Les gens du moyen âge ont beaucoup vagabondé. Un grand nombre de clercs
allaient de ville en ville; ce leur était une manière de vivre après
qu'ils en eurent fait un prétexte à s'instruire. Certains écoliers
traversaient les frontières, passaient en Espagne, en Italie, en
Flandre, en Allemagne. Ils discutaient solennellement avec les docteurs
étrangers et les défiaient à des joutes de connaissances. Ainsi ce
singulier étudiant espagnol, Fernand de Cordoue, qui vint à Paris
vers le milieu du XVe siècle, étonna les docteurs de Sorbonne par son
érudition dans les langues anciennes, l'hébreu, les langues vivantes et
sa subtilité dans les sciences, puis disparut et passa en Allemagne. On
crut qu'il avait fait un pacte avec le démon et qu'il usait de magie.
Mais la plupart du temps les clercs vagabonds et mendiants étaient
moins instruits. Dès le XIe siècle, ils se mirent à fréquenter les
grand'routes de France et d'Allemagne. Ceux qui allaient d'abbaye
en abbaye transportaient des rouleaux de parchemins où les moines
inscrivaient le nom du dernier mort de leur confrérie, avec des
pensées pieuses. Les clercs vagabonds qui avaient reçu l'hospitalité
d'un couvent étaient chargés d'annoncer ainsi la mort d'un frère en
religion aux moines des couvents du même ordre. Ils payaient de ce prix
l'hospitalité qu'on leur dormait. C'étaient de sinistres messagers qui
arrivaient dans les abbayes, à la nuit tombante, avec le rouleau des
morts. On ajoutait des noms à la liste, et ils promettaient de prier
pour les âmes pendant leur route. Quelques-uns de ces rouleaux des
morts ont plus de vingt mètres de long, tant les clercs y avaient fait
inscrire de décès, tant ils avaient été hébergés dans les couvents
de tous les pays. On donna à ces vagabonds le nom de _goliards>_ qui
fut très rapidement pris dans un mauvais sens. Déjà, au XIe siècle et
au XIIe les goliards d'Allemagne composaient des chansons en latin
et en allemand. Un manuscrit les a conservés sous le nom de _Carmina
Burana._ Ce sont souvent de véritables chansons de route, où les
vagabonds se réjouissent du printemps, des prairies vertes pleines
de fleurs, et des auberges où on leur donne du vin à boire. D'autres
sont extrêmement licencieuses et justifient pleinement le mépris où
tomba le nom de goliard. Au XVe siècle, la goliardise faisait perdre
le privilège de clerc, comme la bigamie ou l'exercice de certains
métiers. Entre 1450 et 1460, lorsque Regnier de Montigny et Colin de
Cayeux se réclamèrent de la justice ecclésiastique, on leur opposa au
Parlement qu'ils étaient pipeùrs et goliards. Les écoliers errants
répandirent partout leur mauvais renom. Dans une liste de proverbes
qui fut ajoutée à une des plus anciennes éditions de Villon figure
celui-ci: «Pire ne trouverez que escouliers.» Le _Liber vagatorum_,
qui parut d'abord à Bâle entre 1494 et 1499 catalogue les goliards
parmi les classes dangereuses. Ce _Liber vagatorum_ n'est d'ailleurs
que le développement d'une enquête sur les vagabonds que le conseil
de Bâle fit faire au commencement du XVe siècle et qui fut insérée
dans les annales de Johannes Knebel en 1475. «La sixième classe,
lit-on dans le _Liber vagatorum_ est celle des _Kammesierer._ Ce sont
des mendiants ou jeunes écoliers, jeunes étudiants, qui ne suivent ni
père, ni mère, n'obéissent plus à leurs maîtres, tombent en apostasie
et fréquentent la mauvaise société. Ils sont fort instruits dans
l'art du vagabondage, par lequel ils boivent, gaspillent, jouent,
et perdent leur argent en débauches. Ils se font faire de fausses
tonsures, quoiqu'ils n'aient souvent pas reçu les ordres et ne
possèdent aucune lettre de confirmation.» La septième classe est celle
des _Vagierer_, qui sont aussi des mendiants, et se disent écoliers
voyageurs (_farnder Schuler_), maîtres de magie et conjurateurs du
diable. On reconnaît là le _Fahrender scolasticus,_ sous l'habit duquel
Méphistophélès apparaît à Faust dans le drame de Gœthe. Les clercs
vagabonds étaient souvent aussi ménétriers ou vielleurs, allaient jouer
«par les festes de menestrerie et portoient les poupetes». D'autres
étaient «pardonneurs», comme ceux dont parle Chaucer en Angleterre ou
«porteurs de bulles», comme ceux que cite Villon dans la Ballade de
bonne doctrine. Ils étaient faux pèlerins et montraient des lettres
attestant qu'ils revenaient de Rome ou de Saint-Jacques de Compostelle,
ou ils «contrefaisoient l'homme de guerre», portant vouges, crancquins
et plançons crêtelés à la ceinture.
En effet, les routes étaient infestées d'hommes armés. La guerre
de cent ans avait désorganisé la société. A la fin du XIVe siècle,
certaines bandes, qui s'étaient formées avec les débris des grandes
compagnies, continuèrent à tenir le pays, «échellant» les villes et
les «appâtissant», vivant des provisions qu'ils obtenaient par force
des habitants du plat pays, détroussant ou rançonnant les marchands.
A l'ouest, la Normandie fut désolée par une bande de criminels qu'on
appelait Faux-Visages, parce qu'ils portaient des masques. Ils
arrêtaient les convois de marchands qui circulaient de nouveau dans un
pays à peu près pacifié. A l'est, après la bataille de Saint-Jacques,
les bandes des Écorcheurs se rompirent et vécurent sur le pays autour
de Dijon et de Mâcon. Il y avait là de vieux routiers qui avaient fait
campagne avec les capitaines espagnols, comme Rodrigue de Villandrando
et Salazar, jusque sur les marches de Gascogne; des Écossais, des
Lombards et des Bretons, qui gardaient la terrible tradition de chefs
tels que Fortépice et Tempête. Ils errèrent entre Langres, Toul et
Auxonne, et passèrent souvent en Alsace. Les villes étaient si pleines
de terreur qu'elles refusaient même de recevoir les soldats réguliers
qui devaient les protéger contre ces invasions. Les Écorcheurs avaient
coutume de ravager en été les pays situés plus au sud, et d'attaquer
les villes du Dijonnais pendant le froid, afin d'y hiverner. Ainsi,
cette population errante des routes de France, faite de mendiants,
de faux clercs, de pillards et de traîneurs d'armée, était prête à
accueillir les gens qui fuyaient la justice; et on comprend aisément
que ces éléments variés aient pu constituer une grand association
criminelle qui tint le pays pendant plus de sept ans, de 1453 à 1461,
dont faisaient partie presque tous les malfaiteurs de profession, et ou
François Villon allait entrer pendant sa vie vagabonde.
A sa sortie de Paris, Villon erra d'abord dans les environs. Il nous
dit lui-même qu'il resta huit jours à Bourg-la-Reine, où Perrot Girard,
barbier juré, le nourrit de cochons gras. L'abbesse de Pourras,
c'est-à-dire du Port-Royal, comme l'a fort judicieusement reconnu M.
Longnon, assista à ces franches repues. Les legs de Villon sont si
satiriques, et la compagnie de l'abbesse de Port-Royal si étrange,
qu'on est tenté d'imaginer que ces cochons gras furent pris la nuit
dans le parc du bon Perrot Girard et mangés dans l'abbaye à grande
réjouissance.
On ne sait pas vers quelle province François Villon se dirigea après
avoir quitté Bourg-la-Reine. Mais précisément en juin 1455 on trouvait
sur toutes les routes entre Lyon, Dijon, Auxonne, Toul, Mâcon, Salins
et Langres, des malfaiteurs qui appartenaient à la compagnie de la
Coquille. Il est hors de doute que Villon entra en relation avec ces
compagnons coquillards. Deux ballades en jargon leur sont adressées.
Regnier de Montigny faisait partie de l'association. Jouant sur le
nom de Colin de Cayeux, François Villon écrit Colin l'Escailler,
c'est-à-dire le Coquillart. C'est dans la ballade où il donne comme
exemple tragique la mort de Regnier de Montigny et de Colin de Cayeux.
Le jargon dans lequel sont écrites les six ballades de Villon est le
même que le jargon des compagnons de la Coquille. Enfin, Jehan Rosay,
Jehan le Sourd de Tours, Petit-Jehan, tous trois coquillards, furent à
Paris ou à Poitiers compagnons de Regnier de Montigny et complices de
François Villon dans le vol du collège de Navarre en 1456? Quand Villon
quitta Paris, au mois de juin, il est probable que Regnier de Montigny
l'avait préparé à rencontrer ses amis de la Coquille. Le poète dut
gagner le Dijonnais; il parle dans ses poèmes de Dijon et de Salins.
On peut bien croire qu'il n'aurait pas connu la petite ville de Salins
s'il n'y avait passé. Les coquillards fréquentaient Salins; mais leur
capitale était alors Dijon.
C'est vers 1453 qu'arriva dans la ville de Dijon cette compagnie de
gens inconnus, oisifs et vagabonds. Ils firent bientôt connaissance
avec un carrier du duc de Bourgogne, Régnault Daubourg, qui les
conduisait dans la campagne. «Il étoit, dit un témoin, le père
conduiseur des coquillards ès foires et marchés de Bourgogne,» comme
Villon avait été à Paris «la mère nourricière de ceux qui n'avoient
point d'argent». A Dijon, ils passaient leur temps dans le bordel
tenu par un sergent de la mairie, Jaquot de la Mer. On ne savait de
quoi ils vivaient. Ils allaient et venaient dans la boutique d'un
barbier, Perrenet le Fournier, où ils jouaient aux dés, aux tables
et aux marelles, après s'être fait peigner et couper la barbe. Ils
s'étaient liés aussi avec des filles communes de Dijon, et certains en
avaient amené avec eux de Paris. Quand ils n'avaient plus d'argent,
ils disparaissaient pendant quinze jours, un mois ou six semaines.
Revenant à Dijon, ils étaient les uns à cheval, les autres à pied,
«bien vestuz et habilliez, bien garnis d'or et d'argent et recommencent
à mener avec aulcuns aultres qui les ont attenduz ou aultres qui sont
venuz de nouvel leurs jeux et dissolucions accoustumez». Souvent ils
se disputaient, ivres, dans la boutique du barbier. Ils criaient:
_Estoffe! ou je faugeray!_ et se donnaient des noms extraordinaires
qu'ils prononçaient à la manière des injures, tels que _beffleurs,
vendengeurs, planteurs, basisseurs, desbochilleurs, dessarqueurs,
baladeurs, blancs coulons, esteveurs._ Puis, furieux, ils se battaient
à coups de dague. Quelques-uns marchandaient chez les orfèvres
des gobelets d'argent, et on ne savait pour quel usage. D'autres
négociaient la vente de chevaux, sans oser sortir de l'hôtel de Jaquot
de la Mer. Le prix qu'ils en demandaient était si bas que les acheteurs
devinaient des chevaux volés. D'autres se promenaient au bras de
Jaquot de la Mer, jour et nuit, riant, chantant, et ne faisant rien.
Un cordelier apostat, nommé Johannes, achetait les provisions pour ses
compagnons à l'hôtel de Jaquot; et quand il donnait un écu au boucher,
il escroquait subtilement le change, et reprenait trop de monnaie.
Certains mettaient engage de belles robes et de riches manteaux, des
anneaux à pierre et des chaînes d'or. On s'apercevait bientôt que les
chaînes étaient de cuivre doré, aussi bien que les anneaux, et les
pierreries fausses. Enfin, sous prétexte de faire faire une targette à
verrouiller, ils avaient porté un patron en bois chez un maréchal, qui
reconnut aussitôt le modèle d'un crochet à ouvrir les serrures.
Cependant, la ville de Dijon ne paraissait plus sûre la nuit. Lemaire
fit faire des rondes, et lui-même en commanda. Une nuit Jaquot courut
prévenir ses compagnons que le maire allait arriver. Ils étaient
douze environ qui jouaient dans son hôtel. Les chandelles furent
soufflées; ils sortirent doucement, gagnèrent le quarroy de la rue
des Petits-Champs et la boutique de Perrenet le Fournier, où ils se
couchèrent, immobiles, dans l'obscurité, l'un çà, l'autre là, jusqu'à
ce que le maire fût passé. Pourtant, le maire avait été informé, ainsi
que Jehan Rabustel, procureur syndic de la vicomté mairie de Dijon,
et on avait fait des dénonciations précises. Le 1er octobre 1455,
Jehan Rabustel interrogea Régnault Daubourg, déjà détenu dans les
prisons de Dijon. Les réponses lui parurent si graves que deux jours
après il commença une information régulière contre les compagnons de
la Coquille. Il fit venir d'abord Perrenet le Fournier, qui semblait
connaître les noms de tous les malfaiteurs, leurs habitudes et leurs
projets. Ce barbier, qui avait reçu et caché les coquillards pendant
deux ans, faisait probablement partie de la bande. Il laissait jouer
chez lui à des jeux de fraude et vendait aux compagnons des «dés
d'advantaige et de forte cire», c'est-à-dire des dés pipés. Il recélait
et recevait en gage des vêtements et des faux bijoux. Enfin, il
savait les noms de la plupart des associés et il parlait leur jargon
avec une science rare. Perrenet le Fournier s'excusa d'abord sur ce
qu'ayant appris dans sa jeunesse quelques mots de «jargon ancien»,
et joué aux dés, aux cartes et aux marelles, la vie des coquillards
l'avait intéressé. Puis il révéla les noms des principaux compagnons
et l'organisation de la bande; enfin, il dicta un vocabulaire de leur
langage. Il tenait tous les détails, disait-il, d'un coquillard du nom
de Jehanin Cornet, d'Arras.
Ainsi que l'association criminelle qui porte aujourd'hui en Italie le
nom de _Camorra_, la société de la Coquille était disposée comme une
corporation, et elle avait ses apprentis, ses maîtres et son chef. Le
nombre des affiliés, suivant Perrenet, était de mille, et, d'après des
documents de 1459, de cinq cents seulement. Ils avaient un roi qui se
nommait le Roi de la Coquille. Ceux qui entraient dans la bande comme
apprentis s'appelaient _gascâtres._ Une fois instruits, ils devenaient
_maîtres;_ et quand ils étaient «bien subtils en toutes les sciences,
ou aucune d'icelles», on les nommait _longs_. Car les coquillards
avaient différentes professions. Les _vendengeurs_ coupaient les
bourses; les _beffleurs_ escroquaient aux dés (_gourds_), aux cartes
(_la taquinade_), aux marelles (_Saint-Marry_) ou (_Saint-Joyeux_),
au jeu de la courroie (_queue de chien_). Les _envoyeurs_ et les
_basisseurs_ assassinaient. Les _desrocheurs_ dépouillaient entièrement
l'homme qu'ils volaient, et les _desbochilleurs_ ne laissaient rien
aux niais qui se laissaient entraîner à jouer avec eux. Quand il
s'agissait de vendre de faux bijoux ou des lingots fraudés, chacun
avait son rôle particulier. Le _dessarqueur_ allait examiner l'endroit
et causer avec la dupe pour préparer l'affaire. Le _baladeur_ venait
parler à l'homme d'église ou au paysan qu'on voulait tromper, et
engager la négociation. Le _confermeur de la balade_ était chargé
d'affirmer l'honnêteté de la vente et l'intégrité de la marchandise.
Enfin, c'était le _planteur_ qui apportait les fausses chaînes, les
pierres contrefaites ou les lingots. On appelait les bijoux falsifiés
des _plants_. Les _blancs coulons_ ou pigeons blancs allaient coucher
dans les hôtelleries avec les marchands de passage. Ils les volaient,
se volaient eux-mêmes et jetaient le butin par la fenêtre aux _fourbes_
qui l'attendaient. Puis ils se lamentaient et se plaignaient avec le
marchand dérobé.
Pour le jargon des coquillards, il' est de tous points semblable à
celui des ballades de François Villon. Ils appelaient la justice
_marine_ ou _roue_. Tromper la justice, c'était _blanchir la marine._
L'homme qu'on décevait était _blanc, sire, dupe_ ou _cornier_. Ils
nommaient les sergents _gaffres_ et les prêtres _ras_; le crochet
à ouvrir les coffres était le _roi David_. Une bourse, c'était une
_feullouze_, et de l'argent de l'_aubert_ ou du _caire;_ le pain,
_arton_, et le feu Saint-Antoine _rufle_. Ils avaient donné au jour
le nom de _torture_; et inversement la torture, c'était le _jour._
L'un des témoins dit qu'on ne pourra rien obtenir des accusés «se-non
à grand'force du jour». _Estoffe_ était la part du butin. Quand ils se
criaient: _Estoffe! ou je faugeray!_ cela signifiait: «Ma part, ou je
dénoncerai!» Une robe se nommait _jarte;_ un cheval _galier_; l'_ance_
était l'oreille, les _quilles_ les jambes, et la _serre_ la main. S'ils
étaient poursuivis par le guet, en faisant un crochet pour s'échapper,
ils disaient qu'ils _baillaient la cantonade_. Un homme résolu à battre
ceux qui voudraient l'arrêter était _ferme à la louche_[1] (ferme à la
main). Celui qui refusait de confesser ses crimes quand on le mettait à
la question était _ferme en ta mauhe_[2] (ferme en la bouche).
Parmi les noms que dicta Perrenet le Fournier, on renonnait des
Picards, des Gascons, des Provençaux, des Normands, des Savoyards, des
Bretons, des Espagnols et des Écossais, sans compter les Bourguignons,
qui sont en nombre supérieur. Ainsi on peut voir que la société de la
Coquille fut formée des débris de bandes d'écorcheurs revenus de la
bataille de Saint-Jacques et qui vivaient sur le pays depuis 1445.
La bande avait ses recéleurs et ses fabricants de faux bijoux et
de faux lingots à Paris, bien qu'elle comptât plusieurs ouvriers
orfèvres comme Denisot Leclerc et Christophe Turgis. L'un deux était
Jaquet Legrant, âgé de cinquante-six ans, emprisonné cinq fois depuis
1448 pour dorer des anneaux de cuivre. Ce Jaquet Legrant avait deux
filles de seize ou dix-sept ans, ce qui rendit la justice indulgente.
On trouva dans sa boutique un anneau de cuivredoré avec une pierre
vermeille, un grand nombre de «signets et verges» en cuivre doré, et
une chaîne de laiton qu'il se préparait à dorer en même temps qu'un écu
d'argent. Regnier de Montigny connaissait fort la boutique de Jaquet
Legrant, où il devait aller souvent pour ses compagnons de la Coquille.
Une nuit, avec Nicolas de Launay, il vola dans l'église de Saint-Jean
en Grève un calice d'argent. Ils le mirent en pièces et apportèrent
le tout à Jaquet Legrant. Il y avait là 2 marcs 6 «esterlins» d'argent
que Jaquet leur prit à raison de 8 francs le marc. D'ailleurs l'orfèvre
avoua qu'il avait déjà acheté à Regnier de Montigny 4 onces d'argent
cassé, fondu, et qui provenait d'une burette. On peut supposer que
les coquillards apportèrent souvent à Jaquet Legrand de l'argenterie
fondue, en échange de laquelle il leur donnait les faux anneaux
à pierres contrefaites, et les chaînes de cuivre doré, que les
«planteurs» allaient vendre par les villes et les campagnes.
Une compagnie comme celle des coquillards ne pouvait se développer et
se suffire que sur les grands chemins. Aussi passaient-ils de province
en province; ils volaient des chevaux à Salins et les ramenaient à
Dijon; Régnault Daubourg allait de Genève à Besançon avec des tissus
volés et trois livres de safran, passait à Mâcon où il rencontrait un
autre coquillard, Philippot de Marigny, auquel il donnait rendez-vous
à Dijon. Puis avec Dimanche le Loup, dit Bar-sur-Aube, le cordelier
Johannes et Jehanin Cornet, d'Arras, ils préparaient un voyage en
Lorraine pour «aller à l'estève», «faire un coup de roi,» et on les
arrêtait à Toul. Là, Régnault Daubourg se réclama de sa qualité de
«pierrier» du duc de Bourgogne; Johannes et Bar-sur-Aube s'échappèrent;
et Jehanin Cornet contrefit l'homme de guerre. Pour des bandes ainsi
organisées la grand'route était la liberté, puis-qu'il n'y avait ni
surveillance, ni gendarmerie. Le danger n'était que dans les villes où
la police avait quelques rigueurs. La bande de la Coquille comptait à
peu près toutes les professions de malfaiteurs qui se sont perpétuées
jusqu'à notre société; mais elles ont sans exception cette nuance
particulière qu'elles s'exerçaient sur les routes et non dans les
cités. Les coquillards quittaient Dijon pour se fournir d'argent: ils y
revenaient pressurer les fillettes du bordel, mener joyeuse vie, jouer
aux marelles et aux dés. Voilà pourquoi leur établissement à demeure
dans la ville de Dijon causa la perte de leur association, Dénoncés
par un informateur, Régnault Daubourg arreté, Perrenet le Fournier
ayant livré tous les secrets, les coquillards furent très rapidement
traqués. Avant le 7 novembre 1455, le maire fit prendre Bar-sur-Aube,
l'un des chefs de la bande, qui était couché avec Philippot de Marigny
à l'hôtel du Veau, dans la rue Saint-Nicolas. Comme les sergents
saisissaient Philippot, il fouilla dans son sein et en tira des objets
qu'il cacha dans la paille au chevet du lit. C'étaient des crochets
de l'espèce que les coquillards appelaient «roi David et roi Davyot».
Malgré la torture Bar-sur-Aube ne voulut rien avouer. Finalement, on
le confronta avec Perrenet le Fournier, et il reconnût presque toutes
les charges qu'on avait assemblées contre lui. Le 18 décembre 1455[3],
trois coquillards furent bouillis vivants dans une chaudière sur la
place du Morimont, à Dijon, comme faux-monnayeurs, et six autres
traînés et pendus aux fourches de la ville. Parmi ces derniers était
Jaquot de la Mer. Le procureur, Jehan Rabustel, ne se contenta pas de
cette exécution. Il nota de sa main les noms de plus de soixante-dix
affiliés de la Coquille et les signala aux justices des villes de
France. Ainsi Christophe Turgis fut emprisonné à Sens et interrogé par
commission rogatoire de Dijon. Plus tard, à mesure que Jehan Rabustel
reçut la nouvelle de l'exécution des criminels qu'il avait dénoncés,
il inscrivit en face de leurs noms leur mort et le genre du supplice:
_bouilli, pendu, jeté en un puits_, etc., suivant la coutume du royaume
ou des provinces. Il y en eut de suppliciés à Lyon, à Grenoble, à
Amiens, à Avignon. Près du nom de Regnier de Montigny figure la
mention: _mort et pendu_. Pourtant la procédure de 1455 ne paraît pas
avoir détruit la société de la Coquille. Certains malfaiteurs, Tassin
et Andet de Durax, ne furent pris et exécutés à Dijon même que dans
les années 1456 et 1457. En juillet 1458, Jehan Rabustel demanda au
maire de Dijon un édit sévère contre plusieurs «compaignons incognuz
qui sont oyseulx, lesquels ne font que aler et venir parmi cestedite
ville par nuyt et par jour; et ne savent les aucuns que de jouer les
ungs aux dez, les autres à la paume et à plusieurs aultres jeux et les
aultres que de ruffianaige». Ces vagabonds se retiraient aussi dans
l'ancien bordel de Jaquot de la Mer. Ils avaient les mêmes mœurs que
les coquillards, et sans doute cette nouvelle compagnie de 1458 n'était
qu'une autre partie de la bande. En effet, un document[4] conservé
aux archives de Dijon montre que les coquillards circulaient encore
librement dans la ville et les environs en juillet 1469. On disait que
les clercs chantant au chœur de la Sainte-Chapelle du duc de Bourgogne
étaient affiliés à la Coquille. Ils menaient une vie dissolue et se
mêlaient aux compagnons inconnus qui troublaient Dijon la nuit. Le 25
juillet 1459, une douzaine de ces clercs de la Sainte-Chapelle, étant
en gaîté, sortirent à dix heures du soir, affublés de draps blancs, de
«couvrechiefz et autres desguisemens», prirent dans une taverne un gros
fagot de branches sèches qu'ils traînèrent par la ville en criant et
chantant. Près de la porte Saint-Pierre, ils virent l'huis de l'hôtel
d'un boulanger encore ouvert. Il y avait une chandelle allumée dans
l'ouvroir, et le valet tirait de l'eau à un puits dans la rue. Les
clercs crièrent au valet d'aller se coucher et lui jetèrent une grosse
pierre qui frappa contre l'ouvroir et fit un tel bruit que le boulanger
se leva et sortit de son hôtel. Les clercs lui souhaitèrent «le maul
soir». Sur quoi le boulanger alla quérir un huissier d'armes du duc de
Bourgogne, échevin de Dijon, Ogier Nauldin, qui mit sa robe et vint
faire remontrance aux clercs de la chapelle. Ceux-ci lui répondirent
que s'il «ne se aloit couchier, ils lui bouteroient le doigt en l'œil».
Ogier Nauldin, jugeant que les clercs étaient rebelles, rentra dans
son hôtel et y prit un «bâton d'armes». Puis il s'avança vers eux et
demanda qui l'avait menacé. Ils lui crièrent qu'on allait lui faire
«le droit du jeu», lui ôter son «bâton», et le lui faire manger par
la pointe. Comme deux des clercs l'attaquaient, l'huissier d'armes
se débattit et essaya de les saisir; mais il ne put en approcher et
ils s'enfuirent dans la nuit. Peu de jours après, Ogier Nauldin fut
cité à comparaître devant le doyen de Mâcon, accusé d'avoir violé
les privilèges des clercs de la Sainte-Chapelle. On a les éléments
de sa défense dans le mémoire qu'il fit établir; mais, sans doute,
le chapitre de la Sainte-Chapelle eut gain de cause. Toutefois,
Ogier Nauldin prouva que les clercs du chœur étaient affiliés aux
coquillards, et que, malgré l'exécution de 1455, la bande troublait
encore la ville. «_Item_ est vray que depuis environ quatre ans se
sont mis sus une grant compaignie de gens estrangiers qui se nomment
en leur jargon les Enfans de la Coquille, lesquels sont par ce royalme
ou nombre de cinq cens ou plus, qui vont de bonne ville à aultre et
commettent plusieurs larcins et sacrilèges, ainsi qu'il est assez
notoire. Pour obvier aux malices desquels et à fin d'empescher leurs
damnables entreprises, le Mayeur et ses eschevins ont establi et mis
sus de faire guet chacun soir de nuyt parmi les quarrefours de la
ville et par tout icelle assez tost après la dite heure de huit heures
sonnées et meismement tantost qu'il est nuyt.» Ainsi la compagnie de la
Coquille existait encore en 1459. François Villon ne l'ignorait pas,
car il entretint des relations avec les deux bons coquillards Regnier
de Montigny et Colin de Cayeux jusqu'en 1460 au moins, et prit part
avec eux à l'affaire de Montpipeau, qui fit pendre Colin et emprisonner
Villon à Meung-sur-Loire. Ce n'est qu'après le mois de juillet 1461
qu'il proposa ses amis en exemple aux enfants perdus. Peut-être qu'il
eut alors quelque regret d'avoir si longtemps vécu dans la Coquille.
Ces informations criminelles donnent une idée assez juste du genre
de vie que mena Villon depuis le mois de juin 1455 jusqu'au mois
de janvier 1456. Cependant ses protecteurs, à Paris, s'occupaient
de lui. Maître Guillaume de Villon et ses amis les procureurs du
Châtelet, Ambroise de Loré, peut-être le prévôt Robert d'Estouteville
intercédèrent et payèrent à la chancellerie royale pour avoir des
lettres de rémission. Avec sa prudence habituelle, François Villon
fit présenter deux requêtes, sous deux noms différents, à Paris et
à Saint-Pourçain. La chancellerie délivra, au mois de janvier 1456,
deux lettres de rémission pour le meurtre du prêtre Philippe Sermoise,
aux noms de François des Loges, dit de Villon, et de François de
Montcorbier. La seconde relevait Villon de la peine de bannissement
prononcée contre lui par le parlement et le poète put regagner Paris.
Il ne semble pas qu'il ait changé de conduite pendant cette année.
Le vagabondage et la vie des coquillards avaient laissé en lui une
forte impression. On peut penser qu'il fréquenta beaucoup avec ses
mauvais amis le Trou Perrette, qui était une maison de jeu de paume
ou un tripot, dans la rue aux Fèves, en face de la Pomme de Pin. Il
avait besoin de beaucoup d'argent. Les gains faciles de la Coquille
lui avaient donné l'habitude de la dépense, et il s'était épris de
Catherine de Vaucelles, qui était insatiable. Il semble bien que cette
Catherine est la même que Rose, à qui Villon lègue une bourse de
soie pleine d'écus, «combien qu'elle ait assez monnoye». Mais il est
difficile de rien affirmer à cet égard. Il eut avec elle une triste
aventure, où il fut battu «comme la toile au ruisseau», et on le railla
publiquement, puisqu'on l'appelait partout «l'amant remis et renyé».
Cependant, à Noël 1456, lorsqu'il se plaint de sa maîtresse, dont il
a pris «en sa faveur les doux regards et beaux semblants», mais qui
lui a été «félonne et dure», il est peu probable qu'il dise la vérité.
Il invoque avec douleur celle qui veut sa mort; il déclare qu'il va la
fuir, n'ayant plus la force de supporter ses feintes, et qu'il part
pour Angers afin de se séparer d'elle. Son voyage à Angers avait, comme
ou va le voir, d'autres raisons; si bien qu'on est tenté d'admettre que
la cruelle amoureuse n'exista guère qu'à la façon de la Dame d'amour
dont se plaignaient si assidûment les poètes de ce temps. Villon
dessina cette figure avec des traits plus réalistes, comme il convenait
à son talent; mais il tint sans doute à employer un procédé poétique
dont s'étaient servis tous ses prédécesseurs, dans cette satire du
_Petit Testament_ où il essayait de railler la manière d'Alain Chartier.
Au mois de décembre 1456, Villon errait à travers la cité avec Colin
de Cayeux. Ils passaient de la taverne de la Chaire au Petit-Pont,
à l'hôtellerie de la Mule, en face de l'église des Mathurins. Ils
soupaient au Trou de la Pomme de Pin, «le dos aux rais, au feu la
plante,» car le Noël est «morte saison, où les loups se vivent de
vent», où les gens se tiennent cois, enfermés et tisonnent l'âtre. On
voyait avec eux maître Guy Tabarie, clerc, qui avait copié le roman
du _Pet-au-Diable,_ Petit Jehan, un bon crocheteur, aussi «maître de
l'épée», Petit Thibaud, qui savait forger des «rois David», et un
religieux picard, dom Nicolas. Une après-midi, Guy Tabarie rencontra
Villon avec Colin, et Villon lui dit d'acheter des provisions pour
dîner, à la taverne de la Mule. Là ils se retrouvèrent tous les six
et dînèrent jusque vers neuf heures du soir. Après le dîner, François
Villon, Colin de Cayeux et dom Nicolas adjurèrent Guy Tabarie de ne
rien dire de ce qu'il allait voir ou entendre, ce qu'il promit. Puis
ils passèrent tous dans la maison de maître Robert de Saint-Simon,
en escaladant un petit mur bas; où ils se dépouillèrent de leurs
_gippons_, c'est-à-dire de leurs tuniques à manches. Guy Tabarie resta
pour garder les vêtements et faire le guet. Les autres emperlèrent un
râtelier de la maison de maître Robert, à l'aide duquel ils franchirent
le grand mur de la cour du collège de Navarre. Il était dix heures
quand ils disparurent sur la crête de la muraille. Guy Tabarie les
attendit jusqu'à minuit. Ils revinrent, portant un sac de grosse toile
et lui dirent qu'ils avaient «gagné» 100 écus d'or, dont ils lui
donnèrent 10 aussitôt afin d'être sûrs de son silence. Après quoi ils
le mirent à l'écart et firent le partage entre eux; d'où Tabarie se
douta qu'il y avait plus de 100 écus. Enfin, ils le rappelèrent et lui
dirent qu'il y avait encore «2 écus de bon» dont ils pourraient bien
tous dîner le lendemain,--car Guy Tabarie, qui copiait les manuscrits,
était aussi l'intendant débouché de la petite bande. Le jour suivant,
ils avouèrent à Tabarie que chacun d'eux avait eu pour sa part 100 écus
d'or. Pour François Villon, il annonça presque aussitôt à ses complices
qu'il partait pour Angers. Il y avait, disait-il, un oncle religieux
dans une abbaye. Là il voulait se renseigner sur «l'estat» d'un autre
vieux moine qui devait avoir 500 ou 600 écus. Après avoir étudié
l'affaire, il reviendrait en parler à ses compagnons, et ils iraient
tous à Angers pour «desbourser» le moine. Ce mot «desbourser», dont
se servait Villon, est l'un de ceux qui figurent dans ses ballades en
jargon. De sorte que la petite bande parisienne «devoit quelque jour
apprester toute son artillerie pour destrousser quelque homme et ils
n'attendoient autre chose qu'ils peussent trouver quelque bon _plant_
pour frapper dessus».
Il paraît bien que le départ de Villon pour Angers n'était pas une
fuite pour l'amour de Rose ou de Catherine de Vaucelles. Ce sont là de
belles raisons littéraires qu'il donna dans le _Petit Testament_. Il
ne dit pas plus vrai, quand il parle de ses vieux habits, ses pauvres
châssis tissus d'araignées, son encre gelée, faute de feu, par la bise
de décembre, ou quand il cherche à nous attendrir:
Fait au temps de ta dicte date
Par le bien renommé Villon,
Qui ne mengue figue ni date.
Sec et noir comme escouvillon,
Il n'a tente ne pavillon
Qu'il n'ait laissé à ses amis
Et n'a mais qu'un peu de billon
Oui sera tantost à fin mis.
Car il avait eu 100 écus d'or du petit sac de grosse toile volé au
collège de Navarre; 100 écus d'or étaient une somme importante en
1456 et qui aurait suffi à lui assurer une vie aisée pendant deux ou
trois ans. Il voulut peut-être les mettre en sûreté, ou il craignit
les poursuites et laissa ses compagnons se tirer d'affaire, ou il
essaya véritablement de préparer un nouveau vol à Angers. En effet,
le 16 décembre 1456, un nommé Chevalier appela au parlement du juge
d'Angers, sous prétexte qu'il avait été injustement emprisonné. A quoi
le juge d'Angers fit répondre «que, à Angiers, ont esté faiz puis
naguères plusieurs larrecins, pilleries et roberies ... et fut sceu
que a voient esté fais par Jehan Double et Jehan Chevalier qui sont
compaignons vagabondes; et aprez information sur ce faitte, furent pris
Doubte et Chevalier se mit en franchise. Dit que les appelans estoient
cause de tous les dicts larrecins et pilleries et recevoient en leur
hostel les dicts larrecins et les robeurs et toutes gens de mauvais
gouvernement». Il serait peu étonnant que cette bande, qui volait à
Angers entre août et décembre 1456, se fût composée de coquillards et
que Villon eût été tenté de préparer des affaires pour eux, puisqu'il
en connaissait de bonnes dans le pays.
Il est certain que François Villon partit pour Angers à la fin de
Tannée 1456. Avant de quitter Paris, il avait laissé à ses amis un
poème satirique, auquel il donnait le titre de _Lays_, où il voyait
le double sens de _Legs_, puisque c'était un testament. Le poème
eut beaucoup de succès aussitôt, et fut copié et répandu, mais avec
le titre nouveau de _Testament,_ que Villon n'approuva point. Il ne
devait, d'ailleurs, rentrer à Paris qu'à la fin de l'année 1461,
avec le manuscrit du _Grand Testament_, qui fut composé en province.
Il craignait d'être poursuivi dans l'affaire du collège de Navarre,
et n'ignorait point qu'il avait été dénoncé à l'officialité. On ne
découvrit le vol qu'au mois de mais 1457. La somme dérobée appartenait
à la communauté des doyen, maîtres, régents et écoliers de la Faculté
de théologie, et elle avait été placée dans un petit coffre de noyer,
à trois serrures, enfermé dans un grand coffre bandé de fer, à quatre
serrures. Toutes ces serrures avaient été crochetées. Voilà pourquoi
les compagnons mirent deux heures à leur vol. L'un des sergents qui
assistèrent à l'enquête fut Michault du Four, que Villon connaissait
bien. Les serruriers jurés firent un rapport très détaillé sur le
crochetage des serrures, furent d'avis qu'on y avait employé «crochets,
marteaux, ciseaux et truquoises» et que le vol remontait au moins
à deux ou trois mois. Mais on n'eut d'information sur les voleurs
que le 17 mai 1457. Ce fut par une déposition de Pierre Marchand,
prieur, curé à Paray-lez-Ablis, près de Chartres. Pierre Marchand,
de passage à Paris, se trouva déjeuner à la taverne de la Chaire,
au Petit-Pont, avec un autre prêtre et Guy Tabarie, qui sortait des
prisons de l'official. Pendant le déjeuner, comme Guy Tabarie racontait
qu'on l'avait accusé d'être crocheteur, le curé de Paray essaya de
le faire causer, ayant appris qu'on venait de voler 600 écus à un
religieux des Augustins, frère Guillaume Coiffier. Il feignit même de
vouloir prendre part à un vol. Sur quoi Guy Tabarie lui parla de Petit
Thibault, qui savait fabriquer des crochets, le mena à Notre-Dame et
lui montra quatre ou cinq jeunes compagnons qui y tenaient franchise,
s'étant échappés des prisons de l'évèque de Paris. Il lui désigna l'un
d'eux, «qui estoit petit homme et jeune de vingt-six ans ou environ,
lequel avoit longs cheveux par derrière et lui dit que c'estoit le plus
soutil de toute la compaignie et le plus habile à crocheter et que
rien ne lui estoit impossible en tel cas». Les compagnons qui tenaient
franchise causèrent très bien avec le curé de Paray, qui les laissa
dans Notre-Dame. Ensuite Guy Tabarie, prenant confiance, raconta au
curé le vol du collège de Navarre, une entreprise à Saint-Mathurin, où
les chiens, aboyant de nuit, les avaient fait enfuir, et l'affaire de
Guillaume Coiffier. Enfin, il parla de François Villon et du rapport
qu'on attendait de lui pour aller à Angers. Le curé de Paray fit bonne
mine à Tabarie, mais alla le dénoncer. Pourtant on ne put l'arrêter
qu'en juillet 1458, un an après. Mis à la question de la courte-pointe
et du petit tréteau, Guy Tabarie reconnut tout, en présence des
docteurs en décrets et des licenciés en droit canon. Parmi ces derniers
étaient François de La Vacquerie et François Ferrebouc.
On ne sait quelle fut la condamnation de Guy Tabarie, ni les poursuites
que l'officialité ordonna contre ses complices. Mais François Villon
apprit la dénonciation. Il ne la pardonna pas à Guy Tabarie, ni la
procédure aux juges de l'official. Dans le _Grand Testament_, il raille
Guy Tabarie sur l'habitude qu'il a de dire la vérité, Guy Tabarie, «qui
est hom véritable»; il lègue à François, promoteur de La Vacquerie, «un
hautgorgerin d'Écossois,» c'est-à-dire sans doute une corde de chanvre
pour le faire pendre; pour François Ferrebouc, il devait le retrouver
cinq ans après, en 1463, et se venger de lui plus sérieusement. Ainsi
Villon quittait Paris une seconde fois, en hiver, allant vers l'Ouest,
mais avec 100 écus d'or dans sa poche. C'était sa véritable vie errante
qui commençait. La fuite de 1455 n'en avait été que la préparation. Il
savait qu'on lui pardonnerait bien difficilement un vol comme celui
du collège de Navarre. Il ne comptait plus sur Guillaume de Villon, ni
sur les amis de madame Ambroise de Loré. L'exil dont il s'est plaint
fut volontaire, et il s'imposa son bannissement. Les coquillards lui
avaient enseigné toutes les façons de vivre sur la route. Il espérait
peut-être, dans les villes où il passerait, composer quelque «farce,
faincte ou moralité», qui lui donnerait un peu d'argent. Enfin il avait
l'intention de gagner les domaines de la Loire pour faire un séjour
à la cour de Charles d'Orléans et probablement d'aller vivre auprès
de Jean II de Bourbon qui pourrait l'entretenir d'une pension. Car il
devait savoir composer sa figure, changer de manières pour se conformer
à l'étiquette, rire à ceux qui lui riaient, bouffonner pour gagner
son pain et recevoir les plaisanteries et les brocards à la table des
grands, pourvu qu'on lui donnât de l'hospitalité et de l'admiration
pour son extraordinaire talent de poète.
[Footnote 1: Dans le petit livre de jargon, de Pechon de Ruby (1596)
_louche_ (cuiller) signifie main.]
[Footnote 2: _Mauhe_ (mohe, mowe, moe, moue), bouche, dans la langue
vulgaire du XVe siècle.]
[Footnote 3: Date donnée par M. Joseph Garnier, archiviste de la
Côte-d'Or; mais il est impossible de retrouver les documents d'où elle
a été tirée.]
[Footnote 4: Cette pièce m'a été signalée par M. Bernard Prost, et elle
a été copiée par M. George Dottin, maître de conférences à la Faculté
des lettres de Dijon.]