II

Si Bacchis et Plangôn n'eurent pas l'esprit relevé, elles furent du

moins capables d'abnégation et de tendresse. Elles en avaient eu de

grands exemples. L'hétaïre Leaina, qui fut amoureuse d'Harmôdios, se

laissa mettre à la torture par les bourreaux d'Hippias, et se coupa

la langue, dit-on, afin de ne pas déclarer le nom de son amant parmi

ses cris de douleur. Mais il y a une femme mieux connue et dont

l'histoire fait songer davantage à celle des deux hétaïres de Samos et

de Milet. C'est Théodota, qui fut Ta mie d'Alcibiade. Théodota était

Athénienne, et elle connut Socrate. Xénophon nous fait là-dessus, dans

les _Mémorables_, un précieux récit où il montre très bien ce qu'était

une courtisane grecque de son temps. Quoique Plangôn et Bacchis aient

vécu plus tard, elles ne durent pas être différentes. Le portrait de

Théodota nous servira pour nous les représenter.

Ainsi qu'on l'a vu, la fille d'une hétaïre devenait souvent courtisane

elle-même, aussi bien que les jeunes esclaves de la maison. Il y

avait là une sorte de tradition qui dura près d'un siècle. L'origine

de leurs mœurs était presque divine, et le souvenir religieux les

maintint dans une caste assez uniforme. Diverses traditions prétendent

que ce fut Solon qui les fit venir à Athènes. Mais auparavant elles se

consacraient au service d'Aphrodite dans les cités ioniennes. On avait

élevé des temples d'Aphrodite Hétaïre à Magnésie, à Abydos, à Milet, à

Éphèse, et on y célébrait annuellement sa fête. En Grèce, ces fonctions

sacrées furent établies d'abord à Corinthe où les hétaïres hiérodoules

étaient des esclaves affranchies qui se vouaient au culte de la

déesse. Voilà d'où vint sans doute la grande renommée des courtisanes

corinthiennes. Quant à l'aspect religieux que les hétaïres conservèrent

si longtemps, il devait être extrêmement ancien. Pythagore, qui

fut l'initiateur d'un dogme, semble avoir admiré dès le vie siècle

les hiérodoules de Samos, où on adorait Aphrodite sous deux noms,

«l'Aphrodite des roseaux» et «l'Aphrodite des marécages En effet,

lorsqu'il fit à ses disciples le récit de ses métamorphoses passées,

il prétendit qu'il avait été d'abord Euphorbe, puis Pyrandre, ensuite

Kallikléë, mais que, dans sa quatrième vie, il était apparu sous la

forme d'une courtisane au beau visage, nommée Alkê. Ces souvenirs

sacrés donnèrent aux hétaïres un privilège qu'elles se transmettaient

de mère en fille, d'éducatrice en esclave; et à part les grandes

amoureuses qui allumèrent les guerres ou qui troublèrent la République,

il faut s'attendre à trouver chez la plupart d'entre elles les mêmes

traits de caractère. Or la manière dont Bacchis vécut avec Plangôn et

son amant de Kolophôn ressemble tout à fait à la vie que mena Théodota

auprès d'Alcibiade et de Timandre.

Alcibiade eut toujours infiniment de goût pour les courtisanes.

Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux filles qui

appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance dont Alcibiade

était la cause. Il avait fait enlever une courtisane de Mégare,

nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas longtemps. Au contraire la

Sicilienne Timandre, mère de Laïs, ne le quitta plus, dès qu'il l'eut

aimée. Une note très brève nous apprend qu'Alcibiade emmenait toujours

avec lui Timandre et Théodota. Elles acceptèrent; comme Plangôn et

Bacchis, un amour en commun. L'Athénienne et la Sicilienne sacrifièrent

toute jalousie à leur amant. Mais la fin de leur histoire fut plus

tragique que celle de la Milésienne et de la fille de Samos. Après la

prise d'Athènes par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement

des Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison du

petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre Timandre et

Théodota. Cependant Lysandre obtint de Pharnabase, satrape de Phrygie,

la promesse qu'il ferait tuer Alcibiade. Une nuit, des soldats barbares

cernèrent la maison. Alcibiade rêvait, dans les bras de Timandre,

qu'elle venait de lui passer une robe de femme, et qu'elle le coiffait

et le fardait. Puis une odeur de fumée Acre l'éveilla. Les barbares

avaient mis le feu aux quatre coins des murs. Alcibiade, à moitié nu,

roula son manteau autour de son bras gauche, et se rua au milieu des

assaillants, l'épée au poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent

à coups de flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre

et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un linceul

et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue cette action à

Timandre; Athénée à Théodota; c'est la preuve qu'elles l'accomplirent

toutes deux. Elles restèrent unies pour honorer leur amant mort. Il

était dangereux de donner la sépulture à ceux qui étaient tués par

ordre politique. Ces deux simples filles bravèrent le danger. On

s'imagine volontiers qu'après de longues années d'amour le jeune homme

de Kolophôn fut couché dans son sarcophage entre les corps aimés de sa

chère Bacchis et de sa chère Plangôn. Il n'y eut rien pour interrompre

leur félicité jusqu'au jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas

le sort d'Alcibiade. Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul

dans sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre et

Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait encore, au temps

d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, leur œuvre de pieux

dévouement et d'amour sans jalousie.

Or cette Théodota, dont le dévouement passa la mort d'Alcibiade,

n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. Athénée dit que la

forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, qui l'avait vue, ne la

décrit point, mais assure que sa beauté excédait toute expression, et

que les peintres venaient la supplier de leur servir de modèle. C'est

ainsi que la curiosité de Socrate fut excitée. Il voulut la voir.

Il la trouva qui posait justement devant un peintre. Sa mère était

assise près d'elle, fort convenablement habillée par ses soins, et il

y avait de jolies servantes dans la chambre. La pauvre fille répondit

à Socrate avec beaucoup de simplicité. Il lui demanda si elle avait

des champs, des revenus, ou des ouvrières. Théodota, surprise, dit que

non. Alors Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait son

train de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement Théodota,

«qui veut bien être gentil, voilà comment je vis.» Aussitôt Socrate

lui démontra qu'il ne fallait point attendre qu'un ami vînt«au vol,

comme une mouche», mais que son artifice devait s'appliquer à chasser

les amis, à les faire tomber dans ses filets, à se refuser pour se

faire désirer, à leur donner faim pour qu'ils eussent envie d'elle.

«Quels artifices,»disait Théodota, «quelle chasse, quels filets, quelle

faim?» Elle ne comprenait rien à toutes ces subtilités. Elle crut que

Socrate lui proposait de lui aider à trouver des amis. Elle l'en pria

ingénument. Elle ne voyait pas qu'elle servait au philosophe de texte à

apologue. «Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui dit-elle.--«Si tu

me le persuades,» répondit Socrate.--«Mais comment faire?»--«Cherche,

et tu trouveras.» Théodota réfléchit. Elle ne put imaginer d'autre

réponse que celle dont elle avait une grande expérience. «Il faut venir

souvent me voir,» lui dit-elle.--«Ah!» répondit Socrate, «c'est que

je ne suis pas très libre; j'ai mes occupations, et puis les affaires

publiques; et puis j'ai des amies, moi aussi, qui ne me permettent de

les quitter ni le jour, ni la nuit, parce que je leur apprends des

philtres et des incantations.» Ici la bonne fille eut l'idée, à sa

manière, de la science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle, «que tu

connais ces choses, Socrate?»--«Mais comment donc penses-tu que je m'y

prendrais pour garder mon ami Apollodore ou Antisthène, ou pour faire

venir de Thèbes Cébès et Simmias? Sois sure que je n'y parviens pas

sans beaucoup de philtres et d'incantations et de torcols magiques.»--

«Alors, prête-moi ton torcol magique pour que je t'attire.»--«Non, je

ne veux pas être attiré, je veux que tu viennes me trouver.»--«Mais je

viendrai bien,»dit la simple Théodota: «seulement me recevras-tu?»--«Je

te recevrai,» dit Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie plus

chère.»

La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut assurément que

Socrate avait chez lui une courtisane plus jolie qu'elle. Elle ne

sut point que Socrate parlait de son âme. Et le railleur impitoyable

n'essaya pas de la détromper. Quelquefois Socrate s'amusait à faire

jaillir l'idée divine qu'il croyait innée aux plus ignorants. On voit

dans le _Ménon_ comment il prétendait avoir fait démontrer à un esclave

qui ne savait rien le théorème du carré de l'hypoténuse. Mais il quitta

la courtisane sans lui avoir révélé l'idée de l'amour. Peut-être il

vit que c'était inutile. Théodota la connaissait par instinct bien

mieux que Socrate par dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice

pour rester fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités

du moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement dans un

linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient point appris

davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier son beau collier d'or

à une rivale pour que le jeune homme de Kolophôn ne mourut pas de

douleur. Car Bacchis et Plangôn durent être semblables à Théodota.

Élevées grossièrement, n'ayant pas l'esprit plus raffiné que cette

simple fille, elles furent bonnes comme elle, et comprirent l'amour de

même. Elles sont plus touchantes dans cette innocence que la savante

politicienne Aspasie.

[Footnote 1: Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des

_Iambes,_ qui vivait au commencement du VIIe siècle--ou on doit

comprendre que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un

ancien distique.]

V

Spicilège · 第 22 / 51 题