La question qui occupe la Chambre a été l'objet de discussions si
fréquentes, si complètes, si habiles (et peut-être aujourd'hui encore
plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile
d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, à chaque
discussion, des difficultés ont été éloignées, des objections ont été
épluchées et réfutées; et quelques-uns des anciens adversaires de
l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il était convenable de
faire droit aux réclamations des pétitionnaires. Après cette importante
concession, néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: _il n'en est
pas tems_, dit-on, ou _le tems est mal choisi_, ou _il y a encore assez
de tems_. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il
n'en est pas tems précisément: le tems en est passé; mieux vaudrait,
pour le pays, que les catholiques possédassent en ce moment leur
quote-part de nos priviléges, et que leurs nobles eussent dans nos
conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici
assemblés pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.
_Non tempore tali
Cogere consilium, quum muros obsidet hostis_.
L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. Il est trop tard pour
chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la
défense de choses plus importantes que le pur cérémonial de la religion.
Il est, en vérité, singulier que nous soyons convoqués pour délibérer,
non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous sommes
d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons obéir, car nous lui
sommes très-fidèles; mais sur la question de savoir jusqu'à quel point
une différence dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel point une foi,
non pas trop restreinte, mais trop étendue (ce qui est le pire des
griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel point un
excès de dévotion à leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de
servir efficacement leur roi.
On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parlé de
l'église et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient
été trop souvent prostitués aux plus misérables desseins de l'esprit de
parti, nous ne pouvons les entendre répéter trop souvent. Tous les
orateurs sont, je présume, les défenseurs de l'église et de la
constitution; de l'église du Christ et de la constitution de la
Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de
despotisme; non d'une église intolérante, non d'une église militante,
qui s'expose elle-même à l'objection dirigée contre la communion
romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la religion catholique
ne refuse que ses bénédictions spirituelles (et ce point même est
douteux); mais notre église, ou plutôt nos hommes d'église,
non-seulement dénient aux catholiques les grâces spirituelles, mais
encore toute espèce de biens temporels. Le grand lord Peterborough
observa dans cette enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient à
cette époque, qu'il était _pour un roi parlementaire, pour une
constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non
pour une religion parlementaire_. L'intervalle d'un siècle n'a pas
affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, que nous
laissions ces misérables chicanes sur des points si frivoles, ces
subtilités lilliputiennes, dignes de qui veut décider _s'il est mieux de
casser les œufs par le gros ou le petit bout_.
Les adversaires des catholiques peuvent être divisés en deux classes:
ceux qui affirment que les catholiques ont déjà trop, et ceux qui
allèguent que la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à
demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais
contens; les autres, qu'ils sont déjà trop heureux. Le dernier paradoxe
est suffisamment réfuté par la pétition présente comme par toutes les
pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre que les nègres
ne désiraient pas être émancipés; mais c'est une comparaison
malheureuse; car vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la
servitude, sans pétition de leur part, et malgré plusieurs pétitions de
leurs maîtres dans un but tout opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je
plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de naître
avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens,
ou, du moins, doivent l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes
des circonstances qui contribuent si merveilleusement à leur excessif
contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion
dans l'armée régulière; le soldat catholique ne peut manquer au service
du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit cantonné en Irlande ou
en Espagne, où peut-il trouver, s'il en a le désir, l'occasion
d'assister aux cérémonies de son culte? La permission d'avoir des
chapelains catholiques fut accordée comme une faveur spéciale aux
régimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accordée
qu'après plusieurs années de réclamations, quoique un acte passé en 1793
l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils
convenablement protégés? leur église peut-elle acheter un morceau de
terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les édifices consacrés au
culte sont bâtis en vertu de baux de concession, ou de tolérance, donnés
par un laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés. À
l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant
propriétaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermées à la
pieuse assemblée. C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais avec
autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comté de
Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle régulière, louèrent,
pour ressource temporaire, deux granges qui, réunies ensemble, servirent
au culte public. À cette époque, demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un
officier qui paraît avoir été profondément imbu de ces préjugés, dont
les pétitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent
l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation;
et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler, en
paix et bonne volonté avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui
est aussi le vôtre, ils trouvèrent la chapelle fermée, et furent avertis
que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur
était signifié par un officier des _yeomen_[287] et par un magistrat),
le _riot act_[288] allait être lu, et l'assemblée dispersée à la pointe
de la baïonnette! Une plainte contre cette violence fut adressée à un
haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en 1806, et celui-ci
répondit (au lieu d'ordonner une réparation), qu'il ferait écrire une
lettre au colonel, afin de prévenir, s'il était possible, le retour de
semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande pas le développement
d'un grand appareil oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que
l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des terrains pour
élever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En
même tems, les catholiques sont à la merci du plus mince officier, qui
peut impunément _faire ses bons tours à la face du ciel_, insulter son
Dieu et outrager ses semblables.
[Note 287: Espèce de garde municipale.
(_N. du Tr._)]
[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens.
(_N. du Tr._)]
Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des
brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu
changer ses rubans de livrée pour une épaulette, peut faire tout cela,
et même plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorité même,
à lui déléguée par son souverain sous l'obligation expresse de défendre
ses concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, sans différence
ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.
Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du
jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir
qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le
privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs.
Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un
_yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé
Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent
qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer
ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par
le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de
la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si
évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter
l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et
de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les
catholiques.
Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues
illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux.
Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains
catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista
dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola
par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un
respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle
est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.
On a demandé pourquoi les riches catholiques ne créent pas des dotations
pour l'éducation de leurs prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous
pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis
à une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, à
l'intervention de la commission orangiste[289] des donations
charitables? Quant au collége de Maynooth, en aucune circonstance,
hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden),
à la tête de l'administration de l'Irlande, parut s'intéresser aux
progrès de cet établissement; et sous le gouvernement d'un noble duc
(Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été l'ami de la liberté et
de l'humanité, et qui n'a pas assez bien adopté la politique égoïste du
jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces
exceptions, le collége de Maynooth n'a pas été convenablement encouragé.
Il y a eu à la vérité un tems où l'on chercha à se concilier le clergé
catholique, lorsque l'_union_ était incertaine, union qui ne pouvait
avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, lorsque son assistance était
indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comtés
catholiques: alors les prêtres catholiques étaient cajolés et caressés,
craints et flattés, on leur fit entendre que _l'union mettrait une
heureuse fin à toute chose_; mais, le moment de la crise une fois passé,
ils furent repoussés avec mépris dans leur première obscurité.
[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.]
Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à l'égard du collége
Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiéter,--tout semble fait
pour effacer de la mémoire des catholiques la plus légère impression de
gratitude. Le foin même, coupé dans la plaine, la graisse et le suif du
bœuf et du mouton alloués, doivent être payés, et les comptes doivent en
être rendus et réglés par serment. Il est vrai que cette économie en
miniature ne peut être suffisamment louée, particulièrement à une époque
où il n'y a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt et vos
Chinnery, où il n'y a que ces _punaises dorées_[290] qui puissent
échapper à l'œil microscopique des ministres. Mais quand de session en
session, après n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper de
vos mains votre chétive aumône, vous venez vous vanter de votre
libéralité; alors le catholique pourrait bien s'écrier, dans les termes
mêmes de Prior:
J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean juge
à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, Jean et
moi nous sommes quittes[291].
[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.]
[Note 291:
_To John I owe some obligation,
But John unluckily thinks fit
To publish it to all the nation:
So John and I are more than quit_.]
Quelques personnes ont comparé les catholiques au mendiant de Gil Blas.
Qui les a faits mendians? de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle
grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos
pères ont réduit à un tel état? Si vous êtes disposés à le soulager
tout-à-fait, ne pouvez-vous accomplir cette œuvre sans lui jeter vos
deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste à cette
misérable bienfaisance, considérons les écoles protestantes de
charité[293]; vous leur avez récemment alloué 41,000 liv.[294]. C'est
ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutées?
Montesquieu fait observer à l'égard de la constitution anglaise, qu'on
en peut trouver le modèle dans Tacite, là où l'historien décrit les
institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: «Ce beau
système fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des écoles
protestantes de charité, on peut faire observer que ce beau système fut
tiré des Bohémiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de
leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes de l'époque actuelle
se recrutent encore avec des enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent
avec des enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, par
leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un
seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manière cela se
pratique. La sœur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en
biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immédiatement
désignées comme prosélytes, et conduites à l'école de charité de
Coolgreny: leur oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu
pendant son absence, réclama la restitution de ses nièces, et offrit de
transférer une partie de ses biens sur la tête de ses deux parentes. Sa
demande fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq années, et
grâce à l'intervention d'une haute autorité, que ce gentleman catholique
obtint que deux jeunes filles, qui lui étaient si étroitement liées par
les droits du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent
rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des prosélytes que l'on
mêle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au
bénéfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donnée? On
leur met entre les mains un catéchisme, qui est composé, je crois, de
quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives à
la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où était
la religion protestante avant Luther?» Réponse: «Dans l'Évangile.» Il
reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable
idolâtrie des papistes.
[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.]
[Note 293: _Protestant charter schools_.]
[Note 294: 1,025,000 fr.]
Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels:
est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit
suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther?
cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire à
Dieu_! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons?
Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de
telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers
australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à
devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à
dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom
d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la
vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs
dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en
sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques.
Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des
gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une
opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour
laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas
siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre
dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions
religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse
d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que
Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider
sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de
l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai
point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les
paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore
une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le
collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au
plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices
considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui
soient procureurs de la dîme.
Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être
récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer
sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi
les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces
loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie
parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société,
quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre
ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel
système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont,
ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes
d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des
esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables
autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque
lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je
n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé
de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît
possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et
élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts
de cette contrée.
Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien
traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un
collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la
pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons
combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs
vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux
et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous
vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en
mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir
d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut
sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il
fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs
reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la
plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue
et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le
diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous
plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le
catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez
qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la
fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à
fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler
votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet
soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre
postérité.
Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et
ne me soucie guère de m'en souvenir): «_Si les catholiques sont
émancipés, pourquoi pas les juifs?_» Si ce propos a été dicté par une
sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est
qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le
langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation
catholique?--
Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint
plutôt qu'un chrétien[295].
[Note 295:
_Would any of the tribe of Barrabbas
Should have it rather than a christian_.
(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)]
Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de
celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs.
C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends
pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de
l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait
quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems
actuels, aurait _crié au feu durant le Déluge_. Ceci est plus qu'une
métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble
aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau
dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs
cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de
la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le
premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme
c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades
d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand
leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres
créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et
eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet;
produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou
quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain
fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que
s'applique véritablement ce mot.
_Caput insanabite tribus Anticyris_[296].
[Note 296: Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on
recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel,
célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui
passait, bien à tort, pour un spécifique contre la folie.
(_N. du Tr._)]
Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre
toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions
catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation,
et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon
sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là
présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont
des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou
plusieurs montagnes.
Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent
actuellement contens, malgré toutes les incapacités dont la loi les
frappe,--supposez-les capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent
aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas désirer leur délivrance,
dans notre propre intérêt? N'avons-nous rien à gagner par leur
émancipation? Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens ont
été perdus à cause de cet égoïste système d'exclusion? Vous connaissez
déjà la valeur des secours irlandais: en ce moment, la défense de
l'Angleterre est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, tandis
que le peuple mourant de faim se soulève dans la fureur du désespoir,
les Irlandais sont fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant
qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée partout, par l'extension
de la liberté, vous ne pourrez avoir la pleine et entière jouissance de
la force que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la
destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce
moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues années
d'une guerre continentale, a été remporté par un général irlandais[297].
Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'eût été, nous eussions
été privés de ses talens. Toutefois, je ne présume pas que personne
veuille prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire ou
diminué son patriotisme; quoique, dans le cas supposé, il eût été obligé
de combattre dans les rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé
une armée.
[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.
(_N. du Tr._)]
Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des
catholiques, son noble frère s'est fait dans cette séance le défenseur
de leurs intérêts avec une éloquence que je ne déprécierai point par
l'humble tribut de mon panégyrique, pendant le tems même qu'un de leurs
parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est inférieur en
talent, a combattu à Dublin contre ses frères catholiques avec des
circulaires, des édits, des proclamations, des arrestations et des
dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la
chétive guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas mercenaires
du gouvernement, vêtues de l'armure rouillée de leurs statuts surannés.
Il est, en vérité, singulier d'observer la différence de notre politique
étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique Espagne, le
fidèle[298] Portugal, ou le non moins fidèle et non moins catholique
ex-roi des Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait plus
que la Sicile, dont vous l'avez récemment dépouillé), si, dis-je, ces
peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons
partir une flotte et une armée, un ambassadeur et un subside,
quelquefois pour soutenir de rudes combats, généralement pour faire de
mauvaises négociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour
nos alliés papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui
combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser
des prières pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme
des étrangers, et, quoique _la maison de leur père offre plusieurs
logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de
vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'émancipation de
Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par conséquent, suivant
toute probabilité, un bigot?
[Note 298: Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal:
le premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa
Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.).
(_N. du Tr._)]
Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que
pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent
votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point
des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent
un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les
chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui
entravent le corps.
Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui doivent résulter de
votre refus d'accéder aux réclamations des pétitionnaires; vous les
connaissez, vous les éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans
quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, ainsi nommée
par la même raison que _lucus à non lucendo_[299], union qui n'a jamais
rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel à
l'indépendance de l'Irlande, et dont le dernier résultat sera peut-être
de séparer à jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela
une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa
victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout
indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré le parlement, la
constitution, l'indépendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de
rendre un seul privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir la
surcharge indigeste de son corps politique.
[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière)
vient, selon les étymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase.
(_N. du Tr._)]
Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux
ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur
leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que
leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a
été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette
enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle
des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre.
Quelle portion de popularité peut-elle être échue en partage à mes
nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme
tels); c'est ce que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à celle
des ministres de Sa Majesté, il serait inutile de la nier. La
popularité, c'est un fait sûr, est un peu comme le vent: «_On ne sait
pas d'où elle vient ni où elle va_,» mais ils la sentent, ils en
jouissent, ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme ils le
sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils fuir pour éviter le
triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces
méditerranées, ils y seront accueillis par les ouvriers des
manufactures, qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, et portant
autour du cou la corde récemment votée en leur faveur, appelleront les
bénédictions du ciel sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si
simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs misères, ici-bas, en
les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de
Glasgow à Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques
d'approbation. S'ils font une tournée de Portpatrick à Donaghadee, ils
rencontreront les embrassemens empressés de quatre millions de
catholiques, à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour
jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent échapper
aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais
non moins sincères des marchands en faillite et des capitalistes en
péril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'armée, quelles
guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prépare-t-on pas
pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté peu d'hommes en
vie pour certifier leurs mérites en cette occasion: mais un _nuage de
témoins_ est venu de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et si
pieusement mise en campagne pour recruter la _noble armée des martyrs_.
[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot à mot, ombre de
la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre
de ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse.
(_N. du Tr._)]
Si dans le cours de cette carrière triomphale, où ils recueilleront
autant de cailloux qu'en recueillit l'armée de Caligula dans un triomphe
semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent aucun de
ces monumens qu'un peuple reconnaissant élève pour honorer ses
bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas même une enseigne qui veuille
condescendre à déposer la tête du Sarrasin[301] pour la remplacer par
l'image des conquérans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait,
eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont
point à regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent
pendus en effigie. Mais leur popularité n'est pas bornée dans les
étroites limites d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures,
et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra éminemment
populaires. S'ils sont aimés ici, en France ils doivent être adorés. Il
n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de
Buonaparte que l'émancipation des catholiques; pas de plan de conduite
plus favorable à ses projets que celui qui a été, est encore, et sera
toujours, je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande. Qu'est
l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques?
C'est sur la base de votre tyrannie que Napoléon espère bâtir la sienne.
L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance à son
cœur, que sans aucun doute (comme il a dernièrement permis un
renouvellement de communication) le prochain cartel amènera dans ce pays
des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de rubans (denrée, grandement
recherchée, et de valeur égale en ce moment), de rubans de la
Légion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministériels.
Telle est cette popularité si bien gagnée, qui résulte de ces
expéditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si
inutiles à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si favorables aux
accusés, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires
paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si
contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise: surtout, telle est
la récompense, de la conduite tenue par les ministres envers les
catholiques.
[Note 301: Une _tête de Sarrasin_ est une enseigne aussi fréquente en
Angleterre que l'est chez nous _le lion d'or_, le _soleil d'or_, le _bon
coing_, etc.
(_N. du Tr._)]
J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je l'espère, pardonnera à un
jeune homme qui n'a pas l'habitude de réclamer souvent votre patience,
d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer votre attention. Mon
opinion irrévocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.
DISCOURS
SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,
LE Ier JUIN 1813.
Lord Byron se leva et dit: