—«Voilà donc votre justice!... Et vous la prétendez plus généreuse que

celle des Cours d’assises! Vous me feriez maudire par ma propre fille.

J’aime mieux les juges en robe rouge. Ils n’ont pas ça dans leurs codes.

—J’ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles

explications qui vous conviendraient. Ce n’est pas par nous qu’elle

saurait la vérité. Comment l’apprendrait-elle? En devenant la femme

de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle,

certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses

yeux l’abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos

établissements d’outre-mer, vous en disposerez...»

M^{me} de Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait,

du moment que Micheline aurait les mains pures de l’or frauduleux.

Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son

interlocuteur, elle reprit:

—«Vous ne m’avez pas comprise. Je vous répète que je ne m’élève ni en

justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse

aventure un dénouement plus doux. Il n’en est pas. Du moins, si vous

admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez

à l’infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de

sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui

qu’elle aime, et pour qu’elle ignore toujours l’abomination de votre

vie. N’est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?

—Mon châtiment—puisque ce mot vous plaît—je ne l’accepte pas de vous,

madame,» prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la

partie contre le Destin.

Il se leva, comme pour marquer l’inutilité de toute autre parole.

La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.

—«C’est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à

réfléchir?

—Non, madame.

—Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en

sortant d’ici après votre refus?

—Non, madame.»

Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s’en aller.

—«Pardon,» dit-il. «Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous

chercher vos lettres.»

Il s’éloigna avec son aisance d’allures, sa grâce élégante d’homme du

monde.

Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu’aucune idée

distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu’elle percevait le plus

fortement, c’était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une

acuité de sensations toute nouvelle: la perspective du jardin d’hiver,

avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines

colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le

parc somptueux—le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître

hasardeux, qui pouvait dire encore—mais pour combien de temps?... «Tout

ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor.»

Presque aussitôt, d’ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était

déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu’il

marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté.

Elle eut l’involontaire impression qu’il valait mieux, non pas que son

destin, mais que le mensonge de son destin.

—«Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de

Valcor y avait jointes.»

Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts

touchèrent ces reliques. Elle redevint l’amoureuse pantelante. Le reste

n’exista plus. Elle eut, vers l’imposteur Bertrand Gaël, le regard de

gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu’il était à

cette minute.

—«Quel dommage!...» soupira-t-il.

Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette

exclamation.

Gaétane se détourna, partit.

Et lui, suivant de tout l’élan de son âme cette silhouette qui

s’éloignait, murmura encore:

—«Quel dommage!...»

De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui

échappait, il ne regrettait qu’une chose,—une seule!—n’avoir pas eu

l’amour de cette femme.

XVII

_LA CORDELIÈRE BLEUE_

RUE Cambacérès, devant une maison à façon d’hôtel particulier, une

jeune femme s’arrêta.

Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte

de riche, qui n’avait l’air de se fermer si résolument que pour écarter

les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge

arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait

même défendu de rester sur le trottoir d’en face à regarder les

battants clos.

Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu’elle

sonna, entendit jouer la serrure par l’impulsion du cordon, pénétra

sous la voûte, et reçut le salut du portier.

—«Le prince de Villingen?... C’est bien ici?... Il m’attend,»

ajouta-t-elle avec vivacité.

—«A l’entresol, mademoiselle. La porte à droite.»

Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.

—«Le prince m’a appelée par un télégramme. Est-il très malade?

—Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n’est pas

inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n’est pas habitué au mal. Il

s’impressionne, il s’énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la

première fois que je le vois deux jours de suite au lit.»

Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l’avait su déjà,

qu’elle était en présence d’un de ces serviteurs dont on prétend que

la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en

génération, faisant avec leur cœur l’appoint des gages, quand ceux-ci

diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux

Denis. Si elle n’était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait

souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d’autant plus souvent

durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l’ex-«brillant

viveur».

Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et,

vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse,

apte en apparence au seul plaisir, un peu de l’énergie ancestrale

subsistait, pour qu’il eût vaillamment réagi dans une pareille

extrémité.

Lorsque le suicide d’Escaldas eut clos pour toujours l’Affaire Valcor,

Gilbert se trouva dans la pire situation qu’on puisse imaginer. Au

point de vue moral, peu s’en fallut qu’il ne fût mis à l’index de la

société. Nul n’ignorait le rôle qu’il avait joué au cours du procès.

Son duel avec Valcor n’eut pas d’autre cause pour l’opinion publique.

Et, comme tout ne se sait pas, mais comme tout se devine, se grossit,

devient matière de légende, sinon d’histoire, son roman avec Françoise

de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout

quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde,

qui ne condamne pas à demi, et qui croit s’absoudre de ses indulgences

bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité

exceptionnelle à l’égard du prince de Villingen.

La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le

domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers

se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus

accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des

heures si noires qu’elles pouvaient compter pour l’expiation de bien

des fautes, et même des siennes.

Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien

près.

Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se

demandant s’il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint:

«Je dois d’abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets

de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi,

tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de

pain à cet enfant.»

Cette pensée seule lui fit déposer l’arme, dont une seconde plus tard

il aurait pressé la détente. Il s’assit, songea. L’image de Bertrande

surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut:

—«Nom de nom!... Une petite fille comme ça tiendrait tête à la vie

dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté,

pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche...

Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul!»

Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d’une

chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.

—«Tiens, mon vieux,» dit Gilbert, «tu vas me faire une commission.

Attends... J’écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai.»

Il griffonna le billet suivant:

«_Ma petite Bertrande_,

«_Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m’empêcher

d’agir en pleutre._

«_De ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es._

«_Je t’aime mieux que je ne croyais, Bertrande, et je tiens à te le

dire._

«_A bientôt._

«_Embrasse Claudinet pour moi._

«_Ton_

«GILBERT.»

Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les

reçut ne s’y trompa pas. Elle en pleura d’ivresse et d’espérance.

Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras

effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.

Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l’argent offerts

à un homme dont toutes les facultés n’ont été exercées qu’en vue du

«chic», dans la vie sportive et mondaine. L’automobilisme le tenta, par

la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait

une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité

bien connue leur garantirait plus d’une victoire. Le danger des

épreuves ennoblit l’entreprise mercantile. Et, d’ailleurs, l’engouement

de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas

l’amateur du professionnel. Saurait-on s’il courait par intérêt ou

par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop

soucieux de l’opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain,

une rage le prenait de la braver.

Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d’affaires

pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course

Bruxelles-Dantzig, champion du monde pour le record de l’heure,

commençait à penser qu’il aurait eu le plus grand tort d’abandonner

une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources.

Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n’étant

pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses

gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait.

Événement incroyable pour lui: il payait ses dettes.

Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses

malheurs lui avaient fait goûter le prix d’une véritable tendresse.

Il s’attachait à Bertrande. Et, plus qu’il ne voulait l’avouer, le

petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en

installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l’ouvrière

en dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait

maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses

doigts de fée exécutaient.

Gilbert lui disait:

—«Il faudra bien pourtant qu’un jour tu finisses par m’aimer assez pour

accepter tout de moi.»

A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait:

—«Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée?»

Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle:

—«Quand je serai ta femme.»

Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement,

un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle.

Le lui eût-il proposé, aujourd’hui qu’elle connaissait mieux la vie,

peut-être l’en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il

n’en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n’avait été

entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande

sa réserve, au point que la jeune Bretonne n’était pas seulement venue

encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un

télégramme du prince, qui se déclarait très malade.

L’accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert,

son cœur se serra.

Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la

voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de

souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutes les fibres de

sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine

à toute vitesse, contre un vent glacial, s’étant peu couvert, sous

prétexte qu’on se trouvait au commencement de juin.

—«Un juin qui ressemble à février,» observa Bertrande.

Toutefois elle n’était pas la femme des récriminations inutiles. Le

malade les eût mal supportées, d’ailleurs. Absolument inaccoutumé aux

misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid,

chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande

en l’assurant qu’il se sentait perdu, s’effarant si elle avait l’air

de le croire, et déclarant qu’elle manquait de cœur lorsque, pour le

rassurer, elle niait le danger en riant.

Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un

cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s’en tirent, et toutes y

trouvent un tendre plaisir si l’inquiétude ne s’en mêle pas trop.

Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout

dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les

vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du

prince, elle se sentit soulevée d’une allègre confiance.

La tâche ne fut pas commode. Mais elle l’accomplit avec une

autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les

cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des:

«Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m’en

fiche!» sa garde-malade avait une façon de lui dire—si douce, mais si

ferme:

—«Tu m’obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais

vouloir, parce qu’il s’agit de ta guérison.»

Elle ajoutait gaîment:

—«Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour

sauver son empereur.»

Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments

d’accalmie, il observait, d’un œil languissant, mais intéressé, les

allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui

l’ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance

pleine de grâce.

«Est-ce bien la petite paysanne que j’ai amenée de sa province il y a

deux ans?» songeait-il. «Ma parole, elle a l’air d’une dame. Elle sait

même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la

pierre de touche de la distinction.»

Il s’étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s’étonnait

moins d’être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse.

Il s’y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à

l’âme ou au corps qu’on ne se conçoit plus sans eux, cessent d’être

appréciables, sinon en imaginant l’effroyable douleur de leur perte.

Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande:

—«Et le petit?... Qu’est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu

ne m’as presque pas quitté?

—Claudinet?» s’écria-t-elle, radieuse de cette question. «Je l’ai

confié à quelqu’un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement,

qu’il connaît bien et dont il est adoré.

—Ton ancien logement?... à Clichy?

—Oui.

—C’est loin, ça. Où trouves-tu le temps d’aller le voir?

—Cette personne me l’a amené une fois, rue du Rocher.

—Une fois? En huit jours?

—Je l’ai embrassé. J’ai vu qu’il se portait bien.

—Jamais tu ne t’étais séparée de lui?» reprit Gilbert.

—«Jamais.»

Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura:

—«Viens ici, près de moi, Bertrande.»

Elle s’approcha. Il lui prit la main et y mit un lent baiser.

—«Tu es bonne.

—Bonne?... Oh! je n’en sais rien. Je ne crois pas. Je t’aime, voilà

tout.»

Il regarda ce beau visage souriant, pétri d’énergie tranquille.

—«Est-ce que c’est contagieux, ce que j’ai?» demanda-t-il encore.

—«Ce que tu avais,» corrigea-t-elle. «Car le mal est dompté. Tu es en

pleine convalescence.

—Mais enfin, est-ce que ça s’attrape?»

Elle secoua négativement la tête.

—«Tu en es certaine?

—Bien sûr. Tu n’as eu qu’une pneumonie simple, nullement infectieuse.

—Alors,» dit-il en lui lâchant la main, «mets ton chapeau, va chercher

notre fils.»

Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.

—«Tu n’entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop

souffrir en le sachant dans des mains étrangères.»

Bertrande pâlissait d’émotion. «Notre fils.» Le mot lui tintait encore

aux oreilles. Elle balbutia:

—«Tu ne veux pas dire que je l’amène... ici... dans cet appartement?...»

Gilbert éclata de rire:

—«Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette

chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil.

Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence.»

Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant,

puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert

en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit

comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers

son chapeau:

—«Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C’est votre maître

qui le demande... Comprenez-vous?...»

L’ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la

jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une

bûche dans la cheminée de son maître.

Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard.

Ni l’un ni l’autre ne parla. Denis fourgonna le bois, secoua les

cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.

—«L’été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux?» dit enfin Gilbert.

—«Non, monsieur. Je n’ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il

est vrai que Monsieur est malade.

—Oh! puis... pour ce qu’il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre,

cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.

—Elle se consumera tout doucement.

—J’aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.

—Monsieur m’excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant...

trop de chaleur, ça ne vaudrait rien.»

Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au

milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.

—«Tu as raison, Denis,» dit le prince en se renversant sur ses

oreillers.

Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.

Huit jours plus tard, s’il y avait un maître dans l’appartement de

garçon, rue Cambacérès, peut-être n’était-ce pas le locataire au

nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard

nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen

ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.

—«Moi qui me figurais détester les enfants,» disait en riant Gilbert.

—«C’est qu’ils ne sont pas tous comme celui-ci,» ripostait vivement le

valet de chambre.

—«Vous allez me le gâter,» soupirait Bertrande. «Qu’en ferai-je

ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne

s’occupera de lui?»

Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie:

—«Qu’en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi?

—N’es-tu pas ici chez toi?» demanda Gilbert.

Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis,

qu’elle ne relevait pas, par crainte d’en faire évanouir l’intention

encore vague. Serait-ce possible qu’il en coûtât au jeune homme de se

séparer d’elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue?

Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la

vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous

les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les

choses pussent être de nouveau comme avant.

Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds,

babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère

et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l’enfance

peut présenter de séduisant, à l’âge où sa séduction est le plus

irrésistible. L’orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce

petit être adorablement doué, et qu’il songeait:

«C’est mon fils. Il a dans les veines le sang de l’illustre maréchal,

mon aïeul. N’y a pas à dire... C’est un de nous.»

Et comme, une fois, l’enfant, à force d’entendre sa mère prononcer le

nom de Gilbert, s’avisait d’appeler celui-ci «Zibert...»

—«Veux-tu dire «papa», petit bandit!» s’écria le jeune homme, en une

explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le

dernier rempart de ses résistances mauvaises.

Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le

prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant

encore d’une toux qu’on n’entendait guère, et d’un point de côté qu’il

oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de

ce qu’il voulait, et, peut-être, reculant l’heure de s’interroger. La

question se posa pour lui tout autrement qu’il ne l’aurait imaginé.

Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande

et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des

Automobiles du Nord.

L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à

la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard

Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un

journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une

stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les

lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:

_Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle

Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu._

Sous ce titre à sensation, le récit suivait:

«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre, deux femmes légères étaient

attablées avec des amis de rencontre.

«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de

la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le

sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.

«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de

pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en

portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition,

elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur

était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins

se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un

morceau de la corde de l’autre.

«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant

et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait

apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra

dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur

celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage

de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez

sérieusement pour causer une syncope.

«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de

ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de

l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à

aucun des spectateurs.»

—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle. «C’est pour cette rien du tout

que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera

pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son

amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien

reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a

même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue

autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de

l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été

pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a

presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour

clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans

le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la

vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour

cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta

la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai

voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»

«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les

gardiens de la paix.

—«Où me menez-vous?» demanda-t-elle.

—«Au poste.»

Madame de Ferneuse · 第 19 / 22 段