III

Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de fantômes qui

ont une tendance à la réalité, comme les images ont une tendance

hallucinatoire, et qui, en même temps, ne soit pas encore doué de la

volonté nécessaire pour agir, ou pour projeter ses fantômes après

avoir lutté contre eux. Je pense que cet être n'est pas rare, et qu'il

représente même un moment de révolution intellectuelle de beaucoup

d'artistes de notre temps. L'intelligence et l'esthétique intérieure se

forment bien plus tôt que la volonté. Pour produire une œuvre d'art,

il faut que la volonté ait atteint son développement. Auparavant les

créations ou les fantômes de l'artiste, puis-qu'il ne peut pas encore

les réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui et la société,

l'isoleront du monde, ou il les introduira dans l'univers, à la manière

de Don Quichotte, qui n'a point d'autre folie que celle-là.

Cet être m'apparaît nettement dans l'_Écornifleur_ de Jules Renard.

L'Écornifleur est un jeune homme dont le cerveau est peuplé de

littérature. Rien pour lui ne se présente comme un objet normal. 11

voit le XVIIIe siècle à travers Goncourt, les ouvriers à travers

Zola, la société à travers Daudet, les paysans à travers Balzac et

Maupassant, la mer à travers Michelet et Richepin. Il a beau regarder

la mer, il n'est jamais au niveau de la mer. S'il aime, il se rappelle

les amours littéraires. S'il viole, il s'étonne de ne pas violer comme

en littérature. Sa tête est pleine de fantômes.

Il apporte ces fantômes dans un ménage bourgeois. Jamais il ne sera au

niveau de ce ménage, ni le ménage au sien. Il veut intéresser des gens

qu'il voit déformés, et il les déforme pour les obliger à l'intéresser.

Il se doit à sa littérature de traiter le mari en Homais, la femme en

madame Bovary, et de violer la nièce par un beau jour d'été. Entre

temps, il vit aux crochets de la famille--car l'Écornifleur est pauvre

de nature.

Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore trop lui-même.

Il rencontre le même être que Peer Gynt. Il a pitié et peur du mari.

Le baiser soudain de la femme l'effare, et il se sent dans une action

réelle sans soutien littéraire. La jeune fille forcée pousse des cris,

souffre, se lamente--et les fantômes de son cerveau n'étaient pas

ainsi. L'Écornifleur cède devant lui-même; il ne sait pas réaliser dans

la vie les êtres fantastiques qui ont poussé dans sa tête; il faut

qu'il attende le jouroù sa volonté formée les projettera dans l'art.

Un pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un pouce de moins,

et c'est Poil-de-Carotte. Un peu plus d'énergie dans l'action, et il

est criminel. Un peu moins d'extériorisation, et le pauvre enfant se

plaint de ne pas être compris.

Et comme ce roman est bien celui des _crises!_ L'être fantastique

conçu par l'Écornifleur est arrivé à sa pleine croissance, il voit la

femme qu'il se doit d'aimer; il va descendre à sa chambre, au milieu

de la nuit; déjà elle a les jambes levées. Mais l'_aventure_ ne se

produit pas; la femme ne l'attend pas--elle dort--les portes seront

fermées--l'Écornifleur sera pieds nus et ridicule.--Il lit des vers

en élevant son âme jusqu'au fumivore; le miracle va se produire; on

écoutera ses poèmes comme il conçoit qu'on les écoute: le mari fait

vibrer son couteau dans une rainure de la table et dit: «C'est fini?»

Dans un roman fantastique coin me Macbeth ou Hamlet, la crise appelle

l'aventure; l'état intérieur du personnage projette le fantôme ou

l'événement extérieur. Le pauvre Écornifleur ne trouve jamais les

aventures qu'il s'imaginait, quand elles étaient des crises.

Ainsi la perversité de l'Écornifleur ne va pas jusqu'à pousser ses

fantômes dans la vie, ni son esthétique à se contenter de les créer

dans l'art. Il est heureusement égoïste. Il se rencontre sur son chemin

et recule. Il n'a pas encore pour ses créations assez de pitié pour se

soumettre à elles, et souffrir pour qu'elles vivent.

La littérature a fait naître des êtres terribles dans les chambres

secrètes de son cœur et de son cerveau. Mais il est devenu poète; et

dans ce livre il a tenu jugement sur lui-même.

Spicilège · 第 34 / 51 题