«A ce mot, elle écuma positivement.

—«Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout,»

s’écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque.

«Elle doit être complice de l’assassinat. Vous savez bien?... Escaldas,

le type qui s’était soi-disant pendu... Il demeurait dans sa maison,

rue Lévis. Et je vous réponds bien que c’est pas lui qui m’avait

emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet.»

«Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas

devant le commissaire de police. Nous n’avons pas à en présumer la

véracité ni à en souligner l’importance. On se rappelle le suicide

d’Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d’une affaire

retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que

ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à

toutes les hypothèses. L’ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit

le «Beau Rouquin» ou le «Baladeur», est un individu de la pire espèce,

capable de toutes les besognes, et qui n’aurait certainement pas agi

pour son compte. Aussitôt après la mort d’Escaldas, il disparut, muni,

assure-t-on, d’une somme considérable. D’où aurait-il tenu cet argent,

sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à

la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a

passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur

lui, on peut s’attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.

«Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la

cordelière,—bleue, en effet,—qui fut l’instrument de mort d’Escaldas.

Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté

après le clou quand on coupa la corde.»

* * * * *

Le prince de Villingen lut jusqu’au bout ce long fait divers.

Lorsqu’il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle,

des yeux si remplis d’égarement, que ses voisins de tramway s’en

inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils

l’entendirent murmurer: «Où suis-je?...» et qu’ils le virent bondir

hors de la voiture, à l’aspect des proches fortifications.

Sans se figurer l’effet qu’il venait de produire, Gilbert se lança sur

le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant

dans le premier qu’il atteignit, cria au cocher:

—«Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible!»

Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez

Bertrande, le prince n’avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il

pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d’imposer

sa présence à celle qui, longtemps, s’était considérée comme sa

fiancée, qui l’aimait toujours, peut-être. Malgré l’émotion qui le

jetait hors de lui, le jeune homme n’eût pas accompli une démarche

déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que

celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les

circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.

Lorsqu’il sonna à l’appartement, la bonne qui vint ouvrir, s’écria:

—«Oh! c’est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu!

Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas.»

Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans

les intérieurs médiocres et désorganisés, et qui menait la maison

depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement

un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n’avait

pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui

eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en

outre par cette allusion à une maladie dont il n’avait pas la moindre

idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au

visiteur de s’avancer doucement, l’introduisit de la sorte sans l’avoir

annoncé.

Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit,

et demeura cloué près du seuil. Ce qu’il voyait lui causait assez

d’émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble

extraordinaire qu’il apportait ici.

Près d’une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d’une bergère,

les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait

déjà celui d’un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le

menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts

et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les

yeux à demi-éteints, rapetissés, se perdaient sous les paupières, dans

la profonde cavité des orbites.

Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le

cœur de Gilbert, c’était la présence auprès du moribond d’une jeune

religieuse, qu’il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la

robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son

ordre n’étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire une congrégation

de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de

soigner son père.

Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne

s’aperçut d’une présence étrangère qu’à l’expression terrible apparue

tout à coup sur les traits de M. de Plesguen. Le vieillard étendit

le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se

lever, mais n’y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à

demi-mortes.

Sa fille, alarmée, se retourna.

A l’aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre

petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont

s’encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se

dressa, volontaire, vaillante et digne, d’une triple dignité: féminine,

aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle

indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant

laquelle le visiteur n’avait qu’à battre en retraite.

—«Pardonnez-moi...» s’écria Villingen de la voix la plus humble et

sans faire un pas en avant. «Mais j’ai voulu vous saluer le premier de

votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate

enfin. Escaldas ne s’était pas suicidé. On l’avait pendu. On l’avait

supprimé... Comprenez-vous?»

Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce

fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable,

d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible,

la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur, qui allait lui permettre

de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le

relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une

force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il

saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer

les os, et murmura, d’une voix rauque:

—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»

La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour

garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues,

entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui

qu’elle avait aimé.

—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.

A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur

le jeune homme des yeux qui pardonnaient.

Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.

—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix

lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.

Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les

lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu

par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la

lecture.

Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un

visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.

—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»

La phrase s’étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba

contre les oreillers, tandis que l’animation de la physionomie

disparaissait peu à peu.

—«Oui, mon père... oui, mon père,» répétait Françoise. «Vous vivrez,

pour voir s’accomplir la justice de Dieu.»

Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec

douceur:

—«Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n’aurai pas la

hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...

—Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur?» fit M^{lle} de Plesguen.

«Mon père ne peut plus voir en vous qu’une victime, comme lui, des

mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de

l’avoir conduit à l’abîme.»

En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva

faiblement, avec un geste vague, comme pour s’excuser du rude accueil

de tout à l’heure.

—«Quant à moi,» reprit la jeune religieuse, «je suis l’épouse du

Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...

—Le mari de Bertrande!...» s’écria Villingen. «Ah! que ne le suis-je,

en effet!»

Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.

—«Ma Sœur, plaignez-moi,» reprit le jeune homme. «Vous êtes vengée. Il

n’y a pas de bonheur pour moi en ce monde.

—Regardez cet habit, regardez cette croix,» dit-elle en touchant sa

jupe de laine, puis son rosaire. «Et ne parlez pas d’une vengeance

dont le désir est si loin de mon cœur.»

Ils se turent tous deux.

Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se

confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta

un coup d’œil vers M. de Plesguen.

Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre.

Enfoncé dans un engourdissement qui n’était pas le sommeil, mais le

ralentissement d’une vitalité d’autant plus épuisée par un récent

effort, il perdait jusqu’à la conscience de ce qui l’avait si

profondément remué tout à l’heure.

—«Vous pouvez parler,» dit Françoise avec un triste hochement de tête.

«Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne

l’agitera plus, hélas!»

Elle s’écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen,

s’assit elle-même.

—«Gilbert,» reprit-elle, «je ne vous ai jamais maudit, même avant

d’avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous

bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin.

Oui, je prierai Dieu qu’il vous rende en multiple joie la suprême

satisfaction apportée par vous à mon père mourant.

—Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas?» demanda-t-il.

—«Les choses de la terre ne me concernent plus.

—Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue

l’héritière?

—Ce sera le bien des pauvres,» dit M^{lle} de Plesguen. «Mais nous

n’en sommes pas là,» ajouta-t-elle avec un sourire de doute.

—«Je vous demande pardon, ma Sœur. Nous en sommes là. Tout s’éclaire.

Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne

soyons pas, en effet, si près du dénouement.

—Eh quoi!» s’écria celle qu’on appelait maintenant en religion Sœur

Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne

ancienne dans un mouvement d’amertume, «ne souhaitez-vous plus le

triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s’y

rattache plus?...

—Mon intérêt s’y rattache trop,» murmura Gilbert.

Puis, sans attendre qu’elle le questionnât de nouveau, il s’écria

vivement:

—«Ah! ma Sœur... vous que j’appelle ainsi maintenant, et à qui j’ai

fait tant de mal!... Ne croyez pas qu’il n’y ait en moi rien que de

l’égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J’ai été léger surtout.

Je ne pensais pas agir déloyalement par l’espèce de contrat qui

m’engageait à vous. D’un côté, il y avait mon nom, et toute l’énergie

déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l’autre côté, il

y avait cet héritage même, que vous m’apportiez en m’accordant votre

main.

—Il y avait autre chose,» dit la jeune fille. «Et cet autre chose,

vous l’avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la

malheureuse Bertrande.

—C’est vrai... c’est vrai,» reprit vivement le prince. «Et je

n’invoquerai pour excuse ni l’indulgence de la morale mondaine à

l’égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle

je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point

aux vôtres. Certes, j’ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis

reconnaître en moi-même une bassesse qui n’existait pas. J’avais foi en

votre droit, je m’imaginais vous rendre un service égal aux exigences

de mon ambition.»

—«Soit!» interrompit Françoise. «A quoi bon remuer ces tristes

souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de

moi?

—Votre pitié,» répliqua-t-il. «Le châtiment, que vous ne me souhaitez

pas, m’atteint. Ce que j’avais de meilleur en moi s’est éveillé

juste à temps pour l’expiation. Depuis quelques mois, je sais ce

qu’est la lutte pour la vie, ce qu’elle a de sain, de purifiant, les

satisfactions qu’elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu’est

la famille, la douceur d’un foyer, la présence d’une femme, d’un

enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur...»

La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas:

—«Enfin, je sais ce que c’est que d’aimer.»

Une souffrance furtive crispa les traits de Sœur Séraphine. Mais elle

prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix

de son rosaire, comme pour en tirer une force:

—«Je vous l’avais prédit, Gilbert. J’en suis sincèrement heureuse.

Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.

—Ce matin, j’y songeais,» dit-il.

—«Ce matin...» répéta-t-elle étonnée. «Et maintenant?...

—Maintenant,» s’écria Gilbert, «il est trop tard. L’Affaire Valcor est

rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux.

Dès demain, l’assassinat d’Escaldas, prouvé sans doute, acculera

l’imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or,

cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaël, le père de Bertrande. A

celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de

ce nom, est bien l’œuvre industrielle du bandit génial. S’il ne l’a

pas fondée, il l’a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien

ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront

attribués. Vous les consacrerez à la charité, m’avez-vous dit. Soit!...

Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi,

prince de Villingen, je pouvais, sans m’avilir, épouser l’héritière de

Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels

prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire

mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l’honnête

et pauvre créature que j’ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande

«Sois ma femme,» quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être,

traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures

de mon existence, je n’en aurais pas été capable.

—Comment, vous, peut-être?...» interrogea Françoise. «Vous auriez, du

moins, votre conscience pour vous.

—En suis-je si assuré que cela?» riposta le jeune homme. «Voyons-nous

toujours clair au fond de nous? Mon intention n’était pas formelle.

La pensée de ce mariage s’insinuait seulement en moi. La vie commune

me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue

s’asseoir à mon chevet de malade. Elle m’a sauvé, peut-être. Les

derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les

eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait

régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait

en moi. Puis, j’ai ouvert ce journal. J’ai lu ce fait divers. Les

conséquences me sont apparues. Je me suis dit: «Jamais, maintenant...

Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C’est mon rêve

qui s’effondre dans la boue!» Alors, et seulement à ma souffrance, j’ai

découvert ce qu’il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l’avais donc

vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande,

avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur

de l’or ne l’a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très

malheureux... Comprenez-vous?»

Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se

tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva,

pour s’approcher de son père, dont l’immobilité l’inquiétait. Elle

toucha les mains du vieillard,—la température en était à peu près

normale,—écouta sa respiration, qu’elle jugea régulière, mais inclina

vainement son visage vers le regard terni, qui n’exprima pas s’il la

voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.

Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.

—«Vous m’excuserez,» balbutia-t-il. «Je ne vous aurais pas entretenue

si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour

vous. Je vous en devais l’aveu.»

Elle lui répondit froidement:

—«Votre confidence ne m’a pas été importune. Mais elle était encore

moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les

conçois pas. Voyez mon pauvre père: au bord de l’éternité, il ne

communique plus qu’à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi,

sous mon habit de nonne. Sans doute, l’orgueil d’un Villingen doit être

une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m’échappent. Où

règne l’amour, qu’importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui

rendez aujourd’hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni

l’un ni l’autre.»

Ce qu’il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la

rigidité toute monacale où s’enfermait l’âme déçue, Gilbert le devina,

mais trop tard. Il saisit ce qu’avait eu de douloureux, pour celle qui

saignait toujours des sentiments qu’elle prétendait morts, certaines

des phrases qu’il venait de prononcer, surtout avec l’ardeur qu’il y

avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n’avait plus

qu’à dire adieu, ce qu’il fit avec une émotion et un respect dont la

Sœur Séraphine garda l’impression comme le dernier souvenir de sa vie

profane.

En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse.

Ce n’était pas précisément du remords, mais bien l’écœurement de son

rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain

sous l’impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés

autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son

déchirant regard. Ensuite il songeait à l’autre, à Bertrande, qu’il

avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes

sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans

son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait

conscience et souhaitait de s’en évader. Ah! que cela eût été bon de

rejeter le poids du passé, d’accueillir les bouffées d’air pur qui lui

dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se

relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!

«Que ne l’ai-je fait hier!» se disait-il. «Que n’ai-je pris Bertrande

et Claude sur mon cœur, en les appelant «Ma femme... Mon fils...»

Aujourd’hui, c’est trop tard.»

Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards

exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles

imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent,

palpitaient aux devantures, glissaient jusqu’aux trottoirs. Tous, tous,

reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait

plus empêcher, s’il offrait d’épouser Bertrande, qu’il n’eût l’air,

lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont

il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage

suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce

serait glisser du mariage d’intérêt à l’alliance d’ignominie... Quelle

chute pour le petit-fils d’un héros!...

Il rentra rue Cambacérès.

Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son par-dessus,

parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui

crier:

—«Dis pas... Coucou!...»

L’enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut,

les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu’on lui avait permis:

«Papa!... Papa!...»

Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains

encombrées d’argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce

rayonnement s’éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.

Il souffrait, le malheureux, d’une souffrance qu’il n’aurait jamais

imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d’éclater en

sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le

terrain, qu’ensuite il dit à celle qu’aujourd’hui, vraiment, il aimait:

—«Ma pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester

chez moi avec notre fils. Je n’ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse

admirable me l’a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras

plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m’en coûte. Aime-moi assez

pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J’irai vous voir chez

toi. Firmin va te chercher un fiacre.»

Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement:

—«Je n’étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es

guéri, je m’attendais d’une minute à l’autre...

—Ne dis pas cela!» cria-t-il impétueusement. «Non, tu ne pouvais pas

t’y attendre. Je ne m’y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande...

Claude et toi, vous m’aviez fait un nouveau cœur.

—Tu nous aimes?...» balbutia-t-elle, fondant en larmes.

—«Oui, je vous aime.

—Alors...» (et elle sourit tout en pleurant) «j’aurai du courage.

D’ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c’est moi qui t’aurais

demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas

encombrer ta vie. Garde-nous ta tendresse.

—Quelle âme adorable tu as, Bertrande!» murmura-t-il en la serrant sur

sa poitrine.

Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le

petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les

roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s’enferma

dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura.

XVIII

_COMPLICES_

C’EST un fait bien établi maintenant qu’Arthur Sornières, dit le Beau

Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso

brusque,—souvenir de la pampa argentine, sans doute,—au moment même

où le Bolivien l’accueillait avec enthousiasme, croyant que l’Apache

allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en

scène du suicide. Il importait, non seulement qu’Escaldas disparût,

mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication

tragique serait un aveu d’imposture. Nul ne douterait que le métis

ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses

manœuvres.

Le calcul était juste.

La logique d’une telle fin s’imposa avec tant de force, que les plus

directement frappés même, Villingen et Plesguen, l’admirent avec

consternation.

Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et

Sornières, précisément dans cette nuit d’hiver et de neige, où

Micheline, toute frissonnante d’angoisse, de pressentiments, veilla

pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel

tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque

dans l’éclair jailli d’une lumière électrique, il avait rencontré les

yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde

le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des

monstrueuses paroles!

L’Apache de Montmartre, l’effrayant Arthur Sornières, avait été

l’instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la

femme.

Le soir qui suivit son crime, accablé d’horreur, malgré son cynisme,

et d’autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa

présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie

de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de

Rosalinde,—il laissa échapper des phrases étranges.

Madame de Ferneuse · 第 20 / 22 段