capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite
sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans
les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle
avait dit en riant à Arthur:
—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle
ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchée
tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi...
J’en ai besoin.»
Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon
dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de
ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa
conviction faite.
Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle
preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque?
Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures
n’était pas nécessaire à la triste fille.
Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas
diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée
ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle
tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son
«petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina
qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette
Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret
lui échappa dans une ivresse de vengeance.
Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de
regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop
tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde.
Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits,
maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur
de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du
suicide, précisaient son rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide,
d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.
Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en
Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait
dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était
un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il
s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus
faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme
celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.»
Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide
d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion
de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire
parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière,
la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette
nouvelle conquête.
Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de
faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de
Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique
habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son
Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait
sa peau à lui jouer des farces.»
C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde,
menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales
au trente-et-quarante, qu’il lut dans les journaux la foudroyante
nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé
le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour
d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer,
cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le
second crime amènerait la découverte du premier.
Quelle journée pour le misérable!
Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et
Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions
spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des
hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement
d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service
anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez
exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en
éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les
ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que
l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas.
Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété
publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante.
Sornières se dit:
«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France
sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon
argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La
moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est
au bout du monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur
les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas
cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra
pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car
il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai,
ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le
risque.»
L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo,
il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins
une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il
avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français,
n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance
parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par
gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait
pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin,
ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest.
Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes
cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses
de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea
plusieurs fois de costume et de langage.
Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il
avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait
maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur
naturelle, et il faisait usage de l’anglais.
—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand
il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le
conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y
transporterait plus vite et plus commodément.
Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron
et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché
par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume,
bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on
tournait la voile, Sornières l’aperçut.
—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique.
Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un
propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait
cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche.
Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant.
De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie
si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de
si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le
passager ne tint plus compte d’une pareille brute.
Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu
après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui
démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le
filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron
de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci de
faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir
quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait
à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres
personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.
Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en
eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme
d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première
heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor.
Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait
dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne
l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire
citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de
l’instruction, à le retenir comme complice.
Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours
«monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout
ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le
coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible
conversation avec M^{me} de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et
de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.
Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il
tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon,
maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en
qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que
lui importait le reste du monde?
Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté
même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de
suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui
lui adressait l’injonction:
«_Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends._»
La main qui tenait le papier trembla. C’était la première fois qu’une
telle secousse d’épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si
hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s’échappa de
ses lèvres:
—«Il est en France!...»
Tout l’espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours,
était que l’assassin d’Escaldas fût à l’abri, au loin, dans quelque
pays étranger. Avec tout l’or dont il l’avait muni, le hasardeux
personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il
commençait à le croire, en voyant s’écouler près d’une semaine de
chasse infructueuse pour la police de l’Europe entière. Arthur
Sornières hors d’atteinte, c’était la seule chance de salut. Et
il était là, tout près, l’affreux complice!... Et nul moyen de se
soustraire à son dangereux appel. N’était-il pas, spectre patibulaire,
la destinée même de celui qu’il convoquait impérieusement?
—«Oh! le tuer...» grinça Bertrand Gaël.
Il y pensa, en glissant son revolver dans sa poche. Mais comment le
faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le
vivant lui-même.
Une dernière lueur du tardif crépuscule d’été flottait vers l’Occident,
au-dessus de la mer, quand les gens du marquis de Valcor virent leur
maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche.
Il se dirigea d’abord vers la terrasse.
Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille.
Micheline regardait s’éteindre les reflets du soir, entre l’Océan, d’un
vert laiteux, et le ciel, d’un vert d’émeraude. Elle rêvait—quel rêve
d’angoisse!...
Elle se tourna lorsqu’elle entendit les pas de son père sur le gravier.
—«Je viens te dire bonsoir, mon enfant.
—Vous sortez?» demanda-t-elle.
—«Je vais faire un tour.
—Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?
—Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe.»
Ils se regardèrent.
Entre ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, l’abîme, creusé peu à
peu, s’élargissait dans un effondrement brusque.
Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le
portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les
bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un
soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une
sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père...
L’expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements...
Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans
sa hautaine beauté, contre la pâleur de l’espace.
—«Mon pauvre père!...» gémit-elle tout bas.
Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux.
—«Alors?... Toi aussi?...» interrogea-t-il avec une ardeur farouche.
«Tu as cessé de croire en moi!...»
Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut.
—«Ah!» s’écria-t-il, en reculant, «ta confiance était ma dernière
raison de me défendre... C’est donc la fin!»
Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se
jetait à son cou, l’entourait de ses bras.
—«Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu’il y a de grand en
vous, malgré...
—Assez!...» fit-il violemment à ce mot «malgré».
Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine,
silencieusement cette fois. Lui, l’étreignit, dans le même silence. Il
la baisa longuement au front. Puis enfin:
—«Laisse-moi partir, ma fille adorée.
—Où allez-vous?
—Tout près d’ici.
—Je ne vous quitte pas!
—Il le faut pourtant.»
Elle s’attachait à lui, dans une vague épouvante.
—«Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine.
—Oh!» murmura-t-elle en le lâchant, «vous fuyez?...
—Je te jure que non.
—Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi.
—Sur ta tête chérie, je t’en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne
condamne pas ton père.»
Déjà, il s’éloignait, allongeant le pas.
Elle eut encore un élan, craignit d’entraver le salut de celui qui se
hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s’arrêta,
se tordant les mains, sanglotant.
—«Papa!... papa!...»
Ce fut la dernière image qu’elle devait garder de lui.
XIX
_LA MER QUI MONTE_
LE dolmen de Kerg’houât, se compose, comme à peu près tous les
monuments celtiques de ce genre, d’une immense table de granit,
posée sur des blocs énormes, formant piliers. Ces blocs s’enfoncent
profondément dans le sol, sous le poids qu’ils supportent depuis vingt
siècles. Dans le cercle qu’ils forment sous le monolithe plat, se
trouve une excavation, généralement produite par des fouilles récentes.
Car les savants ont cherché là, souvent avec fruit, des débris de
sépulture et des inscriptions.
A travers la lande, sous la nuit assez claire, le pseudo-marquis de
Valcor se dirigeait vers le dolmen de Kerg’houât. Il en connaissait
bien l’emplacement. Autrement il aurait eu quelque peine à distinguer,
dans l’ombre, l’immense pierre, aplatie presque au ras du sol.
Comme il en approchait, il éprouva une impression bizarre. Il lui
sembla voir ramper quelque chose de noir sur la noirceur de l’herbe.
Il tressaillit, s’arrêta, attentif. Mais il ne distingua plus rien
de mouvant, n’entendit aucun bruit. Sans doute, une touffe de genêts
s’était agitée dans un souffle du soir.
Bertrand Gaël haussa les épaules, comme si maintenant peu lui importait
à quel piège suprême le prendrait l’Inévitable.
Il tourna autour du dolmen, pour trouver l’ouverture de cette espèce de
petite caverne artificielle. Sauf d’un côté, la terre et les plantes
sauvages obstruaient les intervalles des piliers.
Qui eût vu le marquis de Valcor se baisser, se couler presque, à
travers l’espace étroit laissé entre le sol et la table de granit par
l’enfoncement des piliers, se fût demandé ce qu’un tel personnage,
fabuleusement riche, haut titré, député de son arrondissement, pouvait
bien avoir à faire, la nuit tombée, dans ce monument barbare, refuge
des mulots, des araignées et des couleuvres. Une fois à l’intérieur, il
tenait tout juste debout.
Dans l’obscurité totale du lieu, une voix chuchota:
—«C’est vous, marquis?
—C’est moi, dit Bertrand Gaël,» en faisant craquer une
allumette-bougie, qui éclaira la figure de Sornières.
La flamme palpita, s’éteignit. Les deux hommes restèrent dans le noir.
—«Qu’attendez-vous pour quitter la France?
—De l’argent.
—Vous êtes donc fou!... Il fallait vous mettre à l’abri d’abord. Je
vous aurais envoyé ensuite tout ce que vous auriez voulu.
—La peau!...» fit l’autre avec un ricanement non moins immonde que son
exclamation. «Vous ne m’auriez rien envoyé du tout, parce que toute
correspondance avec moi vous aurait trahi. C’est seulement ici que
j’ai encore le pouvoir de vous fixer mes conditions. Donnez-moi la
forte somme et les moyens de déguerpir. Parce que, vous savez, si on me
pince, je cause. Je me ferai promettre la vie sauve en échange de mes
petites histoires intéressantes. J’ai pas envie d’être raccourci pour
vos beaux yeux.
—L’argent...» dit le faux marquis, «ce n’est pas ce qui me préoccupe.
Mais votre fuite... et dès cette nuit même... cela ne va pas être
commode. Personne ne vous a remarqué dans le pays?
—Pers...»
Le misérable n’acheva pas le mot.
Une clarté jaillit, en même temps que deux corps, coup sur coup,
faisaient irruption par l’ouverture, tombant accroupis pour se
redresser aussitôt. C’étaient deux gendarmes, revolver au poing. La
lumière, qui brillait à l’entrée, devait être tenue par un troisième.
Et l’on entendait plusieurs voix au dehors.
Les quatre hommes, tassés en bas, l’un contre l’autre, dans l’espèce
de fosse étroite, n’échangèrent pas une parole. Les gendarmes avaient
mis les menottes à Sornières avant que le bandit, stupide de surprise
et d’effroi, eût émis un son ou fait un mouvement. Ils lui jetèrent
ensuite une corde autour des jambes et le poussèrent vers l’ouverture.
Quelqu’un, d’en haut, le tira. Il disparut.
—«Bien le bonsoir, monsieur le marquis,» cria du dehors une voix
goguenarde.
C’était un agent de la Sûreté, qui, projetant vers l’intérieur le rayon
de sa lanterne, distinguait parfaitement l’homme acculé dans cette
tanière,—fauve cerné par les chasseurs, accoté au granit, les bras
croisés, orgueilleux, muet... mais vaincu.
Les deux gendarmes—ironiquement sans doute—lui firent le salut
militaire. Peut-être songeaient-ils au jour prochain où ils auraient
mandat de mettre aussi la main au collet de ce grand seigneur. Mais
leur geste ne trahit pas leur pensée. L’un après l’autre, ils se
hissèrent, sortirent.
La lumière palpita encore un instant, vacilla, disparut. Les pas, les
voix s’éloignèrent. Puis, plus rien. Le silence de la lande. La nuit
profonde, sous le dolmen millénaire.
La scène de l’arrestation n’avait pas duré cinq minutes.
Dans l’antique sépulture barbare, sous la pierre monstrueuse, parmi les
ténèbres, demeura un moment celui qui avait été pendant plus de vingt
ans, et avec un tel éclat, le marquis Renaud de Valcor.
Quelles furent les pensées de cet homme durant cette indicible
méditation?...
Au bout d’un quart d’heure peut-être, il sortit. Sa taille était
droite, son pas ferme. Si sa figure était livide, qui l’eût vu? La
lune, en se levant, toute rouge au ras de la lande, mettait, sur le
sombre promeneur et sur le paysage, plus de mystère que de clarté.
Il gagna la route qui, de Valcor, allait au Conquet.
Du haut d’un talus, dans l’atmosphère bleuâtre de la nuit, son château
lui apparut—masse pâle, dont on devinait l’ordonnance magnifique,
parmi la houle obscure des futaies. Il le contempla un moment, puis se
détourna, marcha dans le sens opposé, vers le village. La course était
longue. Dix heures sonnaient au clocher du Conquet, lorsque Bertrand
Gaël s’engagea dans le petit chemin descendant vers la maison où il
était né.
Calme, l’humble toit brillait sous la lune, maintenant haute dans le
ciel. Tout paraissait dormir. Et pourtant le visiteur aperçut un rais
de lumière filtrant par la fente de la porte. Quelqu’un veillait.
Quelqu’un lisait sous la lampe. Mathurine attendait la nuit pour
dévorer les journaux, afin qu’on ne soupçonnât pas le tragique intérêt
qu’elle pouvait y prendre.
Le coup frappé contre la porte la surprit à peine. Elle vivait, la
pauvre vieille, dans une expectative si terrible, depuis quelques
jours! Elle se leva, ouvrit.
—«Bonsoir, ma mère,» dit une voix pleine de tremblante douceur.
L’aïeule recula devant celui qui entrait.
—«Taisez-vous!» ordonna-t-elle rudement. «Je ne reconnais pas mon fils
dans le marquis de Valcor.
—Reconnaissez-le,» implora-t-il. «Reconnaissez-moi, mère... Je suis
Bertrand... votre enfant... Il n’y a plus de marquis de Valcor.»
La mâle silhouette impérieuse fléchit, un genou en terre.
—«Que voulez-vous dire?» balbutia la vieille femme, qui s’inclina,
éperdue, vers la belle tête, courbée et découverte—cette tête
secrètement chérie, où, sous les cheveux grisonnants, elle revoyait
toujours la grâce enfantine de son premier-né.
—«Je veux dire, mère, que j’ai laissé là-bas, sous le dolmen de la
lande, mon masque d’imposture. Je vais expier. Je vais mourir. Et
je bénis cette mort, parce qu’elle me permet,—enfin!—de me jeter à
vos pieds, de vous demander votre maternel pardon, de vous appeler
«maman!»... sans que vous me l’interdisiez. Car une mère pardonne à son
enfant qui meurt. Je ne mens plus... Mes lèvres ont le droit de vous
nommer. Je suis Bertrand... votre Bertrand... Embrassez-moi, ma mère!...
—Tu vas mourir!...» cria-t-elle.
De ses bras, elle l’enveloppa, comme lorsqu’il était petit et qu’elle
craignait pour lui quelque mal. Les vieilles lèvres baisèrent le
front orgueilleux et adoré, où tant de fois elles avaient eu soif de
s’appuyer avec des murmures de tendresse et de pardon.
Tous deux s’étreignirent longtemps.
A la fin, Bertrand se redressa, souleva le frêle vieux corps abattu
d’émotion contre lui. Il aida sa mère à s’asseoir, et, debout devant
elle:
—«Dites-moi que vous m’absolvez de tous mes crimes,» demanda-t-il,
d’une voix brisée, suppliante.
—«Je t’en absous.»
Il eut un cri, presque de joie:
—«Avec le pardon de ma mère, je puis paraître devant Dieu.
—Ah!» gémit Mathurine, «je dois laisser mon fils aller à la mort, et je
ne puis pas lui commander de vivre!
—Vous avez deviné que c’est impossible. J’accepte votre justice, ma
mère, et celle du Ciel. Je ne me soumettrai pas à celle des hommes. Je
ne m’enfuirai pas non plus, comme un lâche, dans quelque retraite de
honte, après avoir soutenu la plus merveilleuse destinée.»
Elle murmura:
—«Je n’aurai pas le temps de te pleurer. J’ai plus de soixante-dix ans
d’âge, et des siècles de douleurs sur ma tête.
—Bertrande et Micheline vous consoleront.
—Elles m’enseveliront,» dit la vieille femme.
—«Adieu, mère.
—Mon fils... mon Bertrand... Une minute encore!... Une minute!...
—Adieu, adieu!... Pardon!...»
Il s’enfuit, pour ne plus voir, pour ne plus entendre...
Et elle, afin que les cris dont elle avait la gorge gonflée n’allassent
pas briser le courage de celui qui courait à l’inévitable, elle mit ses
poings entre ses dents—ses dents intactes, restées jeunes, qui firent
jaillir le sang des grosses veines bleues, sous la peau ridée.
Mais, dans cette effroyable souffrance, une pensée soutenait l’âme
altière:
«Il a tout effacé, il a tout racheté, ce soir. C’est bien un Gaël, et
c’est bien aussi un Valcor... C’est l’enfant de mon amour... Que Dieu
ait pitié de lui!...»
* * * * *
Bertrand ne remonta pas vers le pays. Il gagna la plage, et la suivit,
retournant dans la direction de Ferneuse.
La mer était basse, commençant à peine son mouvement ascensionnel. Les
petites grèves découvertes permettaient de contourner les falaises.
Quand le chemin était coupé de ce côté, ou menaçait de s’allonger trop,
le promeneur s’élevait à mi-côte, et abrégeait par des sentiers qu’il
connaissait bien depuis son enfance.
D’ailleurs, il ne se pressait pas. Pour atteindre son but, il avait
toute la nuit—et plus que la nuit... la durée désormais sans mesure.
Déjà, pour lui, les heures n’existaient plus. Il regardait la mer
briller sous la lune. Il écoutait toutes les voix de son âme et de sa
vie dans les rumeurs de l’immensité.
Malgré la pureté du ciel, l’Océan se brisait avec des fureurs sauvages.
Une des grandes marées de l’année était annoncée pour le matin suivant.
Bertrand Gaël se le rappelait quand, après sa longue marche, il parvint
à la petite grotte où, deux années auparavant, il avait eu, avec la
comtesse de Ferneuse, une explication si romanesque et si décisive.