Les poèmes de François Villon étaient célèbres dès la fin du XVe
siècle. On savait par cœur le _Grand_ et le _Petit Testament_. Bien
qu'au XVIe siècle la plupart des allusions satiriques des legs
fussent devenues inintelligibles, Rabelais appelle Villon «le bon
poète parisien». Marot l'admirait tellement qu'il corrigea son œuvre
et l'édita. Boileau le considéra comme un des précurseurs de la
littérature moderne. De notre temps, Théophile Gautier, Théodore de
Banville, Dante Gabriel Rossetti, Robert Louis Stevenson, Algernon
Charles Swinburne ont passionnément aimé. Ils ont écrit des essais sur
sa vie, et Rossetti a traduit plusieurs de ses poèmes. Mais jusqu'aux
travaux de MM. Auguste Longnon et Byvanck, qui parurent de 1873 à 1892,
on ne savait rien de positif sur le texte de ses œuvres ou sur sa
véritable biographie. On peut aujourd'hui étudier l'homme et son milieu.
Quoique François Villon ait emprunté à Alain Chartier la plupart de
ses idées morales, à Eustache Deschamps le cadre de ses poèmes et
sa forme poétique; bien que, près de lui, Charles d'Orléans ait été
un poète de grâce infinie et que Coquillart ait exprimé la nuance
satirique et bouffonne du caractère populaire, c'est l'auteur des
_Testaments_ qui a pris la grande part de gloire poétique de son
siècle. C'est parce qu'il a su donner un accent si personnel à ses
poèmes que le style et l'expression littéraire cédaient au frisson
nouveau d'une âme «hardiment fausse et cruellement triste». Il faisait
parler et crier les choses, dit M. Byvanck, jusque-là enchâssées dans
de grandes machines de rhétorique qui branlaient sans cesse leur tête
somnolente. Il transformait tout le legs du moyen âge en l'animant de
son propre désespoir et des remords de sa vie perdue. Tout ce que les
autres avaient inventé comme des exercices de pensée ou de langage, il
l'adaptait à des sentiments si intenses qu'on ne reconnaissait plus la
poésie de la tradition. Il avait la mélancolie philosophique d'Alain
Chartier devant la vieillesse et la mort; la tendre grâce et les doux
pensers d'exil du pauvre Charles d'Orléans, qui vit si longtemps éclore
les fleurs des prairies d'Angleterre au jour de la Saint-Valentin; le
réalisme cynique d'Eustache Deschamps; la bouffonnerie et la satire
dissimulée de Guillaume Coquillart; mais les expressions qui, chez les
autres; étaient des modes littéraires, paraissent devenir chez Villon
des nuances d'âme; lorsqu'on songe qu'il fut pauvre, fuyard, criminel,
amoureux et pitoyable, condamné à une mort honteuse, emprisonné de
longs mois, on ne peut méconnaître l'accent douloureux de son œuvre.
Pour la bien comprendre et juger de la sincérité du poète, il faut
rétablir, avec autant de vérité qu'il est possible, l'histoire de
cette vie si mystérieusement compliquée.
I
Il est impossible d'arriver à une certitude sur l'endroit où naquit
François Villon, non plus que sur la condition de ses parents. Quant à
son nom, il est probable qu'il faut accepter définitivement celui de
François de Montcorbier. C'est ainsi qu'il figure sur les registres
de l'Université de Paris. Une lettre de rémission lui donne le nom de
François des Loges, et il devint connu sous celui de François Villon.
On sait aujourd'hui que ce nom de Villon fut donné au poète par son
père d'adoption, maître Guillaume de Villon, chapelain de l'église
Saint-Benoît-le-Bétourné. Ce chapelain, suivant un usage du temps,
portait le surnom de la petite ville d'où il était originaire, Villon,
située à cinq lieues de Tonnerre. Sa nièce, Étiennette Flastrier, y
demeurait encore après sa mort, en 1481.
Villon nous dit qu'il était lui-même pauvre, de petite naissance; si
l'on en juge par la ballade qu'il composa pour sa mère, c'était une
bonne femme pieuse et illettrée. Il naquit en 1431, pendant que Paris
était encore sous la domination anglaise. On ne sait à quelle époque
maître Guillaume de Villon le prit sous sa protection et le fit étudier
à l'Université; en mars 1449, il était reçu bachelier ès-arts et,
vers le mois d'août 1452, il passa l'examen de licence et fut admis
à la maîtrise. On peut, entre 1438 et 1452, se faire une idée assez
juste de la manière de vivre et des relations du jeune homme. Il avait
sa chambre dans l'hôtel de maître Guillaume de Villon, à la _Porte
Bouge_, au cloître de Saint-Benoît-le-Bétourné. Probablement, malgré
les accidents de son existence, il la conserva jusqu'à la fin de sa
vie; car le dernier document qui nous ait transmis un détail de sa vie
intime nous montre qu'en 1463 il pouvait encore recevoir des amis dans
cette chambre de la Porte Rouge, sons le cadran de Saint-Benoît.
Ce fut un triste temps pour les Parisiens, après l'entrée du roi
Charles VII, en 1437. Ils venaient de subir l'occupation des Anglais;
et l'hiver qui suivit, en 1438, fut terrible. La peste éclata dans la
cité, et la famine fut si dure que les loups erraient par les rues et
attaquaient les hommes. On a conservé de curieux mémoires qui nous
renseignent sur un petit cercle de la société à cette époque. C'est le
registre des dépenses de table du prieur de Saint-Martin-des-Champs,
Jacques Seguin, du 16 août 1438 au 21 juin 1439. Jacques Seguin
était un pieux homme, simple et frugal, faisant parfois lui-même ses
achats, car il était friand de poisson et il aimait le choisir. Son
receveur tenait un compte exact de ses dépenses. D'ailleurs, le prieur
de Saint-Martin-des-Champs était un grand seigneur ecclésiastique,
et pendant cette famine de l'hiver 1438-1439, il invita souvent ses
amis à dîner. Nous connaissons les noms des convives, grâce aux notes
consciencieuses du receveur Gilles de Dainery. C'étaient des gens
de marque, prélats, capitaines, bouteillers, procureurs et avocats.
Entre autres, maître Guillaume de Villon apparaît comme un commensal
ordinaire du prieur de Saint-Martin-des-Champs. On peut supposer sans
trop de hardiesse qu'il avait des relations communes avec le prieur,
et que les convives de Jacques Seguin étaient pour la plupart choisis
dans le cercle de ses amis. Les dîners n'étaient point très graves,
puisque deux femmes y assistaient, que le receveur appelle la Davie et
Regnaulde. Mais ce qui frappe d'abord, c'est le nombre de procureurs
et d'avocats au Châtelet. Il y a là maîtres Jacques Charmolue,
Germain Rapine, Guillaume de Bosco, Jean Tillart, examinateur à la
chambre criminelle, Raoul Crochetel, Jean Chouart, Jean Douxsire et
d'autres encore, jusqu'à Jean Truquan, lieutenant criminel du prévôt
de Paris. Voilà quelle était la société habituelle du chapelain de
Saint-Benoît-le-Bétourné. On comprend dès lors que François Villon
ait connu nombre de gens du Châtelet, outre ceux avec qui il eut
relation par force, et qu'il ait entretenu commerce d'amitié avec le
prévôt Robert d'Estouteville. On est moins surpris que le chapelain de
Saint-Benoît ait pu tirer son fils adoptif «de maint-bouillon»; on
apprend par quelles influences François Villon put se faire accorder
deux lettres de rémission pour le même crime, sollicitées sous deux
noms différents, et comment il obtint gain de cause par un appel au
parlement, dans un temps où l'appel était d'institution si récente et
où les appelants réussissaient si rarement. Il est possible que Jean
de Bourbon, Ambroise de Loré, peut-être même Charles d'Orléans aient,
intercédé pour lui; mais sans doute, le plus souvent, il eut recours
aux amis de Guillaume de Villon parmi lesquels il fut élevé.
Ainsi il entendit de fort bonne heure les conversations des gens de
robe et il fut marqué pour être clerc, peut-être suivant ses goûts, et
envoyé à l'Université, où sa bourse, qu'il versait toutes les semaines
entre les mains de l'économe, était de deux sous parisis. Il y étudia
sous maître Jean de Conflans. Aristote et la Logique ne paraissent pas
l'avoir attiré, car il les raille sans pitié dans sa première œuvre.
Mais les légendes de l'Ancien et du Nouveau Testament, l'histoire
d'Ammon, celle de Samson, le conte grec d'Orphée, la vie de Thaïs,
les touchantes aventures d'Hélène et de Didon lui laissèrent de vifs
souvenirs. Il eut assez tôt le goût des vieux romans français et des
héros de nos traditions. En fait, son premier poème, la première
ébauche qu'il esquissa, encore écolier, et que nous avons perdue, fut
un roman héroï-comique. L'histoire de ce roman est liée si intimement
à l'existence même de François Villon pendant cette période qu'il faut
l'exposer succinctement ici.
L'Université en 1452 était dans un désordre très grand, et François
Villon y entra au moment où les écoliers y devenaient rebelles et
tumultueux. Les troubles duraient depuis l'année 1444. Le recteur,
sous prétexte qu'il avait été insulté pour son refus de payer une
imposition, fit cesser les prédications du 4 septembre 1444 au 14
mars 1445, dimanche de la Passion, Il y avait des précédents, et dans
une affaire de ce genre l'Université avait eu gain de cause en 1408.
Cependant la justice laïque devint sévère; quelques écoliers furent
emprisonnés, et malgré les réclamations de l'Université, le roi Charles
VII fit juger le procès au parlement et menaça de poursuites les
auteurs de la cessation des leçons et sermons. Le cardinal Guillaume
d'Estouteville fut délégué parle pape Nicolas V, afin de rédiger un
acte de réformation (1er juin 1452). Mais les écoliers n'acceptèrent
pas les nouveaux règlements. Ils s'étaient habitués à la licence. Le
procureur du roi, Popaincourt, plaidant au parlement en juin 1453,
dit «que depuis _quatre_ ans ençà est venu à notice qu'aucuns de
l'Université faisoient plusieurs excès dont on murmuroit à Paris,
comme d'avoir arrachié bornes et estre venuz à l'Ostel du Roy[1] à
port d'armes et comment depuis naguère ils s'estoient transportés à la
Porte Baudet avec des échelles et y avoient arrachié enseignes d'hôtel
attachiées à crampons de fer et s'estoient vantez avoir d'autres
enseignes».
Parmi les bornes qu'ils arrachèrent ainsi, se trouvait une pierre très
remarquable, située devant l'hôtel de Mlle de Bruyères, dans la rue
du Martelet-Saint-Jean, en face de Saint-Jean en Grève[2]. On trouve
cet hôtel mentionné dès 1322; sous le nom d'Hôtel du Pet-au-Diable.
La borne qui était plantée devant sa façade était une des curiosités
de Paris. Sans doute elle était sculptée et couverte d'ornements.
Elle fut volée en 1451 et le parlement commit au mois de novembre de
la même année Jean Bezon, lieutenant criminel, pour s'informer de son
transport, avec ordre de se saisir de tous ceux qui seraient trouvés
coupables. Jean Bezon la fit reprendre, et, en attendant le procès,
apporter à l'Hôtel du Roi ou Palais de Justice. Mais elle disparut
de nouveau et on ne la retrouva que le 9 mai 1453. D'ailleurs, Mlle
de Bruyères, qui était une vieille personne quinteuse, aimant à
plaider, fière de son hôtel et de la tour qui en faisait une sorte de
construction féodale, et refusant à cause de cela depuis de longues
années de payer le cens à la Commanderie du Temple, se lassa d'attendre
et fit remplacer sa borne. A peine la nouvelle pierre fut-elle plantée
devant l'hôtel de la rue du Martelet-Saint-Jean, qu'elle fut enlevée
comme la première.
On n'ignorait pas que les coupables étaient les écoliers de
l'Université. Ils avaient apporté les pierres, l'une sur la montagne
Sainte-Geneviève, l'autre sur le mont Saint-Hilaire, un peu plus bas, à
remplacement du Collège de France. Là, avec des cérémonies burlesques,
ils avaient marié les deux bornes et consacré leurs privilèges. Tous
les passants, et surtout les officiers du roi, étaient tenus de tirer
leur chaperon aux pierres et de respecter leurs prérogatives. Les
dimanches et fêtes, on couronnait ces bornes avec des «chapeaux» de
romarin, et la nuit les écoliers dansaient autour «à son de fleutes et
de bedons». Ceux de la basoche s'étaient unis dans ces réjouissances
avec les autres. Ils rompaient la nuit les enseignes à grand tumulte,
en criant: «Tuez! tuez!» pour faire mettre les bourgeois aux fenêtres.
Ils étaient allés aux Halles pour décrocher l'enseigne de la Truie
Qui File, et l'un d'eux, tombant de l'échelle qui était trop courte,
se tua sur le coup. A la porte Baudet, ils avaient pris l'enseigne
de l'Ours, ailleurs le Cerf et le Papegault. Ils se proposaient de
célébrer le mariage de la Truie et de l'Ours par-devant le Cerf, et
d'offrir le Perroquet à la nouvelle mariée, en manière de présent de
noces. A Vanves, ils avaient enlevé une jeune femme qu'ils maintenaient
depuis dans leur forteresse. A Saint-Germain-des-Prés, ils avaient volé
trente poules et poulets. Les bouchers de la montagne Sainte-Geneviève
portaient plainte à la prévôté: les écoliers leur avaient emporté les
crochets de fer où ils pendaient leurs pièces de viande. Enfin, ils
s'étaient retranchés sur la montagne, dans l'hôtel Saint-Étienne, où
ils avaient les enseignes, deux leviers pleins de sang, les crochets de
fer, un petit canon et de grandes épées.
Cette étrange turbulence dura jusqu'au mois de mai 1453. Les écoliers
«pullulaient», disent les témoins, sur la montagne Sainte-Geneviève.
Les bourgeois se lamentaient, et les marchands se complaignaient. Il
est probable que François Villon, qui était encore à l'Université dans
l'été de 1452, prit quelque part à ces réjouissances. Une tradition
constante lui attribue de fameux tours qu'il fit saris doute pendant
ces années joyeuses. Quelques-uns de ses compagnons composèrent
là-dessus des contes en vers, qu'on nomme _Repues franches_, et qui ont
été publiés sous le nom de François Villon jusqu'à ce que M. Longnon
les ait résolument classés parmi les pièces justificatives. On voit par
ces contes que Villon et ses amis escroquaient, pour dîner, du poisson
à la poissonnerie, des tripes chez une tripière du Petit-Pont, du pain
chez le boulanger, des pièces de viande à la rôtisserie, et du vin de
Beau ne à la taverne de la Pomme de Pin. Ce fameux «trou» de la Pomme
de Pin était un cabaret de la Cité, dans la rue de la Juiverie, avec
une double entrée dans la rue aux Fèves, non des mieux renommés, car,
dès 1389, un commun larron, Jeannin la Grève, venait y faire, avec un
sien camarade, la répartition d'une douzaine d'écuelles volées. Il
demeura célèbre jusqu'au temps de Rabelais, et plus tard, avec toutes
ses traditions de vie de bohème. Au temps où François Villon fréquenta
cette taverne, elle était tenue par Robin Turgis. Villon parle de
Robin Turgis, à plusieurs reprises, dans le _Grand Testament_, et
avoue ce larcin, qui devint si connu par les _Repues franches_. On
sait d'ailleurs que Villon quitta Paris en 1456, et qu'il n'y rentra
qu'après la publication du _Grand Testament_, en 1461. On ne peut donc
placer l'escroquerie du broc de vin de Beau ne que dans les années qui
précèdent le départ de Villon, c'est-à-dire en 1452 et 1453, quand les
écoliers prenaient des poules à Saint-Germain-des-Prés et des crochets
de fer aux bouchers de la montagne Sainte-Geneviève.
Voilà le temps que Villon déplore:
Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre gallé...
. . . . . . .
Hé Dieu! se j'eusse estudié
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes meurs dédie,
J'eusse maison et couche molle!
Mais quoy? je fuyoie l'escolle,
Comme fait le mauvais enfant...
En escripvant ceste parolle,
A peu que le cueur ne me fent.
C'est quand il avait ainsi la vie facile, logeant chez le chapelain,
vivant sur l'habitant, et plein de «nonchaloir», que François Villon
put regarder autour de lui et prendre goût à la peinture réaliste
du vrai Paris. Au coin d'une rue, entre Isabeau et Jehanneton, il
rencontra «la belle qui fut heaulmière», vieille, chenue, et dont le
rusé garçon était mort passé trente ans. Elle était parvenue à un âge
extraordinaire: car dès 1410 elle avait fait scandale à Paris avec le
fameux Nicolas d'Orgemont. Il en eut pitié. Comme Mlle de Bruyères,
dont le caractère semble avoir été difficile, devait injurier les
étudiants, avec ses chambrières «qui ont le bec si affilé», quand
ils venaient en tumulte déterrer les bornes à l'hôtel de la rue du
Martelet-Saint-Jean, Villon fit sur elle la ballade:
Il n'est bon bec que de Paris.
Enfin il se lia, pendant ces années, avec deux clercs de mauvaise
vie, Regnier de Montigny et Colin de Cayeux. En août 1402, Regnier de
Montigny, qui était d'une famille noble de Bourges, fut condamné au
bannissement pour avoir rossé une nuit deux sergents du guet à la porte
de «l'ostel de la Grosse Margot». Regnier de Montigny était avec deux
compagnons, Jehan Rosay, et un nommé Taillelamine. Rosay fut pris avec
lui, et nous les retrouverons, plus tard encore, signalés ensemble dans
un terrible procès. Là il faut convenir qu'il ne s'agissait que d'une
lourde frasque d'écolier. L'un des sergents, qui était de service,
ayant tiré sa dague, Montigny la lui arracha et frappa du manche
le bourrelet de son chaperon. Il ne paraît pas que François Villon
ait aidé ses camarades cette nuit-là. Mais il connaissait fort bien
l'hôtel à l'enseigne de la Grosse Margot, qu'il fréquentait sans doute
avec Montigny. La peinture de la planche dressée au-dessus du porche,
«très douce face et pourtraicture,» lui donna l'idée d'une ballade
cynique. Ce n'est pas à dire que ce poème ne retrace un épisode vrai de
l'existence irrégulière du poète: le procès de ceux qui devaient être
ses compagnons quelques années après laisse peu de doute à cet égard;
mais il y a une équivoque littéraire. Si on réfléchit d'ailleurs que le
premier vers de l'envoi, si horriblement désabusé,
Vente, gresle, gelle, j'ai mon pain cuit!
a été choisi pour faire la première lettre de l'acrostiche du nom de
Villon, il sera clair que cette ballade est surtout un tour de force en
poésie. Mais rien n'y semble contraint ni ajusté, et c'est en cela que
consiste l'art supérieur de ce pocte.
Colin de Cayeux était fils d'un serrurier qui paraît avoir habité
dans le quartier de Saint-Benoît-le-Bétourné, près de la Sorbonne.
Il y connut probablement de bonne heure François Villon. Ce Colin
était clerc, et, en 1452, il avait eu déjà deux fois maille à partir
avec la justice pour piperie. On l'avait rendu à révoque de Paris.
C'était donc, dès ce temps, un homme de fort mauvaises mœurs. Nous
le retrouverons aussi plus tard, en compagnie de François Villon et
de Regnier de Montigny. Ces deux amis donnèrent à Villon le moyen
de passer sur-le-champ de la vie universitaire et collégiale à une
existence de crime et de vagabondage. En même temps, ses relations avec
eux lui créaient une manière de seconde existence, obscure et basse,
qui devait plaire à une nature déjà perverse. C'est pendant des courses
nocturnes, où il fréquentait des gens de toute espèce, qu'il dut
connaître des voituriers par eau, des égoutiers de fossés, comme Jehan
le Loup, ou des meneurs de hulin, comme Casin Cholet, avec lesquels il
allait voler des canards qu'on mettait en sac au revers des murs de
Paris. Ce Casin Cholet était grand querelleur, se battit avec un autre
compagnon de Villon, Guy Tabarie, avant 1456, et plus tard, en 1465,
le 8 juillet, s'amusa à donner faussement l'alarme aux Parisiens, la
nuit, criant: «Boutez-vous tous en vos maisons, et fermez vos huis,
car les Bourguignons sont entrez dedans Paris!» Pour ce méfait, il
fut emprisonné au mois d'août suivant, et fustigé de verges par les
carrefours. Il était alors sergent au Châtelet, et Villon eut plusieurs
compagnons parmi ces Unze-Vingts, comme on les appelait: Denis Richier,
Jehan Valette, Michault du Four, et Hutin du Moustier, tous gens de
mauvaise vie, tapageurs et ivrognes; il fréquenta Mutin du Moustier au
moins jusqu'en 1463. Quant à Guy Tabarie, nous le retrouverons tout à
l'heure mêlé à une affaire criminelle.
Cependant, les habitants des montagnes Sainte-Geneviève et
Saint-Hilaire, ainsi que Mlle de Bruyères, continuaient à se plaindre
de la licence des écoliers à la prévôté de Paris. Le matin de la
Saint-Nicolas (9 mai 1453), le prévôt de Paris, Robert d'Estouteville,
le lieutenant-criminel, Jean Bezon, quelques examinateurs au Châtelet,
avec des sergents à verge, se rendirent au quartier des Écoles.
Les étudiants avaient annoncé qu'il y aurait des «têtes battues»
si on les troublait: mais ce matin-là un grand nombre d'entre eux
assistaient à la messe de leurs «nations». Les sergents forcèrent
les portes de trois hôtels de la rue Saint-Jacques, où ils avaient
enfermé les enseignes décrochées, arrachèrent les bornes et les mirent
dans une charrette. Puis ils défoncèrent une «queue» devin dans Lune
des maisons, et burent et mangèrent les provisions des écoliers pour
déjeuner, étant en service extraordinaire. Après boire, ils trouvèrent
la jeune femme enlevée à Vanves, qui hachait de la porée, et la
mirent aussi dans la charrette, coiffée de la chape d'un étudiant.
Un des sergents s'affubla plaisamment d'une robe d'écolier et d'un
chaperon; et les autres le menaient, par dérision, sous les bras,
comme représentant les étudiants de l'Université, le frappant de droite
et de gauche et lui criant: «Où sont tes compagnons?» Sans doute le
lieutenant-criminel avait abandonné l'exécution des ordres à ses
sergents, après avoir fait saisir les bornes et les enseignes. Enfin,
dans l'hôtel du prévôt d'Amiens, où logeaient beaucoup d'écoliers sous
la direction d'un pédagogue, on en arrêta une quarantaine qu'on mena
au Châtelet. L'aventure leur sembla plaisante, et ils en rirent. Le
lieutenant-criminel s'indigna, et comme un écolier était venu voir
son camarade prisonnier, il le retint au Châtelet. Tandis qu'il, les
interrogeait, ils éclatèrent encore de rire. Le lieutenant donna deux
soufflets à l'un d'eux et s'écria: «Mort-Dieu! si j'avois été en la
place, j'aurois fait tuer!»
C'est ce qui arriva l'après-midi. En effet, le recteur, à la
tête de huit cents étudiants, en colonne par neuf, vint réclamer
ses prisonniers chez le prévôt, Robert d'Estouteville, qui
habitait rue de Jouy. Le prévôt consentit à rendre les écoliers.
Malheureusement, Robert d'Estouteville ayant mandé, par son barbier,
le lieutenant-criminel elles sergents, il y eut des insultes entre
écoliers et gens du guet. Une terrible bagarre suivit. Les écoliers
attaquèrent à coups de pierre, et les sergents se défendirent avec
leurs masses et des arcs. Un jeune étudiant en droit fut tué sur place.
L'archer Clouet avait visé déjà le recteur; on détourna la flèche.
Un pauvre prêtre fut jeté dans le ruisseau; plus de quatre-vingts
personnes lui passèrent sur le corps; il perdit son chaperon et son
bonnet; rencontrant un sergent vêtu d'une cotte violette, il fit voir
qu'il était prêtre,--mais le sergent lui envoya un coup de dague. Il
courut chez un bourrelier, en fut chassé, et s'enfuit devant des gens
armés de pelles et de bûches. Deux fillettes lui offrirent asile; mais
il n'osa, par honnêteté. Enfin il se traîna chez un barbier, et là
trouva nombre d'étudiants blottis dans les huches et sous les lits;
lui-même se réfugia sous l'étal, et cria pour avoir à boire.
Telle fut cette querelle, jugée au Parlement à la requête de
l'Université, qui obtint gain--de cause, comme d'ordinaire, le 12
septembre 1453. L'origine de la guerre avait été la pierre du
Pet-au-Diable, enlevée devant l'hôtel de Mlle de Bruyères. L'aventure
inspira Villon, et, en 1461, il léguait à maître Guillaume de Villon le
manuscrit de son premier poème:
Je luy donne ma librairie
Et le _Rommant du Pet-au-Diable_
Lequel maistre Guy Tabaric,
Grossa qui est homs véritable.
Par cayers est soubz une table.
Combien qu'il soit rudement fait,
La matière est si tres notable
Qu'elle amende tout le mettait.
Ce roman du _Pet-au-Diable_, qui ne nous est pas parvenu, devait
être une œuvre héroï-comique où Villon racontait la vie joyeuse des
écoliers et leur déconvenue. Elle contenait probablement des ballades
intercalaires, comme le _Roman de la Rose,_ de Guillaume de Dol, le
_Roman de la Violette_, de Gérard de Nevers, ou le roman de _Meliador,_
de Froissard. Parmi celles-là on peut désigner en toute sûreté la
_Ballade des femmes de Paris_. D'ailleurs, le jeu des enseignes donnait
«notable matière» à plaisanteries. Ces équivoques restèrent familières
à François Villon. Elles étaient dans le goût de son temps. A la
même époque on écrivit une facétie en prose, le _Mariage des IV fils
Hemon_, que l'on fiance à une autre enseigne, les _Trois filles Dan
Simon_. Les _Trois Pucelles_, devant l'hôtel de Jean Truquan, devaient
tenir compagnie aux épousées, et le _Chevalier au Cygne_ de la rue des
Lavandières les conduirait au moustier. On voyait sans doute, dans le
roman de François Villon, un mariage tout pareil entre l'_Ours_ de la
Porte-Baudet et la _Truie qui file_ des Halles, avec le _Papegault_
pour amuser la mariée et le _Cerf_ pour célébrer les noces. Ailleurs,
François Villon parlait peut-être des brocs de vin d'Aulnis que
buvaient les écoliers à la Pomme de Pin, et des mauvais tours qu'ils
firent rue Saint-Jacques, rue de la Juiverie et au Petit-Pont. Ce sont
les fragments de tout cela que nous avons dans les _Repues franches_.
Villon prit-il lui-même une part active aux désordres de l'Université?
Rien ne le démontre, et il était plutôt de caractère à regarder faire.
Quand il fut mêlé directement aux choses, il garda toujours, dans
l'action, une mine d'attente. Puis les relations qu'il avait dans
ce temps avec le prévôt de Paris lui auraient rendu difficile une
opposition ouverte. Tout fait supposer, en effet, qu'il était reçu, en
1452, chez Ambroise de Loré, femme de Robert d'Estouteville, dans son
hôtel de la rue de Jouy. C'était une charmante personne, affable et
intelligente. Quand Robert d'Estouteville tomba en disgrâce, en 1460,
Jehan Advin, conseiller au Parlement, fit une perquisition chez lui; on
fouilla les boîtes et les coffres; «et fist plusieurs rudesses audit
hostel, écrit l'auteur de la _Chronique scandaleuse_, à dame Ambroise
de Loré, femme du dit d'Estouteville, qui estoit moult sage, noble
et honneste dame. Dieu de ses exploicts le vueille pugnir, car il le
a bien desservy!» Le même chroniqueur, rapportant la mort d'Ambroise
de Loré, le 5 mai 1468, répète qu'elle était «noble dame, bonne et
honneste, et en l'hostel de laquelle toutes nobles et honnestes
personnes estoient honorablement receuës». Il y avait peut-être des
poètes qui étaient accueillis auprès d'Ambroise de Loré. La fortune et
la haute naissance de son mari permettent de le croire. Les œuvres
d'Alain Chartier contiennent une complainte de quatorze huitains
«présentée à Paris l'an 1452». Les premières lettres de chaque huitain
donnent le nom d'Ambroise de Loré. La complainte n'est pas d'Alain
Chartier; elle fut recueillie dans ses œuvres par erreur. Les poètes
composaient donc des vers pour cette dame, qui les recevait. François
Villon adressa aussi à Robert d'Estouteville une ballade qui porte
en acrostiche le nom d'Ambroise de Loré. On a cru jadis que c'était
à l'occasion de son mariage. Mais il y a une allusion très claire à
l'enfant, qui ressemble à Robert d'Estouteville. La ballade fut donc
écrite probablement dans cette année 1452, où un autre poète chantait
aussi Ambroise de Loré.
Nous ne savons pas quelles furent les occupations sérieuses de François
Villon quand il quitta l'Université, au début de l'année 1453. Il
demeurait toujours au cloître Saint-Benoît. Peut-être qu'il obtint,
par l'entremise du chapelain, l'autorisation de tenir une petite
école. C'est vers ce temps qu'il dut avoir pour élèves les trois
«pauvres orphelins»: Colin Laurens, Girard Gossouin et Jean Marceau.
On peut juger de ce qu'il leur enseignait par la liste des livres que
la reine Marie d'Anjou fit acheter pour le dauphin Louis XI, quand
il avait environ l'âge de onze ans. Ces livres de classe étaient «le
Donat», traité de grammaire du IVe siècle d'Ælius Donatus; «ung sept
pseaumes,» c'est-à-dire les psaumes de la pénitence, qu'on faisait
apprendre aux enfants avant les _Heures_; «ung accidens,» sans doute
une grammaire traitant des déclinaisons et conjugaisons; «ung Caton»
ou les Distiques moraux de Dionysius Cato; enfin «ung doctrinal», le
_Doctrinale puerorum_ d'Alexandre de Villedieu. Un peu plus tard, on
passait à la _Logique_ d'Okam. Villon paraît avoir bien connu le Donat,
et c'était pour l'avoir appris à ces trois petits enfants pendant les
années 1453 et 1454. D'ailleurs on peut penser qu'il continuait de
fréquenter à l'hôtel d'Ambroise de Loré, en même temps qu'il nouait de
plus étroites relations avec les mauvais compagnons qui l'entraînèrent
dans les aventures. Ce doit être pour une intrigue amoureuse qu'il eut
la triste querelle du 5 juin 1455. Ce jour-là, il prenait le frais,
après souper, assis sur une pierre, sous le cadran de l'horloge de
Saint-Benoît-le-Bétourné, dans la rue Saint-Jacques. Il causait avec
un prêtre, du nom de Gilles, et une demoiselle nommée Isabeau. La
soirée d'été s'avançait; il était neuf heures. François Villon avait
jeté, de crainte du froid, un petit manteau sur ses épaules. Comme
ils devisaient, survint un prêtre, Philippe Sermoise, accompagné
d'un étudiant de Tréguier, maître Jehan le Mardi. Philippe semblait
excité. A peine aperçut-il Villon qu'il cria: «Je renie Dieu! maître
François, je vous ai trouvé!» Sur quoi Villon se leva doucement et
lui offrit de s'asseoir auprès de lui. Mais Philippe refusa, avec de
mauvaises paroles. Et Villon lui dit avec étonnement: «Beau sire,
de quoi vous courroucez-vous?» Le ton vexa sans doute Philippe, non
moins que la calme insolence des paroles. Il repoussa durement Villon
et le fit rasseoir. Les assistants, voyant qu'une rixe se préparait,
s'esquivèrent prudemment, tandis que Philippe, tirant une grande dague,
en frappait Villon à la lèvre supérieure. Villon, la lèvre fendue, la
bouche pleine de sang, sortit sa dague de sa ceinture, sous son petit
manteau, et blessa Philippe à Taine; mais Jehan le Mardi, qui était
revenu, lui arracha la dague, qu'il tenait de la main gauche. Alors
Villon ramassa une pierre et la lança au visage de Philippe, qui tomba
aussitôt. A peine Villon eut-il vu le prêtre à terre qu'il s'enfuit
chez un barbier pour se faire panser. Le barbier, devant faire un
rapport, lui demanda son nom et celui de l'homme qui l'avait blessé.
Et Villon lui donna le nom de Sermoise «afin que le lendemain il fut
atteint et constitué prisonnier»; mais lui-même déclara se nommer
Michel Mouton. Il est impossible de ne pas remarquer dans cette scène,
racontée par deux lettres de rémission qui furent rédigées sur les
propres notes de François Villon, quelques traits qui caractérisent
l'homme. On ne peut douter qu'il savait avoir irrité Philippe Sermoise.
Pourtant il se lève à son arrivée, et l'invite à s'asseoir au frais;
lui donne du «beau sire», fait l'étonné; et, quand il se défend, frappe
au bas-ventre et de la main gauche. Il y a quelque traîtrise dans
le coup de pierre de la fin. Et, après avoir blessé grièvement son
adversaire, il se hâte de le dénoncer pour le faire arrêter. Quant à
lui, il craint les démêlés avec la justice. Il trouve sur-le-champ ce
nom de «Michel Mouton», comme s'il l'eut préparé dès longtemps pour de
semblables aventures. C'était la première affaire grave où il était
compromis; mais son attitude restera la même, dans les circonstances
pareilles, jusqu'en 1463. Il aura la même crainte d'être poursuivi,
essaiera, comme ici, de dissimuler, aimera mieux préparer les affaires
et en profiter que les mettre à exécution; et, dans la rixe de 1463,
il ira jusqu'à pousser ses compagnons dans une bagarre, pour certaines
raisons qu'il a, en se gardant de s'y mêler, et en prenant la fuite
aux premiers coups de dague. Le mensonge reste un des traits les mieux
fixés de son caractère, et on verra, au cours du séjour qu'il fit à
Blois, que Charles d'Orléans semble l'avoir noté.
Cependant on porta d'abord Philippe Sermoise aux prisons du cloître
Saint-Benoît, où il fut interrogé par un examinateur au Châtelet. Là
il aurait déclaré qu'il pardonnait à son meurtrier «pour certaines
causes qui à ce le mouvoient». Mais c'est la lettre de rémission
rédigée sur les indications de François Villon qui l'affirme. Puis on
le transporta à l'Hôtel-Dieu, où il mourut le samedi suivant. Malgré
les protections de maître Guillaume, et le prétendu pardon du prêtre,
François Villon fut arrêté, mené au Châtelet et jugé par la prévôté.
Le meurtre d'un prêtre était chose fort grave, et on n'admettait guère
l'escrime de la dague dans la ligne basse. Villon fut condamné à être
pendu. On n'a aucun détail sur son procès. Mais il crut être en grand
danger de supplice. Suivant la coutume, les meurtriers devaient être
traînés avant d'être pendus. Il y a des obscurités dans cette question
du procès de Villon. On ne s'explique pas comment il ne se réclama pas
de sa qualité de clerc pour se soumettre a la juridiction de l'évêque
de Paris. La justice ecclésiastique était en général plus douce, et
la plus grave condamnation y était la prison perpétuelle au pain et à
l'eau. Aussi les malfaiteurs se faisaient faire de fausses tonsures et
s'apprenaient la cérémonie d'initiation, la récitation des psaumes,
et les deux soufflets de l'évêque. Mais les juges laïques exigeaient,
pour accorder le privilège de clergie, une lettre de tonsure ou la
déposition des témoins de la cérémonie. D'ailleurs, l'évêque se
montrait jaloux de ses prérogatives: on dut condamner, en 1390, un
greffier qui dressait pour les tribunaux ecclésiastiques la liste
des prisonniers du Châtelet qui se disaient clercs. Il faut supposer
que Villon usa de ce moyen. Mais il était facile de démontrer qu'il
fréquentait des femmes, sans doute cette Isabeau qui était près de lui
le soir du meurtre. Alors le clerc était dit _bigame_, ayant épousé
une femme en dehors de l'Église, et il retombait sous la juridiction
laïque. Le prévôt le condamnait à avoir la tête entièrement rasée,
«être rez tous jus,» afin de faire disparaître la tonsure. Puis on
procédait contre lui, comme de coutume. Villon dut être «rez tout jus»,
puisqu'il écrit de lui-même, dans le _Grand Testament_, et à propos de
son appel:
Il fut rez, chief, barbe et sourcil.
Comme ung navet qu'on ret ou pelle.
La prévôté, l'ayant ainsi condamné à être rasé, le traita en pur
homme lay. On le mit à la question du petit et du grand tréteau, et on
lui fit boire de l'eau à travers des linges. Alors Villon eut l'idée
d'en appeler au Parlement. Il fut transporté, ainsi qu'on faisait
d'ordinaire pour les appelants, dans les prisons de la Conciergerie du
Palais. En tout cela, on peut supposer que Robert d'Estouteville montra
quelque indulgence pour un poète ami de sa femme. Il n'opposa pas de
difficultés à l'appel de Villon, bien que le prévôt se souciât peu des
demandes de ce genre. Elles réussissaient rarement. Étienne Garnier,
qui était geôlier à cette Conciergerie, regarda le nouveau prisonnier
avec quelque scepticisme. Il ne pensait pas que le Parlement dût juger
que Villon «avait bien appelé». Nous ignorons comment cet appel fut
plaidé, car les registres du Parlement ne le mentionnent pas. Mais on
le prit en considération, et la peine de Villon fut transformée en
bannissement. Il devait vider Paris sur l'heure. Là, Villon se retrouva
poète. Il remercia le Parlement par une ballade où ses cinq sens
étaient chargés de rendre grâces pour la vie qu'on leur avait donnée.
Dans renvoi, il demandait trois jours pour se pourvoir, dire adieu aux
siens et les prier de lui donner un peu d'argent. Pour Étienne Garnier,
il le raille:
Que vous semble de mon appel,
Garnier? feis-je sens ou folie?
. . . . . . .
Cuidiez-vous que soubz mon cappel
Y eust tant de philosophie,
Comme de dire: «J'en appel?»
S'y avoit, je vous certifie,
Combien que point trop ne m'y fie.
Quand on me dit, présent notaire:
«Pendu serez!» je vous affie,
Estoit-il lors temps de me taire?
C'est grâce à cette pièce que l'on peut fixer la date de la
condamnation de Villon. Étienne Garnier était geôlier de la
Conciergerie en 1453. Mais, le 10 février 1456, il était remplacé par
Jean Papin, qui garda ces fonctions jusqu'en 1470. Dans un des bons
manuscrits du _Grand Testament_ (celui qui appartint au président
Fauchet), la _Ballade de l'Appel_ avait pour titre: _la Question que
fit Villon au clerc du guichet_. Garnier, à qui s'adressa Villon, est
donc bien Étienne Garnier. Seulement il faut que la condamnation de
Villon soit antérieure à février 1456. Comme il était à l'Université
en 1452, et que son seul crime, suivant les lettres de rémission de
janvier 1455, était le meurtre de Philippe Sermoise, on est amené à
conclure qu'il fut condamné à être pendu et banni pour cette affaire
de juin 1455, D'ailleurs la seconde lettre de rémission mentionne le
bannissement. L'histoire ainsi rétablie fait voir la célèbre _Ballade
des Pendus_ sous un jour différent. Le titre disait que Villon la fit
pour lui et ses compagnons, s'attendant à être pendu avec eux. Parlant
du haut du gibet de Montfaucon, Villon criait:
Vous nous voiez cy atachez cinq, six.
Comme Villon commit plus tard des crimes d'association, il était facile
d'imaginer qu'il parlait au nom de plusieurs condamnés. Mais cette
ballade fut composée après la rixe de juin 1455, où Villon n'avait pas
de complices. Les compagnons dont il parle ne sont que des voisins de
potence. L'effort littéraire est plus grand, et la vue de l'imagination
plus forte. Villon se plaint au gibet avec les camarades que le hasard
a accrochés près de lui, pour des crimes bien différents. Et cependant
il se sent lié à eux par une sorte de solidarité. Il semble qu'il n'ait
commis qu'un acte de violence, et déjà il a éprouvé la fraternité du
crime.
Vers la fin du mois de juin 1455, Villon quitta donc Paris, banni par
la justice. Il y laissait le bon gîte de Saint-Benoît, les relations de
maître Guillaume de Villon, Ambroise de Loré et les causeries à l'Hôtel
de la rue de Jouy. Il entrait dans une vie de vagabond, presque sans
argent, ne sachant d'autre métier que celui de clerc. Rien ne devait
lui servir parmi tout ce qui avait fait jusque-là l'existence qu'il
pouvait reconnaître. Mais il avait d'autres amis; et si Casin Cholet
et Jehan le Loup n'avaient que la courte expérience de l'enceinte
immédiate de Paris, Regnier de Montigny et Colin de Cayeux pouvaient
indiquer à François Villon des moyens de vivre et des relations rapides
sur toutes les grand'routes du royaume.
[Footnote 1: Palais royal ou de justice.]
[Footnote 2: A l'emplacement de la caserne Lobau.]