La partie de la vie de François Villon qui s'étend de janvier 1467
à octobre 1461 est encore très mal connue. On peut espérer que des
découvertes dans les archives de province, à Angers, à Bourges, à
Orléans, à Dijon, nous apprendront un jour comment il vécut et où
il alla. Il est impossible de déterminer s'il a visité Angers ou
s'il y a été mêlé à l'affaire criminelle qu'il projetait. Mais il
parcourut l'ouest de la France. C'est à Saint-Géneroux, dans les
Deux-Sèvres, ainsi que l'a reconnu M. Longnon, qu'il devint l'ami de
deux dames très belles et gentes qui lui apprirent à parler poitevin
et auxquelles il fait allusion bien discrètement dans ses vers.
Il passa par Saint-Julien-de-Vouventes, dans la Loire-Inférieure.
Sans doute remontant le cours de la Loire, il arriva vers la fin de
l'année 1467 dans un des châteaux du duc d'Orléans. Charles d'Orléans
avait alors soixante-six ans; mais moralement il était encore plus
âgé. Depuis Azincourt, pendant vingt-cinq ans, il avait traîné en
Angleterre une douloureuse captivité. Rien n'avait pu l'en distraire
que la composition de poèmes charmants, doux et résignés. Il avait
appris l'anglais pour écrire des rondeaux d'une exquise fraîcheur,
quoique les critiques anglais pensent qu'il en fit seulement trois et
que les autres furent traduits par des poètes de ce temps. Des l'âge
de quarante-trois ans, il fut infirme, avec quelque coquetterie, et,
déclara qu'il abandonnait le dieu d'Amours. Étant vieux, grave, estimé
pour ses souffrances et la noblesse de son esprit, il avait de par son
état de prince du sang une situation haute et imposante. Son cou était
long, sa figure maigre et sèche avec la bouche grande, le nez fin un
peu retroussé et tout l'air de son visage était austère et timide. En
1457, il devait être déjà bien las, car il ne put plus écrire ni même
signer à partir de l'an 1463. Pourtant, l'année d'avant, en 1456, au
conseil du roi, il demandait une croisade, peut-être désireux d'aller
mourir en Terre Sainte. Toutes les semaines, le vendredi, il donnait
à dîner à treize pauvres et les servait lui-même. Il était pieux et
indulgent. Sa cour de Blois fut à la fois paisible et brillante.
Charles d'Orléans désirait de plus en plus ce royaume de Nonchaloir,
où il parut entrer enfin vers 1462. Le nonchaloir est un peu ce que
les stoïciens et les épicuriens appelaient l'ataraxie. Le vieux duc
voulait le calme moral, sans souci. Et il ne prenait plaisir qu'à une
société raffinée, artistique, qu'il recevait à Blois et gardait le plus
longtemps possible. Mais un homme si grave ne pouvait supporter les
élégants de la cour et les minauderies des jeunes gens délicats.
Il raille les nouvelles modes, les pourpoints déchiquetés et crevés,
les souliers à longue pointe. Ce n'est pas là ce qu'il demandait aux
gens de goût avec lesquels il aimait à vivre. Il les voulait surtout
poètes, avec un esprit soudain qui leur permît d'improviser une réponse
à un problème d'amour. Les bouts-rimés étaient en honneur, autant
que les concours de ballades ou de rondeaux où le premier vers était
proposé à plusieurs poètes. Charles d'Orléans correspondait ainsi avec
Olivier de La Marche, Meschinot, Jean de Lorraine, Jean de Bourbon,
Jacques de la Trémoille; Robertet vint à la cour de Blois; enfin il
avait dans sa maison Guiot, Philippe Pot, Boulainvilliers, Blosseville,
Fredet, Gilles des Ormes, Simonet Caillau et Jehan Caillau, qui était
son médecin. Entre ceux-là, il y avait comme des tournois de poésie,
auxquels le duc d'Orléans prenait part. Cependant il jouait aux
échecs, et la duchesse aux dames, aux marelles et au glic, avec les
officiers du duc. Les états de dépenses de la maison d'Orléans pour
ce temps montrent qu'il passa souvent à la cour des ménestrels, que
l'on traitait avec de l'argent. Charles d'Orléans aimait les fêtes
traditionnelles, même un peu libres. Il fit faire des cadeaux aux
enfants de chœur de Saint-Sauveur à Blois, pour fêter l'évêque qu'ils
nommaient par plaisanterie le jour des Innocents. Les réjouissances de
ces clercs du chœur de Saint-Sauveur durent ressembler aux plaisirs un
peu violents que prenaient les clercs du chœur de la Sainte-Chapelle à
Dijon. Le duc d'Orléans fit aussi des cadeaux à l'évêque des Fous, et
au roi que nommaient les pages le jour des Rois.
Comment François Villon fut-il reçu dans cette société? Il est probable
que Charles d'Orléans prit d'abord un grand plaisir à une conversation
qui devait être fort spirituelle. Le 14 décembre 1467 naquit sa fille
Marie, et Villon composa pour elle un _Dit_. Ce n'est pas un de ses
bons poèmes; mais il y demande à la petite princesse de donner au monde
la paix. Le _Problème ou ballade au nom de la Fortune_ fut écrit aussi
sous l'influence de Charles d'Orléans et composé probablement à la cour
de Blois. Enfin il y eut un concours de ballades entre plusieurs poètes
de l'entourage du duc. Le premier vers proposé était;
Je meurs de soif auprès de la fontaine.
Robertet, Simonet Caillau et Charles d'Orléans composèrent leurs
ballades. Villon fit aussi la sienne. Elle est incontestablement
supérieure. A travers la contradiction qu'on lui imposait dans chaque
vers, il a montré le malheur de sa nature. «Je riz en pleurs,» dit-il.
Deux vers de cette ballade font croire que le poète fut pensionné par
Charles d'Orléans.
Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir,
Bien recueully, débouté de chascun.
Mais les comptes de la maison d'Orléans qui sont conservés pour
cette période ne mentionnent pas de dépense en faveur de François
Villon. D'ailleurs l'amitié de Charles d'Orléans pour lui eut peu de
durée, si l'on en croit le témoignage d'un manuscrit des poésies de
Charles d'Orléans, le n° 25.458 du fonds français à la Bibliothèque
Nationale. C'est un petit volume sur parchemin composé de cahiers de
huit feuilles, qui furent reliés ensemble plus tard. Il a été étudié de
près par M. Byvanck; et le savant hollandais y a fait une importante
découverte qu'il justifiera dans la _Romania._ Ce petit manuscrit,
très personnel à Charles d'Orléans, contient deux poésies écrites de
la main même de François Villon. Voici comment on peut établir ce
point. M. Byvanck a remarqué que certaines poésies de ce manuscrit
avaient été transcrites de la main propre de Charles d'Orléans, et
que les ballades du concours _Je meurs de soif_ ... sont chacune d'une
écriture différente et bien caractérisée. Au-dessus de ces ballades un
scribe a noté les noms des auteurs: Robertet, Caillau, Villon, etc. On
ne retrouve l'écriture de la ballade de Villon qu'une autre fois dans
le manuscrit: et c'est l'écriture du _Dit de la naissance Marie_, qui
est signé: «Votre povre escolier Françoys.» D'ailleurs l'orthographe
de ces deux pièces est de tous points conforme à celle de Villon,
qu'on avait rétablie à l'aide de la méthode critique. Tandis que les
autres poètes écrivaient _soif_ Villon note _seuf,_ à la parisienne. Il
orthographie _je pourré_ pour _je pourrai_, _perdent_ pour _perdant._
Quand M. Byvanck aura apporté l'ensemble de preuves philologiques
qu'il se propose de donner, le petit manuscrit 25.458 deviendra bien
célèbre. L'encre avec laquelle sont écrites les deux pièces est la même
aussi, différente des autres encres du manuscrit, qui ont un ton plus
noir. Elle est jaune, fine et pâle. En effet, chacun portait alors
son encrier à la ceinture, un galimart avec les plumes et l'encre
que l'on préférait. L'écriture est petite, serrée, ronde et nette,
peu gothique d'aspect et assez analogue à celle de Rabelais dans la
minuscule. Mais les grandes lettres sont gothiques, quoique Villon en
ait simplifié quelques-unes par un procédé tout à fait personnel. Elles
sont disposées en colonne, avec soin, au début des vers, séparées par
un blanc du mot qu'elles commencent. On voit très bien que le poète
avait la grande habitude des acrostiches, et qu'il mettait les lettres
initiales de ses vers en lumière. Enfin il traçait au-dessus de tous
les _y_ un petit signe courbe très délicat.
Voici maintenant la conjecture que l'on peut faire, d'après ce
manuscrit, sur les relations de Charles d'Orléans et de François
Villon. Le _Dit de la naissance Marie_ est copié sur le premier
feuillet des cahiers reliés qui composent le manuscrit. Mais les
quatorze pages qui suivent sont restées en blanc. Peut-être que
le cahier avait été remis à Villon et que le poète fut paresseux
ou qu'il cessa de plaire à la cour. Rien ne peut être fixé à cet
égard. Toutefois, M. Byvanck a pu constater, au moyen de remarques
philologiques qu'il exposera tout au long, que Charles d'Orléans a
écrit de sa main, au recto de la page qui contient le poème sur la
_Naissance Marie_ et peu après, une réponse indirecte au _Dit_ de
Villon, où il demandait la paix.
Chascun s'esbat au mieulx mentir
Et voulentiers je l'apprendroye,
Mais maint mal j'en voy advenir,
Parquoy savoir ne le vouldroye...
. . . . . . . . .
Paix crie; Dieu la nous ottroye!
C'est ung trésor qu'on doit chérir,
Tous bien s'en peuvent ensuir,
Si faulceté ne s'y employé.
On serait moins tenté d'appliquer ces vers à François Villon, si l'on
ne savait qu'il fut menteur en attitude et en action, littérairement et
avec ses compagnons. Il paraît peu douteux que Charles d'Orléans ait
esquissé son portrait dans ce rondeau, qui fait nettement allusion aux
deux premiers vers du _Grand Testament_.
En l'an de mon trentiesme nage,
Que toutes mes hontes j'eus beucs...
Voici la pièce du duc d'Orléans:
Qui a toutes ses hontes beues,
Il ne lui chault que l'on lui die.
Il laisse passer mocquerie
Devant ses yeulx, comme les nues.
S'on le hue par my les rues,
La teste hoche à chiere lie.
Qui a toutes ses hontes beues,
Il ne lui chault que l'on lui die.
Truffes sont vers lui bien venues;
Quant gens rient, il faut qu'il rie;
Rougir on ne le feroit mie;
Contenances n'a point perdues
Qui a toutes ses hontes beues.
Ce portrait est grave et triste. On n'est point surpris que le prince
austère ait été choqué par la bouffonnerie forcée de François Villon.
Deux esprits si différents ne pouvaient guère se comprendre ni s'aimer.
Puis nous ne savons pas si Villon ne provoqua pas la mésestime du duc
d'Orléans.
Il ne put rester à Blois, bien qu'y ayant à la maison ducale «les
gages». Il se dirigea vers le Bourbonnais. Nous savons qu'il passa
à Saint-Satur, sous Sancerre, parce qu'il y releva une inscription
tombale très naïve, qu'il replaça dans le _Grand Testament_.
L'indication topographique, ainsi que l'a montré M. Longnon, est
rigoureusement exacte, puisque Saint-Satur est au pied de la montagne
où s'élève Sancerre. Puis il vint auprès du duc Jean II de Bourbon, qui
aimait les poètes, puisqu'il correspondait avec Charles d'Orléans. Les
comptes de la maison de Bourbon sont malheureusement détruits, pour
cette période. Nous y aurions trouvé à coup sûr note de la pension
que Villon reçut de Jean II. La _Requête_ en vers que le poète lui
adressa pour avoir de l'argent montre bien que Villon en recevait
habituellement. Mais il ne resta pas à la cour de Bourbon. Il alla,
comme l'a reconnu M. Longnon, jusque dans le Dauphiné, à Roussillon, en
dehors du royaume de France. Et il revint, toujours errant, incertain,
ne sachant où se reposer. Dans l'été de 1461 il était prisonnier
depuis de longs mois à Meung-sur-Loire, dans les prisons de l'évêque
d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Villon conseille aux enfants perdus
dans sa ballade d'éviter Montpipeau, où fut compromis Colin de Cayeux.
Montpipeau est une forteresse isolée, à dix kilomètres au nord de
Meung. Probablement les coquillards, et François Villon avec eux,
firent près de Montpipeau quelque vol ou quelque meurtre. L'affaire
devait être grave, car Villon fut mis à l'oubliette, au pain et à
l'eau, et enferré. Jamais il ne pardonna à l'évêque d'Orléans. Il lui
parut qu'on l'avait traité d'horrible façon. Il prétendit avoir subi
dans ce cachot de Meung toutes les peines de sa vie. Il s'attendait à
la prison perpétuelle, et il maudissait Thibault d'Aussigny.
Large ou estroit, moult me fut chiche.
Tel lui soit Dieu qu'il m'a esté.
Mais Charles VII, heureusement pour Villon, mourut le 22 juillet
1461. Pour le droit de joyeux avènement, Louis XI donna des lettres
de rémission aux prisonniers des villes où il passa après son sacre.
Ainsi, à Reims, à Meaux, à Paris, à Bordeaux. Il passa à Meung le 2
octobre 1461. Nous n'avons pas la lettre de rémission qu'il accorda
à François Villon. Elle nous aurait appris la série de ses délits
et son dernier crime. Parmi les notes que le suppliant remit à la
chancellerie royale, il dut indiquer l'affaire du collège de Navarre,
pour laquelle il eut rémission, comme pour les autres. Villon ne se
connaît plus de joie. Il remercie Jésus:
Loué soit-il, et Nostre-Dame,
Et Loys, le bon roy de France!
Il allait pouvoir rentrer à Paris et reprendre sa chambre au cloître
Saint-Benoît. Pourtant il écrivit le _Grand Testament_ avant de revenir
auprès de maître Guillaume de Villon. Beaucoup des pièces qu'il y
inséra avaient été composées depuis longtemps. Mais divers indices
montrent que, contrairement au témoignage de son contemporain Éloy
d'Amerval, ce n'est pas à Paris qu'il termina son poème. Il croit
d'abord que Robert d'Estouteville est encore prévôt de Paris en 1461,
quoique le roi Charles VII lui eût retiré ses fonctions dès 1460, et
que Louis XI eût confirmé sa disgrâce. Il ne fut rétabli à la charge
de prévôt qu'en 1465. Villon parle aussi de la Maschecroüe, comme si
elle était encore vendeuse de volailles près de la porte du Grand
Châtelet. M. Longnon a retrouvé cette poulaillière dans les censiers du
Temple. Elle se nommait vraiment Machico, veuve d'Arnoul Machico, et au
moins depuis 1443 elle habitait cette maison de la Porte de Paris. Sa
réputation était ancienne. Mais, en 1461, la Machico était morte, et
sans doute depuis une année; sa maison était inhabitée, et personne ne
lui avait succédé dans son commerce. François Villon l'ignorait aussi,
et certes, s'il avait été à Paris, il aurait souvent passé devant la
Machico, à la porte du Grand Châtelet.
Sa dernière captivité Pavait impressionné plus fortement. Il y a
dans le _Grand Testament_ de sérieuses préoccupations morales, et
la tentative évidente de composer un traité édifiant. Comme il
fallait nécessairement dans une œuvre de ce genre placer l'invocation
traditionnelle à Notre-Dame, François Villon inséra dans le _Grand
Testament_ la ballade qu'il fit pour sa mère. Il parle à la sainte
Vierge au nom de sa pauvre mère illettrée. Le poème est admirable.
Villon a su merveilleusement adapter ses sentiments et leur
expression. Là, comme ailleurs, il a fait œuvre littéraire. On ne
saurait demander tant de foi naïve à l'homme qui avait écrit, pourtant
dans un moment de haute sincérité, pour éloigner ses amis du vol et du
meurtre:
Ce n'est pas ung jeu de trois mailles,
Où va corps, et _peut-estre_ l'âme,
et qui terminait son œuvre, en parlant de sa propre mort, par cet envoi:
Prince, gent comme esmerillon,
Sachez qu'il fist, au départir:
Ung traict but de vin morillon,
Quant de ce monde voult partir.
Enfin, après avoir terminé le _Grand Testament_, François Villon rentra
à Paris. On dut aussitôt copier et répandre son poème. Mais Villon,
ayant retrouvé le chapelain de Saint-Benoît, et sa chambre au cloître,
reprit son ancienne vie. Quoiqu'il eût «toutes ses hontes bues», il ne
s'était pas amendé. Ce petit homme sec, noir, futé et prudent, ayant
repris sa tonsure depuis que la justice laïque l'avait fait entièrement
raser, continuait à errer dans la cité, et n'oubliait pas ses vieilles
haines. La rancune est son moindre défaut. M. Lommon a eu le bonheur de
le retrouver en novembre 1463.
François Villon vint visiter un soir, vers six heures, Robin
Dogis, à un hôtel où pendait renseigne du Chariot, dans la rue des
Parcheminiers. Il demanda à Robin Dogis de lui donner à souper. Avec
eux mangèrent Rogier Pichart et Hutin du Moustier, qui fut plus tard
sergent à verge au Châtelet. Pendant le souper, ils convinrent, tous
qu'ils iraient passer la soirée dans la chambre de maître François
Villon. Vers sept ou huit heures donc, ils quittèrent l'hôtel du
Chariot, et s'en allèrent à Saint-Benoît, par la rue Saint-Jacques.
On ne sait si François Villon conseilla à ses compagnons une mauvaise
plaisanterie, mais il y a tout lieu de le croire. Car ils s'arrêtèrent
devant la fenêtre de l'écritoire de maître François Ferrebourg (qui
est le même que le François Ferrebouc, licencié en droit canon,
examinateur dans l'affaire du collège de Navarre). Là, Rogier Pichart
se mit à railler les clercs de François Ferrebourg, les insulta et
cracha dans leur écritoire par la fenêtre. Les clercs sortirent, la
chandelle allumée au poing, criant: «Quels paillards sont-ce là?»
Et Rogier Pichart leur demanda s'ils voulaient acheter des flûtes,
entendant qu'il leur donnerait des coups de bâton. Il y eut une
bagarre. Les clercs saisirent Hutin du Moustier et l'entraînèrent
dans l'hôtel de Ferrebourg, tandis qu'il hurlait: «Au meurtre! on me
tue! je suis mort!» Les cris firent sortir François Ferrebourg, qui
heurta Robin Dogis, et en reçut un coup de dague. Puis Robin laissa
Ferrebourg à terre et remonta la rue Saint-Jacques. Il retrouva Rogier
Pichart devant l'église Saint-Benoît. François Villon était rentré,
et Rogier s'était enfui, la rixe devenant sérieuse. Robin Dogis dit à
Rogier Pichart «qu'il estoit ung très mauvais paillart» et rentra se
coucher à l'hôtel du Chariot. Plus tard, Dogis, étant sujet savoyard,
obtint rémission pour l'entrée à Paris du duc de Savoie. On voit
bien que, dans cette affaire, Rogier Pichart fut l'agresseur, et
que François Villon disparut aussitôt qu'on se battit. Dogis appela
Pichart «paillard» pour l'avoir laissé seul aux prises avec les clercs
après avoir été la cause du tumulte. Mais le véritable instigateur
de l'injure dut être François Villon. Il avait de la rancune contre
François Ferrebourg, comme il en avait contre François de La Vacquerie.
Tous deux avaient ordonné contre lui des poursuites pour le vol du
collège de Navarre. C'étaient des griefs que Villon n'oubliait pas.
Ainsi il ne reçut pas ses compagnons dans sa chambre de Saint-Benoît,
après la rixe. Il craignait probablement d'être encore une fois 'accusé.
Cette date de novembre 1463 est la dernière où l'on trouve la preuve
de l'existence de François Villon. Il nous dit, en 1461, qu'il était
malade, qu'il toussait. Peut-être qu'il mourut vers l'année 1464.
Le testament de maître Guillaume de Villon, dressé en 1468, est
malheureusement perdu. On y aurait eu des détails sur François Villon,
s'il était encore vivant. Suivant Rabelais, il se serait retiré sur
ses vieux jours à Saint-Maixent, en Poitou; mais les autres anecdotes
que conte Rabelais sur Villon sont apocryphes, et il est difficile
d'admettre que Rabelais ait reçu celle-là par une tradition orale de
Saint-Maixent. Il est plus probable que François Villon mourut, encore
jeune, à Saint-Benoît-le-Bétourné. Si sa vie s'était prolongée bien
au-delà de 1463, il aurait laissé d'autres œuvres pour la première
édition de ses poèmes en 1489.
Telle est donc la biographie de François Villon, encore imparfaite
sans doute et pleine de lacunes; mais elle permet de juger plus
sérieusement l'homme à côté de son œuvre. Il passa dans des sociétés
bien différentes, fut écolier de l'Université, ami des procureurs,
du prévôt de Paris et reçu chez sa femme, et mena une vie paisible
avec le chapelain de Saint-Benoît. En même temps, il fréquentait les
écoliers turbulents et les compagnons de la Coquille. Devenu criminel,
il sut pourtant se faire accueillir chez Charles d'Orléans et Jean de
Bourbon. Deux ans après qu'il avait écrit une œuvre de repentir, il
se faisait encore venger par ses compagnons d'un souvenir rancunier
de sa mauvaise vie. La complication d'une pareille existence, la
difficulté de composer des attitudes pour ces différentes sociétés,
le goût même pour une mascarade continuelle, font voir que François
Villon n'avait pas Famé naïve. Il posséda au plus haut point la belle
expression littéraire. C'était un grand poète. Dans un siècle où la
force, le pouvoir et le courage avaient seuls quelque valeur, il fut
petit, faible, lâche, il eut l'art du mensonge. S'il fut subtil par
perversité, c'est de sa perversité même que sont nés ses plus beaux
vers.