Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de fantômes qui
ont une tendance à la réalité, comme les images ont une tendance
hallucinatoire, et qui, en même temps, ne soit pas encore doué de la
volonté nécessaire pour agir, ou pour projeter ses fantômes après
avoir lutté contre eux. Je pense que cet être n'est pas rare, et qu'il
représente même un moment de révolution intellectuelle de beaucoup
d'artistes de notre temps. L'intelligence et l'esthétique intérieure se
forment bien plus tôt que la volonté. Pour produire une œuvre d'art,
il faut que la volonté ait atteint son développement. Auparavant les
créations ou les fantômes de l'artiste, puis-qu'il ne peut pas encore
les réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui et la société,
l'isoleront du monde, ou il les introduira dans l'univers, à la manière
de Don Quichotte, qui n'a point d'autre folie que celle-là.
Cet être m'apparaît nettement dans l'_Écornifleur_ de Jules Renard.
L'Écornifleur est un jeune homme dont le cerveau est peuplé de
littérature. Rien pour lui ne se présente comme un objet normal. 11
voit le XVIIIe siècle à travers Goncourt, les ouvriers à travers
Zola, la société à travers Daudet, les paysans à travers Balzac et
Maupassant, la mer à travers Michelet et Richepin. Il a beau regarder
la mer, il n'est jamais au niveau de la mer. S'il aime, il se rappelle
les amours littéraires. S'il viole, il s'étonne de ne pas violer comme
en littérature. Sa tête est pleine de fantômes.
Il apporte ces fantômes dans un ménage bourgeois. Jamais il ne sera au
niveau de ce ménage, ni le ménage au sien. Il veut intéresser des gens
qu'il voit déformés, et il les déforme pour les obliger à l'intéresser.
Il se doit à sa littérature de traiter le mari en Homais, la femme en
madame Bovary, et de violer la nièce par un beau jour d'été. Entre
temps, il vit aux crochets de la famille--car l'Écornifleur est pauvre
de nature.
Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore trop lui-même.
Il rencontre le même être que Peer Gynt. Il a pitié et peur du mari.
Le baiser soudain de la femme l'effare, et il se sent dans une action
réelle sans soutien littéraire. La jeune fille forcée pousse des cris,
souffre, se lamente--et les fantômes de son cerveau n'étaient pas
ainsi. L'Écornifleur cède devant lui-même; il ne sait pas réaliser dans
la vie les êtres fantastiques qui ont poussé dans sa tête; il faut
qu'il attende le jouroù sa volonté formée les projettera dans l'art.
Un pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un pouce de moins,
et c'est Poil-de-Carotte. Un peu plus d'énergie dans l'action, et il
est criminel. Un peu moins d'extériorisation, et le pauvre enfant se
plaint de ne pas être compris.
Et comme ce roman est bien celui des _crises!_ L'être fantastique
conçu par l'Écornifleur est arrivé à sa pleine croissance, il voit la
femme qu'il se doit d'aimer; il va descendre à sa chambre, au milieu
de la nuit; déjà elle a les jambes levées. Mais l'_aventure_ ne se
produit pas; la femme ne l'attend pas--elle dort--les portes seront
fermées--l'Écornifleur sera pieds nus et ridicule.--Il lit des vers
en élevant son âme jusqu'au fumivore; le miracle va se produire; on
écoutera ses poèmes comme il conçoit qu'on les écoute: le mari fait
vibrer son couteau dans une rainure de la table et dit: «C'est fini?»
Dans un roman fantastique coin me Macbeth ou Hamlet, la crise appelle
l'aventure; l'état intérieur du personnage projette le fantôme ou
l'événement extérieur. Le pauvre Écornifleur ne trouve jamais les
aventures qu'il s'imaginait, quand elles étaient des crises.
Ainsi la perversité de l'Écornifleur ne va pas jusqu'à pousser ses
fantômes dans la vie, ni son esthétique à se contenter de les créer
dans l'art. Il est heureusement égoïste. Il se rencontre sur son chemin
et recule. Il n'a pas encore pour ses créations assez de pitié pour se
soumettre à elles, et souffrir pour qu'elles vivent.
La littérature a fait naître des êtres terribles dans les chambres
secrètes de son cœur et de son cerveau. Mais il est devenu poète; et
dans ce livre il a tenu jugement sur lui-même.