Voici l'aventure de _la Chaîne d'or_ telle qu'on la lit dans Athénée,
livre XIII, chapitre LXVI.
«Une célèbre hétaïre fut aussi Plangôn la Milésienne. Sa beauté était
si parfaite qu'un jeune homme de Kolophôn devint amoureux d'elle,
bien qu'il eût pour maîtresse la Samienne Bacchis. Il la pressa de
supplications. Mais Plangôn apprit la beauté de Bacchis, et voulut
détourner le jeune homme de cet amour. Comme cela semblait impossible,
elle exigea pour prix de sa faveur le collier de Bacchis, qui était
très célèbre. L'amant, enflammé, jugea que Bacchis ne souffrirait pas
de le voir périr. Et Bacchis eut pitié de sa passion et lui donna le
joyau. Alors Plangôn, émue de voir que Bacchis n'était point jalouse,
lui renvoya le collier et reçut le jeune homme dans ses bras. Et à
partir de ce temps elles devinrent amies et choyèrent leur amant
ensemble. Pleins d'admiration, les Ioniens, ainsi que le dit Ménétôr
dans le _Livre des Offrandes_, donnèrent à Plangôn le nom de Pasiphilê.
C'est elle qu'Archiloque[1] a citée dans ces vers:
Figuier des roches becqueté par les volées de corneilles,
Charmante accueilleuse d'étrangers, Pasiphilê.
Plangôn était de Milet, son ami de Kolophôn, et Bacchis de Samos.
L'histoire du collier est une histoire d'Ionie. Ce furent les
Ioniens qui inventèrent le nom de Pasiphilê. L'Ionie est un pays
de merveilles. Tout notre trésor des contes a été pillé dans Milet.
C'était une cité entourée de pins odorants et remplie de laine et de
roses. Elle s'allongeait sur une des pointes de la baie de Latmos, en
face de l'embouchure du Méandre. Les petites îles de Ladé, de Dromiskos
et de Perné abritaient ses quatre ports. Les Milésiens vivaient dans le
même luxe que les Sybarites, dont ils étaient les amis. Ils portaient
des tuniques amorgines transparentes, des robes de lin couleur de
violette, de pourpre, et de crocos, des sarapides blanches et rouges,
des robes d'Égypte qui avaient la nuance de l'hyacinthe, du feu et
de la mer, et des calasiris de Perse toutes semées de grains d'or.
Leurs couvertures, dit Théocrite, étaient plus molles que le sommeil.
C'était là que des pêcheurs avaient tiré dans leur filet, sur la
grève, le trépied d'or d'Apollon; là aussi que les vierges, lasses de
vivre, n'avaient cessé de se pendre jusqu'au jour ou les magistrats
ordonnèrent de les enterrer nues, la cordelette au cou; là encore que
les femmes, au témoignage d'un scoliaste de Lysistrata, usaient de
spéciales débauches. Cité de voluptés, d'étoffes précieuses, de fleurs,
de courtisanes et de légendes! Sa trace est effacée de la terre; de
l'extrémité de Samos on ne voit plus ses maisons peintes, et la baie
même de Latmos a disparu depuis que les alluvions ont changé le rivage.
Et comme la cité parfumée de rôdeur des roses et des pins, la tendre
histoire de Bacchis et de Plangôn aurait été effacée de la terre si
Théophile Gautier ne l'eût amoureusement recueillie. Il la transplanta
pour la faire refleurir; il précisa les contours un peu frustes de
ses personnages, et les éclaira de lumières magnifiques et vivantes.
Il supposa que Plangôn quitta les rives fabuleuses de l'Ionie, comme
Aspasie, qui, elle aussi, était née à Milet; il en fit la contemporaine
de Périklès et d'Alcibiade, un si délicat admirateur de la beauté du
corps qu'il brisa la flûte de son maître de musique, Antigenidas, parce
que la distorsion de la bouche du joueur lui semblait peu gracieuse. Il
donna au jeune homme de Kolophôn le nom de Ctésias, et ne laissa sans
doute Bacchis dans son île de Samos que pour faire voguer vers elle
l'amant éploré sur la superbe trirème _l'Argo._ Il rendit le sacrifice
de Bacchis plus grave en nous disant que son collier fameux était une
grosse chaîne d'or, qui faisait toute sa fortune, et il inspira au cœur
de Plangôn une délicieuse émotion où sa jalousie se fond pour consentir
au partage de l'amour.
Nous savons peu de chose sur Plangôn de Milet. Timoklès la nomme, déjà
vieille, entre Nannion et Lykè. Anaxilas, un autre poète comique,
l'invective dans _Neottis:_
Il faut voir, pour commencer, d'abord Plangôn;
Semblable à la Chimère, elle incendie les barbares.
Mais un seul chevalier lui a ôte la vie:
Il a emporté tous ses meubles et a quitté sa maison.
L'aventure du chevalier n'est pas surprenante, si Plangôn l'avait aimé.
Seulement il ne faut pas croire Anaxilas. Il n'avait aucune indulgence
pour les hétaïres. A ses yeux, Sinôpê, c'est l'Hydre; Gnathaina, la
Peste; Phrynê, Kharybde; et Nannion, Skylla; elles sont toutes bien
vieilles, et semblent des «sirènes épilées». Tenons-nous en plutôt
au récit d'Athénée, où Plangôn est charmante. Plangôn devait être son
surnom. C'est ainsi qu'on appelait des poupées de cire faites à l'image
d'Aphrodite.
Il est plus aisé de deviner l'histoire de la Samienne Bacchis. Elle
était joueuse de flûte et elle avait été esclave de la grande hétaïre
Sinôpê. Affranchie et devenue riche, elle eut pour esclave Pythioniké,
qui devint hétaïre à son tour, et ruina l'opulent Macédonien Harpale.
Sinôpê tenait une espèce d'école d'hétaïres, à la manière d'Aspasie.
Elle était Thrace, et elle amena toutes ces femmes qu'elle avait
instruites d'Égine à Athènes. Voilà ce que rapporte l'historien
Théopompe dans une lettre qu'il écrivit au roi Alexandre. Sinôpê avait
deux filles. L'une, Gnathaina, devint hétaïre aussi. L'autre (elle
n'a pas laissé de nom) eut une fillette, Gnathainion, à qui sa tante
servit de marraine et d'éducatrice. Il faut penser que Bacchis, tandis
qu'elle était l'esclave de Sinôpê, fut la compagne de Gnathaina. Cette
Gnathaina avait une grande réputation d'esprit. On a conservé beaucoup
de ses bons mots. Elle fut l'amie du poète comique Diphile, rival de
Ménandre et de Philémon. Ceci nous permet de fixer l'époque où vécurent
Bacchis et Plangôn. Elles durent se connaître et s'aimer vers la fin
du IVe siècle avant Jésus-Christ. On ne put conter leur histoire dans
les soupers du temps de Périklès, et Alcibiade ne les vit point: elles
naquirent seulement cent ans après.
Les histoires des courtisanes sont toutes pleines d'anecdotes sur
Gnathaina. Car les courtisanes d'Athènes ont eu leurs poètes, leurs
historiens et leurs peintres. D'abord elles donnèrent leur nom à des
comédies: _Koriannô_, de Phérécrate; _Thaïs_ et _Phanion_, de Ménandre;
_Opora_, d'Alexis. Ensuite Machon, de Sicyone, qui vécut à Alexandrie,
composa sur elles des contes en vers. Machon lit jouer des pièces et
fut le maître du grammairien Aristophane de Byzance. Ce grammairien,
qui rythma les arguments des comédies de son grand homonyme, reçut
sans doute de Machon l'idée d'écrire une histoire des hétaïres. Il
recueillit les vies de cent trente-cinq d'entre elles; mais Apollodore,
Ammônios, Antiphane et Gorgias en ont nommé davantage et on assure
qu'ils en oublièrent. Aristophane de Byzance négligea de mentionner une
fille qu'on appelait Paroinos, et qui buvait immodérément; Euphrosynê,
dont le père était foulon; Theokleia la Corneille et Synoris la
Lanterne, et la Grande, et Mouron, et le Petit Miracle, et Silence, et
la Mèche, et la Lampe, et Torchon. Dans le livre d'Apollodore on trouve
que deux sœurs, Stagônion et Anthis, étaient connues sous le nom de
«loches», parce qu'elles étaient blanches, minces, et qu'elles avaient
de grands yeux. Antiphane nous apprend que Nannion était surnommée
«Avant-scène» parce qu'elle portait des robes magnifiques et des bijoux
splendides, mais qu'elle était laide quand elle se déshabillait. Un
autre de leurs historiens n'a laissé que son nom: Kallistratos. Lyncée
de Samos collectionna leurs traits d'esprit, il parle de Kalliction,
qu'on appelait «la pauvre Hélène», et de Leontion, qui fut la maîtresse
d'Épicure. Les peintres des courtisanes furent Pausanias, Aristide et
Nicophanês. La plupart de leurs tableaux étaient dans la galerie de
Sicyone, où les vit le voyageur Polémôn. Sicyone était une cité de
peintres, au milieu d'une terre boisée, fertile et charmante, sur la
mer Corinthienne, entourée de champs de courges et de pavots. Sitôt que
les hétaïres se furent établies à Corinthe, leur légende dut venir se
fixer près des lourdes fleurs du sommeil. Plus tard, Machon en reçut
les derniers échos, et les porta jusque dans Alexandrie. Et ce sont les
_Chries_ de Machon de Sicyone qui nous donnent la juste impression des
courtisanes grecques.
Machon n'était pas un poète de talent. On se demande comment il put
même réussir à nouer des intrigues de comédie. Ses vers sont fort
loin d'égaler des pièces du même genre qui abondèrent en France et en
Angleterre au siècle dernier. Mais ils ressemblent plutôt aux poésies
un peu grossières de notre moyen âge: le recueil des _Repues franches_
en donnerait une assez bonne idée. Il faut avouer que les contes de
Machon ne sont point délicats. Les plaisanteries y sont remplies
d'équivoques et les quolibets des halles sont bien au-dessus de la
bassesse d'une conversation entre Lamia et Démétrios de Phalère.
Machon a choisi pour héroïne Gnathaina. C'est à elle qu'il attribue
presque tous les mots qu'on trouvait spirituels. Ce sont en général
des injures de filles. Il paraît que Diphile ne pouvait se passer de
la société de Gnathaina, et de son côté elle semble avoir eu quelque
sentiment pour lui. Les jours d'insuccès au théâtre, Diphile courait
se faire consoler chez son amie. Mais, à en juger par les récits de
Machon, elle ne lui apprenait pas la poésie, comme Aspasie avait
enseigné la rhétorique à Périklès. Gnathaina, élevée avec l'esclave
de sa mère, dut avoir sur Bacchis quelque influence. Nous devons
donc nous résigner à voir dans Bacchis de Samos une femme un peu
vulgaire. Ce n'est pas pour déprécier sa bonté. Au contraire, elle
dut se sacrifier franchement à Plangôn comme une brave fille qui a le
cœur sur la main. Mais on aurait tort d'évoquer, pour l'histoire de
la Poupée et de cette joueuse de flûte, les noms d'Aspasie, de Phrynê
ou de Laïs. Il est vrai que ces grands noms sont bien enveloppés
de fictions. Nous ne saurions oublier qu'elles furent les amies de
Périklès, d'Hypéride, d'Aristippe, de Diogène et de Démosthène.
Pourtant, à en croire Aristophane, la savante Aspasie entretenait dans
sa maison non pas des hétaïres, mais des filles de condition plus vile,
qu'il appelle _pornaï._ Epikratès, dans son _Anti-Laïs,_ montrait
une vieille courtisane devenue oisive et aimant à boire. Phrynê fut
vieille aussi, avec Plangôn et Gnathaina, au témoignage de Timoklès.
Ce ne sont pas là des images gracieuses. Mais il est bien difficile
d'avoir quelque certitude sur tout cela. En effet, un scoliaste du
_Plutus_ et Athénée (XIII, lv) sont en contradiction avec Epikratès.
Ils content la mort tragique de Laïs, encore jeune et belle. Laïs était
née à Hykkares, en Sicile. Les uns disent qu'elle y fut prise, âgée de
sept ans, pendant l'expédition de Nikias, et qu'un Corinthien l'acheta
pour l'envoyer à sa femme; d'autres, que sa mère Timandre fut donnée
au poète dithyrambique Philoxène par Denis le Tyran, vint à Corinthe
avec Philoxène et y fut célèbre, mais que Laïs devint plus fameuse
qu'elle. On connaît d'ailleurs la vie de Laïs à Corinthe. Mais elle
s'éprit d'un certain Euryloque, Aristonikos (ou Pausanias) elle suivit
en Thessalie. D'autres Thessaliens devinrent amoureux d'elle: ils
arrosaient de vin les marches de sa porte. Les femmes thessaliennes,
jalouses, s'indignèrent. Le jour de la fête d'Aphrodite, où les hommes
n'ont point accès au temple, elles se ruèrent sur Laïs et l'écrasèrent
avec les escabeaux en bois du sanctuaire. Ainsi fut tuée, devant sa
déesse, Laïs qui avait introduit à Corinthe le service des hiérodoules,
esclaves sacrées d'Aphrodite. On voit combien toutes ces aventures des
courtisanes sont contradictoires et vagues. Il est malaisé de dégager
nettement leur personnalité parmi tant de confusion. Cependant, les
récits de Machon doivent peindre assez exactement le genre de vie et
l'esprit des femmes qui entouraient Gnathaina. Et nous ne risquons
guère de nous tromper en pensant que Plangôn et Bacchis n'étaient point
très différentes. C'étaient de jolies filles grossières, aux élans
généreux, un peu bestiales, sans doute, comme d'autres qui vivaient
dans le même temps, Kallistô la Truie, Nikô la Chèvre, et Hippè la
Jument.