—«Madame,» dit-il, «serez-vous satisfaite si je vous déclare que je

suis prêt à vous obéir en tout, jusqu’à la mort même, si tel est

votre bon plaisir. Et cela,» ajouta-t-il avec emphase, «à cause des

sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la

vie? Quant à l’honneur, je l’ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse.

L’imbécile justice, qui me condamnerait, n’empêcherait pas les hommes

de m’admirer. Qu’ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité,

savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame,

d’être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous

adorais pas.

—Et moi,» répliqua-t-elle, «je vous demanderai à mon tour: Croyez-vous

que je tienne à la vie? S’agit-il de nos existences? La mienne est

close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée

là-bas. Et la vôtre n’existe pas. Elle n’est qu’un mensonge. Je n’ai

rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour

la vengeance. Ces choses n’appartiennent qu’à Dieu. Si je suis ici,

c’est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce

que j’ai un fils, innocent de ma faute. A cause d’eux, je surmonte

l’horreur que j’éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous

dire: Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur

vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre

dans l’autre.

—Quoi!» s’écria le père de Micheline. «Vous songez à laisser votre

fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux

que je suis pour vous?

—Certes, j’y songe. S’il y a une rédemption pour tant d’iniquités,

c’est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants.»

Celui qu’on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé

dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait M^{me}

de Ferneuse, qui, physiquement accablée, s’était rassise. Maintenant

qu’il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait

souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui,

reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse

naturelle et d’étonnante force d’âme.

—«Expliquez-moi une chose,» dit-il enfin. «Pourquoi, si vous n’avez

de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves

que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se

poursuivre le jeu des apparences?

—Parce que le rôle que j’aurais à jouer n’est pas de mon goût,» dit

hautainement Gaétane. «Puis, parce qu’il est trop tard pour le silence.

Vous m’auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être,

alors... Mais aujourd’hui, c’est impossible. Je ne suis pas seule à

savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu’un d’autre aussi, quand

j’ai découvert...

—Quelqu’un d’autre?» interrogea vivement Renaud.

—«Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son

témoignage.

—Qui est-ce? Où est-il?...

—Pensez-vous que je vais vous répondre?» s’écria la comtesse, avec un

âpre sourire. «Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop

facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais

cet ami est sacré. D’ailleurs, sa vocation de missionnaire l’empêchera

de revenir en Europe, à moins que je ne l’y appelle.»

Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus

immobile qu’un visage de pierre. Enfin il dit:

—«Je vous montrerai tout à l’heure, madame, que, malgré ce que vous

savez, malgré ce que vous m’avez dit, je reste maître de ma destinée.

Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la

briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes

la seule créature dont l’opinion me touche. Sans vous répéter ce qui

vous offense, je puis bien vous dire qu’à vous, et à vous seule,

je souhaiterais de révéler la vérité. J’éprouverais une étrange

satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux

que ce que vous croyez, je vous le jure.»

M^{me} de Ferneuse s’étonna de l’espèce de soumission, de la douceur

soudaine imprégnant la voix, l’attitude, la physionomie, de cet être

au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme

le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore

une fois. Sûre d’elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser

prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l’entendre. Car, malgré

tout, peut-être la confession offrirait quelques traits sincères.

Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit:

—«A quoi bon?... C’est un roman que vous me raconterez... Un roman

comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle

aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre

victime aussi. Car il est mort par votre faute.

—Il est mort!...» s’écria Renaud en tressaillant.

Gaétane inclina la tête.

—«Je m’en doutais. Puisqu’il échouait dans sa mission, il devait y

laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et

solide, celui-là! Pauvre Mathias!...»

Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis,

regardant M^{me} de Ferneuse:

—«C’était mon frère.

—Votre frère?... Mathias Gaël?

—Mon demi-frère, du moins.

—Était-il vraiment le père de Micheline?

—Non. Le père de Micheline, c’est moi.

—Vous m’avez donc menti? Vous le reconnaissez?

—Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je

vous offrir toute la vérité, si je n’étais résolu à convenir de tous

les mensonges?

—Parlez donc,» dit la comtesse de Ferneuse.

—«N’attendez pas de moi un récit,» reprit ce singulier criminel, qui

s’exprimait avec la hauteur tranquille d’un innocent et l’orgueil

d’un héros. «Je suis un homme d’action. Je dédaigne les mots. Je veux

établir trois ou quatre points. C’est tout. Il y a des choses que je ne

puis supporter de vous laisser croire.

—Lesquelles?

—Deux au moins: je ne suis pas un rustre, et je n’ai pas tué celui dont

je porte le nom.

—Qui prétendez-vous être?

—Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m’avez posé

cette question, tout à l’heure, en entrant ici. Je suis le marquis de

Valcor.

—Comment osez-vous le soutenir? C’est de la folie!

—Mon père s’appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son

mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c’est

moi.

—Vous!...

—Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque

aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d’Amaury de Valcor.

Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour

la pauvre paysanne, qui n’aima jamais d’autre homme que son séducteur,

ni aucun de ses enfants comme celui qu’elle savait être le fils de

cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me

baptisa Bertrand.

—Bertrand Gaël!...

—Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor,» cria l’aventurier avec

un regard fulgurant. «Je suis l’aîné de la race. Un bâtard par les

lois, soit! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis

de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l’autre,

avec celui qui est mort là-bas, et qui m’appelait son frère? Oui, son

frère... Et on dit que je l’ai tué!...»

Le cri fit frémir M^{me} de Ferneuse. Si la vérité n’était pas dans ce

cri, où était-elle?

—«Renaud savait donc?» demanda celle pour qui ce nom de Renaud,

désormais abandonné par l’imposteur, semblait plus doux à prononcer.

—«Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l’âge

d’homme, il avait pris connaissance d’une lettre laissée par son

père,—par _notre_ père,—et où celui-ci recommandait à sa générosité

l’enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans

les forêts d’Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés

et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes

lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s’ouvrit à moi de ce secret,

il m’appela son frère, il me montra une clause de son testament par

laquelle il me léguait une partie de ses biens.

—Vous n’avez pas trouvé cela suffisant?» dit amèrement la comtesse.

—«Non, madame,» riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, «je ne

trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais

perpétuer la race des Valcor.

—Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé?

—Ne savez-vous pas que, civilement, j’étais mort? Le transport d’État

sur lequel j’étais quartier-maître s’était perdu, corps et biens,

non loin des côtes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je

me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de

tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n’est-ce

pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne

n’eut rien d’extraordinaire. J’étais d’un tempérament plus résistant

que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent

d’Amérique, à l’embouchure de l’Amazone, je me rappelai que, vers

les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon

jeune maître, dont j’avais partagé les jeux d’enfance, poursuivait

une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le

rejoindre. J’y parvins. Sans préméditation particulière, j’évitai de

faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas

d’être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né

de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination

qu’exerçait sur moi sa destinée, s’esquissait dans mon imagination.

Quand je le retrouvai, après des péripéties que je vous épargne, il

était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à

leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m’apprit le lien qui

nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques

mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes,

son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs,

ils nous étaient communs. N’avais-je pas grandi à ses côtés, presque

comme son compagnon, sous l’apparence d’une vague domesticité? Attiré

au château par l’intérêt que me portait le marquis, mon père, mais

privé des effets de ce sentiment par l’orgueil ombrageux de Mathurine

Gaël, ma mère,—car elle me voulait le simple fils du brave marin dont

je portais le nom et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir trompé—je ne

demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J’aidais

au travail de l’écurie. Assis sur le siège d’arrière du dog-cart,

j’assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les

détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c’était Renaud qui,

dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre

sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez,

madame, que, si j’ai joué un rôle, ce rôle n’était pas fait tout entier

d’imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait

à être le double de l’homme auquel je me suis substitué. Je n’ignorais

rien de lui quand il est mort, rien.»

Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d’une voix sourde:

—«Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla

pas.

—Ce drame,» demanda la comtesse de Ferneuse, «vous l’ignoriez

absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes

marié?»

Elle posa cette question d’une voix froide, n’ayant sur sa physionomie

que l’expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les

sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait

de la lumière enfin dévoilée. Même si le récit n’était pas exact

en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète

pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus

incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L’homme qui

la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen

d’y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d’énergie,

d’orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des

explications vaines, et, pour tout dire, cet air d’homme du monde

attestant qu’il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor,

empêchaient M^{me} de Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté

de répulsion, d’indignation. Elle l’écoutait, elle l’interrogeait,

entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe.

Pour un instant, elle oubliait qu’elle fût victime et qu’elle fût juge.

—«Ainsi,» s’écria-t-elle tout à coup, «mes pressentiments ne me

trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu,

huit années après ma séparation d’avec Renaud, et malgré tout ce qui

vous rendait, j’en conviens, si semblable à ce qu’il aurait pu devenir,

mon cœur murmurait en moi: «Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas lui!...»

Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah!»

Elle se cacha le visage, secouée d’horreur. Puis elle reprit:

—«Le Ciel n’a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les

masques, excepté le masque d’amour!

—Ce n’eût pas été un masque,» dit-il, et cette fois avec une profondeur

d’expression si saisissante que Gaétane ne l’interrompit point.

«Non, ce n’eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je

vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m’arrêtez pas!»

poursuivit-il en la voyant frémir. «Comprenez donc que c’est mon

châtiment. Je n’espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec

quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc

jusqu’au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour...

mystère du sang fraternel, mystère de l’âme que j’avais volée, du cœur

que j’avais voulu enfermer dans cette poitrine!...» (Il se frappa

le sein). «Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le

deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s’accorder avec

mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j’avais été l’homme

que je prétendais être. Je ne vous l’avouais pas. Je n’osais pas. Mon

audace—que vous mesurez aujourd’hui, que je croyais sans bornes,—se

brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous

supposais inaccessible. Mais un jour—ah! ce jour-là!—je découvris, ou

plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor,

la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette

correspondance où s’attestait qu’il était le père de votre enfant.

—Mes lettres!...» cria Gaétane, éperdue.

—«Vos lettres,» répéta Bertrand Gaël.

—«Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées?

—A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles

auraient pu passer. Mais un hasard...

—Entre les mains de qui tombèrent-elles?

—Entre les mains de Laurence.

—La malheureuse!...

—Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.

—Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m’envoyait des

excuses.»

L’aventurier eut un sourire.

—«Je comprends,» dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres.

«Vous l’avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m’avez ensuite

leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique

histoire de substitution d’enfant.

—Il fallait bien vous ôter l’idée d’un lien possible du sang entre ma

fille et votre fils.

—Et vous avez osé,» s’écria-t-elle, tandis qu’une révolte la soulevait

tout entière, «vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter

les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret.»

Un frisson d’horreur la fit trembler toute, tandis qu’elle évoquait

la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses

prières ardentes, qu’elle avait pu un instant confondre avec une autre

voix à jamais muette.

—«J’ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd’hui,» murmura-t-il

sombrement. «J’étais fou, d’une passion réelle et d’une illusion

indicible. Moi, qui m’appelais Renaud de Valcor, moi qui me

croyais—oui, vous m’entendez bien,—qui me croyais celui-là dont j’avais

pris l’âme, le nom, l’aspect, je me trouvais être votre amant par le

rêve du passé et je n’avais pas le droit, dans le présent, de baiser

le bord de votre robe. C’est quelque chose que vous ne pouvez pas

savoir... Une torture de damné.

—Et l’anneau?...» demanda-t-elle, «l’anneau?...»

Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.

—«L’anneau?...» reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main

sur son front. «Oui, l’anneau,» répéta-t-il, recouvrant la fermeté de

son accent. «J’ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me

suis repenti alors de l’avoir laissé au doigt de mon frère. Il m’en

avait prié: «Jure-moi de m’enterrer avec,» m’avait-il demandé. Je fis

le serment. Je le tins. Je l’aurais tenu même si—comme vous persistez

peut-être à le croire—j’avais été l’assassin de ce pauvre être, que

la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie

m’avait déçu, j’aurais pu tuer Renaud, madame. Je n’aurais pas ôté de

son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime

dont je n’étais pas capable.»

Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme,

d’attendrissement et d’ironie. M^{me} de Ferneuse inclina la tête,

et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de

songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans

doute, domina tout, car lorsqu’elle rouvrit la bouche, ce fut pour

demander:

—«Laurence n’a jamais soupçonné?...

—Jamais.

—Une Servon-Tanis, marquise de Valcor...» murmura sardoniquement la

comtesse de Ferneuse. «L’infortunée!... Si elle avait su qu’elle était

simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est

interdite... Et la femme de Bertrand Gaël, c’est la pauvre démente,

qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets.»

Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda:

—«Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L’Innocente?... Votre

femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir,

sur la lande?...

—Ne parlons pas de cela!» s’écria l’aventurier, avec,—pour la première

fois,—un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.

Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le

pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après

avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que

d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom

de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la

solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le

revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle,

enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...

Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être

de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle

déchiffrait l’énigme,—M^{me} de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël

avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:

—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline

comme...

—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.

—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse

apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait,

«il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre

infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que

ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour

l’autre.

—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.

—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les

deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...

—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de

Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon

service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne,

enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.

—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.

—«Certes, l’orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu’il arrivât,

moi, Bertrand Gaël, j’avais rendu mère l’héritière d’une des plus

anciennes familles de France. J’avais mêlé mon sang, celui des Valcor,

au sang de cette aristocratie dont je me sentais l’égal. Je possédais

une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l’ai élevée. Comment

ne pas la préférer à l’autre? Pourtant, je vous le répète, Bertrande

m’est chère.

—Pauvre Bertrande!...» sourit ironiquement la comtesse. «Ah! vous lui

avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu’elle est

devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de

votre famille reniée, elle n’avait en perspective que le couvent.

—La fierté de sa grand’mère ne me laissait pas lui préparer un autre

avenir. Mathurine Gaël, éprise d’honneur malgré son égarement si court,

ne songeait qu’à effacer cet égarement par une rigidité absolue, une

délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait

enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l’expiation

intérieure, le deuil inguérissable. Elle m’aimait, moi, qu’elle croyait

le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien

accepter des Valcor.

—Et c’est votre mère!» prononça lentement M^{me} de Ferneuse.

—«C’est ma mère.»

L’étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis

Gaétane reprit:

—«C’est assez, Bertrand Gaël.»

A ce nom, l’homme qui depuis plus de vingt ans s’appelait le marquis de

Valcor, tressaillit, comme touché d’un fer rouge, et leva un visage de

défi.

—«C’est assez,» répéta M^{me} de Ferneuse. «Je ne vous interrogerai

pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez

pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans

votre procès. Un procès pourtant si bien fondé! J’admets tout ce que

vous m’avez dit. Je veux croire que vous n’avez pas hâté la mort de

celui que vous osez appeler votre frère. Oui,» ajouta-t-elle comme pour

elle-même, «j’aime mieux penser que mon fils n’épousera pas la fille du

meurtrier de son père...»

Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit:

—«Maintenant, je vais vous dire ce que j’exige de vous pour ne pas vous

livrer à la justice.

—«Me livrer à la justice!» s’exclama Bertrand Gaël avec un ricanement

amer. «Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps

votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?

—Achevez donc,» riposta la comtesse, devenue méprisante. «Ajoutez que

vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d’amour avec

Renaud, et que vous vous en servirez.»

Il bondit presque.

—«Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d’un marquis de

Valcor.»

Certes, il en avait l’air. Et l’on ne pouvait nier qu’en quelque mesure

il n’en eût l’âme. Non pas sans doute l’âme moderne, affinée par des

siècles d’éducation, mais l’âme de la violente et subtile Renaissance,

où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à

côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange

d’un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait

rétrograder vers d’autres âges cette extraordinaire personnalité.

—«Vos lettres,» reprit-il. «Vous les aurez tout à l’heure. Je vais vous

les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.

—Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts

effrayants,» dit Gaétane, touchée en dépit d’elle-même. «Écoutez mes

conditions.

—Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m’y soumettrai

pas.

—Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et

le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à

monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a

pris le voile. Si le malheureux ne s’est pas tué, c’est à cause d’elle.

Mais la honte et le regret l’écrasent, car il croit vous avoir attaqué

contre tout droit.

—Laissons les attendrissements de famille,» murmura ironiquement

l’aventurier.

—Puis,» continua M^{me} de Ferneuse, sans relever ce mot douteux, «vous

partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements

industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe.» Elle hésita

un instant, et enfin acheva nettement, solennellement: «Vous oublierez

que Micheline est votre fille.

—Et elle?...» répliqua-t-il avec un frémissement visible.

«Oubliera-t-elle que suis son père?...

—Nous ferons tout pour cela,» dit impitoyablement Gaétane.

L’homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d’un rire strident.

Madame de Ferneuse · 第 18 / 22 段