II

«Ces êtres fantastiques qui naissent dans les chambres de notre cœur

et de notre cerveau» sont des créations ou des fantômes. Je vois que

l'effroyable perversité de Shakespeare a engendré dans sa tête Lear,

Richard III, Antoine, Caliban, Falstaff, Miranda, et tant d'autres si

divers, qu'il avait voulus tels, et que l'extrême différenciation de

ses passions lui a permis de projeter tous, après avoir lutté contre

eux. Mais je vois que dans les _Revenants_ le fantôme du père d'Oswald

Alving germe dans le cerveau du fils et l'opprime et le terrifie,

et que le fils succombe à la lutte. Je vois tous les pauvres êtres

romantiques éclos dans la tête de Madame Bovary ou de Frédéric Moreau

les assujettir et les mener à la mort ou au lamentable ennui de la vie.

Car ceux qui ont pu se différencier et cesser d'être eux-mêmes savent

appliquer leur volonté à la création esthétique, ou l'ignorent, ont

engendré les cires fantastiques, ou sont leur proie. Le plus terrible

fantôme, sans apparence, sans forme, que rencontre Peer Gynt, le héros

d'Ibsen, qui se conçoit sous un nombre infini de formes imaginaires

aussitôt réalisées, répond quand Peer Gynt lui demande son nom: «Je

m'appelle Moi-même.»

On voit très clairement que dans la période que nous traversons nous

sommes _soumis_ aux fantômes de l'hérédité ou de l'extrême littérature.

Car notre volonté ne sait plus s'appliquer aux choses extérieures,

ni projeter les êtres qui naissent en nous. Les poètes regardent

passer l'action, et la regrettent,--mais ils n'agissent pas. Le prince

Florimond voyait s'enfuir le char où se rouillaient ses glaives; la

Belle au Bois Dormant sommeille sous des berceaux d'épines neuf fois

entrelacés; le plongeur regarde passer le long des parois de sa cloche

de verre, tiédie par la vie ambiante, les pendules vivants de la mer.

Et Florimond reste prisonnier des fleurs victorieuses; et les haies de

ronces empêchent la Belle d'allonger sa main; et la vitre des serres

chaudes et des cloches de verre arrête en buée l'haleine de ceux qui

voudraient galoper parla forêt ou secouer les vagues. Et M. Maurice

Maeterlinck nous dit: «J'aurais voulu agir--mais à quoi bon--la mort

est là, tout de suite, qui anéantit l'activité. Voyez, elle est parmi

les aveugles, dans cette île de la vie, entourée par la mer inconnue

et montante, où ils sont arrivés d'étranges pays; et quand l'action

humaine est partie (--nous ne reviendrons plus--) sur le vaisseau de

guerre, l'intruse est venue au milieu des sept princesses. Ayez pitié

de nous! car la mort est proche, et nous n'osons étendre la main, de

peur de la toucher.»

Spicilège · 第 33 / 51 题