Si Bacchis et Plangôn n'eurent pas l'esprit relevé, elles furent du
moins capables d'abnégation et de tendresse. Elles en avaient eu de
grands exemples. L'hétaïre Leaina, qui fut amoureuse d'Harmôdios, se
laissa mettre à la torture par les bourreaux d'Hippias, et se coupa
la langue, dit-on, afin de ne pas déclarer le nom de son amant parmi
ses cris de douleur. Mais il y a une femme mieux connue et dont
l'histoire fait songer davantage à celle des deux hétaïres de Samos et
de Milet. C'est Théodota, qui fut Ta mie d'Alcibiade. Théodota était
Athénienne, et elle connut Socrate. Xénophon nous fait là-dessus, dans
les _Mémorables_, un précieux récit où il montre très bien ce qu'était
une courtisane grecque de son temps. Quoique Plangôn et Bacchis aient
vécu plus tard, elles ne durent pas être différentes. Le portrait de
Théodota nous servira pour nous les représenter.
Ainsi qu'on l'a vu, la fille d'une hétaïre devenait souvent courtisane
elle-même, aussi bien que les jeunes esclaves de la maison. Il y
avait là une sorte de tradition qui dura près d'un siècle. L'origine
de leurs mœurs était presque divine, et le souvenir religieux les
maintint dans une caste assez uniforme. Diverses traditions prétendent
que ce fut Solon qui les fit venir à Athènes. Mais auparavant elles se
consacraient au service d'Aphrodite dans les cités ioniennes. On avait
élevé des temples d'Aphrodite Hétaïre à Magnésie, à Abydos, à Milet, à
Éphèse, et on y célébrait annuellement sa fête. En Grèce, ces fonctions
sacrées furent établies d'abord à Corinthe où les hétaïres hiérodoules
étaient des esclaves affranchies qui se vouaient au culte de la
déesse. Voilà d'où vint sans doute la grande renommée des courtisanes
corinthiennes. Quant à l'aspect religieux que les hétaïres conservèrent
si longtemps, il devait être extrêmement ancien. Pythagore, qui
fut l'initiateur d'un dogme, semble avoir admiré dès le vie siècle
les hiérodoules de Samos, où on adorait Aphrodite sous deux noms,
«l'Aphrodite des roseaux» et «l'Aphrodite des marécages En effet,
lorsqu'il fit à ses disciples le récit de ses métamorphoses passées,
il prétendit qu'il avait été d'abord Euphorbe, puis Pyrandre, ensuite
Kallikléë, mais que, dans sa quatrième vie, il était apparu sous la
forme d'une courtisane au beau visage, nommée Alkê. Ces souvenirs
sacrés donnèrent aux hétaïres un privilège qu'elles se transmettaient
de mère en fille, d'éducatrice en esclave; et à part les grandes
amoureuses qui allumèrent les guerres ou qui troublèrent la République,
il faut s'attendre à trouver chez la plupart d'entre elles les mêmes
traits de caractère. Or la manière dont Bacchis vécut avec Plangôn et
son amant de Kolophôn ressemble tout à fait à la vie que mena Théodota
auprès d'Alcibiade et de Timandre.
Alcibiade eut toujours infiniment de goût pour les courtisanes.
Le fameux rapt que firent les gens de Mégare de deux filles qui
appartenaient à Aspasie n'était qu'une vengeance dont Alcibiade
était la cause. Il avait fait enlever une courtisane de Mégare,
nommée Simaitha. Mais il ne la garda pas longtemps. Au contraire la
Sicilienne Timandre, mère de Laïs, ne le quitta plus, dès qu'il l'eut
aimée. Une note très brève nous apprend qu'Alcibiade emmenait toujours
avec lui Timandre et Théodota. Elles acceptèrent; comme Plangôn et
Bacchis, un amour en commun. L'Athénienne et la Sicilienne sacrifièrent
toute jalousie à leur amant. Mais la fin de leur histoire fut plus
tragique que celle de la Milésienne et de la fille de Samos. Après la
prise d'Athènes par Lysandre, Alcibiade, redoutant le gouvernement
des Trente, se réfugia en Phrygie, où il se logea dans une maison du
petit bourg de Mélissa. Il y vivait paisiblement entre Timandre et
Théodota. Cependant Lysandre obtint de Pharnabase, satrape de Phrygie,
la promesse qu'il ferait tuer Alcibiade. Une nuit, des soldats barbares
cernèrent la maison. Alcibiade rêvait, dans les bras de Timandre,
qu'elle venait de lui passer une robe de femme, et qu'elle le coiffait
et le fardait. Puis une odeur de fumée Acre l'éveilla. Les barbares
avaient mis le feu aux quatre coins des murs. Alcibiade, à moitié nu,
roula son manteau autour de son bras gauche, et se rua au milieu des
assaillants, l'épée au poing. Ils n'osèrent approcher et l'abattirent
à coups de flèche. Le corps gisait devant la maison fumante. Timandre
et Théodota le soulevèrent, le lavèrent, le roulèrent dans un linceul
et l'ensevelirent de leurs mains. Plutarque attribue cette action à
Timandre; Athénée à Théodota; c'est la preuve qu'elles l'accomplirent
toutes deux. Elles restèrent unies pour honorer leur amant mort. Il
était dangereux de donner la sépulture à ceux qui étaient tués par
ordre politique. Ces deux simples filles bravèrent le danger. On
s'imagine volontiers qu'après de longues années d'amour le jeune homme
de Kolophôn fut couché dans son sarcophage entre les corps aimés de sa
chère Bacchis et de sa chère Plangôn. Il n'y eut rien pour interrompre
leur félicité jusqu'au jour où la Moïre les réclama. Tel ne fut pas
le sort d'Alcibiade. Des mains tendres et chéries l'allongèrent seul
dans sa tombe à Mélissa, et on ne sait ce que devinrent Timandre et
Théodota. Une statue en marbre de Paros marquait encore, au temps
d'Athénée, dans l'humble bourg de Phrygie, leur œuvre de pieux
dévouement et d'amour sans jalousie.
Or cette Théodota, dont le dévouement passa la mort d'Alcibiade,
n'était pas une fille d'intelligence ou d'esprit. Athénée dit que la
forme de sa gorge était parfaite. Xénophon, qui l'avait vue, ne la
décrit point, mais assure que sa beauté excédait toute expression, et
que les peintres venaient la supplier de leur servir de modèle. C'est
ainsi que la curiosité de Socrate fut excitée. Il voulut la voir.
Il la trouva qui posait justement devant un peintre. Sa mère était
assise près d'elle, fort convenablement habillée par ses soins, et il
y avait de jolies servantes dans la chambre. La pauvre fille répondit
à Socrate avec beaucoup de simplicité. Il lui demanda si elle avait
des champs, des revenus, ou des ouvrières. Théodota, surprise, dit que
non. Alors Socrate la pria de lui expliquer de quoi elle payait son
train de maison. «Quand je trouve un ami,» dit bonnement Théodota,
«qui veut bien être gentil, voilà comment je vis.» Aussitôt Socrate
lui démontra qu'il ne fallait point attendre qu'un ami vînt«au vol,
comme une mouche», mais que son artifice devait s'appliquer à chasser
les amis, à les faire tomber dans ses filets, à se refuser pour se
faire désirer, à leur donner faim pour qu'ils eussent envie d'elle.
«Quels artifices,»disait Théodota, «quelle chasse, quels filets, quelle
faim?» Elle ne comprenait rien à toutes ces subtilités. Elle crut que
Socrate lui proposait de lui aider à trouver des amis. Elle l'en pria
ingénument. Elle ne voyait pas qu'elle servait au philosophe de texte à
apologue. «Veux-tu m'aider à chercher des amis?» lui dit-elle.--«Si tu
me le persuades,» répondit Socrate.--«Mais comment faire?»--«Cherche,
et tu trouveras.» Théodota réfléchit. Elle ne put imaginer d'autre
réponse que celle dont elle avait une grande expérience. «Il faut venir
souvent me voir,» lui dit-elle.--«Ah!» répondit Socrate, «c'est que
je ne suis pas très libre; j'ai mes occupations, et puis les affaires
publiques; et puis j'ai des amies, moi aussi, qui ne me permettent de
les quitter ni le jour, ni la nuit, parce que je leur apprends des
philtres et des incantations.» Ici la bonne fille eut l'idée, à sa
manière, de la science du philosophe. «C'est vrai,» dit-elle, «que tu
connais ces choses, Socrate?»--«Mais comment donc penses-tu que je m'y
prendrais pour garder mon ami Apollodore ou Antisthène, ou pour faire
venir de Thèbes Cébès et Simmias? Sois sure que je n'y parviens pas
sans beaucoup de philtres et d'incantations et de torcols magiques.»--
«Alors, prête-moi ton torcol magique pour que je t'attire.»--«Non, je
ne veux pas être attiré, je veux que tu viennes me trouver.»--«Mais je
viendrai bien,»dit la simple Théodota: «seulement me recevras-tu?»--«Je
te recevrai,» dit Socrate, «si je n'ai pas là dedans quelque amie plus
chère.»
La pauvre Théodota dut être bien mystifiée. Elle crut assurément que
Socrate avait chez lui une courtisane plus jolie qu'elle. Elle ne
sut point que Socrate parlait de son âme. Et le railleur impitoyable
n'essaya pas de la détromper. Quelquefois Socrate s'amusait à faire
jaillir l'idée divine qu'il croyait innée aux plus ignorants. On voit
dans le _Ménon_ comment il prétendait avoir fait démontrer à un esclave
qui ne savait rien le théorème du carré de l'hypoténuse. Mais il quitta
la courtisane sans lui avoir révélé l'idée de l'amour. Peut-être il
vit que c'était inutile. Théodota la connaissait par instinct bien
mieux que Socrate par dialectique. Elle n'eut besoin d'aucun artifice
pour rester fidèle à Alcibiade et à sa dépouille. Toutes les subtilités
du moraliste n'auraient pu lui apprendre à rouler tendrement dans un
linceul le corps sanglant de son ami. Elles n'auraient point appris
davantage à Bacchis qu'il fallait sacrifier son beau collier d'or
à une rivale pour que le jeune homme de Kolophôn ne mourut pas de
douleur. Car Bacchis et Plangôn durent être semblables à Théodota.
Élevées grossièrement, n'ayant pas l'esprit plus raffiné que cette
simple fille, elles furent bonnes comme elle, et comprirent l'amour de
même. Elles sont plus touchantes dans cette innocence que la savante
politicienne Aspasie.
[Footnote 1: Cet Archiloque ne peut pas être le célèbre auteur des
_Iambes,_ qui vivait au commencement du VIIe siècle--ou on doit
comprendre que les Ioniens du temps de Plangôn lui appliquèrent un
ancien distique.]
V