quel moyen il
pourrait rendre ses perquisitions plus fructueuses, lorsqu'un spectacle
dont il fut témoin vint changer toutes ses préoccupations.
§ 4.
Un soir qu'Arvins était assis sur le seuil des remises, le visage dans
ses mains et les coudes appuyés sur ses genoux, il entendit de grands
cris de joie. Un Germain, dont il avait souvent remarqué la diligence et
la sobriété, sortait du logement des esclaves la tête rasée, et entouré
de ses compagnons, qui le félicitaient. Tous se dirigeaient vers
l'habitation principale.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Arvins étonné.
--C'est le Germain que l'on va affranchir, répondit l'interprète.
--Que dites-vous? s'écria le jeune Celte; un esclave peut-il jamais
recouvrer la liberté?
--Lorsqu'il la paye.
--Et comment se procurer assez d'argent pour cela?
--En imitant ce barbare, qui, depuis trois années, ne fait qu'un repas
sur deux, afin de vendre la moitié de son _diarium_, travaille la nuit
et économise les moindres profits. Il a réussi, en mettant denier sur
denier, à ramasser un pécule de six mille sesterces, avec lequel il a
payé son affranchissement.
Pendant que l'interprète donnait ces explications, au jeune Celte, le
Germain était entré dans le _triclinium_, où Corvinus se trouvait à
table avec le préteur. Les autres esclaves s'arrêtèrent sur le seuil.
Arvins se mêla à eux pour voir ce qui allait se passer.
Le Germain s'approcha d'abord du maître qui lui mit la main sur la tête,
et dit:
--Je veux que cet homme soit libre et jouisse des droits de cité
romaine.
Alors un licteur placé derrière le préteur toucha trois fois l'esclave
de son faisceau; Corvinus le saisit par le bras, le fit tourner sur
lui-même, et lui appliquant un léger soufflet:
--Va, dit-il en riant, et rappelle-toi que, lorsque je serai ruiné, tu
me devras une pension alimentaire comme mon affranchi.
Le Germain se retira, et les esclaves, pour prendre congé de lui, le
menèrent boire à la taverne voisine.
Ce que venait de voir Arvins donna un autre cours à ses idées, et fit
naître en lui un nouvel espoir. Jusqu'alors, il n'avait songé qu'à
retrouver sa mère, et qu'à se consoler avec elle des douleurs de
l'esclavage; mais il se sentit enivré à la pensée qu'ils pouvaient
encore tous deux recouvrer la liberté.
Avec cette résolution ferme et prompte qui caractérisait tout ceux de sa
race, le jeune Celte se décida aussitôt à préparer leur commune
délivrance, en même temps qu'il continuerait ses recherches. Il
n'ignorait pas combien le but auquel il tendait serait long et difficile
à atteindre; mais dès ses premières années il avait appris la patience,
et il savait qu'il suffit d'attendre pour que le gland devienne un
chêne.
Il commença par retrancher de sa nourriture tout ce qui ne lui était pas
rigoureusement nécessaire; il se chargea, pour quelques sesterces, d'une
partie du travail des autres esclaves employés comme lui aux équipages,
et passa les nuits à fabriquer des armes de son pays, qu'il vendait
ensuite aux curieux.
Quant aux perquisitions qui devaient lui faire retrouver Norva, il ne
put les continuer longtemps; car l'été était venu, et son maître partit
avec toute sa maison pour la _villa_ qu'il possédait à Baies.
Le voyage se fit en litière, à petites journées. Claudius Corvinus, qui
redoutait avec raison les hôtelleries, avait fait bâtir sur la route
plusieurs _diversoriola_, ou lieux de repos. Ils arrivèrent enfin à sa
_villa_, digne en tous points du palais qu'il occupait sur le mont
Coelius.
Arvins, qui avait quitté Rome avec chagrin, se demanda bientôt s'il ne
devait point s'en réjouir. Forcé de vivre plus simplement, le maître
exigeait moins de service de ses esclaves, et leur laissait plus de
temps. Outre les moyens de gain qu'il avait déjà, l'enfant put donc
louer quelques heures de sa journée à un jardinier voisin.
Son pécule grossissait ainsi lentement; mais il grossissait. Chaque soir
il regardait les deniers, les quadrans, les as et les sesterces ramassés
avec tant de peine; il les comptait, les faisait sonner l'un contre
l'autre: le bruit de cet argent le réjouissait comme un avare; à chaque
pièce tombant dans le vase d'argile qui renfermait son trésor, il lui
semblait entendre se briser un des anneaux de la chaîne qui retenait sa
mère et lui en captivité.
Les habitudes laborieuses d'Arvins ne lui laissaient le temps de se
livrer ni aux causeries, ni aux débauches de ses compagnons de
captivité; aussi, quoique vivant au milieu d'eux, leur resta-t-il
étranger.
Un seul s'était rapproché de lui et semblait s'intéresser à ses efforts.
C'était un Arménien à la figure douce et grave, que les autres esclaves
tournaient en railleries à cause de sa résignation. Nafel était chargé
de la copie des manuscrits dont Corvinus enrichissait sa bibliothèque.
Son instruction était profonde et variée, bien qu'à voir sa modestie
timide, on l'eût pris pour le plus simple des hommes. Il pouvait
réciter, sans s'arrêter une seule fois, les plus beaux passages des
philosophes, des orateurs et des poëtes de la Grèce; mais il préférait à
tous, les écrits de quelques juifs inconnus, qu'il avait copiés pour son
usage, et qu'on lui voyait relire sans cesse.
La fière patience d'Arvins et son activité persistante l'avaient frappé;
il chercha à gagner la confiance du jeune Armoricain. Celui-ci repoussa
d'abord les avances du vieillard; mais Nafel ne se rebuta point, et
Arvins finit par se laisser gagner à son affectueuse douceur.
Il lui avoua ses espérances; l'Arménien sourit tristement.
--Tu crois donc que je ne pourrai arriver à racheter ma liberté et celle
de ma mère? lui dit l'enfant avec inquiétude.
--Je ne crois point cela; mais que feras-tu de cette liberté? N'espère
pas retourner en Armorique; ton ancien maître ne te le permettra point.
Il faudra que tu vives sous son patronage, que tu le soutiennes, s'il
tombe dans la pauvreté. La loi le fait ton héritier, au moins pour
moitié de ce que tu possèderas; et s'il a sujet de se plaindre de toi,
il peut t'exiler à vingt milles de Rome, sur les côtes de la Campanie.
Voilà la liberté des affranchis; ce sont toujours des esclaves dont on a
allongé les chaînes.
--N'importe, dit Arvins, je serai du moins près de ma mère; nous
parlerons ensemble de nos grèves, de nos forêts, et j'attendrai de
meilleurs jours en aiguisant mes armes.
--C'est-à-dire que tu vivras avec la vengeance pour espoir.
--Et les dieux de l'Armorique ne trahiront point ma confiance, dit
Arvins d'une voix sourde. Nos druides l'ont dit: Un jour viendra où
chaque orphelin pourra abreuver de sang ennemi la tombe de son père. Je
connais la place où repose le mien, Nafel; je la rendrai plus rouge que
la pourpre dont s'habillent nos vainqueurs.
La main droite du jeune Celte s'était étendue comme si elle eût tenu une
épée; Nafel allait répondre; mais il s'arrêta tout à coup.
--Il n'est point encore temps, murmura-t-il; tant que tu espèreras en ta
propre force, enfant, tu ne pourras comprendre la vérité.
Et s'enveloppant en son manteau de laine, il s'éloigna la tête basse et
les mains jointes.
§ 5.
Cependant Arvins n'avait point tardé à se faire remarquer par son
exactitude à exécuter tout ce qui lui était ordonné. La zèle que
d'autres faisaient voir par crainte, il le montrait, lui, par fierté.
Sentant l'impossibilité de la résistance, il y avait renoncé dès le
premier instant, et s'était décidé à aller au delà de tout ce qui serait
exigé de lui. Il évitait ainsi les réprimandes ou les châtiments qui lui
eussent plus cruellement rappelé sa servitude, et son obéissance même
avait l'air d'une libre soumission.
Cette bonne volonté lui valut la faveur de l'intendant, et le conducteur
des _Rhedae_ étant mort, Arvins fut choisi pour le remplacer.
Cependant Corvinus n'avait quitté Rome que par ennui: lassé de fêtes, de
luxe et de bruit, il s'était imaginé que la solitude serait pour lui une
agréable nouveauté.
Il avait même voulu tenter un essai fort à la mode parmi les _beaux_ de
Rome, et il s'était fait arranger, dans sa splendide _villa_, un de ces
appartements tapissés de nattes, et à peine meublés, que l'on appelait
la _chambre du pauvre_. Il s'y était confiné quelques jours avec un seul
esclave, se nourrissant de pois chiches et de radis qu'on lui servait
dans des plats de terre sabine, et qu'il mangeait assis sur une
escabelle à trois pieds. Mais cette vie frugale ne tarda point à le
fatiguer. Le repos de la campagne lui avait fait regretter le tumulte de
la ville, et, renonçant aux plaisirs champêtres tant vantés par les
poëtes citadins, il donna ordre de retourner à Rome sans attendre la
froide saison.
Les nouvelles fonctions d'Arvins l'obligeaient à suivre son maître dans
les promenades en char qu'il faisait chaque jour hors de la ville. La
voie Appienne, toute bordée de tombeaux, d'arbres et de statues
funéraires, était alors le rendez-vous de la société la plus élégante.
On y trouvait les femmes célèbres par leur beauté, leur richesse ou leur
coquetterie; les sénateurs enrichis par leurs délations; les capteurs de
testament et les affranchis devenus les favoris de l'empereur; enfin les
descendants de ces chevaliers dont la mollesse avait déshonoré le nom de
_trossules_ donné à leurs ancêtres après la prise d'une ville
d'Étrurie[4].
[4] Trossila.
Un jour qu'Arvins avait suivi son maître comme de coutume, un embarras
força les Numides qui précédaient le char à s'arrêter. C'était Métella,
la célèbre matrone, qui passait, précédée et suivie d'un peuple entier
d'esclaves. Elle était à demi étendue dans une litière, le coude gauche
appuyé sur un coussin de laine des Gaules, la tête ornée d'un voile si
léger que chaque souffle du vent semblait près de l'emporter, et ses
cheveux noirs ruisselants de perles fines. Pour combattre la chaleur qui
était accablante, elle tenait à chaque main une boule de cristal, et
autour de son cou découvert s'enlaçait un serpent apprivoisé. Deux
coureurs africains, portant une ceinture de toile d'Égypte, d'une
blancheur éclatante, et des bracelets d'argent, précédaient sa litière.
Ils étaient suivis d'une jeune esclave qui ombrageait le visage de
Métella avec une palme ornée de plumes de paon et fixée au bout d'un
roseau des Indes; à côté, marchaient des Liburniens portant un
marchepied incrusté d'ivoire pour descendre de la litière; enfin,
derrière venaient près de cent esclaves richement vêtus.
Après avoir regardé un instant ce splendide cortége, Arvins détourna les
yeux avec indifférence. Depuis qu'il fréquentait la voie Appienne,
l'habitude l'avait blasé sur les prodiges du luxe romain. Les esclaves
formant la suite de la matrone étaient déjà passés presque tous, et les
Numides de Corvinus avaient repris leur course; le jeune Celte allait
les suivre, lorsqu'un cri se fit entendre à quelques pas. Arvins
détourna vivement la tête: une femme s'était séparée du cortége de
Métella, et tendait les bras vers lui...
--Ma mère! s'écria l'enfant, en laissant tomber les rênes.
Les mules ne se sentant plus retenues partirent au galop. Arvins
s'élança vainement pour les retenir; tous ses efforts ne firent
qu'accélérer leur course. Enfin, désespérant de ressaisir les guides, il
s'élança hors du char et regarda autour de lui.
Il était déjà loin de l'endroit où il avait aperçu Norva. Il courut pour
la rejoindre; mais des cavaliers qui cherchaient à se dépasser, et de
nouveaux cortéges l'arrêtèrent. L'enfant éperdu se précipita entre les
chevaux et les équipages, recevant des coups et des injures sans s'en
apercevoir. Il parcourut la voie Appienne jusqu'aux portes; mais ce fut
en vain!... Métella était rentrée à Rome avec sa suite.
Arvins eut d'abord un mouvement de désespoir impossible à dire.
Cependant il se rassura bientôt en songeant qu'il lui serait facile de
retrouver Norva, puisqu'il avait entendu prononcer le nom de sa
maîtresse. Il délibérait déjà sur les moyens de connaître la demeure de
Métella, lorsqu'un des coureurs de Corvinus le rejoignit et lui ordonna
de venir reprendre les rênes du char.
Arvins obéit après un moment d'hésitation.
Le jeune patricien, qui avait été forcé d'attendre, ne lui adressa aucun
reproche; mais à peine fut-il de retour qu'il fit un signe à son
intendant; Arvins n'en comprit la signification qu'en voyant paraître
avec la _fourche_ l'esclave chargé des supplices. Il poussa une
exclamation de surprise et devint pâle. Le correcteur sourit.
--Eh bien, petit, dit-il, tu m'arrives donc enfin? Tu t'es bien
difficilement décidé à faire ma connaissance?... Du reste, le maître est
trop bon; il se contente de plaisanter avec toi. Par Hercule! si tu
avais été l'esclave d'un affranchi, il t'eût fait manger aux lamproies.
En parlant ainsi, le correcteur avait fixé la _fourche_ à la poitrine et
aux épaules d'Arvins; il attacha ses bras aux deux extrémités qui
dépassaient, et enchaîna l'enfant à un poteau placé près de l'entrée. Le
regardant alors avec un rire féroce:
--Te voilà en excellente position pour prendre l'air, dit-il; la nuit va
venir, tu pourras étudier les étoiles.
À ces mots, il fit un signe d'adieu à Arvins, et disparut.
Celui-ci avait gardé le silence: son corps était resté droit, sa tête
fièrement levée, ses regards dédaigneux; mais au fond de son coeur
grondait un orage de douleur et de colère. Dans ce moment il eût accepté
tous les supplices avec joie, à condition de les voir partagés par
Corvinus.
Le souvenir de sa mère venait encore augmenter sa rage. Sans le
châtiment honteux qui lui était infligé, il l'aurait déjà retrouvée; il
la serrerait maintenant dans ses bras. Elle l'attendait sans doute, et
accusait peut-être son retard!
Il était tout entier à son désespoir, lorsqu'il entendit son nom répété
à quelques pas. Tout son sang s'arrêta! Il avait cru reconnaître cette
voix! Il détourna la tête... Une femme s'élança vers lui; c'était Norva!
Arvins fut un moment sans rien voir, sans rien entendre, et comme
évanoui de joie dans les bras de sa mère! Jamais si grande émotion
n'avait remué ce jeune coeur. Quant à Norva, elle était folle de
bonheur; elle riait et sanglotait à la fois; battant des mains comme un
enfant, et couvrant son fils de baisers.
Ce premier délire de tendresse apaisé, Arvins fit connaître le motif du
châtiment qu'il subissait; en apprenant qu'elle en était la cause
involontaire, la pauvre mère recommença ses caresses et ses pleurs.
L'enfant s'efforça de la consoler. La joie de la voir avait complétement
éteint son indignation; il ne songeait plus à la _fourche_ ni aux
chaînes qui le garrottaient; il eût consenti à demeurer ainsi pendant sa
vie entière, pourvu qu'il pût voir près de lui sa mère et recevoir ses
embrassements.
Norva s'assit à ses pieds et lui raconta, à son tour, comment, après
avoir appris le nom et la demeure de son maître, elle avait fui de chez
Métella sans songer à autre chose qu'à trouver le palais de Corvinus
pour le revoir. Elle l'interrogea sur tout ce qu'il avait fait, tout ce
qu'il avait pensé pendant cette longue année de séparation. Quant à
elle, elle avait épuisé les plus poignantes tortures de la servitude.
Sans pitié, comme toutes les femmes uniquement occupées de leur beauté,
Métella se vengeait sur ses esclaves de la moindre blessure faite, dans
le monde, à sa vanité. Ses ennuis d'un moment, ses impatiences, ses
caprices se manifestaient toujours par quelque punition cruelle infligée
à ceux qui la servaient. Elle trouvait alors une sorte de volupté
farouche à les voir souffrir sous ses yeux. À la plus légère négligence,
elle les forçait de se mettre à genoux et de se gonfler la joue, afin
qu'elle eût plus de facilité à les frapper au visage. Morgan, acheté par
elle en même temps que Norva, avait déjà passé trois fois par les
lanières pour avoir refusé de se soumettre à cette humiliation.
En écoutait ce récit, Arvins fut forcé de reconnaître que le hasard
l'avait encore favorisé en le faisant l'esclave du sybarite Corvinus.
Cependant Nafel venait d'apprendre la punition à laquelle Arvins avait
été condamné; il profita d'une visite du maître à sa bibliothèque pour
solliciter la grâce de l'enfant. Corvinus fit signe qu'il l'accordait,
et le jeune Celte fut délivré de ses entraves.