«Vivre, a écrit Ibsen, c'est combattre avec les êtres fantastiques qui
naissent dans les chambres secrètes de notre cœur et de notre cerveau;
être poète, c'est tenir jugement sur soi-même.»
Ces vers sont terribles. Ils disent toute la perversité qui hante les
têtes de notre temps. Je voudrais esquisser ce que; j'y vois, et dire
quelques mots sur cette perversité.
Le premier aspect du monde, centralisateur, égoïste et logique, est la
continuité.
L'expérience de Weber pourrait se formuler ainsi: la notion de
continuité croît en raison inverse de la spécialisation tactile. Nous
mettons la continuité dans les choses par la centralisation nerveuse,
qui nous donne le continu dans la quantité et par la généralisation
logique, qui nous donne le continu dans la qualité. Tel est l'aspect
simple et extérieur de l'univers, qui résulte de la position de notre
unité au milieu d'une multiplicité que nous coordonnons.
La spécialisation tactile, la science qui en est comme le prolongement
instrumental, nous apprennent que le monde est en réalité discontinu.
L'espace interstellaire ne diffère de l'espace intermoléculaire que
parce que nous sommes placés entre les deux et que nous mesurons
leurs rapports. La notion de temps qui est engendrée par celle de
l'espace n'est pas plus exacte sous son premier aspect continu.
Il peut y avoir de l'infini entre les moments d'un temps divisé à
l'infini. On perçoit très bien que le temps psychologique (et le temps
astronomique se mesure par des différences de position dans l'espace)
est essentiellement variable. Notre notion du temps se transforme du
sauvage à l'homme civilisé, de l'enfant à l'adulte, du rêve à la veille.
Ainsi l'aspect dernier du monde, après le perfectionnement des sens et
de la connaissance, est la discontinuité. (Il serait facile de montrer
que qualitativement c'est aussi la notion de ressemblance qui précède
la notion de l'extrême différenciation, et que là encore s'affirme la
loi du passage de l'homogène à l'hétérogène.)
La vision passionnelle et morale de l'univers s'adapte successivement
aux mêmes points de vue. L'âme est une d'abord, et qu'elle regarde,
raisonne ou désire, elle s'applique tout entière. La notion de la
diversité des objets et de la diversité de ses propres parties ne lui
vient que plus tard. Elle se conçoit alors sous forme de sensation, de
raison, ou de volonté, et accorde une prépondérance à ses espèces. Si
elle réalise des créations esthétiques, elle les sépare et leur donne à
chacune leur domaine; elle ne produit pas l'homme tout entier, fin et
courageux, aventureux et prudent, comme Odysseus; elle jette sur la
scène un ambitieux, un jaloux, un irrésolu, Macbeth, Othello, Hamlet.
De même que les modernes distinguent dans la gamme des couleurs des
nuances que les anciens n'apercevaient pas, l'âme a fait aussi son
éducation des nuances: là où elle était pourpre, elle se voit violette,
et mauve, et cerise, et orange, et plus elle se différencie, plus elle
donne de valeur à ses molécules.
Le point de départ moral de l'homme est l'égoïsme. C'est le reflet
sentimental de la loi de l'existence, par laquelle l'être tend à
persister dans son être. La perversité morale (et j'entends perversité
en me plaçant au point de vue de la nature) naît au moment même où
l'homme conçoit qu'il y a d'autres êtres semblables à lui et leur
sacrifie une part de son moi. La fleur douloureuse de cette perversité
est le plaisir du sacrifice. Et si le sacrifice n'est accompli que pour
lui-même cette perversité est absolue: car l'être s'annule dans le but
positif du plaisir, au lieu que l'hédoniste ne se tuait que pour éviter
la négation douleur. Mais si le sacrifice est accompli en vue des
antres hommes, au profit de la masse, si l'être tend à persister dans
d'autres êtres, de la perversité première est sortie une moralité plus
haute, supérieure à la nature même.