Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries pour la première fois,
quoique nouveau à la Chambre, n'est en aucune façon nouveau pour le
pays. Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de toutes sortes
de personnes, long-tems avant d'être amené à la connaissance de la
législature, qui seule pouvait rendre de réels services. Comme homme
attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique je sois étranger,
non seulement à la Chambre en général, mais presque à chacune des
personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois réclamer de vos
Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre
d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-même
gravement intéressé.
Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès commis. La Chambre
sait déjà que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang;
que les propriétaires des métiers, et toutes les personnes qu'on
supposait avoir quelque relation avec eux, ont été exposés à toute
espèce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je
passai récemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne
s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour où je
quittai le comté, j'appris que quarante métiers avaient été brisés le
soir précédent, comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût
l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté, et tel il est
encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout
en admettant que ces excès prennent en ce moment une extension
alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une
détresse inouïe. La persévérance de ces misérables dans leur conduite
tend à prouver qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter une
nombreuse, honnête et industrieuse classe du peuple à commettre des
violences si périlleuses pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la
société.
[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays
manufacturier, riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et
cotonnades.
(_N. du. Tr._)]
A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient chargés de
considérables détachemens militaires; la police était en mouvement, les
magistrats assemblés, cependant tous les mouvemens de la justice civile
et de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est pas présenté
un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris réellement en
flagrant délit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il
existât des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer
coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était point demeurée
oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient été
découverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande évidence,
du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir
légitimement engendré un grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté
des tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage considérable
avait été fait aux propriétaires des métiers perfectionnés; ces machines
leur étaient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer
un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par conséquent, se trouvaient
réduits à mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine
espèce de métier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les
travailleurs superflus étaient dépourvus d'emploi. Cependant il est
digne de remarque, que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité
inférieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du royaume, et
n'était fabriqué que pour l'exportation. Il était désigné, dans l'argot
commercial, par le nom d'_œuvre d'araignée_[280]. Les ouvriers renvoyés,
dans leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces progrès dans
les arts si utiles à l'humanité, pensèrent qu'ils allaient être
sacrifiés aux progrès des mécaniques. Dans la simplicité de leurs cœurs,
ils imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres industrieux
étaient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la
fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines
perfectionnées, qui ôtaient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le
travailleur hors d'état de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer,
quoique l'adoption des mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale
dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu être avantageuse au
maître sans causer aucun détriment au serviteur, néanmoins, dans la
situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent
dans les magasins sans espoir d'exportation, les métiers de cette espèce
tendent matériellement à aggraver la détresse et le mécontentement de
ceux qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et des troubles
qu'elle engendre est située plus haut. Quand on nous dit que ces hommes
sont ligués non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur
propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance,
pouvons-nous oublier que c'est la désastreuse politique, le funeste état
de guerre des huit dernières années, qui à détruit leur aisance, la
vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, née avec de _grands
hommes d'état qui ne sont plus_, a survécu à la mort de ces hommes, pour
devenir une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à la troisième
et la quatrième génération! Les ouvriers ne détruisirent jamais leurs
métiers avant que ces métiers ne fussent devenus inutiles, et pis
qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat au
travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc
vous étonner, que dans des tems comme ceux où nous vivons, lorsque des
banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accusés de félonie, se
rencontrent dans une position sociale fort peu inférieure à celle de vos
Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous étonner que la plus basse classe
du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son
devoir, et devienne coupable à un moindre degré que tel ou tel de ses
représentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le
moyen de mépriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent être
imaginées, de nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre le
malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal.
[Note 280: _Spider work_.]
[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par
le mot _comfort_; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans
notre langue, comme son dérivé _comfortable_.
(_N. du Tr._)]
Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais la bêche était en
d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumône, mais il
n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient
supprimés, tous les autres emplois déjà occupés: leurs excès, tout
déplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent à peine être un sujet
de surprise.
Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement les
mécaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la
preuve de ce fait est résultée de l'enquête, il était nécessaire que
cette circonstance accessoire du crime fût une des principales
considérations dans l'application de la peine. Mais j'espérais que la
mesure proposée par le gouvernement de Sa Majesté, et soumise à la
décision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de
conciliation, ou du moins, si cette espérance était vaine, que quelque
enquête préalable, quelque délibération eût été jugée nécessaire, afin
que nous ne fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à prononcer
des condamnations en masse, et à signer, les yeux fermés, des arrêts de
mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se
plaindre; que leurs doléances et celles de leurs maîtres soient sans
fondement; qu'ils méritent le dernier supplice: quelle insuffisance,
quelle ineptie évidente dans la méthode adoptée pour réduire ces
rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait être appelée,
l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant que la différence
des saisons l'a permis, ç'a été une pure parodie de la campagne d'été du
major Sturgeon; et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile et
militaire semblent avoir été calqués sur ceux du maire et de la
municipalité de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de
Nottingham à Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à Mansfield!
Et quand enfin les détachemens arrivaient à leur destination, dans tout
_l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse_, ils
venaient juste à tems pour être témoins des désastres qui avaient été
commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour
recueillir comme _dépouilles opimes_[282] les débris des métiers mis en
pièces, et retourner dans leurs quartiers à travers les railleries des
vieilles femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, dans un pays
libre, il soit à désirer que notre force militaire ne devienne jamais
trop formidable à nous mêmes, cependant je ne comprends pas la politique
qui place nos soldats dans une situation où ils ne peuvent être que
ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse
employer, il doit être le dernier. Dans cette circonstance, il a été le
premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son
fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa
gaîne. Cependant, si des conférences[283] convenables eussent été tenues
lors des premières scènes de ce désordre, si les souffrances de ces
hommes et de leurs maîtres (car les maîtres ont aussi leurs
souffrances), eussent été bien pesées et justement examinées, je pense
qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à leur besogne,
et la tranquillité au comté. À présent le comté souffre le double fléau
d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim.
Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems plongés, pour que
la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment aucune connaissance officielle de
ces troubles? Tout cela s'est passé à cent-trente milles[284] de
Londres, et cependant nous, _braves gens dans l'aisance, nous avons cru
que notre grandeur s'accroissait_, et nous avons, au milieu des
calamités domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous
remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises,
toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, ne sont
que de misérables sujets de nous féliciter, si votre pays se divise, si
vos dragons et vos exécuteurs doivent être lâchés contre vos
concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace désespérée,
dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen
d'apaiser la _bellua multorum capitum_[285] est d'abattre quelques-unes
de ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible d'être
ramenée à la raison par un mélange de mesures fermes et de voies
conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation,
que par des supplices multipliés. Connaissons-nous ce dont nous sommes
redevables à la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs,
et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre
armée,--qui vous à mis en état de défier le monde entier, et qui pourra
aussi vous défier vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront
poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple _populace_; mais
n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du
peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous êtes
accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, tandis que vous
abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la
providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés par
les Français forcés à la retraite, chacun étendit son bras, ouvrit sa
main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la
veuve, tout leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir leurs
villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des
milliers de vos concitoyens, hommes égarés mais malheureux, luttent
contre la misère et la faim, votre charité devrait faire dans
l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au dehors. Avec une
somme beaucoup moindre, avec la dîme des libéralités faites au Portugal,
lors même que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs occupations
(ce que je ne puis admettre sans enquête ultérieure), vous auriez rendu
inutiles les tendresses miséricordieuses de la baïonnette et du gibet.
Mais sans doute nos amis ont trop de misères étrangères à soulager pour
tourner leurs regards sur les calamités domestiques, quoique jamais la
pitié n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le
théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans quelques-unes des
provinces turques les plus opprimées; mais jamais sous le plus
despotique des gouvernemens infidèles, je ne vis une détresse aussi
affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le cœur même d'un
pays chrétien. Et quels sont vos remèdes? Après des mois entiers
d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le
grand spécifique, l'infaillible recette de tous les médecins du corps
politique, depuis le siècle de Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après
avoir tâté le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit
les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saignée, l'eau chaude
de votre nauséeuse police et les lancettes de vos militaires, ces
convulsions doivent se terminer par la mort, sûre terminaison des
prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de côté
l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse du bill; n'y a-t-il
donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas
assez de sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en verser
encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage contre vous? Comment,
d'ailleurs, mettrez-vous le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un
comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous un gibet dans chaque
champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'épouvantails? ou bien
(puisque vous devez mettre à exécution cette mesure), procéderez-vous
par décimation? placerez-vous le pays sous le régime de la loi martiale?
dépeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous
la forêt de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien état
de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé
qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de vos gibets? Quand
la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui
faire, vos dragonnades le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que vos
grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si
vous procédez par les formes légales, où est votre évidence? Ceux qui
ont refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation était la
seule punition à craindre, ne seront pas tentés de porter témoignage
contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la
déférence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une
petite investigation, une enquête préalable les engagerait à changer de
conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, suivie de succès
si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances
récentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas
actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'émanciper et
de soulager, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières,
vous temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill de mort doit
passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux
conséquences. Je suis sûr d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après
ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans délibération,
ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation actuelle, et la
barbarie à l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent être contens
d'hériter des honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit que les
décrets avaient été écrits non pas avec de l'encre, mais en lettres de
sang. Mais supposons le bill adopté; supposons un de ces hommes, comme
je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans un sombre désespoir,
peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-être sur
le point d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez cet
homme environné par ses enfans à qui il ne peut procurer du pain aux
dépens même de son existence, près d'être arraché pour toujours à une
famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il
est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet
homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez
choisir vos victimes), supposez-le traîné devant la cour pour être jugé
pour ce nouveau délit, par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore
deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamné comme tel;
il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un
Jefferies[286] pour juge.
[Note 282: En latin dans le texte: _spolia opima_.]
[Note 283: _Meetings_.]
[Note 284: Environ quarante-trois lieues.
(_N. du Tr._)]
[Note 285: La bête à plusieurs têtes.
(_N. du Tr._)]
[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques
II, célèbre par ses cruautés.
(_N. du Tr._)]
DISCOURS
SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,
QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES DROITS DES
CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.