Il se laissa tomber sur le banc de roche où elle s’était assise. Il

regarda la place où il s’était agenouillé devant elle, brûlant d’un tel

amour qu’il avait donné à cette femme un instant d’illusion inouïe.

Avoir été pour elle, pendant une minute, le Renaud de Valcor qu’elle

avait adoré, c’était un triomphe plus glorieux, plus cher à l’âme de

cet homme, que d’en avoir imposé au monde pendant vingt ans. Ah! s’il

avait pu prolonger le mirage!...

Il se perdit dans ses pensées, les yeux toujours fixés sur l’étroite

place, tapissée de sable luisant, où il avait joué son rôle avec la

vérité de sa passion.

Des heures s’écoulèrent sans qu’il fît presque un mouvement, perdu

qu’il était dans les souvenirs de sa prodigieuse existence.

Pourtant, son attention s’éveilla tout à coup.

La roche contre laquelle il s’appuyait venait de frémir de la base

au faîte, comme dans un éclat de tonnerre. L’assaut des vagues se

rapprochait. L’éclaboussure des embruns atteignait le songeur taciturne.

En même temps, l’aube se leva. Une lueur pâle et verdâtre éclaira la

tumultueuse solitude.

Dans toutes les grandes marées, le niveau des eaux surpasse la grotte

où se trouvait Bertrand. Bientôt des jets d’écume se lancèrent jusqu’à

ses pieds, puis se retirèrent, comme des bêtes mauvaises, qui agacent

la proie encore redoutable, sans oser l’attaquer pour de bon. Le sable

qui, tout à l’heure, étincelait, sec et blanc sous la lune, brunissait

maintenant d’humidité, et gardait des bulles transparentes qui

crevaient à sa surface.

Bertrand regarda autour de lui.

Partout l’eau claquait sur le roc, s’écrasant en gerbes blanches, ou

bouillonnant dans les anfractuosités. Déjà, il était presque trop tard

pour quitter la retraite que cernaient les eaux.

Mais celui qui l’avait choisie, cette retraite, comptait y demeurer

jusqu’à ce que la mer en arrachât son cadavre. Il eut un sourire,

sortit son revolver de sa poche, s’étendit sur le roc, appuya le canon

de l’arme contre son front, et fit jouer la détente...

Jamais personne ne revit, mort ou vivant, Bertrand Gaël, qui avait été,

pendant plus de vingt ans, Renaud, marquis de Valcor.

XX

_ÉPILOGUE_

IL y a quelques jours à peine, dans une pauvre maison de pêcheurs, sur

la côte bretonne, près du Conquet, se passait une scène singulière.

Sur l’humble lit où elle avait dormi ou veillé pendant toutes les nuits

d’un long demi-siècle, une vieille paysanne venait de rendre le dernier

soupir. Et, près d’elle, deux belles jeunes femmes s’embrassaient

en pleurant et en soupirant «Pauvre grand’mère!»—une princesse de

Villingen et une comtesse de Ferneuse.

Bertrande et Micheline, pour adoucir les heures suprêmes de cette vie

douloureuse, étaient venues s’installer dans la maison des Gaël, ce

logis héréditaire que l’aïeule n’avait jamais voulu quitter.

L’une et l’autre s’étaient mariées suivant leur amour. Et, dans ce

double amour, comme dans leur mutuelle tendresse, elles trouvaient

quelque consolation à la catastrophe qui avait brisé leur père, leur

révélant qu’elles étaient sœurs.

L’aventurier de génie, dont elles étaient les filles, avait laissé un

testament par lequel il leur partageait également sa fortune.

Quand le procès d’Arthur Sornières—qui évita la guillotine par ses

révélations, obtenant ainsi la commutation de sa peine en celle

des travaux forcés—eut mis en évidence la véritable personnalité

du faux marquis de Valcor, la question s’ouvrit: «Comment répartir

l’héritage?» Le testament ne pouvait s’appliquer qu’aux fruits des

travaux personnels de Bertrand dans l’entreprise des caoutchouteries

d’Amérique. Mais comment distinguer son œuvre de celle du fondateur, le

vrai marquis de Valcor, et répartir les résultats?

Son testament, en lui-même, était inattaquable, car Bertrande, fille

légitime, n’avait de droit légal qu’à la moitié des biens, l’autre

moitié restant attribuée comme legs à Micheline, incapable d’hériter

sans cette disposition spéciale, n’ayant même plus d’état civil,

inscrite sous le nom d’un père qui n’existait plus au moment de sa

naissance, et fille d’un bigame qui n’aurait pu la reconnaître. Si

des difficultés s’étaient élevées du côté des héritiers du véritable

marquis de Valcor, le litige fût devenu interminable. Mais le seul

embarras—imprévu d’ailleurs—qui se produisit par l’ouverture de la

succession, vint de ce que les ayants droit refusaient chacun leur part

de cette colossale fortune.

M. de Plesguen était mort, et sa fille, Françoise,—en religion Sœur

Séraphine—n’acceptait que le domaine patrimonial des Valcor, pour en

faire le siège d’une des maisons de l’ordre conventuel des Géraldines,

où elle avait pris le voile.

Micheline ne voulait épouser Hervé de Ferneuse que les mains nettes de

l’argent hasardeux.

Bertrande abandonna tout également lorsqu’elle comprit les scrupules de

Gilbert.

Dans ces conditions, un arrangement fut proposé par le Conseil

d’administration de la Société fondée par Bertrand Gaël, peu avant sa

mort, pour l’exploitation de la Valcorie. Le nouveau président élu

de cette Société demanda au prince de Villingen, devenu le mari de

Bertrande, d’accepter l’héritage au nom de sa femme, pour l’abandonner

au fonds social, et de devenir le directeur des établissements

d’Amérique, avec un nombre de parts fixé par la reconnaissance des

actionnaires. Sa fierté serait ainsi sauvegardée, sa fortune assurée,

et il trouverait une carrière digne de lui, dans un pays neuf, où ne le

suivraient pas les préjugés mondains dont il voulait secouer le joug.

Le petit-fils du héros de Villingen ne persista pas à se montrer plus

héroïque—moralement—que ne le comportait son hérédité batailleuse et un

peu pillarde. Il consentit. Tout de suite même, il voulut partir pour

cette Valcorie qui allait devenir, grâce aux millions remontés à leur

source, une des plus colossales affaires du monde. Et, naturellement,

il emmenait sa jeune femme et son fils.

Une circonstance le retarda. Mathurine Gaël était mourante. Mathurine,

qu’aucun changement de fortune n’avait pu arracher au vieux foyer

ancestral, et qui demeurait toujours, avec l’Innocente, dans la petite

maison de marins, près du Conquet.

—«Laisse-moi lui fermer les yeux,» demanda Bertrande à son mari. «Puis

nous prendrons avec nous ma pauvre mère, à qui un changement total de

vie et de climat rendra peut-être la raison. Pense donc, Gilbert, comme

ce serait doux, si cette pauvre maman reprenait connaissance des choses

à l’heure où elle ne verrait plus que du bonheur autour d’elle!

—Fais comme tu voudras, ma chérie,» avait répondu Gilbert.

Et voilà pourquoi, dans la simple chambre, sous le toit qui avait

abrité des générations d’humbles marins, près de l’aïeule, si

rigidement belle dans la mort, sous la coiffure bretonne qu’elle

n’avait jamais quittée, pleurait la jeune comtesse Hervé de Ferneuse, à

côté de sa sœur, Bertrande, princesse de Villingen.

Fin de

_MADAME DE FERNEUSE_

Seconde et dernière Partie de

_LE MASQUE D’AMOUR_

[Illustration]

TABLE

I. Une Rencontre 1

II. La Confession 14

III. Marche funèbre 41

IV. Cœurs altiers 71

V. Les deux Cousines 93

VI. Une Nuit d’Hiver 113

VII. Autour d’une Tombe 135

VIII. Autour d’un Berceau 159

IX. L’Apache 181

X. Une Fin tragique 205

XI. Dans la Forêt mystérieuse 229

XII. La Défaite 248

XIII. La Pierre de Sang 261

XIV. Le Mot interdit 276

XV. Ferneuse et Valcor 292

XVI. Le Masque tombe 310

XVII. La Cordelière bleue 335

XVIII. Complices 365

XIX. La Mer qui monte 377

XX. Épilogue 387

[Illustration]

_Achevé d’imprimer_

le trente et un mai mil neuf cent quatre

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

_A PARIS_

[Illustration]

Paris,—Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.

Madame de Ferneuse · 第 22 / 22 段